Les thermes du Paradis d’Akli Tadjer

Les thermes du Paradis d’Akli Tadjer

Voilà un roman qu’on lit facilement d’un bout à l’autre et agréablement aussi selon qu’on est sensible à la destinée de son héroïne et narratrice, Adèle Reverdy, directrice de pompes funèbres à Aubervilliers. Adèle a hérité très jeune de l’entreprise de ses parents qui sont morts dans un carambolage sur l’A1 en direction de Roissy. Depuis, elle vit une vie de jeune femme chaperonnée par sa sœur aînée Rose qui est le portrait craché de leur mère à tous les points de vue et surtout par son amie et colocataire Leïla Benameur, la thanatopractrice de Bobigny qui a restauré les dépouilles de ses parents avant la mise en bière.

La vie amoureuse d’Adèle est un vaste échec car elle est timorée, complexée par son physique peu avantageux comme par son métier socialement handicapant, une situation que Leïla connaît bien jusqu’à ses retrouvailles avec Hubert, un présentateur de télévision un brin narcissique avec qui elle a eu une brève relation plusieurs années avant, mais que Rose, parfaitement épanouie avec le riche et bel Étienne, ophtalmologue à l’hôpital des Quinze-Vingt, a de plus en plus de mal à supporter. Au lieu de sortir et de draguer les garçons, Adèle reste affalée dans son canapé à avaler du lait concentré sucré et des Curly qui la font boulotter. Elle enfle à vue d’œil ! Elle ne rentre plus dans les jupes qu’elle vient pourtant juste d’acheter aux soldes ! À l’occasion de son trentième anniversaire, Rose et Leïla emploient donc les grands moyens. Leïla l’emmène chez Louboutin pour lui acheter une paire de talons hauts « Pigalle », du meilleur effet avec une petite robe noire H&M qu’elle lui offre aussi, tandis que Rose organise une fête à La Paloma, une péniche amarrée sur le quai de la Loire.

Le soir venu, voilà qu’Adèle a le coup de foudre pour un homme qui n’est même pas un invité, Léo, un patient d’Étienne qui ne savait pas quoi faire de sa soirée. Une pièce rapportée ! Un handicapé ! Loin de se trémousser sur la piste de danse pour se dénicher un mari digne de ce nom, voilà qu’Adèle se laisse masser les deux pieds (mis au supplice par les « Pigalle » de chez Louboutin) aux mains de cet homme quasiment aveugle qui s’avère masseur aux Thermes du Paradis, un hammam du faubourg Poissonnière. Soudain aventureuse, elle réserve un soin aux Thermes du Paradis où elle retrouve Léo et elle entame bientôt une relation charnelle, torride avec lui. Elle apprend ainsi qu’enfant des banlieues, il est devenu trapéziste au cirque Amar, sillonnant toute l’Europe pour éblouir le public de ses saltos, doubles saltos et triples saltos avant et arrière, jusqu’au jour où voulant en faire un peu trop dans le seul but d’impressionner sa mère et ses amis de banlieue venus le voir aux pelouses de Reuilly, il a eu un grave accident.

À partir de là, on pourrait s’attendre à ce que ce récit rondement mené entre dans une autre dimension. Adèle a rencontré un homme hors du commun avec qui elle a commencé une relation hors du commun. Va-t-elle dépasser ses complexes et surmonter le regard des autres ? Va-t-elle découvrir d’autres valeurs et adopter un mode de vie qui ne soit en rien dépendant des apparences ? Pas tout à fait. Après les premiers émois, Adèle est tourmentée d’un côté par le fantôme de Carla, la belle acrobate qui accompagnait Léo dans ses tournées et qui revient le voir aux Thermes du Paradis car elle regrette de l’avoir quitté quand il a perdu la vue, et de l’autre par le mirage d’une opération chirurgicale de Léo, car à partir du moment où Étienne lui révèle qu’il existe à New York une clinique spécialisée où il pourrait éventuellement retrouver la vue, aussi minces soient les probabilités de réussite, Adèle en fait aussitôt une obsession personnelle. Dès lors, tout tourne autour de la question de savoir laquelle, de Carla ou d’Adèle, Léo choisirait s’il retrouvait la vue.

Derrière une façade de modernité, Les Thermes du Paradis ne fait ainsi, somme toute, que raconter une histoire de grisette éperdument sentimentale. Le public adolescent sera sans doute impressionné par Adèle, qui apparaît à la fois comme une héroïne au caractère affirmé, soucieuse de conserver son indépendance et capable de renvoyer à peu près tout le monde dans les cordes par son franc-parler (une caractéristique qu’elle partage avec Leïla), et comme une narratrice au style audacieux, évoquant avec une apparence de grande liberté des scènes de sexe ou de thanatopraxie. L’auteur a d’ailleurs multiplié ce qu’on peut appeler « les indices de modernité », avec des allusions aux modes de communication modernes ou encore aux actualités plus ou moins récentes, comme les scores de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen aux dernières élections présidentielles, ou encore des films tels Intouchables ou Django Unchained. Le public adulte, cependant, restera peut-être sceptique devant ce roman éducatif assez traditionaliste où tout est affaire de sentiments et de jalousie.

Il faut reconnaître à Akli Tadjer l’immense mérite d’avoir signé un roman captivant voire passionnant pour le public scolaire notoirement difficile des banlieues de Paris, qui pourra aborder grâce à lui, que ce soit en classe ou non, de nombreuses problématiques qui lui sont familières et essentielles, en particulier autour des rapports Paris/banlieues, hommes/femmes, musulmans/chrétiens, et bien sûr pression sociale/aspirations individuelles, sentiments/sexualité, amour/argent. « Il ne faut pas avoir peur du bonheur », dit en exergue Romain Gary. En ce sens, on peut voir Les Thermes du Paradis comme un roman d’éveil spirituel pour la jeunesse de notre époque.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Les Thermes du Paradis, Akli Tadjer, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-3816-6, 314 pages, 18 €

 

Quatrième de couverture

 

Adèle Reverdy est une jeune femme pleine de complexes et, pour comble de malheur, les hommes la fuient dès qu’elle avoue son métier de croque-mort.

Mais sa vie va basculer le jour de ses trente ans. Parmi les invités à la fête organisée par sa sœur, il y a Léo, ancien trapéziste devenu aveugle, puis masseur aux Thermes du Paradis. C’est le coup de foudre. Un soleil noir illumine désormais sa vie. Aidée de sa meilleure amie Leïla, talentueuse thanatopractrice, Adèle va tout faire pour conquérir le cœur de Léo.

 

Avec Les Thermes du Paradis, Akli Tadjer signe un roman plein d’humour, de tendresse, de sensualité, où l’on découvre que l’« on ne voit bien qu’avec le cœur ». Il est aussi l’auteur du Porteur de cartable et de Il était une fois… peut-être pas, tous deux adaptés à la télévision.

 

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