Buvard, de Julia Kerninon

Buvard, de Julia Kerninon

Buvard, un papier doux et poreux capable d’absorber l’encre. Une étape par laquelle passe tout jeune écrivain. Il boit les mots de ses prédécesseurs, s’inspire, construit ses bases avant d’apporter quelque chose de neuf. C’est ce que fait la thésarde en littérature Julia Kerninon dans son premier roman « Buvard », publié en janvier aux Editions du Rouergue et distingué récemment par le 5e prix Françoise Sagan.

 

C’est également ce que vit le narrateur du livre, Lou, étudiant de 24 ans. Ce dernier découvre tardivement – ou plutôt dévore goulument – les romans du personnage Caroline N. Spacek, sentant confusément qu’une partie de ces récits le concerne. Leur enfance les lie et la compréhension tacite qui en découle ouvre alors les portes d’un long huit clos.

 

Tout d’abord, l’étudiant rejoint l’adulée et recluse romancière « jusqu’au trou d’herbe où elle vivait », à Exester, dans la campagne anglaise. Telle une Alice au pays des merveilles, il tente de rattraper non pas un lapin blanc doté d’une montre mais un « petit oiseau de proie portant rouge à lèvres » et armée d’une machine à écrire. Tous deux ont pour point commun de vivre au rythme du cliquetis de leur machine.

 

Isolée du reste du monde, la diva de la littérature, accepte étonnamment de recevoir Lou pour une interview. Elle l’accueille dans son univers foutraque composé de sculptures de marbre, de livres, de pâtisseries, d’une plante carnivore, d’un palmier, de piscines gonflables et, surtout, d’une terrasse. Sur cette dernière, le temps se suspend, comme pour une précieuse soirée d’été entre amis. L’interview s’y poursuit alors… pendant deux mois entier.

 

Soir après soir, Lou découvre alors comment cette femme est devenue écrivaine. Tel un buvard, lui-même, il s’imprègne de son histoire. À l’instar du dictaphone qui rythme les journées des deux protagonistes, il enregistre. Pour mieux raconter plus tard.

 

Petit à petit, au fil de ses confessions, Il comprend comment elle a attrapé le virus de la littérature, elle qui venait d’une famille « où les bouquins, c’était pour les tafioles». Il découvre également comment elle-même a été le buvard – en devenant la secrétaire – d’un autre auteur célébrissime, avant d’exister par elle-même en imposant son style et son univers, aussi précis que violent.

 

L’histoire de ce personnage envoûtant, sorte d’archétype de l’écrivain étudié dans son habitat naturel, est également le buvard de l’histoire littéraire française. Quand le personnage Caroline N. Spacek suit un poète Pygmalion, on ne peut s’empêcher de penser à Simone de Beauvoir qui entre dans les traces de Jean-Paul Sartre que pour mieux s’en émanciper. L’arrivée de Lou dans la campagne anglaise rappelle également celle du jeune étudiant caennais en philosophie, Yann Andréa. Suite à une correspondance nourrie avec Marguerite Duras, il la rencontre à Trouville et s’installe chez elle.

 

Inscrit dans la tradition littéraire française, le roman montre ceux qui se cachent derrière les caractères imprimés avec la fraicheur d’un premier roman mais aussi, surtout, un style déjà finement ciselé. Buvard mais jamais bavard, la meilleure façon d’expliquer ce tour de force reste encore de citer l’auteure – ou les auteures, la phrase étant prononcée par le personnage de Caroline N. Spacek et écrite par Julia Kerninon – : « il me touchait – avec des mots – moi qui n’avais ici été touchée que par des mains. »

 

Chronique de Morgane Rémy 

 

 

 



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin