La petite barbare d’ Astrid Manfredi

« …j’écris à fond, mon bâtard je l’appelle, mon futur livre, autant en rire. »  Celle que ses co-détenues appelle la Petite Barbare, pour la sauvagerie qui se dégage d’elle quand sa colère prend possession de ses yeux a fini par écrire un livre, un témoignage.  Et c’est celui-ci que nous livre Astrid Manfredi, l’auteur du blog littéraire Laisse parler les filles, dans son premier roman, « La petite barbare » .

Elle n’a pas de prénom, pas d’identité, comme si elle était générique, à défaut d’être représentative. Elle est un mélange entre les manifestes aspirations de l’auteur et ces jeunes filles qui servent d’appât dans les faits divers les plus sordides, que ce soit l’affaire Halimi ( et justement le gang des barbares ) ou l’affaire Subra. Là où Morgan Sportès a livré une enquête, Astrid Manfredi essaye de dépasser le fait pour en faire un journal intime d’une jeune femme qui veut tout, tout de suite.

Intermission de Jennifer Allora & Guillermo Calzadilla

Sa barbare est une étrangère dans son quartier, dans sa vie, dans son pays. Elle est belle et a compris que tout se paye, tout se monnaye.  Elle voudrait jouer de cela pour contrer la violence, celle du désir masculin qui semble s’exprimer partout dans ce livre. mais elle finit par en être la victime, abasourdie et consentante. Elle découvre le langage pour espérer sortir de sa barbarie avec  Henri Michaux, Boris Vian et surtout Marguerite Duras. La petite barbare est une métaphore de l’étymologie même de son nom. Dehors, elle n’avait pas de mots pour dire sa rage, en prison elle cherche ses mots pour dire ce qui lui reste de rêves. Elle n’a pas su dire non, non aux hommes, non à sa volonté de boire du champagne et de vivre une vie de liberté qu’elle imagine comme étant une fête permanente, non à la violence de la haine de ceux qui sont relégués dans les quartiers de la société inégalitaire. Elle n’a pas dit non et ils ont tué :

  » Nous on l’a buté parce qu’on avait du coeur. Dans l’impasse du futur, nous revêtons nos habits de beaux gosses pour démontrer que notre violence est plus belle que l’indifférence. Nous ne sommes pas des bêtes, ni même des monstres. Nous sommes le fruit des entrailles du déni. « 

 

Astrid Manfredi crée un personnage fait d’abdication et de rage, qui a le sens de la formule :  » je suis une odyssée de l’espèce à moi toute seule  » .  Elle veut lui donner du corps à cette rage. D’ailleurs, tout tourne autour de ce corps, au point de le vider de sens alors qu’elle ne cherche qu’à le remplir :  » je lui parle d un livre que j’ai lu en préventive : L’amant de Marguerite Duras. Et je lui dis que ce bouquin ce n’est pas moi qui l’ai attrapé sur la bibliothèque, que c’est lui qui m’a capturé. » 

La petite barbare écrit dans sa langue son réel :  » Ecrire c’est réel, même si c’est un rêve et qu’on peut en crever tellement on rêve. » Avant de sortir de son isolement pour conquérir Paris, fumer des clopes avec Beigbeider….

La langue d’ Astrid Manfredi reflète son réel. Il est facile d’y ressentir l’admiration pour les mots des autres chez cette jeune auteure, leur puissance de résonance salvatrice en elle. Il est aisé de penser avec elle que les mots ne sont pas la clés de tout mais celle des rêves. Dans sa petite barbare, il y a toute cette volonté de faire ressentir la difficulté d être femme face au désir, la volonté chevillée au corps d’emmener sa vie vers le bleu du ciel, le ballottage d’un destin face aux évènements qu’elle subit, l’innocence cramée à avoir voulu s’en sortir mais qui reste en soi à crier vengeance. Et là dessus, il faut reconnaitre du talent à Astrid Manfredi.

 » J’ai trop peur de faire mal aux mots  » fait-elle dire à sa petite barbare. Astrid Manfredi aussi a eu peur de faire mal aux mots et leur fait presque  trop de bien. On aimerait croire que cette langue existe vraiment dans la bouche des jeunes filles qu’ Astrid veut décrire mais la réalité est tenace. Elle a eu trop peur de faire mal aux mots, comme elle a eu trop peur de faire mal à cette héroïne.

 

 

 

 



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