Diderot cul par dessus tête de Michel Delon

2013 n’aura décidément pas été une année faste pour les commémorations. La célébration du centenaire de la naissance d’Albert Camus a fait pschitt. Le tricentenaire de la naissance de Diderot aurait pu donner lieu à un transfert de ses cendres au Panthéon, si seulement ses restes n’avaient pas été dispersés par la Révolution au moment du pillage de l’église Saint-Roch, à Paris, et si la notoriété du fondateur de L’Encyclopédie s’était avérée suffisamment tenace pour faire face aux aléas de la démocratie participative et à ses inévitables réseaux d’influence. A l’issue de la consultation lancée auprès des internautes par le Centre des monuments nationaux en septembre dernier, Diderot ne figure qu’à la seizième place sur la liste des personnalités pouvant faire l’objet d’un hommage national dans les années à venir, entre Jean Zay et Coluche. Olympe de Gouges est arrivé en tête de la consultation (Diderot en aurait été ravi), mais aucune célébration n’est à ce jour inscrite à l’agenda des cérémonies officielles. Il ne reste donc plus qu’à s’organiser sa petite commémoration, en se repliant sur les ouvrages opportunément publiés pour l’occasion, une flûte de champagne à la main.

Parmi les essais sortis en 2013, Diderot cul par-dessus tête de Michel Delon. A s’en tenir au titre, on pourrait croire à une boutade. Il n’en est rien. Il faut y voir au contraire un hommage. Ainsi qu’un programme. Car s’il est facile de commenter les œuvres de Diderot, il est plus difficile de suivre, dans les méandres de son existence, la vie d’un homme qui, à la différence de son contemporain Jean-Jacques Rousseau, privilégie la discrétion à l’exhibition.

Pour être fidèle à Diderot, il ne suffit toutefois pas de chercher la vérité de sa vie, il faut aussi y mettre le style, un style qui fasse corps avec son objet d’étude. Parce que Diderot ne s’est jamais laissé enfermer dans les conventions, un traité n’aurait pas été la manière la plus délicate de lui rendre hommage. Même si la figure tutélaire de Jean Starobinski est invoquée à plusieurs reprises, l’ouvrage de Michel Delon ne cherche pas à dégager la ligne directrice d’une interprétation globale de l’oeuvre diderotienne, ni à se servir de celle-ci comme prétexte à la démonstration d’un système, à la manière de Lucien Goldmann dans Le Dieu caché. On demeure dans le registre de la biographie, sans rien d’académique. Delon érige ainsi un édifice dont l’architecture d’ensemble épouse l’esprit de l’auteur qui l’inspire, à travers une discussion érudite qui traverse les siècles et embrasse les époques. Il faut y voir une forme originale de dilettantisme sérieux. C’est un exercice d’intuition, presque d’immersion. Il faut sentir le siècle, inventer une manière de se relier à lui. Pour ce faire, Michel Delon se fait physicien de la littérature. En accord avec la physique des cordes vibrantes mise en vogue à l’époque par Meusnier de Querlon, il se met à l’écoute des oscillations lointaines et montre comment des tensions entre les siècles restent palpables à travers les œuvres que ceux-ci nous ont légués. Michel Delon déplie consciencieusement les diverses facettes de la vie du philosophe des Lumières. Il raccorde les indices glanés dans les œuvres, la correspondance, le témoignage des proches, les portraits, le nom des boulevards et les statues consacrées à l’écrivain. Il fait également étape par la cité natale de Diderot. L’avouera-t-on ? Il nous a donné envie de visiter Langres. Il retrace des rues de Paris disparues sous Haussmann, reconstitue des situations. Il adopte un parti-pris, celui de combler les lacunes laissées par l’histoire ou aménagées dès son vivant par Diderot lui-même ou sa famille. L’imagination passionnée apporte aussi sa contribution à l’esquisse d’ensemble. Comprendre, c’est un peu se laisser séduire, deviner à demi-mot l’inconnu, interpréter les blancs et les non-dit. Il faut inventer la façon de se tenir face à une œuvre et à une vie. Le choix de Michel Delon est sans ambiguïté : « Les lettres les plus intimes ont été brûlées (…), les confidences (…) se sont évanouies, les textes qui nous restent sont joyeusement biaisés. Restent les intuitions de chacun ».

L’accès à Diderot n’est donc pas immédiat. Il faut transiter par les images que son époque nous a transmises. Raconter jusqu’à l’histoire des papiers qui ont survécu à leur auteur et nous sont parvenus. Michel Delon raconte ainsi savoureusement comment un des principaux fonds a survécu presque miraculeusement à la Deuxième Guerre mondiale, puis a été mis en valeur par un universitaire américain d’origine allemande. Au-delà de l’écrivain Diderot, Michel Delon s’intéresse aussi au quotidien de l’homme. Il reconstitue le foyer familial et la société mi-paysanne mi-urbaine de Langres. Toujours avec le même souci du détail érudit qui agrémente une conversation qui ne se veut surtout pas trop savante. La parole sur Diderot doit, elle aussi, ménager ses propres pirouettes, et ressusciter le vocabulaire de l’époque, pour la plus grande joie du lecteur épris de mots anciens et révolus. On apprend ainsi ce que sont un taillandier ou une écraigne. C’est évidemment Paris, où Diderot arrive à l’âge de seize ans, qui sert de toile de fond principale à sa biographie. On y découvre comment il y demeure et s’y marie, effectuant tous les métiers que lui permettent d’exercer son intelligence et son érudition, jusqu’à la punlication de L’Encyclopédie. On suit sa rencontre avec Rousseau, puis leur rupture. Ses amitiés s’avèrent plus durables avec la gent féminine, Mme de Puisieux et surtout Sophie Volange. On le voit en pédagogue de sa fille Angélique, dont il assure la vertu en ne la laissant rien ignorer des choses de la vie. Et, dans l’automne de sa vie, on l’accompagne à travers l’Europe rendre visite à Catherine II.

Dans un ultime vibrato, Michel Delon abolit les époques en concluant son essai avec une interview de Diderot. Il ne reste alors plus qu’une chose à faire : relire Diderot.

Chronique de Philippe Lintanf

Diderot cul par dessus tête, Michel Delon, Albin Michel, ISBN 9782226248558

Quatrième de couverture :

Denis Diderot sera célébré le 5 octobre prochain à l’occasion du tricentenaire de sa naissance. Héros français, mais aussi mondial, dont l’œuvre apparaît plus que jamais comme un recours, il reste l’homme d’un combat joyeux en faveur de la liberté : liberté de parler et d’écrire, liberté des idées et des mœurs, ce qui n’exclut ni la tendresse, ni l’amour. Promoteur génial de l’Encyclopédie, Diderot résume un siècle de découvertes, d’enthousiasmes et d’énergie qui ont façonné le cours de notre histoire et l’ont changée à jamais.

Michel Delon nous propose une promenade amicale avec cet écrivain, dont il n’ignore rien. C’est tout Diderot restitué en un volume, un Diderot moderne, sans apprêt, ni dentelles : un homme de tous les temps, donc du nôtre. Exercice d’admiration, cet essai littéraire où chaque page étincelle de savoir et d’esprit tient de la causerie, du pamphlet, de la biographie et de l’érudition : il délivre une sagesse dédiée aux plaisirs.

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1 comment on this postSubmit yours
  1. il est sur ma table de nuit.
    j’avais adoré en son temps la biographie de Pierre lepape, qui m’avait donné une envie irrépressible de lire Diderot. Ce que je n’ai jamais regretté

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