Mailman de J Robert Lennon

Mailman de J Robert Lennon

Mailman, soit le facteur dans la langue de Jacques Tati, est le surnom donné au personnage de ce roman venu des Etats-Unis, comme si toute vie se confondait finalement avec sa fonction ou comme si toute vie était une tentative d’échapper vainement à sa fonction.
Roman fleuve de plus de 600 pages, Mailman, le roman est une tentative supplémentaire d’écrire le grand roman américain. Supplémentaire mais différente, car le rêve américain est pire qu’un cauchemar ici, même si le cauchemar est sacrément drôle. Imaginez un personnage échappé d’un roman de Michel Houellebecq (mal aimé de ses parents, asocial et malheureux en amour) qui débarquerait dans un film des frères Coen qui décideraient d’adapter Kafka et vous aurez une idée approximative et imparfaite de ce qu’est ce récit. « J’ai essayé de faire pas mal de choses, mais rien n’a fonctionné. C’est tout », résume, lucide, Albert Lippincott à la fin du roman.

Mailman, de son vrai nom Albert Lippicott, est le facteur de Nestor, une ville moyenne de l’Etat de New York, avec sa fac, ses fêtes stupides, son lac… C’est le lieu où il ne doit jamais rien se passer, sauf que le facteur n’est pas un être aussi exemplaire qu’il n’y paraît : il dérobe des lettres, les ouvre, les lit et les photocopie, découvrant ainsi les secrets des uns et des autres. Plus qu’un vice, cela semble une mauvaise habitude, trahissant la profonde solitude du personnage et son besoin d’une « vie par procuration ».

Cela dure depuis plusieurs années, jusqu’au jour où la lettre qu’il soustrait à la distribution est destinée à un jeune artiste qui … mais nous n’en dirons pas plus. Car de là débuteront, en apparence, les ennuis d’Albert, dénoncé par une voisine, puis poursuivi par les enquêteurs du service postal aux allures de men in black, surnommé l’un Syracuse et l’autre la ferme, dans un chapitre oscillant entre l’absurde et l’effroi.
A partir de là, le roman va dérouler la vie de Mailman. Fils mal aimé d’une mère trop volage pour s’occuper de lui tout en étant d’un puritanisme féroce le jour où elle le découvre se masturbant, un père scientifique obsédé de procédures et de raisonnement, au point d’en oublier qu’il a des sentiments, sans omettre une soeur avec laquelle il entretient des rapports troubles, Albert Lippincott s’apprête à de brillantes études scientifiques, là encore jusqu’au jour où… (ce roman étant aussi un formidable récit avec de vrais coups de théâtre, efforçons nous d’en révéler le moins possible aux futurs lecteurs.. ). « Il n’aurait pas fait un bon père, tout comme il n’a jamais été un bon enfant ».

De mariage raté en aventure guère plus réussie, Mailman ne brille pas dans sa vie professionnelle : échouant à l’université, il devient facteur, s’engage dans un corps de volontaires pour la paix en Kazakhstan, engagement qui donne lieu à un chapitre particulièrement terrible et drôle (on pense au héros de la vie privée de Mr Sim de Jonhattan Coe ou à une sorte de Fabrice Del Dongo post moderne).

Au-delà de ce récit hautement maîtrisé, l’atout de Mailman est dans la capacité de l’auteur (dont c’est la première traduction en France à ma connaissance) à manier l’ironie la plus cruelle et une réelle compassion pour ses personnages. S’ils sont d’abord présentés dans ce qu’ils ont de pire, la progression du récit leur donne peu à peu de l’humanité. Si Mailman apparaît d’abord comme un violeur d’intimité, il devient au fil des pages un pauvre hère qui a raté sa vie, un inadapté dont l’auteur écrit : « si la plupart des gens vivent parfaitement bien avec ces contradictions, lui en est incapable. » Et ainsi en est-il de tous les personnages, de la mère à la soeur, de l’épouse qui le quitte, à la petite amie qui aimait les chats. Aucun n’est férocement condamné.

L’échec de Mailman c’est aussi celui d’un homme qui veut aider son prochain et qui n’y réussit jamais. Mailman, le facteur donc, est toujours en proie à des administrations, à des organisations inhumaines qui l’empêchent d’aller au bout de ses projets, qu’il s’agisse de la justice, d’une bibliothécaire hystérique (jamais on a aussi magistralement démontré l’hypocrisie d’une société qui met la pornographie en libre accès sur Internet mais condamne celui qui se fait choper à regarder les dites images) ou encore la stupidité d’un monde du travail réduit à des procédures.

Pardon si ces lignes peuvent laisser croire que ce livre est sombre car il est fondamentalement amusant, rempli d’une ironie cinglante et d’un sens du détail absurde qui fait.. sens. Ah l’épopée de Mailman parti acheter un tapis en caoutchouc pour isoler son photocopieur.

Lors d’un voyage en Floride, Albert Lippincott notera aussi « c’est donc ça, le destin des vieux pleins de fric ? Ils rétrécissent, rapetissent, perdent même certains de leurs membres, tandis que leurs voitures grossissent ? Ils tentent de compenser leur propre décrépitude par cette virilité automobile déprimante ? »

Si vous n’avez pas le temps de vous plonger dans un gros livre, achetez Mailman et lisez seulement la deuxième et dernière partie (un tiers du livre), c’est un véritable CHEF D’OEUVRE, mêlant le tragique de la mort et l’absurde. On pense en la lisant aux plus grands écrivains.

En elle même, cette partie se suffisait et s’il me fallait faire une critique ce serait d’avoir ajouté ces 400 premières pages qui sont de très bonne qualité mais qui n’ont pas la force ultime de cette chronique d’une mort annoncée. Rarement agonie aura été aussi joyeuse finalement. Après avoir tout raté, Albert Lippincott quitte un monde qui ne veut plus de lui (« En fait, je passerais l’éternité à regretter le passé et à redouter le futur ») , après un ultime diner entouré de ses parents et d’amis de ceux-ci (une scène d’une férocité redoutable) et alors qu’il croise les ombres qui ont peuplé sa vie, Mailman se fait métaphysicien et s’interroge : « Le paradis, songe-t-il, est fait pour ceux qui savent. L’enfer pour ceux qui espèrent. » On espère le paradis littéraire pour le facteur Albert Lippincott.

Chronique de .Christophe Bys

 

Mailman, J Robert Lennon , Monsieur Toussaint Louverture ,

 

Quatrième de couverture :

 

Avec ce roman tendu comme un arc, J. Robert Lennon nous entraîne – de New York à la Floride en passant par le Kazakhstan – dans l’univers d’Albert Lippincott, dit Mailman. Facteur dévoué et maniaque d’une petite ville américaine, Mailman a ses petits secrets: l’habitude compulsive de photocopier et de lire le courrier des autres, une inquiétante dépression nerveuse et la relation tordue qu’il entretient avec sa sœur. Aussi, lorsque l’un de ses usagers se suicide – à cause d’une lettre retenue trop longtemps? –, les événements se précipitent pour Llippincott, qui va devoir faire face une fois pour toutes aux nombreuses fêlures de sa vie.

Si Mailman est bien une comédie noire, c’est aussi l’ambitieuse tentative de dépeindre la destinée d’un homme à la recherche de la paix dans un pays «pétri de violence et de tristesse partagée». C’est comique et tragique à la fois. C’est dérangeant, c’est touchant. C’est la chronique survoltée d’un combat perdu d’avance.



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