Le regard de Gordon Brown de Barthélémy Théobald-Brosseau

Il y a des livres qui ennuient, d’autres qui sont gênants. Il y a des livres qui passionnent, d’autres encore qui dérangent par ce qu’ils disent et il y a ceux, très rares, qui enchantent, et le regard de Gordon Brown est de ceux-là, de ceux où page après page on se demande où on va, quel rebondissement va trouver l’auteur pour mieux nous perdre. Dire que c’est un premier roman rend impatient de vieillir tant on est impatient de découvrir l’oeuvre que produira (pourrait produire, pour ne pas trop lui mettre la pression) Barthélemy Théobald-Brosseau (qu’on appellera BTB par la suite pour éviter de mal orthographier son patronyme) .

Le regard de Gordon Brown est le récit des aventures d’un vingtenaire d’aujourd’hui ou presque, parti à Londres et qui à la carrière sonnante et trébuchante qu’on lui promet préfère la contemplation d’une tapisserie, trouvant dans les motifs de celle-ci des raisons de divaguer.

Pourtant à y regarder, les rêves d’André (c’est le nom du narrateur) s’éloignent du monde pour mieux y retourner. Les personnages auxquels il donne vie sur sa tapisserie rappellent certains épisodes de la vie d’André, notamment cette histoire d’amour entre John et Freja, qui conduira le malheureux John de Londres et Budapest dans un train ultra moderne où des hauts parleurs diffusent le bruit des convois d’autrefois. Dans cette partie, le roman évoque le cinéaste américain plein de fantaisie, Wes Anderson. Sauf qu’à la différence du pudique cinéaste, BTB exalte le sentiment.

Wes Anderson // Centered from kogonada on Vimeo.

Roman d’amour et d’aventures, le regard de Gordon Brown est aussi un fantastique portrait de Londres. Rarement un écrivain a aussi bien fait sentir l’amour qu’il porte à la ville, réelle et fantasmée. « les villes restent des corps organiques à la sensibilité capricieuse. Londres avait ses raisons. Elle savait des choses que j’étais à mille lieues de prévoir. » La capitale britannique dont il note : « ce dynamisme transpire de Londres comme d’un corps sain pendant le sport ». Mais Londres est cruelle pour les ambitieux, puisque « les chanceux iront faire un stage non rémunéré dans une galerie d’art, les autres je n’en sais rien ». Mais qu’importe dans cette ville où faire la queue est une manière de vivre, un homme peut tomber « amoureux d’un dos ». Alors, « que gloire soit rendue à la ville dont le prince est patient ! »

Le tout est animé par une puissance romanesque, un goût pour le sentiment et les aventures, mais aussi un très grand sens de l’humour qui permet à l’auteur de parler de notre monde sous prétexte d’une histoire fantaisiste. Impossible de ne pas croire que c’est un hasard si à plusieurs reprises la tapisserie est appelé la Toile, comme il arrive qu’on nomme Internet, lieu de toutes les divigations et de la sérendipité qui parfois semble conduire le récit. A propos d’Internet, BTB note « Il vérifia sa boôte mail, fit un tour sur YouTube des gens heureux sautent dans une piscine, on se bat sur un parking, devant une station-service, un chat embête un chien, un homme parle à l’oreille des lions, un ingénieux Coréen danse avec un lasso, tandis qu’autour de lui le monde explose. » On ne saurait mieux résumer.

Ou le narrateur notant avec une logique délicieuse :  « après tout je travaille dur et bien, je ne compte pas les heures, je les compte si peu que je suis toujours en retard ». Mais mélancolique aussi quand il parle d’amour « je n’avais pas en moi assez d’espace pour nous deux ».

Page après page, on est émerveillé par les trouvailles de cet auteur qui n’a même pas 30 ans et qui renomme la dance music la « minimale » ou s’amuse des travers de ses contemporains. Sa description du Londres des expatriés, et autres jeunes artistes en devenir est des plus désopilantes.

« Afin d’éviter de pareilles extrémités, ils déviaient la conversation sur l’amour ou l’art contemporain, deux domaines où il est inutile de raisonner ».

Et quand BTB fait parler Lucian, un de ses personnages artiste, il dresse un auto portrait de l’écrivain qu’il est : « Comme il s’était longtemps fatigué à l’expliquer à ses professeurs, il n’avait pas de messages à faire passer. Il travaillait essentiellement à agrandir les sourires, à réveiller le merveilleux qui nous entoure, si l’on se donne la peine de regarder correctement. Une chose était sûre : les oeuvres de Lucian étaient faites de cette matière intrigante qui échappe à tout discours définitif ».

Et il n’a que 26 ans. Bravo !

 

Chronique de Christophe Bys 



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