La littérature à quel(s) prix ? de Sylvie Ducas

La littérature à quel(s) prix ? de Sylvie Ducas

Le 3 novembre, comme chaque année, le roi des prix littéraires,  le Goncourt, sera remis au milieu des crépitements des flashes et des cliquetis des couverts de Drouant. La rentrée littéraire est rythmée par ces prix, la quinzaine de prix les plus célèbres parmi les 3500 qui existent en France. Elle cristallise l’attention autour de l’objet livre, autour du discours des auteurs, pendant 3 mois, là où le reste de l’année, l’espace pour parler littérature se réduit. Mais parle-t-on véritablement littérature lorsqu’on parle de prix ?

« Ultimes avatars d’un XIX° siècle finissant, les prix littéraires nous font basculer dans ce qui semble caractériser notre XXI°s, à savoir la désacralisation de l’écrivain et de la littérature, le dégonflement  de l’image de l’un et l’appauvrissement de la fonction sociale de l’autre », les prix interrogent l’irruption des biens culturels dans le champ de la culture contemporaine et les accès à la consécration culturelle, de même qu’à sa nature. C’est tout le propos du livre de Sylvie Ducas La littérature à quel(s) prix ? sous titré Une histoire des prix littéraires. 

 

Sylvie Ducas pose le cadre : le livre est une marchandise culturelle, dans un marché du livre pléthorique, qui est un marché de l’offre et qui est un marché de prototype, de masse depuis la fin du 20° siècle. L’auteur n’est plus alors le seul  » acteur central de l’univers littéraire mais comme un acteur parmi d autres pris dans un réseau contractuel ».  Et ce marché à toujours été un marché saturé, où les éditeurs, barons féodaux héritiers du 19°siècle, ont toujours trop publié comme le prouve cette citation d’Emile Zola  » le chiffre des volumes parus chaque année en France est de plusieurs milliers. Lorsqu’on voit les pauvretés, le déluge d’oeuvres médiocres qui encombrent les vitrines, on se demande quels ouvrages les éditeurs peuvent bien refuser. « 

Le but des prix a bien sur toujours été d’être un intermédiaire qui favorise le choix dans l’espace de réception littéraire. Ce champ est composé de 4 types de lecteurs dès le début du XX° siècle que Larbaud typologise ainsi :

– l’élite lettrée des « happy few » constituée des amateurs de la meilleure littérature

– l’élite moins cultivée des professions libérales qui lit peu et pas toujours de la bonne littérature

– le public des lecteurs « se laissant guider dans leurs choix par les annonces des maisons d’édition » et consommant la littérature immédiate  » comme des objets usuels » jetables aussitôt lus

– le grand public des lecteurs  » qui ne lisent, en dehors des journaux, pas plus de deux ou trois livres par an ».

Force est de constater que cette typologie est toujours effective. L’obsession de la nouveauté notamment sur les blogs ou dans les journaux qui correspond à des besoins du marché de l’édition et la croissance dans les années 80 du public de lecteurs compulsifs mais peu intéressés par la littérature en train de se faire justifient l’existence et la perduration du système des prix. En somme, nous ne répondons qu’à des impératifs marchands … à notre corps défendant. Car nous faisons perdurer en cela à une mythologie dont on peut dater la naissance à la publication de L’Immortel par Alphonse Daudet : dans cette fiction, le romancier est paré des  » vertus cardinales de l’artiste et du génie héritées du romantisme ( ce qui ) revient à légitimer et habiliter une figure de créateur jusque là trop prosaïque et dépréciée, en la parant du capital symbolique d’un mot-fantasme. » Cette légitimité jusqu’au début du XX° siècle était accordée aux poètes, aux philosophes et aux auteurs de théâtre. D’ailleurs historiquement, l’ancêtre des prix  est le prix d’éloquence de l’Académie Française en 1654 fondé par Guez de Balzac.

Créé pour « aider à l’éclosion des talents, de les tirer des difficultés matérielles de la vie, de les mettre en mesure de travailler efficacement, en un mot, de leur faciliter la tâche de produire une oeuvre littéraire et de libérer leurs académiciens des besognes de fonctionnaires ou des oeuvres basses du journalisme«  , le Goncourt, créé en 1896, se voulait pour Edmond de Goncourt une solution à sa frayeur : «  J’ai bien peur que les rares fabricateurs de livres de ce jeune monde soient mangés par le journalisme où se paient de gros dividendes, avec le tintamarre de la gloire ». Ironie de l’Histoire, le prix qu’il a créé semble être devenu un parangon de sa pire frayeur. La moyenne d’âge des jurés d’alors était de 43 ans et en se voulant les apologistes de la littérature contemporaine, ils étaient perçus alors comme un prix de l’audace littéraire.

1931 fut la date d’un tournant dans l’histoire des prix littéraires. Bernard Grasset dit alors :  » Je fus un mauvais prophète en voyant la fin des Lettres dans le prestige accru du Goncourt. Aujourd’hui nous bénéficions – si le mot convient – de plus de prix qu’il n’est de jour dans l’année. Et les lettres vont leur chemin. Simplement les usages en ont été transformés. C’était ainsi en 1931 une nouvelle ère, sinon des Lettres, du moins de l’édition qui s’ouvrait.  » Bernard Grasset affirme ainsi avoir eu tort contre Gaston Gallimard et n’avoir pas saisi que l’histoire des grands prix d’automne est indissociable d’un  mariage entre l’argent et les lettres dans un capitalisme d’édition, dont l’essor est contemporain des prix.  Cette nouvelle édition est celle  » qui impose de nouvelles règles du jeu et confère notamment aux prix un rôle économique et publicitaire sans précédent et à l’éditeur celui de « souverain dispensateur de la gloire littéraire ». La règle de la péréquation éditoriale permet désormais à un éditeur de se constituer un fonds de valeurs durables en misant sur les bénéfices immédiats tirés d’une politique à court terme dont le prix littéraire est la pierre de touche. » 

Julien Gracq au Figaro refusant son Goucourt

1951, c’est une déflagration dans le monde littéraire : Julien Gracq refuse son Goncourt et publie dans la foulée son pamphlet « La littérature à l’ estomac ». Il y dénonce l’aveuglement des critiques et l’effacement du jugement sur la qualité littéraire face à « l’urgence de se compter » comme on compte des voix par une  » curieuse électorialisation de la littérature. » Il enfonce le clou en parlant du  » spectacle  turlupinesque : des jockeys de Grand Prix en train de chevaucher des limaces » et en donne la raison : le divorce consommé entre le public des lecteurs et les principaux acteurs du champ littéraire, du d’après lui à une surproduction littéraire endémique et un esprit de chapelle et de coteries.  » Cette scission entre l’attente du grand public, son complexe d’infériorité, d’une part, et la théorisation du débat littéraire, l’édification de la critique en science de spécialistes, d’autre part, nul mieux que Gracq n’en a eu sans doute aussi tôt l’intuition. » Ce contre quoi Julien Gracq s’élève en refusant son prix c’est la fabrique éphémère de l’auteur dans une configuration nouvelle du littéraire qui a désormais la circulation et la diffusion du livre pour priorité et non plus l’écrivain et sa consécration.  Les prix ont donc mués : de la reconnaissance des pairs à la reconnaissance  » de la rue », ils deviennent des labels vendeurs dans une « économie du prestige » et reconfigurent l’espace littéraire.

Caroline Rémy dite Séverine, membre créateur du Fémina et journaliste

Autre révolution l’apparition du Femina en 1904 qui peut être considéré comme « l An I de l’ère médiatique » des prix car elle est « le premier exemple du détournement d’un mécénat littéraire par des logiques médiatiques ». En ayant l’angle alors moderne de cibler le public féminin, le Fémina va inaugurer l’ère des prix  » agissant comme des labels littéraires filtrant et régulant la production éditoriale selon un spectre de distinctions .. et segmentant la littérature en labels tributaires des aléas d’un marché immédiat et pléthorique incapable de s’inscrire dans le temps long de l’oeuvre et d’honorer du coup les enjeux de la consécration littéraire qui y ont donné naissance. » Car le prix littéraire n’a pas des conséquences que sur la vente immédiate mais dès lors des répercussions sur l’édition de poche, les clubs de livre et la traduction, donc sur la diffusion, qu’Henri Filipacchi pour Hachette avec ‘Le livre de poche » avait anticipé en 1953.

Suivront les prix des lecteurs, cornaqués par des médias qui les sponsorisent dont la sélection est opaque et qui ont en général un écrivain-président comme caution littéraire. Puis le prix Médicis qui cherche à concilier marchandisation de la littérature et avant-garde littéraire. Toutes les tentatives ont un « contrepoint amer : le prix littéraire induit une inévitable normalisation du transgressif. » « Les prix littéraire ne luttent en rien contre cette dérive commerciale du livre; au contraire, ils la provoquent. »

 

Tunnel de livre ( Prague )

Cette recomposition de l’espace littéraire est surtout une reconfiguration de l’expertise littéraire. La problématique du prix de découverte face au prix de consécration semble bien lointaine. Car ce qui est en jeu c’est l’irruption d’un média concurrent au livre se donnant un statut de consécration, la presse, qui fait de ce dernier, un objet médiatique d’actualité, dans un contexte de culture de masse. Les prix permettent alors de s’inventer une  » légitimité en voie directe » et notamment les prix de lecteurs. Le Prix Elle en est un bon exemple. La masse de lecteurs donne l’apparence de la rationalité, alors qu’elle est lié à la même « rationalisation de la promotion du livre dictée depuis les années 80 par une logique marchande venue de la grande distribution ». Le prix dans sa volonté de refléter le goût des lecteurs devient une normalisation du transgressif et induit « une normalisation du roman qui devient bourgeois, matérialiste et humaniste. » « Ils proposent donc un habitus de goût » au sens de Bourdieu et sont donc le reflet de la volonté d’appartenir à une culture bourgeoise dominante fantasmée. Il délaisse ainsi la littérature dans ce qu’elle a de contemporain, de moderne, celle qui est en train de se faire. Les prix des libraires en sont un exemple flagrant : on y élit  » le meilleur produit de l’année » en se réclamant d’une voie directe de légitimation :  » la prescription de proximité à l’écoute de la clientèle, seule capable d’assurer la mainmise des libraires en matière de conseil. »

En créant les conditions d’une surproduction littéraire, les éditeurs ont donc des impératifs de diffusion et de circulation qui affecte le capital symbolique du livre et de l’auteur et sa capacité à se distinguer de la masse. Se pose alors une crise de l’autorité et un besoin de hiérarchisation que les prix règlent pour eux, au sens d’ Hannah Arendth dans  » la crise de la culture »:  » ce qu’ils ont en commun c’est la hiérarchie elle-même dont chacun reconnait la justesse et la légitimité et où tous les deux ont d’avance leur place fixée.’

C’est dans ce contexte de crise de l’autorité qu’est apparu la figure du bloggeur/ lecteur, disputant à la fois l’autorité médiatique et l’autorité auctoriale et éditoriale. Ces prix portés par des bloggeurs lecteurs s’inscrivent dans la même logique de distinction et de tri de la production, seulement  »  la logique d’excellence laisse la place à une logique d’appartenance et de connivence fondée sur une communauté de goûts partagés. » Ils consacrent en cela un déterminisme social de la désignation littéraire et du rapport aux biens culturels. On voit bien en cela qu’il manque à tout esprit d’universalisme et de partage au-delà des personnalités. Ils essayent de normer dans un espace encore plus réduit qu’est celui de la communauté « l’acte de lire et de prescrire la littérature qui doit être lue. »

En conclusion, revenons à la figure de l’écrivain dont les trois hypostases sont : « Etre / Appartenir / Durer ».  Cette fonction auctariale devient de moins en moins aisée à habiter puisqu’elle répond aux lois de la promotion, de la publicité et de la médiatisation, peu compatible avec un portrait de soi en artiste légitime. L’auteur cherchera toujours à transformer son succès en reconnaissance. Le prix en cela est un oxymore agréable puisqu’il est à la fois  » valeur marchande et producteur de capital social ». Mais il n’est plus suffisant et n’enraye pas les dérives de la chaine du livre, les entretenant au contraire dans un cercle vicieux. L’auteur devra alors dans le nouvel espace littéraire repenser une éthique de l’écrivain / écrivant et se réinventer un statut dans la cité.

Le passe-muraille par Jean Marais, place Marcel Aymé, en hommage à l'auteur. Montmartre

 

 

 



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