Jésus de Nazareth de Paul Verhoeven par son éditeur français

Nous nous sommes entretenus avec David Meulemans, fondateur et éditeur des Forges de Vulcain , talentueuse maison qui publie Jésus de Nazareth de Paul Verhoeven, parce qu’après tout, il y a la star et il y a le travail derrière la star. Et ce travail d’une petite maison d’édition nous a paru suffisamment singulier pour poser des questions.

 

 

Vous publiez ce livre inattendu et étrange  » Jésus de Nazareth » de Paul  Verhoeven. Votre maison d’édition, pardonnez-nous, ne semblait pourtant pas la plus « taillée » pour ce faire. A l’étranger, il est publié notamment par Seven Stories, maison d’édition étrangement spécialiste de la littérature young adults. Alors comment cette rencontre entre vous et ce livre a t elle eu lieu ?

 

Je suis depuis l’adolescence un grand admirateur de Paul Verhoeven. Il y a deux ans, je me suis fait la réflexion que cela faisait un temps certain que je n’avais pas entendu parler de lui. Je me suis livré à une petite recherche et j’ai découvert qu’il avait publié ce livre. J’ai vu qu’il n’avait pas encore été traduit en français. J’ai d’abord pensé que le livre était en cours de traduction, mais quand j’ai vu que sa première édition originale datait de 2009, je me suis dit que ce délai était anormalement long et que cela ne me coûtait rien d’écrire à l’éditeur initial. Je leur ai écrit. J’ai alors fiat la rencontre d’éditeurs adorables, à l’ancienne, très attentifs à toutes les propositions, y compris de petites maisons, et essayant de prendre en compte les aspects intellectuels autant que les aspects strictement financiers. Les Editions Aux forges de Vulcain sont une maison jeune et modeste, mais nous avons dès nos débuts cherché à mettre en avant deux valeurs: la recherche de la qualité, et le désir d’interroger certaines habitudes de pensée, qui confinent à la cécité. Je crois que cela a plu à l’éditeur initial. En outre, j’ai écrit une lettre à Verhoeven, aux bons soins de son éditrice néerlandaise, et je crois que mes arguments ont porté. Principalement, je lui indiquais que son approche du religieux, athée, mais sans aucune hostilité envers les croyants, était la bonne approche pour entamer une conversation collective sur la place de la religion dans notre société. Conversation dont nous avons besoin.

 

A la lecture de cet ouvrage, est ce  que le fan de Robocop a reconnu l’auteur de celui ci ?
Bien sûr! Ce qui demeure étonnant, dans l’oeuvre de Verhoeven, c’est l’extrême cohérence de son esthétique, depuis ses débuts à la télévision avec la série de cape et d’épée Floris, jusqu’à Black Book, son grand film sur la libération de la Hollande, en passant parRobocop. Dans toutes ses oeuvres, on retrouve un même goût pour la satire, un sens de la critique, qui est très politique, même si Verhoeven ne se revendique pas d’une couleur politique particulière, sinon celle de l’hostilité farouche aux institutions. Mais s’il fallait faire des comparaisons, on pourrait trouver beaucoup de traits communs entre Robocop et Jésus de Nazareth. Dans les deux cas, un homme est représenté comme plus qu’un homme. Son changement de nature va de pair avec un rôle politique, qui est principalement un rôle de subversion. Dans les deux cas, on est face à des figures sacrificielles. Dans les deux cas, on est face à des individus qui ont une mission précise, puis qui, dans un second temps, se mettent à douter, au point de croire qu’ils ont été abandonnés. On pourrait poursuivre cet exercice longtemps. Il suffit de garder à l’esprit que la crise existentielle qu’a traversé Verhoeven quand il était étudiant, crise qui est racontée au début du livre, et qui le montre découvrant avec horreur l’écart qui existe entre la foi professée par les individus, et leur incapacité à l’incarner – cette crise existentielle est à l’origine à la fois de son désir de cinéma et de son intérêt pour Jésus.
Est ce vous qui avez choisi la couverture ( qui est différente des éditions à l’étranger ) ? Cette similitude avec le Che sur l’iconographie, provient – elle de la lecture matérialiste héritée de Nietzsche et de Lénine de la figure historique de Jésus ?

 

Oui, c’est moi qui ai choisi la couverture. Verhoeven fait dans le livre quelques comparaisons rapides à l’intérieur du livre. Nous aurions pu choisir autre chose, notamment une reproduction de l’épisode de Jésus chassant les marchands du Temple. Mais j’aime cette couverture, car elle reproduit une affiche qui date de 1999 et qui a été conçue par des chrétiens pour des chrétiens. Je sais que cette couverture est de nature à choquer certains chrétiens, et ce n’est pas notre but. Le but est davantage de provoquer la réflexion, le questionnement: ce n’est pas parce que l’on est choqué par quelque chose que l’on a raison de l’être. Concrètement, la ligne de démarcation qu’interroge cette affiche ne passe pas entre les croyants et les athées, mais au sein même des chrétiens, entre ceux qui perçoivent le message christique comme un appel à la soumission, et ceux qui le perçoivent comme un message révolutionnaire. Et, même si, pour les croyants, Jésus est le fils de Dieu, il est aussi un homme et ce qu’il a fait avait une portée concrète, matérielle. C’est cette portée qui intéresse Verhoeven. Verhoeven est un matérialiste, au sens philosophique. Il est difficile de savoir exactement quelles sont ses lectures à ce sujet. Je pense que Nietzsche, à ses yeux, reste un auteur encore trop occupé à combattre les aspects mortifères de la foi. Verhoeven est déjà par-delà cela, sans doute pour des questions d’époque. Verhoeven ne cherche pas à faire chuter une idole – au contraire, comme il le dit souvent, il ne croit pas en Dieu, mais demeure un fan de Jésus – cet homme qui était porteur d’un idéal moral et politique.

 

Un travail académique important et sérieux est le fondement de tout ce livre. N’est ce pas difficile à faire comprendre ce grand écart entre le réalisateur de Basic Instinct et un érudit capable de décortiquer les évangiles ?

 

C’est une des très grandes difficultés de la réception de ce livre. Je pense que, en France peut-être plus qu’ailleurs, lire ce livre est difficile. Pour deux raisons qui s’additionnent. Tout d’abord, nous avons une vision un peu romantique des artistes, que nous percevons comme des personnes inspirées – ce qui, en creux, revient à dire qu’ils n’ont pas besoin d’être intelligents. Or, pour être un grand réalisateur, il faut être très intelligent, très méthodique, très cultivé (même si cette culture peut être la culture de l’autodidacte). Ensuite, nous avons tendance à regarder ce que les gens sont, avant de regarder ce que les gens font. Concrètement, si un théologien vous parle de théologie, vous pensez qu’il est légitime. Mais, si un cinéaste vous parle de théologie, même s’il en parle très bien, il est disqualifié d’emblée. Cette manière de classement a sans doute des avantages, mais manifeste surtout une très dangereuse paresse intellectuelle, qui confiné à la cécité. Pour le dire clairement, le livre de Verhoeven est sans doute, de très loin, un des tous meilleurs livres sur Jésus disponibles en langue française. Je ne dis pas qu’il donne la vérité sur Jésus. D’un côté, il vulgarise certaines connaissances qui sont désormais acceptées par beaucoup d’historiens et de théologiens. D’un autre côté, il présente des hypothèses débattables, mais en prenant bien soin de préciser que ce sont des hypothèses. Une grande partie des livres sur Jésus sont mal documentés ou méthodologiquement fautifs, mais sont écrits par des personnes en apparences plus légitimes, et sont donc mieux reçus. Pour répondre à votre question: les qualités qui ont permis à Verhoeven d’être un grand cinéaste font de lui un grand chercheur.

 

Et depuis la publication, vous avez rencontré Jésus ? ou plutôt, Paul Verhoeven peut il être un miracle pour une petite maison d’édition ?

 

Athée je suis, athée je reste. Et je ne crois pas plus aux miracles aujourd’hui qu’hier. Ce livre est évidemment une grande chance pour notre maison car nous publions un livre dont nous pouvons, à la fois, être fiers intellectuellement – et espérer qu’il touchera un grand nombre de lecteurs. Mais c’est aussi un livre difficile, au sens où, même s’il est d’une lecture agréable, il exige de son lecteur de remettre en cause une partie de ses préjugés. Préjugés sur ce qu’a été Jésus… mais aussi préjugés sur le fait qu’on puisse être, à la fois, grand cinéaste et grand essayiste. Revenez dans un an: nous verrons bien si ce livre a été un miracle pour nous! L’important reste d’en être fier… et c’est le cas!


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