Tristesse de la terre d’Eric Vuillard

Comme à son habitude, Eric Vuillard revisite un moment particulièrement douloureux de l’histoire de notre « humanité ». À chaque roman, il change de continent ou d’époque, pour mieux exprimer les dérives racistes et génocidaires, dont nos sociétés se sont rendues coupables.

Cette fois, « Tristesse de la terre » nous transporte dans les Grandes Plaines, et décrit la lente agonie des tribus indiennes, tristement réduites au silence au son des cirques ambulants. L’auteur ressuscite, en un dernier spectacle funèbre, le fameux WILD WEST SHAW : ce spectacle itinérant, qui balada pendant 30 ans, un Buffalo Bill de blanc vêtu, aux rythme galopant des célèbres batailles.

« Il fallait stupéfier le public par une intuition de la souffrance et de la mort qui ne le quitterait plus. Il fallait le tirer hors de lui-même, comme ces petits poissons argentés dans les éprouvettes. Il fallait que devant lui des silhouettes humaines poussent un cri et s’écroulent dans un mare de sang. Il fallait de la consternation et de la terreur, de l’espoir, et une sorte de clarté, de vérité extrême jetée sur toute la vie. »

Sans manquer d’interroger notre besoin de spectacle, la grande affaire de ce récit reste le mensonge historique. Avec la participation d’un Sitting Bull résigné parmi ses congénères-acteurs soumis, le Wild West Show affina une relecture des victoires et des défaites. Elle s’étalait sans vergogne devant des spectateurs enthousiastes. La répétition aliénante du show, résonne aujourd’hui en métaphore des transmissions, qui réécrivent l’histoire comme on voudrait l’entendre. En installant ses mythes fondateurs, l’homme fabrique des héros et innocente les criminels.

« Ainsi on raconte que Buffalo Bill, ayant joué des dizaines et des dizaines de fois une mise en scène de la bataille de Little Big Horn, croyait vraiment, à la fin de sa vie, y avoir participé. »

Si l’on apprécie le lyrisme d’Eric Vuillard, sa magie incantatoire opère à nouveau.

Photo d'Edward Sheriff Curtis

Une rigueur documentaire et un romantisme poignant sont la signature de l’auteur. Chapitre après chapitre, il poursuit une narration évocatrice, qui résonnera encore longtemps en nous. L’homme continue de réduire l’Autre à l’esclavage, tout en brûlant la terre derrière lui.

Comme le sang coula sur les grandes prairies, une ironie parée de tristesse imprègne la prose de l’écrivain. Dès l’entame, placée sous les bons hospices du Musée de l’Homme, la morale se dissout dans la conscience évocatrice de ces temps bénis et originaires des hommes, qu’on nomme désormais « premiers ». Pour mieux s’éloigner de la violence « primitive » de nos conquêtes civilisées ?

Dans chacun de ses ouvrages, Eric Vuillard remémore les documents de la cruauté. La douleur se concentre dans une photo, un objet de collection ou de musée. Mémoire, fétichisme, document historique, ou curiosité malsaine, la frontière est mince. Ici l’auteur rappelle la petite orpheline miraculeuse, unique survivante du massacre de Wounded Knee, achetée pour le show et finalement revendue et adoptée sans qu’on en sache plus. L’innocence des victimes aiguise la mémoire de l’ignominie sans scrupule des coupables.

Et par moment, dans cette « Tristesse de la terre », il y a des passages de pur bonheur et douce poésie :

Affiche de propagande du Wild West Show

« Soudain Buffalo Bill crut voir quelque chose, un tout petit frisson à la surface du monde. C’étaient des baleines. Elles suivirent le bateau pendant des heures, indifférentes, puis on ne les vit plus. Il faisait beau, le navire glissait sur l’eau, imperturbable ; on était les maîtres de la vie. Buffalo Bill se tenait à l’avant et l’air faisait enfler ses joues comme s’il allait souffler dans une flûte, semblable au gamin de Manet, avec sa redingote de cirque et son pantalon bouffant. »

Parmi les digressions savoureuses, il en est d’incroyables. Impossible de ne pas sourire incrédules aux anecdotes plus légères. Mais, le temps de l’amusement passé, elles remettent la vérité en place, accusant une fois de plus la bêtise et l’absurdité des vainqueurs.

« Quelques indiens à Cheval tournent autour des Rangers en criant comme Buffalo Bill leur a appris à le faire. ils font claquer leur paume sur leur bouche, Whou ! Whou ! Whou! Et cela rend une sorte de cri sauvage, inhumain. Mais ce cri de guerre ils ne l’ont poussé ni dans les Grandes Plaines ni au Canada, ni nulle part d’ailleurs – c’est une pure invention de Buffalo Bill. »

Si le style d’Eric Vuillard est en correspondance avec son sujet. Son souffle épique traverse notre âme, comme le vent balayait les grandes prairies indiennes. Sans craindre de ressasser, l’auteur abuse de longues évocations en usant du « nous » participatif. Des phrases courtes rythment le récit et claquent, comme ces coups du sort, de la nature ou du destin, qui bousculeraient les victimes incapables d’échapper à leur bourreau. L’usage du « on » installe également le lecteur aux premières loges du spectacle. Il remonte ainsi le temps, en témoin mi-émerveillé, mi-révolté.

Sitting Bull

Et puis, malgré le besoin insatiable de spectacle, les temps s’épuisent, les grands hommes disparaissent et le grand cirque finit de tourner.
Mais si vous vous êtes toujours demandé, comment fit Wilson Bentley, – le premier photographe de flocon de neige, qui comme chaque sait, fondent très vite – , pour fixer la vérité fragile, je ne saurais vous conseiller cette magnifique lecture contre l’oubli.

 

Chronique de Christiane Miège 

 

Tristesse de la Terre

Eric Vuillard, Actes Sud



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