Extrêmes et lumineux de Christophe Manon

Premier roman éblouissant du poète Christophe Manon, « Extrême et lumineux » prouve que la forme longue est également son terrain de prédilection, et qu’emmener le lecteur dans une course à perdre haleine ne coupe pas son souffle lyrique. Car il s’agit bien ici de la poursuite d’une écriture, et qu’importe le genre littéraire.

Christophe Manon fouille la mémoire d’une famille, décortique les pièces d’une maison ou d’autres lieux, ré-enchante des évènements et dialogues, sous forme de litanie. Sur la base de documents multiples : photos, cartes postales, bouts d’écrits épars, listes exhaustives, annotations diverses, sa recherche lente et méticuleuse est sans cesse interrompue, comme empêchée. La quête de la vérité est labyrinthique, le temps est un matériau fuyant et de façon métaphorique, c’est l’ampleur de notre condition humaine qui devient impossible à coucher sur le papier. Existentiel bien que particulier, ce roman emporte par son rythme en crescendo, son vocabulaire au plus juste et sa retranscription obsessionnelle des 5 sens.

Carnet d'adresse parisien de Walter Benjamin, 1930, Berlin, Academie der Kunste

Soutenant son propos, certains partis formels et typographiques sautent aux yeux dès l’entame du livre. Pour mieux dérouler ces bribes d’histoire, Christophe Manon fait le choix d’une seule et unique phrase. Et pour aérer son texte, distingue les fragments les uns des autres par leur cessation brusque et aléatoire au milieu d’un mot, laissant apparaître l’espace blanc de la page sur quelques lignes… et la narration ensuite, pour notre plus grand plaisir, de saisir le semblant de mot et enchaîner le récit sur un autre thème. Le blanc typographique est une césure bienvenue. Usitée en poésie, elle est la force de ce roman vertigineux. À chacune de ses apparitions le lecteur respire et quitte des yeux la page pour mieux laisser reposer la densité du propos. Le procédé est finalement d’une fluidité surprenantes et titille habilement notre curiosité.

 

Amplifiant la subtilité hypnotique d’un roman-marqueterie dont les motifs récurant participent de la beauté de l’ouvrage, l’auteur sonde les recoins les plus extrêmes et lumineux de l’âme et du corps. Certaines scènes de lutte ou de sexe débridé, se renvoyant violence et sensualité, sont d’une puissance bouleversante et excitante. Le poète et son lyrisme enrichissent une langue foisonnante bien qu’organisée. Le titre de l’ouvrage fait sens au fil des pages tellement Christophe Manon pourchasse les extrêmes avec énergie et livre un ouvrage lumineux qui dernière page tournée, en un dernier clin d’oeil typographique, nous renvoie au début de ce roman si particulier. Je ne voudrais pas oublier la présence d’un pictogramme signifiant et la citation de Walter Benjamin en exergue, que je vous invite à découvrir.

Chronique de Christiane Miège

Walter Benjamin à la Bibliothèque Nationale de France par Gisèle Freund Gisèle Freund @IMEC, fond MCC



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