Les singuliers d’Anne Percin

« Il s’agit d’un peintre à la tête de bandit corse qui passe son temps au lit, en raison d’une dysenterie contractée à la Martinique ! Quand il ne souffre pas de maux d’estomac, il fume la pipe bretonne sur la terrasse de la pension, dans l’air du soir, en contemplant d’un air de mépris les Américains qui vont brosser leurs petits paysages au soleil couchant. Les gens d’ici l’appellent Goguin. Il a été marin et a travaillé à la construction du canal de Panama : je ne suis pas très sûr qu’il soit peintre, en réalité. »

Ainsi s’exprime Hugo Boch, le principal auteur des lettres de ce roman passionnant. Le temps du livre (1888-1891), il se lie d’amitié avec les peintres de l’ École de Pont-Aven. En 3 ans seulement, le

Marie Bashkirtseff

monde va changer : celui des peintres dont il recueillera les anecdotes, le sien puisqu’il devra s’affirmer comme photographe, et le monde social avec lequel il ne cesse de correspondre. Sa famille et ses amis de la bourgeoisie bruxelloise ou parisienne fréquentaient les Salons de peinture. A l’instar de cette vie bouleversée par l’art, les pensées profondes s’échangent à travers les lettres.

Ainsi, Anne Percin réussit un roman total. Vibrante d’émotions, entre documentation rigoureuse et pédagogie, elle transcende le genre épistolaire. Ses protagonistes, réels ou inventés, se croisent au rythme lent du courrier et celui annuel des salons de peinture. Il est naturellement question des événements de l’époque (Jack l’éventreur), du féminisme naissant, incarné par ces femmes enfin peintres, et plus seulement modèles ou compagnes. Emblématique, Hazel la cousine et principale correspondante d’Hugo, incarne de façon éclatante cette modernité :

Marie Bashkirtseff

« Moi aussi, je veux montrer des muscles, de la chair, de la vie, des expressions du corps ! Et je ne vois pas pourquoi je me contenterais des poupée de sucre qu’on nous offre à l’atelier, pas plus que des caleçons pudiques. … Je prendrai Pascal … À cinq francs l’après-midi , ce n’est pas si cher payé la vérité. »

Les courants artistiques s’affrontent, les familles se déchirent, mais dans cette société aux difficultés aussi noires que l’encre, la plume de l’auteur porte les couleurs d’une remarquable leçon de tolérance.
La lettre terrible du père à son fils Hugo, au moment du choix artistique de celui-ci, est symptomatique. On pense à toutes les intolérances de toutes les époques face aux nouvelles idées et à leur combat. Dans la réponse du fils, flotte entre autre, la « Lettre à un jeune poète » de Rilke. Cette réponse, serait à mettre entre toutes les mains, surtout celles d’une jeunesse qui souvent hésite à l’heure de son choix existentiel.

« Vous appelez cela un métier ? À ce compte-là, c’en est aussi un de vivre, et il faudrait être payé pour le mérite qu’on a parfois à s’obstiner à ne pas mourir. Et les artistes sont les gens les plus

Marie Bashkirtseff

opiniâtres qui soient. Au mépris de tous les avertissements , ils s’entêtent à vouloir offrir au monde ce qu’ils croient lui manquer. »

Le rythmes épistolaire, qui induit réponses et réactions en chaîne, colle au sujet sans manichéisme. Les dualités sont pourtant nombreuses : ville-campagne, europe-exotisme, voyage- sédentarité, bohème et bourgeoisie. Mais tout le monde y va de son affection et de sa sincérité, les protagonistes sont terriblement attachants, la perception d’Anne Percin est si juste.

Berthe Morisot

Artistiquement on rejoue l’éternelle querelle des Anciens et des Modernes. L’Impressionnisme contre les Naturalistes et les Réalistes. Sans parler de l’avènement révolutionnaire de la photo, incarnée par Hugo. Tout l’art du XXème siècle se joue là, Anne Percin nous ouvre grand la porte. Le charme des lettres de l’époque nous a finalement piégés. Et le livre refermé, on quitte nostalgiques des amis et une époque à jamais emblématique.

 

Rosa Bonheur

 

 

 

Chronique de Christiane Miège

 

 

 

Les singuliers, Anne Percin, Le Rouergue

 

 



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