L’enfance politique de Noémi Lefebvre

Elle a lu un livre. Un livre qui parle d’une femme. Elle, elle aimerait comprendre cette femme qui ne comprend pas sa vie. Alors elle lit. Elle lit c’est à dire elle déchiffre des représentations du langage sous forme de symboles alphabétiques qui provoque de la compréhension. Alors, elle sait qu’elle ne lit pas « L’enfance politique » de Noémi Lefebvre, elle la déchiffre. Elle ne comprend pas Noémi Lefebvre.
Pourtant, elle connaissait cette femme. Elle la connaissait en bleu. Elle avait lu son  » Autoportrait bleu ». Elle avait compris cette femme. Elle avait compris son obsession d’être en forme dans le réel. Elle avait déchiffré la poésie des signes qui donne de la consistance au quotidien, à la pensée systématique et brouillonne à la fois. Elle avait compris que l’univers mythique d’un compositeur pouvait s’intégrer dans l’univers banal d’une femme de quarante ans et posséder ses pensées au moment où celle-ci marche dans des rues, discute avec sa soeur, regarde le train d’un avion. Tout ça, elle l’avait vu.

La femme lui était devenue inconnue. Elle ne comprenait plus ses signes. Elle sentait que celle-ci voulait lui raconter la racine. L’arbre de la dépression, la famille. La racine du mal-être existentiel dans la petite histoire, celle de ses racines, sa mère, son père. Elle était comme ça, sur son siège de TGV, en train de lire, prête à voyager ailleurs avec la femme. Elle accédait de ce siège,  dès les premières lignes au plaisir d’une rencontre formelle qui dérive vers l’informel, le personnel, l’universel, le monde :

 

‘ J’étais comme ça, chez ma mère, dans mon lit, sans rien faire, dans un retrait favorable à la contemplation. 

Je contemplais des séries où passaient les saisons. 

J’accédais, dans mon lit, sans rien faire, à une sérénité qu’on appelle aussi ataraxie. C’est une indifférence caractéristique de certains troubles du système nerveux central obtenue parfois sous l’influence d’agents neuroleptiques. « 

 

Elle était prête à lire 170 pages avec un plaisir grave. Elle avait de l’attention c’est à dire la faculté d’esprit de se consacrer à un objet. L’objet c’était le livre. Et ce n’était que cela, un objet. Elle avait perdu la capacité de recréer l’objet, d’en faire une idée, de le transformer pour que son chat puisse l’entendre dès la page 30 :

 » Il y avait le chien, je me souvenais du chien, par moment, en dormant, parfois il y avait un chien, ou des éléments de chien, ou des absences de chien qui suggéraient le chien, mais je ne peux pas dire que c’était y penser, car je ne faisais rien. « 

Il y avait le livre, ou une absence de livre qui suggérait un livre, mais elle ne pouvait pas dire ,elle que c’était lire, car elle ne faisait rien. Elle déchiffrait des signes et ne ressentait rien. Elle ne sentait plus la musique qu’avait provoqué Noémi Lefebvre avant , avant qu’elle ne veuille répéter sa forme, avant quand elle n’avait pas fait de l’imitation formelle durassienne un système, c’est à dire un ensemble d’éléments interagissants entre eux selon un principe et des règles.

En fait, non, elle ne faisait pas rien. Elle se rebellait. Parce que c’est ce qu’elle aimait faire, se rebeller face au système, à l’autorité, au dogmatisme. Et à la page 58, elle avait fait sa révolution, c’est à dire un mouvement de translation circulaire ou elliptique. Elle, elle avait fait les deux. Elle avait tourné en rond , était revenue au même point, à son envie de lire Noémi Lefebvre, elle était revenue au début de l’objet livre et c’était dit pourquoi est-ce que ce papier a des signes dessus? Pour qui ? Pour quoi ? Elle allait abandonner l’objet livre. Mais l’objet livre lui signifiait sa finitude et la renvoyait au fait de finir l’action.  Comme Noemi Lefebvre en page 58 :

 » D’ailleurs j ‘écoutais pas, ma mère parlait toute seule, j’avais pas la patience et pas l’intelligence, j’étais au plus bas de mon intelligence mais je parle au passé comme si cette époque était révolue alors que j’en suis encore à peu près au même point , à rien faire chez ma mère  et sans intelligence. « 

 

Elle se demandait elle-même si elle pouvait encore dire qu’elle était intelligente. Elle ne comprenait pas l’ellipse, celle que la quatrième de couverture signifiait être de la « confusion mentale ou de l’extralucidité ». Tout ce qu’elle comprenait, c’était son inclusion dans le système des signes. Elle les voyait bien qu’ils ne venaient pas de la femme. Elle sentait qu’elle les avait empruntés. Elle sentait que tout n’était pas à elle, à la femme qui avait fait un autoportrait bleu, que cette « enfance politique » n’était pas la sienne, qu’elle était celle des autres, ceux qui avaient posé le système des signes. Elle voyait que cette femme entre deux âges recluse chez sa mère et qui mangeait des séries télé en s’écoutant penser ses racines, ce n’était pas ce que voulait dire la femme. Elle voyait bien que si elle se gavait de fictions c’est parce qu’elle ne savait plus elle-même s’en raconter, des bien de celles qui prennent d’autres chemins, des fictions c’est à dire des narrations de faits fictifs, de celles qui ont des arcs narratifs et des personnages, de celles qui font des séries. Elle lisait du réel copié, du réel qu’on a broyé pour lui faire dire, pour lui faire expliquer avec les systèmes des autres le pourquoi de l’Histoire dans l’homme, celle avec un grand H qui agit sur celui avec un petit, le petit, le ridicule, le moyen, le lecteur de signes qui n’est pas autre chose qu’un animal aspirant à de la beauté :

« L’homme civilisé a une douleur de l’enfance politique, une enfance en Corée, alors une douleur exotique si vous voulez. Ce que je me dis. « 

Elle a jeté l’objet livre. Ce n’est que du papier. Ce qu’elle se dit. Détruire, dit-elle.

Chronique d’Abeline Majorel



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