La maladroite d’ Alexandre Seurat

Quand j’ai refermé ce livre, j’ai crû que la lame d’une guillotine venait se fracasser sur mon cou. Pourtant, il ne m’a pas échappé que je ne m’appelle pas comme la jeune héroïne du livre Diana, ni que j’ai été un enfant maltraité.. En y réfléchissant, cette sensation intense s’explique : c’est le récit d’une exécution que relate la maladroite, un premier roman époustouflant d’une maîtrise effrayante.

A commencer par le choix judicieux de l’auteur d’écrire un roman à plusieurs voix, où, chacun vient tour à tour s’exprimer, de la famille proche, grand-mère, soeur et mère, puis peu à peu tous les adultes qui ont croisé, essayé de protégé Diana, les instituteurs, directrices assistantes sociales et autres gendarmes venues l’écouter mais qui ne l’ont pas entendu.

La culpabilité croît de page en page en même temps que le malaise, devant l’impuissance d’adultes qui pressentent mais semblent comme paralysés au moment d’agir. Il est vrai que les parents semblent des maîtres es manipulation, arrangeant la vérité, déménageant s’il le faut. « Un jour j’ai fini par lui dire, Tu devrais peut-être consulter pour Diana. Il y a eu un silence. Elle était là, dans la cuisine et elle m’a regardée, l’air détaché, elle a dit, Pourquoi ? Ce n’était pas la bonne façon d’aborder le problème, mais est-ce qu’il y avait une façon d’aborder le problème avec elle ? Mais tu vois comme elle est, regarde sa cousine, il y a un retard, peut-être qu’il y a une explication. Je devais bien savoir au fond, que si ma soeur était le problème, ma soeur ne serait pas la solution. Mais on se dit,Au moins j’aurais fait quelque chose, au moins j’aurais tâché de lui dire, alors qu’on n’a rien dit, rien fait. »

A Calmanrina enfants étranglés et battus à mort. A Cedernine petites filles nues assassinées par Henry Darger

Maladroite ? Diana l’est, du moins c’est ce qu’elle répond pour expliquer les traces de coup que son corps imprime et qu’elle aimerait tant voir disparaître. Elle est maladroite, elle se cogne, elle est malade. Toutes les excuses sont bonnes. Même pour ceux qui voudraient voir et qui doivent respecter des règles.

Cette polyphonie, qui évoque les plus grandes tragédies grecques, donne la voix à tous ceux qui auraient pû et qui n’ont rien voulu ou pu dire, sans les juger, en les écoutant, en leur donnant la parole. Sans les juger, mais sans esquiver les responsabilités des uns et des autres.

La maladroite est aussi l’absente. Elle n’a que deux mots qu’elle exprime directement et quels mots : « non non », une double négation qui n’empêchera pas le destin inexorable de s’accomplir.

On ne peut que louer la maîtrise d’Alexandre Seurat, qui, sur un sujet pareil aurait pû faire un livre dégueulasse, jugeant les uns, condamnant les autres ou pire appelant à des formes de justices expéditives. Il n’en fait rien, tenant l’émotion de bout en bout. Pas un mot ne débordant, comme si la seule façon d’honorer la mémoire de Diana était de lui accorder une paix qu’elle semble n’avoir jamais connue.

Qui lira l’épilogue de ce livre dont on hésite à dire qu’il est poignant, car il effraie plus qu’il ne suscite l’émotion, ne pourra pas être effrayé par notre propre culpabilité de lecteur, soufrant page après page avec Diana, sans voir d’autres victimes.

 

Le calvaire de Marina



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