Une plaie ouverte de Patrick Pécherot

S’il n’existait pas une règle tacite idiote, interdiant aux romans noirs de concourir aux prix d’automne réservés à la littérature dite blanche, Une plaie ouverte de Patrick Pecherot aurait amplement mérité de pariticiper à cette course de haies littéraires. Car s’il est une chose dont il est question ici, c’est bien de littérature. La seule, la vraie, celle qui n’est ni blanche, ni noire, ni rouge, ni bleue. Elle est.

Je crois bien que c’est Barthes qui prétendait que quand on lisait un écrivain, un vrai, on avait toujours l’impression de lire une langue étrangère. Alors Pécherot appartient à cette glorieuse lignée avec son style moderne dans le rythme, n’hésitant pas à emprunter des mots d’argot d’hier, écrivant ce qui pourrait être un roman historique dans le fond, mais contemporain dans la forme. Où la vérité littéraire émerge d’un récit non linéaire, fragmenté, éclaté.. comme apparaît un paysage, géographique ou intime, après la déflagration de la bombe ou du canon.
Car c’est bien des séquelles des bombes et des canons sur l’Histoire et sur l’histoire de tous les hommes que s’intéresse cette fiction passionante qui commence aux Etats-Unis, à la poursuite du cirque de Buffalo Bill, antique forme du spectacle moderne, où même l’histoire, toujours elle, devient attraction. Un privé part à la recherche d’un mystérieux français, un ancien communard qui pourrait avoir mal tourné.

Si vous aimez d’emblée savoir où vous allez, passez votre tour, car toute cette première partie est assez brumeuse. On est plongé dans ce monde si loin du notre dans le temps et l’espace, bercé par les étranges énumérations de Péchenot, qui donnent parfois à son livre des allures d’inventaire poétique au rythme magique : « Dans leurs bagages mal ficelés, ils ont transbahuté des couvertures, la lampe à pétrole, des martites, des draps rapetassés, des semances. Et par là-dessus l’harmonica, un bouquet de frleurs séchées, la Bible, pour ceux qui savent lire, et les écrits de Fourier et ceux d’Owen. » Car et c’est une des découvertes de ce livre, avant d’apparaître comme la nation du capitalisme triomphant, les Etats Unis herbergèrent aussi à une époque socialites et utopistes en leur sein.

Puis vient ce qui semble être le coeur et qui ne l’est peut être pas du récit. On ne sait jamais où il est quand la bombe a explosé. Là c’est la Commune de Paris, cette histoire folle où l’on retrouve Courbet et Verlaine, qui sont plus que des silhouettes et d’autres personnages imaginées par l’auteur. Lors de ces journées entre révolution et guerre civile quel a été le rôle de Dana ? A-t-il voulu piller le trésor de la Commune ? A-t-il participé a l’exécution d’otages rue Haxo, et notamment de cet otage surnuméraire, dont le seul tort aurait été de regretter publiquement l’absurdité de cette exécution ? C’est ce qui obsède Marceau, un autre sympathisant de la Commune, fixé jusqu’à la folie par ce Dana, qui aimait peut-être la même femme que lui et qui a disparu soudainement. Cette folie est entretenue par la prise régulière de laudanum, dérivé de l’opium. Marceau est rongé littéralement par les événements.

C’est ici qu’intervient dans le récit la figure de Charles Pathé, un des promotteurs du cinématographe, cet autre forme moderne du spectacle, qui projette dans ses salles un film très court montrant justement un étrange cow boy et le cirque de monsieur Buffalo Bill.

Quand on termine la lecture, on est ébloui par ce roman qui tient de bout en bout son style, qui boucle merveilleusement, jouant avec les codes du polar 1900, avec ce qu’il faut d’indic et de ripou. La réponse à la question qui traverse le livre apparaît à la fois évidente et inattendue, car les années 1900 ne sont-elles pas aussi celles où, à Vienne, un docteur jetait les bases de ce qui deviendra la psychanalyse, mais chut… n’en écrivons pas trop.

J’avoue avoir été fasciné par ce texte, notamment, parce qu’il pose une question qui obsède le lecteur que je suis : quand donc, un ensemble de tics, de trucs d’écriture devient-il un style ?

Et la morale de l’histoire et de l’Histoire, me direz-vous ? Elle est tragique évidemment. La plaie ouverte est celle que laissent les événements dans l’histoire d’un pays, ou dans la psyché d’un Homme, condamné à continuer de vivre encore et toujours, même quand vivre n’est plus que survivre. « L’idée que tout est illusion lui causait des bouffées d’angoisse ». Illusion du cinéma, du cirque de Buffalo ou de l’Histoire en marche, qu’importe. Une fois le moment passé, il faut continuer. C’est là que la littérature peut commencer à venir panser les inconsolables que nous sommes.

 

Chronique par Christophe Bys



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