D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan

Je n’avais jamais lu de roman de Delphine de Vigan et j’avoue avoir accueilli celui-ci avec ce qu’il faut de sarcasme. « A nous deux Delphine », m’amusai-je alors que je débutai la lecture de ce D’après une histoire vraie.

La dame est connue pour le livre qu’elle a écrit sur sa mère, qui a fait pleurer dans les chaumières autour de moi et le titre promettait une énième variation sur l’auto fiction avec le chantage implicite qu’il contient : « ce qu’il raconte est vrai, donc vous n’avez pas le droit de m’attaquer » et son corollaire révélé un jour dans un numéro du Supplément de Canal Plus qui consacrait un reportage à Edouard Louis « ce qui lui est arrivé est tellement triste, que je ne peux pas comprendre qu’on aime pas son livre » (je cite de mémoire, mais rassurez-vous, elle est plutôt très bonne, sauf pour les chiffres). Ou la vérité du récit comme critère esthétique. En un mot : beurk !

J’attendais donc Delphine au tournant et les premières pages ne me déçurent pas, avec ce qu’elle contenait de formules issues de la langue parlée. C’est un roman où les gens ont des échanges quand ils dialoguent (deux fois en moins de 10 lignes page 101), le genre de livre où un  personnage se « positionne comme personne ressource » (page 85). Une chose est sûre : Delphine de Vigan n’est pas la petite fille de Proust.

Et pourtant, et pourtant, son roman fonctionne très bien et se révèle un  des plus formidables page turner (comme on dit en français)  que j’ai lu depuis longtemps, réussissant, aux réserves sur le style faites, ce que réussissait magnifiquement Alfred Hitchcock : cacher un pari théorique derrière l’apparence d’un film grand public qu’on ne peut pas lâcher, et ce, malgré les clichés et autres invraissemblances qui parsèment le récit.

Mais j’écris, j’écris et j’oublie de dire de quoi il est question : d’une femme écrivain (je suis pour la féminisation mais écrivaine je ne peux pas) prénommée Delphine, proche d’un François producteur et présentateur d’émission littéraire, écrivain, qui, après avoir connu un grand succès avec un livre sur sa mère, traverse une crise d’inspiration et rencontre dans un diner L, qui va bientôt devenir une amie qui lui veut du bien.. ou pas. C’est tout le suspense du livre qui peu à peu infuse le malaise autour de cette étrange personnage que Delphine a rencontré pour de vrai, puisque c’est écrit dans le titre. Nous n’en dirons pas plus, sinon que contrairement à maints critiques qui trouvent la dernière partie ratée ou, à tout le moins grand-guignolesque, elle est particulièrement réussie dans ce qu’elle sublime l’ambiguite de la relation entre Delphine et L.

Car L. a des idées sur le livre que doit écrire Delphine. Pas question qu’elle imagine une nouvelle histoire, c’est sa vérité, sa vraie vie qu’elle doit livrer. Allégorie du lecteur fan (on sent que Delphine de Vigan en a croisé certains) qui tient plus du vampire que de l’honnête homme attentif. « C’était donc.. vrai, voilà ce que les gens attendaient, le réel garanti par un label tamponné sur les films et sur les livres comme le label rouge ou bio sur les produits alimentaires, un certificat d’authenticité ». Loin d’un amour dévoué et désintéressé, il tente de faire de l’artiste leur chose, celle qui portera leur parole, leur projet au mépris de sa vérité intérieure. Il y a un vrai culot de la part de Delphine de Vigan, avec son aura d’auteure de best seller de venir dire ainsi à son public qu’elle est la seule chef à bord. « Je n’ai jamais écrit pour faire plaisir à qui que ce soit, et je n’ai pas l’intention de commencer. Quand, par malheur, cette idée me vient à l’esprit, plaire ou faire plaisir (…) je la piétine de toute mes forces ».

La réussite de Delphine de Vigan est de mêler un thriller psychologique tournant autour de la relation entre les deux femmes et une réflexion sur ce qui fait le réalisme d’un texte écrit. C’est d’autant plus remarquable qu’aux maladresses de style déjà évoquées près, elle y parvient très simplement, dispensant ici ou là quelques références sans être jamais cuistre, en offrant cette réflexion au plus grand nombre, ce qui ne doit pas être aussi simple que le pensent ceux qui ricanent (genre moi au début de ma lecture)

L’écriture de Delphine de Vigan est très psychologique. Elle ne s’embarrasse pas de description. Même l’appartement de L qui la met mal à l’aise est à peine décrit. Delphine de Vigan est un écrivain qui analyse ce que le réel lui fait. L’auteure filtre en permanence sensations et émotions pour tenter de les décrypter.

Ce qui lui vaut d’écrire ces passages qui donnent à réfléchir sur ce qui fait le vraissemblable dans la littérature. Puisque le lecteur veut prendre la main, elle lui rappelle qui tient la plume, et n’hésite pas elle non plus à le tromper, instillant ici ou là des éléments de sa biographie et des réflexions que quiconque ayant vécu la même situation peut se faire. Faudrait pas se tromper, dans le roman, le chef c’est l’écrivain.

Métamorphose II (Beuys lapin), Markus Raetz, Collection particulière,

 Ainsi est-on conduit  à conclure qu’un écrivain aussi proche de nous ne peut pas nous tromper. « J’ai pensé au plaisir qu’il avait à voir grandir les enfants des autres, ceux qu’on a connus tout petits. Ceux qui sont sur les photos de classe ou de vacances, qu’on a consolés, nourris, bordés, grondés, parfois tenus dans es bras. (…) J’ai pensé que j’aimerais écrire sur ce lien d’une infinie tendresse qui me lie aux amis de mes enfants et aux enfants de mes amis. » ça c’est du vécu 100 % authentique.. alors le reste forcément…

Sous des dehors apaisés et très civilisés, l’écriture (et la lecture) est un combat pour Delphine de Vigan. Et le combat peut aller parfois jusqu’à la mort ou presque. Et l’ultime signe typographique d’un livre peut en dire bien plus qu’il ne semble.

 

Chronique de Christophe Bys 



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