Jésus de Nazareth de Paul Verhoeven

Jésus de Nazareth de Paul Verhoeven

En ce lundi de Pâques, jour de fête célébrant la Résurrection du Christ  et la sortie d’Egypte chez les juifs, il nous a semblé judicieux de lire l’ouvrage récemment paru du si peu catholique Paul Verhoeven  : Jésus de Nazareth.

Dès la couverture, le traitement iconographique en rouge et noir, d’une figure moustachue et barbue, vaguement ceinte d’une couronne d’épines, pose le tableau pour le lecteur. Jésus et Che Guevara, même combat d’icônes face à l’histoire, face aux jugements des hommes. Les couleurs stendhaliennes rejoignent la symbolique du destin tragique d’un révolutionnaire qui a voulu croire et espérer et le transmettre. Car c’est sous cet angle que Paul Verhoeven nous donne à voir Jésus. Désacraliser la vie de Jésus comme il a pu le faire au cinéma en étant un « agent provocateur » ? Pour celui qu’une partie de la presse a appelé le » Hollandais violent », c’est bien plus que de se faire un film… et c’est pourtant encore cela.

Des films sur Jésus, les scandales nous ont démontré qu’il y en a eu quelques uns, plus ou moins réussi. Paul Verhoeven  cite les plus connu d’entre eux, avec plus ou moins d’admiration : mépris pour « la Passion du Christ » de Gibson, intérêt pour  » La Dernière tentation du Christ » par Scorcese, respect pour « L’évangile selon Saint Matthieu » de Pier Paolo Pasolini. Paul Verhoeven travaille depuis maintenant 30 ans à ce film qui semble toujours se placer à la droite du Dieu de la Provocation : une vie de Jésus de Nazareth. L’ouvrage qu’il nous livre aujourd’hui, ce sont les 30 années de sa passion à lui : la recherche, celle qui lui permettra de créer le storyboard parfait pour une vie de Jésus telle qu’il la conçoit et la visualise.

Car si il y a une spécificité au travail que nous livre ici Paul Verhoeven, c’est l’attachement à la possibilité de visualiser ou plus exactement de filmer :

 » Si vous ne pouvez pas filmer votre séquence sans l’usage d’effets spéciaux, elle n’a pas existé dans le monde réel, c’est une certitude. « 

Tout au long de ses recherches Paul Verhoeven ne compte pas suspendre sa crédulité, il ne tient pas à croire, il veut démontrer, prouver, savoir : ce qui l’intéresse, c’est la figure historique de Jésus. Cette quête est une des tendances inaugurées au milieu du 19° siècle et qui perdure encore de nos jours fondée sur l’analyse critique des textes d’abord puis sur la mise en contexte de la vie de Jésus. Que s’est il vraiment passé dans ce royaume de Judée sous la domination d’Hérode Antipas, soumis à la puissance romaine en la personne de Ponce Pilate ?

« Je vois en Jésus un homme. Je ne le considère pas comme le « fils de Dieu », mais plutôt comme un Jésus mythologique, né de notre aspiration à reconnaître en autrui l’image de Dieu. »

Crucifixion par El Greco

C’est pour cette raison sans doute que Paul Verhoeven a rejoint le Jésus Séminar  depuis près de 20 ans. Entouré des plus éminents spécialistes, exégètes et universitaires, le cinéaste a cherché la vérité sur Jésus. A la lecture de sa démonstration, il vous apparaitra assez vite que la conception nietzschéenne a sa préférence :

 » C’était une insurrection contre (…) la hiérarchie de la société, (…) contre la caste, le privilège, l’ordre, la formule (…) un non prononcé contre tout ce qui était prêtre et théologien (…) une attaque contre son profond instinct populaire, contre la plus tenace volonté de vivre d’un peuple qu’il y ait jamais eu sur la terre (…) avec un langage qui, maintenant encore, mènerait en Sibérie, si l’on peut en croire les Evangiles, cet anarchiste était un criminel politique (…), autant du moins qu’un criminel politique était possible (…)Ceci le conduisit à la croix : l’inscription qui se trouvait sur cette croix en est la preuve. Il mourut pour ses péchés – il manque toute raison de prétendre, quoique on l’ait fait assez souvent, qu’il est mort pour les péchés des autres. » ( Nietzsche )

En quelques 11 chapitres et 200 pages – et quasiment autant de pages de notes et de référence, Paul Verhoeven expose Jésus à sa « mort propre » comme le disait Heidegger et en fait un séculier, un prisonnier de la pensée de son temps. Il tente de démontrer la nature révolutionnaire de celui qui d’abord suivi Jean-Baptiste, croyant au Dies Irae et à l’instauration du Royaume de Dieu comme un acte autonome de ce dernier, puis un plagiaire de Jean-Baptiste jusqu’à croire en la lutte armée, avant de faire face à sa mort. Et pour cela, il use de ses recherches convaincantes pour la plupart. Comme par exemple, à propos de la trahison de Judas, ce qui aurait surement intéressé Léonid Andréiev, auteur du magnifique Judas Iscariote, où il nous livre son interprétation du mot « iscariote » :

« On a également affirmé – et de façon plus crédible- que le nom d’Iscariote était lié au latin sicarius. Les sicarrii sont souvent considérés de nos jours comme le « premier » groupe terroriste de l’histoire. Ils ont opéré au premier siècle après JC, en Palestine :ils se mêlaient à la foule et attaquaient ouvertement avec un poignard (sicaires) un représentant de l’autorité romaine ou juive. »

Mais surtout, il se fait exégète. Il rebondit d’un évangile synaptique à un autre, cherche l’interprétation la plus littérale, la plus réelle des textes, comme lorsqu’il démontre que la parabole du Mont des Oliviers est un plagiat amélioré de la mésaventure de David avec son fils Absalom et le renégat Achitofel. Il présente un Jésus irascible et bon vivant, fuyant et pourtant luttant. Et pour cela il s’appuie sur de nombreux textes avec toujours le même principe :

« Le principe est celui-ci : si plusieurs codices diffèrent sur un point précis, vous devez voir lequel des textes est le plus difficile à comprendre et lui donner la préférence »

Car, l’on ne sait que peu de choses de la vie de Jésus et tout donne lieu à interprétation visuelle et intentionnelle pour Paul Verhoeven. Sauf deux choses :

« Les théologiens estiment qu’il y a deux faits totalement fiables dans la biographie de Jéus : il a été baptisé par Jean-Baptiste et il a été crucifié à l’époque où Ponce Pilate régnait sur la Judée ». 

Le baptême du Christ par Fra Angelico

Paul Verhoeven veut combler les trous de ce destin, pourtant court puisqu’il l’évalue à quelques 3 années au plus de « militantisme » et  qui pourtant marque notre civilisation. Parfois de manière un peu scolaire dans la démonstration , mais toujours avec humilité, en se référant aux plus pertinents des chercheurs, de tout bord et de tout horizon. Les notes sont une source rhisomique de nouvelles découvertes et analyses. Une pourtant trouve entièrement grâce aux yeux de Vérhoeven , le Die Predigt Jesu vom Reiche Gottes de Johannes Weiss .

Le Jésus de Verhoeven est un homme et bien un homme. Au travers de la vision humaniste de son auteur, se dessine et se filme le portrait d’un rebelle, puni politiquement pour avoir voulu instaurer un ordre nouveau par le pouvoir en place. Un homme qui ne manque pas de lâchetés mais où celles-ci s’effacent devant la grandeur de la cause. Un supplicié qui peut être comparé tour à tour à Jean Moulin, Che Guevara, Bouddha ou tout simplement un honnête homme,un illuminé ou un terroriste.

Mais ce qui fascine réellement Verhoeven, c’est la construction de la légende. Ce qui l’intéresse véritablement, c’est les capacités sensationnelles de storytelling des Evangiles, comme si lui aussi cherchait là-dedans la mécanique d’un formidable succès d’une histoire, dont les incohérences auraient été entièrement gommées par la puissance créatrice du récit.  Et comment le récit d’une subversion devient celui d’une oppression.

Jésus ne survit pas à sa crucifixion chez Verhoeven, mais son mythe le poursuit. Et avec lui, celui de Dieu.

 

Pour aller plus loin:


Jésus, manager idéal ? – Les mardis des Bernardins par college-des-bernardins



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