Mer agitée à très agitée de Sophie Bassignac

Mer agitée à très agitée de Sophie Bassignac

« J’ai tourné la dernière page sans émotion et même avec soulagement. » Ainsi notre amie Tamara concluait-elle il y a trois ans sa chronique de Dos à dos de Sophie Bassignac. Je pourrais en dire autant de Mer agitée à très agitée dont je découvre à la lecture de cette chronique qu’il est fabriqué à partir de la même liste d’ingrédients. Primo, une station balnéaire où des personnages aux noms improbables et aux vies qui ne le sont pas moins coulent des jours aussi heureux qu’ils le peuvent à l’abri des paparazzi et de leurs voisins qu’ils n’ont parfois jamais rencontrés. Deuzio, un couple de quinquagénaires qui défont et refont leur vie et dont l’unique enfant n’a pas grandi sous les meilleurs auspices. Tertio, des personnages américains et japonais par-ci par-là, dont le rôle est apparemment d’incarner la quintessence de la civilisation américaine et de la culture nipponne, ça se vend plutôt bien depuis Amélie Nothomb et Muriel Barbery. Enfin, quatro, un peu pour cimenter le tout, une intrigue ou plutôt une pseudo intrigue policière avec un crime qui n’en est pas un et un enquêteur qui n’a rien d’un enquêteur, qui divulgue à peu près autant d’informations qu’il en recueille, qui révise et corrige les faits en fonction de son attachement aux gens du coin qu’il connaît bien puisqu’il a grandi là et qui couche avec l’une des principales intéressées, qui elle-même se laisse ligoter sans aucune semblance de raison chez l’un des principaux suspects. Ah ! the French “joie de vivre” !

Nous voici donc en Bretagne – on peut dire Le Croisic ou Le Pouliguen car on sait que Nantes et Batz ne sont pas loin et qu’il y a des criques un peu partout donc pas La Baule – dans la maison d’hôtes qui est la propriété de Maryline, ex-mannequin de mode qui en a hérité de ses parents bostoniens, et William, ex-star du rock à moitié désintoxiquée, deux quinquagénaires qui doivent supporter leur fille Georgia qui, évidemment, doit aussi les supporter. Sachez que dans cette maison d’hôtes qui attire une clientèle internationale, William peut tout à coup faire de la guitare à en percer les oreilles à des kilomètres à la ronde et que Georgia peut se faire dépuceler par un client japonais par ailleurs fin tacticien dans la commercialisation des caramels au sel de Guérande et des bols en faïence de Quimper (puisqu’on est en Bretagne) au pays du soleil levant (et Osamo et Daito, puisqu’ils viennent du Japon, sont aussi des maîtres en bouddhisme zen et des judokas confirmés qui peuvent improviser une représentation de kabuki dans le jardin pour honorer la maîtresse des lieux, Maryline, à l’occasion de son anniversaire). Sachez aussi que sur la crique juste devant la maison d’hôtes, Maryline, dans un élan de passion retrouvée pour le bel et ténébreux Simon Schwartz, un ancien camarade de classe, peut coucher avec lui comme ça, à l’abri des regards (enfin, pas de tous, car un voisin un peu dérangé qui vit toujours chez son père, il en faut un, épie tout le monde avec ses jumelles à toute heure du jour et de la nuit, comme vous le devinez ce personnage est utile dans l’enquête).

Oui, parce que voilà : un beau matin, Rebecca Merriman, une vieille fille de la Nouvelle-Angleterre qui loge à l’année chez les Halloway et qui part toujours faire une petite balade sur la côte pour commencer sa journée, découvre sur la crique juste devant la maison le corps d’une jeune femme qui s’avère être Elyne Folenfant, une inconnue que le rivage a rejetée là passablement dénudée. Trois suspects : William et les deux acolytes de ses virées au bar et au casino, « Herr », antiquaire taciturne déjà signalé pour harcèlement, et « Flag », sympathique mais au Q.I. limité, le trio étant rentré plus qu’éméché au milieu de la nuit après avoir ramassé une fille dont on découvre vite qu’il s’agit de ladite Elyne Folenfant. Et un enquêteur : Simon Schwartz, qui a fait sa carrière dans la police à Strasbourg mais qui est revenu en Bretagne pour retrouver l’air de la mer et aussi Maryline, son premier amour. N’est-ce pas l’expérience partagée du deuil d’un parent à l’adolescence – lui son père, elle sa mère – qui les a aussi bien unis que désunis ? N’ont-ils pas quelque chose de fort, de radical, de passionnel – une aventure, une vie de couple – à vivre tous les deux ? Pendant ce temps, un inconnu qui rôde dans le village finit par aborder William que ses vieux démons semblent rattraper à toute allure.

À l’image de la propriété des Halloway qui est à la fois une maison de famille, un B&B chic un palais de la décadence, Mer agitée à très agitée oscille entre roman policier, comédie de mœurs et drame psychologique. Dans le fond, pourquoi pas ?… Mais dans les faits, le résultat aussi incertain que les conditions météorologiques qui ont inspiré le titre de l’ouvrage. Car rien n’est vraiment abouti. Au fil des pages, on est envahi par une sensation de grand n’importe quoi, à l’image de cette soirée d’anniversaire où Flag met la chaîne à fond pour que Maryline danse au corps à corps avec William en repensant à ses étreintes lascives avec Simon et où tout le monde fume du shit tandis que Daito, c’est rigolo, se jette la tête la première dans un massif d’hortensias. Le tout dans une prose elle-même indéfinissable, que dès le premier paragraphe on dirait traduite de l’anglais, tant dans la langue que dans le style et dans le contenu : « Adossés à la rampe du premier étage, Maryline et William Halloway regardaient leur fille unique, Georgia, écumer de rage en secouant son épaisse chevelure. Elle rappelait à William la Janis Joplin de la fin, la souillon grasse et magnifique qui hurlait dans des aigus stridents son désespoir définitif. En toile de fond, la déchetterie qui servait de chambre à Georgia s’additionnait au chaos ambiant. Maryline et William venaient de se faire traiter de tortionnaires et, le regard neutre, arboraient malgré les insultes un calme de parents. William soupirait en auscultant le plafond et Maryline, bras croisés, refaisait mentalement sa liste de courses tout en vérifiant l’état du ciel par le Velux du couloir. » De quoi retourner à la page de titre histoire de voir si la mention « traduit de l’anglais par… » n’a pas échappé à notre attention.

Les paris sont ouverts sur le prochain roman de Sophie Bassignac. Deauville, Biarritz ou Berck ? Un couple d’ex-scénaristes de Hollywood, d’ex-propriétaires de restaurant à San Francisco ou d’ex-développeurs informatiques de la Silicon Valley ? Un Tokyoite addict au pachinko répondant au nom de Totoro, un survivant du tremblement de terre de Kobé dessinateur de mangas reconverti en vues du mont Fuji ou la petite-fille d’un kamikaze de Pearl Harbor née à Hiroshima et devenue spécialiste du raku ? Et le prénom bizarre, ce sera Percival, Orson, ou Rosalinde ? Le suspense est entier.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Mer agitée à très agitée, Sophie Bassignac, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-4570-6, 250 pages, 18 €

 

Quatrième de couverture

 

William se promenait depuis vingt ans sur le corps de Maryline avec des mots magiques et des effleurements, propageant une vie légère poudrée de drogue et de paillettes. Simon, lui, sentait la mer, énervait comme le vent su large et il était sa jeunesse. Elle se dit que Simon était quelqu’un à qui on appartient ou rien, alors que William n’avait jamais eu aucun sens de la propriété.

Après des années new-yorkaises intenses et dangereuses, Maryline et William Halloway s’installent sur la côte bretonne pour commencer une nouvelle vie, paisible et discrète. Mais un matin de juillet, le petit monde de Maryline vacille lorsque Simon Schwartz, son amour de jeunesse, met le pied dans la porte.

 

Sophie Bassignac signe un roman plein d’allant, où l’amour et l’humour courent comme un furet entre les membres d’une tribu déjantée.

 

Tags : Mer agitée à très agitée, Sophie Bassignac, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-4570-6



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin