Ann de Fabrice Guénier

Fabrice Guénier a écrit Ann dans des petits carnets. Il les a repris, travaillés, collés et il a rendu un manuscrit à Gallimard, publié au printemps avec la mention ‘roman’ sur la couverture. Son livre est sur la liste de deux prix, et après un appel au secours, va enfin être retiré à 2000 exemplaires, pour que des acheteurs en librairie, découvrent ce texte.

Fabrice Guénier a écrit Ann, mais il l’a surtout vécu. Ce n’est pas vraiment un roman, c’est un récit. C’est sa vie, son amour, sa découverte d’une âme qui pourrait être soeur mais qui n’est plus que Fabrice Guénier fait revivre dans ce texte.

Fabrice Guénier a écrit Ann comme un journal de voyage, son voyage intérieur vers une sérénité qui s’échappe, un bonheur qui se carbonise. Il l’a écrit comme on photographie : par instant. Ces photos de mots, ce sont celles de rencontres :  » j’étais fier de faire partie de cette humanité indifférenciée capable de se mélanger avec n’importe qui. »

Fabrice Guénier a écrit Ann pour mettre  » le nom de cette fille de bar sur une couverture Gallimard. » Il y raconte la disparition d’ Ann de sa vie, sa présence au monde. Parce que  » les mots font pleurer plus que les images , dans les images tu es là. Je te vois » lui dit-il. Les mots le font pleurer parce que c’est  » un plein dictionnaire à oublier », tout ceux qu’il a mis dans sa bouche pour dire à Ann les sentiments, toute cette langue commune qu’est l’amour. Alors il a  » gard(é) sa vie dans des carnets, sa légèreté sur des images, comme un ruban de vie, aérienne et précieuse. »

Fabrice Guénier a écrit Ann pour ne pas s’en souvenir comme de ce  » corps qu’on aime comme une viande », pour ne pas se souvenir de la maladie de la mort mais pour ce souvenir de cette femme, prostituée thailandaise qui lui a appris à voir la simplicité du jour, sans savoir l’avenir, et sans vouloir le prévoir.

 

« Il y a un mois, elle était enceinte, avait perdu le bébé, cra- chait du sang. Était tombée malade.

Il aurait fallu des cris, des larmes.

Mais il n’y avait rien de tout ça, il n’y avait que des sourires, que ses yeux noirs, qu’une petite voix rêveuse qui fredonnait dans la nuit, les rires des enfants à l’intérieur, la lune pleine au-dessus des maisons.

Il semblait qu’il n’y avait rien à raconter. Des jours un peu différents des autres.

Un peu plus salés.

Elle avait vingt-trois ans, eu trois enfants, dont une fille qu’elle avait dû donner, un bébé qui était mort. Elle pesait habituellement 42 kg pour 1,52 m, dormait chaque nuit avec une peluche Kitty dans les bras ou dans les bras d’inconnus. Elle avait croisé des fantômes, été violée par son beau-père à onze ans, elle avait dû quitter ses études pour partir se vendre.

Elle souriait toujours comme une poupée. »

 

Fabrice Guénier a écrit Ann, parce qu‘ »elle (lui) avait donné suffisamment de jours lumineux pour que ce qu’elle avait décide de laisser dans l’ombre le reste. » Et pour que le reste, ce qu’il avait acquis appris, entre dans la lumière. La lumière crue des relations d’un farang ( client) avec une prostituée, sans la salir. Celle encore plus crue de la solitude des hommes et de la vie rayonnante parce que sans lendemain de celles qui leur donnent bien plus que ce qu’en Occident on considère «  comme le plus personnel ce qui en nous est le plus générique et banal : le coit ».

Fabrice Guénier a écrit Ann pour lui donner le temps du livre, celui de l’éternité de la mémoire de ceux qui lisent. Et au moins pour ce cri d’amour, cette vie ailleurs différente, il faut le lire.

 

 

 



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