Cercles de Sylvain Matoré

Cercles de Sylvain Matoré

Enfant, Sylvain Matoré parade et exulte au carnaval. En costume, il incarne un personnage, impunément. Plus tard, une institutrice lui donne une feuille blanche en lui demandant de décrire un personnage, n’importe lequel. Pas besoin de costume, les mots suffisent. Un jour, il décide que c’est ça qu’il a envie de faire, imaginer des personnages, leur donner vie sur des feuilles blanches.

Pourtant, dans Cercles, son premier roman, ce n’est plus dans le monde des rêves qu’il songe à se transporter mais dans un univers de cauchemar, habité par une mafia tentaculaire et par ses nombreuses victimes.

Le malheur frappe soudain une famille d’origine espagnole qui vit à Paris. Pedro, le petit frère, est renversé par une Mercedes qui roule à fond de train rue Tiquetonne alors qu’il part chercher de quoi payer la pute qui vient de lui tailler une pipe. Il n’aurait pas dû l’écouter, cette fille… La grande sœur, Camilla, traîne quelques jours plus tard du côté de Pigalle où un type lui file de la came. Comme ça. Gratis. Pour la consoler. La faire revenir. Ce qui ne la mène pas au Père-Lachaise mais à Bichat où une dispute avec ses parents bouleversés précipite une rupture définitive. Elle non plus n’aurait pas dû l’écouter, ce type… Mais ce qui est fait est fait, on ne peut revenir en arrière. Seulement observer les pièces de l’engrenage qui se déclenchent une à une. Les cercles qui se referment, inexorablement. Même quand on se débat. Surtout peut-être quand on se débat.

Le récit suit en alternance les deux chauffards à bord de la Mercedes qui a percuté Pedro, deux mafieux serbes en possession d’un pactole suite à un braquage à Monaco, et Camilla. Youri et Vlad foncent vers l’Alsace dans l’espoir de regagner la Serbie et de retrouver Igor, le frère de l’un et le cousin de l’autre, à la tête du clan. Par précaution, car la frontière est surveillée, on les fait repartir en moto jusqu’à Lesaka où ils retrouveront Sergio et Andrés qui tentent en vain de rentabiliser trois putes russes, Irina, Petra et Anna. En attendant qu’on trouve une solution pour eux, pourquoi ne pas les employer à infuser leur science de mafieux serbes au pays basque ? Pendant ce temps, Camilla, en proie au malheur et plus encore aux démons qui la persécutent depuis toujours, croise le chemin de Stéphane, un ancien paumé qui ne s’est pas tout à fait trouvé et qui représente pour elle, plus que la quintessence de la charité, la somme des possibilités qu’elle n’a pas su saisir. N’a-t-il pas le visage du garçon qu’elle a aimé sans retour, ou plutôt sans audace ?

Comme dans les tragédies où l’hamartia d’Aristote, la faute innocente qu’on aurait pu, qu’on aurait dû éviter, précipite dans le pire des engrenages, pour les sept personnages principaux que sont Youri, Vlad, Sergio, Andrés et Irina d’un côté – son fils, Alexander, aussi – Camilla et Stéphane de l’autre – c’est une terrible et brutale descente aux enfers, racontée tout du long dans un style sûr, nerveux et palpitant.

Car ce qui frappe, dans ce premier roman, c’est d’abord une voix mûre, un ton à la fois uni et varié qui fait que l’auteur peut tout aborder en alternant non seulement narration et passages dialogués mais encore descriptions et analyses psychologiques. La violence et la brutalité de Youri, l’amour et l’humanité d’Andrés, les sentiments maternels d’Irina, la dépression névrotique de Camilla, tous ces caractères transparaissent avec clarté, tous ces personnages ont une épaisseur malgré la densité et la concision du récit. L’auteur fait d’ailleurs dialoguer avec autant de facilité et de persuasion le mafieux pervers et la pute qui n’a rien à perdre, le trentenaire suicidaire et la jeune dépressive en quête d’elle-même. Ou même le Basque planqué quelque part dans sa cabane sur les rives de l’Adour et le Serbe en cavale qui essaie de sauver sa peau, petit moment d’anthologie qu’on voit déjà dans sa tête comme au cinéma, dans un film entre frères Cohen et frères Dardenne.

Sûr de lui, Sylvain Matoré se paie le luxe de faire des clins d’œil ou d’insérer des morceaux de bravoure qui, avec moins de talent, auraient pu tomber à plat ou même faire tache, que ce soit dans le genre humoristique – la performance des putes dans le style « résultat des courses » d’un journaliste sportif (« à sa décharge, le duo de choc aura été handicapé par des conditions de jeu difficiles »), la soirée à faire connaissance en sirotant le « vin rouge du Chili d’un bon rapport qualité prix » qu’on a laissé chambrer pendant une demi-heure (mais « ce n’est pas un grand cru non plus, donc ne soyons pas trop tatillons »), les hommes de la gendarmerie des Landes qui quittent les lieux « en embarquant le macchabée et la pelle » pour des analyses sans repérer la fosse toute fraîche juste à côté (ils « émettent l’hypothèse que l’outil aurait dû servir à creuser une tombe à l’Espagnol mais que ses meurtriers n’en ont finalement pas eu le temps ») – ou dans le genre poétique car certains passages de cette horrible histoire sont d’une authentique poésie – le crépuscule du matin sur les routes gasconnes, l’amour au bord du bassin d’Arcachon, les nuits de Paris et d’ailleurs – et d’une poésie qui fait toujours, toujours sens.

Par-delà la maturité du style, il y a l’efficacité de l’imagination, la précision et la vraisemblance des faits évoqués. Le temps du carnaval est loin. L’auteur n’improvise pas, il ne met pas en scène des personnages de fantaisie, de pacotille. Il connaît la mafia, ses réseaux et ses rouages, ses ressorts et ses ressources, il ne relègue pas la police au statut de protagoniste insignifiant pour la faire disparaître ou ressurgir, comme par enchantement, uniquement pour les besoins du récit comme un corps uniformément gangrené par la corruption, l’amateurisme et l’incompétence. Pas de facilité ni de commodité dans ce premier roman où l’auteur n’attend pas de son lecteur une quelconque indulgence. Et n’en a pas besoin non plus.

Même la composition du récit, avec ces deux parties séparées par une nuit qui ne porte absolument pas conseil et cet entrelacement de courts chapitres tour à tour sur la mafia qui a tué Pedro et sur le destin de Camilla, révèle une parfaite maîtrise. Tel quel, d’ailleurs, le roman soulève une question. Pourquoi ? Pourquoi une telle noirceur, pourquoi, surtout, une telle asymétrie ? Malgré les liens de sang entre Pedro et Camilla, la ressemblance des événements qui occasionnent leur chute et même le fait que ce soit la mort de Pedro qui précipite le sort de Camilla, le contrepoint n’est pas évident et on a le sentiment que les deux histoires ne jouent pas sur le même plan. Le cours des événements ne fait jamais que révéler chez Camilla une faille qu’elle porte en elle depuis toujours alors que les autres protagonistes du roman, par ailleurs beaucoup plus nombreux, sont broyés par une machine extérieure à eux même s’ils en font partie.

En même temps, on s’aperçoit vite que c’est cette alternance qui donne sa force à un roman qui, autrement, n’eût peut-être été qu’un roman de plus sur la pègre ou des trentenaires en crise. Que ce contrepoint ouvre une brèche, une faille qui donne à réfléchir, à méditer. Ne serait-ce que sur le sens de ce titre, Cercles, curieusement abstrait pour un roman où tout est si concret. Cercle de la mafia, ou cercle de la famille ?… Cercles comme un étau qui se resserre, ou cercles comme les pensées que l’on ressasse ?… Cercle, cercles… Cercles, donc… Un livre à lire et méditer en boucle, en attendant la suite.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Cercles, Sylvain Matoré, Alma, ISBN 978-2-36279-096-6, 208 pages, 17 €

 

Quatrième de couverture

 

Quels que soient les hasards heureux ou les embûches, le cercle se refermera inexorablement.

Paris. À bord de leur bolide, deux malfrats en fuite propulsent un jeune homme ad patres. Ils appartiennent à la mafia serbe qui les exfiltre de l’autre côté des Pyrénées au service du boss local pour augmenter le rendement de trois prostituées. L’une d’elles s’appelle Irina. À Paris, Camilla, la sœur du jeune tué, reste anéantie par la mort de ce frère qui donnait un peu de couleur à son existence. Elle se perd dans la nuit, boit, se shoote… Poste d’observation du déclin, Cercles se joue sur deux scènes, en alternance. Et voit sept personnages sombrer dans une spirale dantesque. Un premier roman qui s’inscrit dans la lignée de l’école réaliste américaine.

 

Né en 1985, batteur dans plusieurs formations dans les années 2000, Sylvain Matoré a suivi parallèlement des études en psychologie clinique. Il poursuit des projets de compositeur et de chanteur.

 

Tags : Cercles, Sylvain Matoré, Alma, ISBN 978-2-36279-096-6, Coups de cœur, Roman français, Premier roman.



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