Les amants spéculatifs d’Hélène Risser

Ne pas s’arrêter au titre bizarre, des amants spéculateurs on voit vaguement ce que cela peut être, mais spéculatif, décidément non, ça sent ce que mes professeurs appelaient un barbarisme. Dommage, car le livre est ce qu’il y a de plus civilisé et de bien meilleur que ce que laisse craindre la quatrième de couverture. Soit l’histoire d’Anna, une banquière tradeuse aux allures toutes puissantes qui est contactée par une journaliste prénommée Hélène, qui veut raconter la finance folle. Pour cela, elle se propose de devenir son aide-auteur comme en dit en politiquement correct, son nègre en d’autres termes.

Entre les deux femmes, la relation va dévier vers l’intime, Anna étant justement en train de vivre une rupture déstabilisante dans sa vie personnelle. Son mari, parfait jusque là, décide de partir à l’autre bout de la France, rompant le contrat passé entre les deux amants plusieurs années auparavant. Anna alors, après hésitations, décide de prendre non pas un amant, mais des amants, en se basant sur les enseignements de la théorie des jeux et autres enseignements de la finance comme cette théorie des portefeuilles qui explique que le meilleur moyen de minimiser le risque est de diversifier ses placements. Peut-on gérer ses sentiments comme la Bourse, ou dans un cas comme dans l’autre, les phases de hausses se terminent-elles toujours dans une crise profonde ? C’est ce qu’Anna va essayer de vérifier. Les plus lettrés penseront non sans raison à L‘homme-dé, le roman de Luke Rinehart, ils n’auront pas forcément tort, car il y a quelque chose d’expérimental dans ce roman.

« A. dit qu’elle aime le stress de la salle de marché.. Elle aime aussi prévoir la stratégie des autres et décider de la sienne à partir des indices de leur comportement […] Pour espérer déjouer la stratégie des autres, il faut se rendre imprévisible. Pour être imprévisible, il faut se comporter de façon aléatoire. A. dit que ça lui arrive, que c’est drôle mas angoissant… »

De quoi parle l’héroïne ? De son travail ? De ses amours ? On ne sait plus et elle non plus ? Est-ce parce qu’elle mélange les ordres intimes et professionnels ou parce que l’impérialisme de l’économie financière est tel que désormais sa syntaxe est devenue celle de nos vies ? Le roman d’Hélène Risser pose la question, remarquant par exemple, comment le mot gérer est devenu employé à tort et à travers pour décrire notre intimité… Alors Anna pousse-t-elle la logique un peu plus loin ?
L’expérimental du roman n’est pas cette fois-ci l’antonyme de classique, le livre reprenant la forme

La liseuse à la fenêtre de Johannes Wermer

épistolaire, qui, depuis les Liaisons dangereuses, reste la meilleure façon de décrire la perversion des sentiments. Alors plutôt qu’une forme linéaire, Hélène Risser a construit sa fiction en mêlant comte-rendu des rencontres entre les deux femmes, journaux intimes de l’une et de l’autre, échanges de mails, laissant ainsi une part d’ambiguité qui nourrit la progression de son intrigue. Elle ajoute ainsi ce qu’il faut de manipulation entre les personnages en introduisant quelques personnages masculins, le mari d’Anna, son mentor et ses amants, ce qui offre quelques occasions de coups fourrés (des journaux intimes dérobés) et autres monologues intérieurs..

Surtout, Hélène Risser réussit un vrai portrait de femme contemporaine, écrivant le positif du Système Victoria d’Eric Reinhardt, soit la vision par un homme d’une femme toute puissante, une femme qui n’est finalement qu’un fantasme masculin, même si maints critiques « officiels » ont décidé que Monsieur Reinhardt était le plus grand portraitiste de femme.

Exposition " Prenez soin de vous" Sophie Calle, Biennale de Venise 2007

La Anna d’Hélène Risser apparaît comme une réponse toute en nuances aux clichés de cette absolu de femme forcément castratrice, transformant les hommes en objet. La toute puissance, chez les hommes comme chez les femmes, est toujours une illusion. La forte Anna cache ses fêlures :

« Les femmes qui ont réussi ont un lourd handicap dont elles n’ont, de surcroît, pas le droit de se plaindre. D’ailleurs, je ne m’en plains pas. Parfois, on me demande l’air un peu effaré, si une femme, dans mon genre, ne fait pas peur aux hommes et là, je me mets à rire, je lève les yeux au ciel. Je réponds peut-être, ou, mais je ne m’en rends pas compte. Je joue les innocentes, celle qui se fiche de tout ça, alors qu’évidemment j’accumule les indices sur cette peur qui m’effraie moi même ».

Féministe dans un sens moderne au sens où Anna veut être une femme dans toutes ses dimensions, révélant ainsi qu’elle est un Homme comme les autres.

Ecrit avec une belle écriture classique, le roman n’a qu’un défaut. Le portrait d’Hélène (la journaliste qui doit être le nègre d’Anna) qui fait contrepoint à celui d’Anna est un peu trop caricatural. Un peu plus d’ambiguité dans son personnage aurait rehaussé ce roman écrit par une journaliste de télévision qui prouve qu’on peut parler dans la télé et être une romancière, une vraie.

 

Chronique de Christophe Bys 



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin