Fabrice Guénier pour Ann

Fabrice Guénier pour Ann

C’est un petit homme aux yeux bleus qui arrive au rendez-vous avec sa fille de 27 ans, qui n’a pas d’âge tellement elle fait jeune et fraiche. Fabrice Guénier vient de défrayer la chronique non pas en étant sur les listes du Médicis et du Renaudot, mais en publiant une petite annonce dans Libération. Un auteur possiblement primé, un poulain Gallimard, qui réclame d’être lu. Son téléphone ne cesse de sonner, tous les journalistes de Paris se réveillent pour lui demander une réaction à sa propre réaction. Mais ce qu’il veut lui c’est  » avoir des retours » , discuter de son livre. Comble de l’ironie, les seuls à ne pas sembler se réveiller ce matin, ce sont les journalistes de Libé.

Il a publié son roman au printemps, Ann, parce qu’il voulait une place unique pour ce livre qui lui tient à coeur, parce qu’il tient encore son coeur d’homme de 59 ans.  » Gallimard a mis roman sur la couverture, mais c’est un récit. D’ailleurs moi, je pensais qu’on devait publier sans aucune mention dessus, comme tant d’autres, comme Modiano l’ont fait, mais ils n’ont pas voulu, lls ont dit que cela se vendrait mieux.  » Mais cela ne se vend pas mieux, cela passe même inaperçu. Comme son premier roman  » Les saintes ». Sa fille nous explique  » Ses romans et sa vie , ce sont des hauts et des bas. Le premier, c’était après la dégringolade, après qu’il ait perdu son travail de directeur artistique dans la pub, qu’il vive du RSA et qu’il parte habiter chez sa mère. On était content, c’était un haut. Et puis il a reçu une avance de droit d’auteur, 1500 euros payables en deux fois, ce qui lui a fait sauter son RSA. Et puis il n’en a pas beaucoup vendu. Alors on lui a expliqué que comme il n avait pas été rentable la première fois, on lui reprenait le deuxième mais que les 600 euros de manque à gagner sur le premier serait reporté sur le second.  » « D’ailleurs le deuxième , je ne voulais pas le publier chez Gallimard mais chez POL mais comme c’est le même groupe on m’a dit qu’on ne descendait pas en deuxième division. »

Mais la vraie dégringolade, c’est la mort d’Ann, l’héroine de ce récit poignant, celle dont il a voulu  » garder sa vie dans des carnets, sa légèreté sur des images comme un ruban de vie, aérienne et précieuse ».  Ann, ce fut une rencontre à Pattaya en Thaïlande, celle d’une jeune prostituée qui a appris à cet homme qui « pense avec un filtre, celui de ses références » celui qui  » avait toujours été élitiste… à penser avec sa simplicité. » La prostitution d’ Ann n’est pas un problème :  » Ainsi cette manière de considérer comme le plus personnel ce qui en nous est le plus générique et banal : le coît ». D’ailleurs sa fille qui l’a rencontré nous dit :  » J’ai eu plusieurs belles-mères mais Ann était un ange, elle était la plus douce, la plus drôle, la plus généreuse. » Mais Ann est morte à 23 ans. Et Fabrice Guénier a voulu mettre  » le nom de cette fille de bar sur une couverture Gallimard ». C’est pour cela qu’il a fait cette petite annonce, pour crier au monde le nom d’ Ann et que tout le monde l’entende.

Comme il veut que le monde entende le mantra de ces filles qui « mènent le client par le bout du nez » mais dont le mantra et le secret est  » TAKE CARE » : chacun est à sa place mais tout le monde prend soin. A sa place, dans les rapports sexuels qui ne sont finalement pas grand chose par rapport à la vraie intimité : l’important, c’est de dormir avec quelqu’un.   » L’homme abdique et paie. La fille abdique et se vend. Chacun s’abaissent, cessant de prétendre. Se soumettant. Et sur cette soumission peut peut-être bâtir. Sur cette humilité. »

Il écrit comme il parle Fabrice Guénier, comme dans dans ses carnets qui ne le quittent pas et où il note tout. Le premier jet, c’est ce qui est essentiel, c’est ce qu’il faut garder. Il faut accepter dans l’écriture comme là-bas à Pattaya de  » perdre pied ».  » Je n’écris pas 25 pages d’un jet. Je prends des notes et après je bricole. » Il bricole ses notes qu’il a tenu même au moment où Ann est en train de mourir de tuberculose dans un hôpital glauque et joyeux à la fois. Il écrit toujours quand il tient les ossements de l’amour de sa vie dans la main après la crémation et le rituel  » de princesse égyptienne ».

 » Demain n’existe pas » mais ce qu’il a voulu, dans sa démarche d’écrire, de publier mais aussi de crier dans Libération son envie d’être lu, c’est retoucher un peu d’éternité pour et avec Ann … et dès qu’il pourra il retournera à Pattaya.



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