La peur des barbares, au-delà du choc des civilisations de Tzvetan Todorov

Tzvetan Todorov, philosophe et historien, cherche dans cet essai à dépasser la théorie qui fait florès  de choc des civilisations, posée par Huntington. Culture, civilisation, barbarie et identité collective, il explore toutes ces notions, s’appuyant sur l’histoire européenne, pour nous donner à penser.
Posant la démocratisation révolutionnaires des communications et des armes destructives comme une nouvelle donne de notre monde, Tzvetan Todorov se penche sur la juxtapositions de contrastes  où l’archaïque côtoie l’ultra-moderne et les tremblements dans les sociétés que cela produit. Pour mieux l’appréhender, il entame son essai par une classification des états selon ce que Montesquieu appelait « leur principe de gouvernement » c’est à dire leur passion dominante. Il complète ainsi une typologie posée par Dominique Moïsi :
– le premier groupe est les pays de l’appétit , » ceux dont la population a souvent le sentiment que pour des raisons diverses, elle a été tenu à l’écart de la répartition des richesses, aujourd’hui leur tour est venu ». Dans ce groupe il classe le Japon, le Sud-Est asiatique, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud
– le deuxième groupe est celui du ressentiment.  » Cette attitude résulte d’une humiliation, réelle ou imaginaire, qui leur serait infligée par les pays les plus riches et les plus puissants ». Dans cette catégorie, il classe les pays dont la population est majoritairement musulmane mais aussi quelques pays asiatiques comme la Corée du Nord .
– le troisième groupe est celui de la peur. Ce sont les pays de l’Occident.
– le quatrième groupe, plus dispersé est celui de l’indécision :  » groupe résiduel dont les membres risquent de passer un jour sous l’emprise de l’appétit comme du ressentiment mais qui restent encore extérieurs à ces passions. »
« La thèse (…) peut se résumer en quelques mots. Les pays occidentaux ont pleinement le droit de se défendre contre toute agression et toute atteinte aux valeurs sur lesquelles ils ont choisi de fonder leur régime démocratiques.Ils ont notamment à combattre avec fermeté toute menace terroriste et toute forme de violence. Ils ont intérêt cependant à ne pas se laisser entrainer dans une réaction disproportionnée, excessive et abusive, car elle produirait des résultats contraires à ceux que l’on escompte. » Car  » la peur des barbares est ce qui risque de nous rendre barbares.« 
Tzvetan Todorov examine alors les raisons des amalgames fâcheux menant à l’islamophobie dans nos sociétés, et notamment notre intolérance pour des ressortissants qui accordent à la religion dans leur organisation sociale une place que les démocraties libérales ont depuis longtemps abandonné.
« Renoncer à l’intolérance ne signifie pas qu’il faille tolérer tout. Pour être crédible , un appel à la tolérance doit partir d’un consensus intransigeant sur ce qui dans une société est considéré comme intolérable. Ce sont en général les lois du pays qui définissent ce socle…. L’interprétation des conflits politiques et sociaux en termes de religion ou de culture ( ou encore de race ) est à la fois fausse et nocive : elle envenime les conflits au lieu de les apaiser. La loi doit l’emporter sur la coutume quand les deux s’opposent. » 
Après avoir mis dos à dos universalisme et relativisme dans leur nécessaire incomplétude à saisir le monde, Todorov se penche sur la notion de Barbarie  Dépassant la simple traduction du mot grec, il pose un ensemble de caractéristiques convergentes pour définir la barbarie :
– la transgression des lois les plus fondamentales de la vie commune, avec comme point de départ la difficulté à mettre à distance la relation parentale
– la rupture du lien d’humanité entre eux et les autres hommes
– l’absence de prise en compte du regard de l autre.

 

« Les barbares sont ceux qui ne reconnaissent pas que les autres sont des êtres humains comme eux, 
mais les considèrent comme assimilables aux animaux en les consommant ou les jugent incapables de raisonner et donc de négocier ( ils préfèrent se battre) , indignes de vivre libres ( ils restent sujet d’un tyran, ils fréquentent leurs seuls parents de sang et ignorent la vide la cité régie par des lois communes » dit- il en s’appuyant sur Euripide et Straton. Il explore ici les oppositions traditionnelles grecq
ues qui faisaient du barbare celui qui ne maitrisait pas le LOGOS c’est à dire à la fois la langue et la raison, d’où l’extension métonymique de la définition du mot barbare.
Mais comme Terence avant lui (  » Tout ce qui est huma
in ne m’est pas étranger « ) et pour faire suite aux travaux d’Hannah Arendth sur la culture et la barbarie, Todorov cite Romain Gary pour étendre cette notion à chaque individu, autant qu’à chaque nation, élargissant la réflexion puisque ne rejetant pas cette dernière dans l’inhumanité :
 » Ce côté inhumain fait partie de l’humain. Tant qu’on ne reconnaitra pas que l’inhumanité est chose humaine, on restera dans le mensonge pieux. » dit Ro
main Gary dans sa fabuleuse ode à la liberté que sont ‘ » Les cerfs-volants« .
Le contraire de la barbarie serait donc la civilisation. On posera donc que l’être civilisé, en tout temps et en tout lieu est celui qui se reconnaitre dans l’altérité sa propre humanité. La civilisation est ce que kant a pu appelé le  » sens commun » ou la « pensée élargie » c’est à dire la capacité de porter des jugements qui tiennent compte des représentations propres aux autres hommes, sans verser dans une vision ethnocentrée ou égocentrée. La civilisation est un but vers lequel tendre tandis que la barbarie est l’enfer dont nous devons échapper.
Mais encore faut -il s’entendre sur les formes et les chemins que prennent la civilisation. Pour Todorov, le plus court chemin est de ne pas céder à l’enfermement rassurant sur soi, propre aux sociétés les plus reculées de notre histoire, et donc de poser un regard distancié et critique sur soi comme sur les autres. Le deuxième moyen est l’égalité devant la loi :
 » L’Etat libéral est plus civilisé que la tyrannie, car il assure la même liberté pour tous : la démocratie est plus civilisée que l’Ancien Régime, mais aussi que tout Etat ethnique (…) Pour la même raison, la magie est plus barbare que la science : l’une implique une différence irréductible entre celui qui sait et celui qui ne sait pas, l’autre procède par observations et raisonnements qui n’ont rien de secret et que chacun peut accomplir à son tour. « 
Pourtant mis au pluriel , le mot CIVILISATION cesse d’être aussi simple et éthéré à définir puisque devenant séculier et temporel : « les civilisations ne correspondent plus à une catégorie morale et intellectuelle atemporelle mais à des formations historiques qui apparaissent et disparaissent caractérisées par la présence de nombreux traits liés tant à la vie matérielle qu’à celle de l’esprit » Nous poserons alors le mot culture comme parfait synonyme :  » posséder une culture signifie qu’on tient à sa disposition une réorganisation de l’expérience vécue. »
« Il n’existe pas de nature humaine indépendante de la culture. Sans hommes pas de culture, évidemment; mais également et plus significativement, sans culture, pas d’hommes. » Clifford Geertz dans The interpretation of cultures.
Ces deux concepts de civilisation et de culture sont entrés dans la pensée européenne dans le sillage de la pensée des Lumières.
« En français le mot CIVILISATION fait son apparition en 1757 dans « L’ami des hommes ou Traité de la population » du Marquis de Mirabeau, qui avait aussi projeté un ouvrage complémentaire intitulé « L’ami des femmes ou Traité de civilisation « 
« On ne peut avancer dans la voie de la civilisation sans avoir reconnu au préalable la pluralité des cultures. (…) En revanche, on progresse dans la civilisation en acceptant de voir chez les représentants d’autres cultures une humanité semblable à la nôtre. Les deux sens du mot civilisation ou culture selon qu’il est employé au singulier ou au pluriel, entrent ici en contact; le jugement de valeur transculturel est donc légitime. Une culture qui incite ses ressortissants à prendre conscience  de leurs propres traditions mais aussi à savoir s’en distancier est supérieure à celle qui se contente de flatter l’orgueil de ses membres, en les assurant qu’ils sont les meilleurs du monde et que les autres groupes humanistes ne sont pas dignes d’intérêt.On accède à cette distance en examinant ses traditions avec un regard critique ou en les confrontant à celles d’une autre culture. »
Concernant ce que Todorov appelle les techniques, c’est à dire les réalisations artistiques, scientifiques des cultures, il repose l’adage kantien de la non-objectivation des oeuvres mais plutôt son intersubjectivité. Il légitime les jugements esthétiques transculturels, renvoyant dos à dos la culture populaire et la culture savante, sublimation de la première. Le Bildung, la formation spirituelle de l’individu selon Wilhem von Humboldt doit être un examen sous un regard neuf pour pousser plus loin le travail de l esprit. La culture est donc favorable à l’art en valorisant notamment la création, l’audace, plutôt que le respect strict de la tradition, en créant un espace où peut circuler la libre critique des autres et de soi.
« Je sens la soif de connaître tout entière, le désir entier d’étendre mon savoir, ou encore la satisfaction de tout progrès accompli. Il fut un temps où je croyais que tout cela pouvait constituer l’honneur de l’humanité, et je méprisais le peuple, qui est ignorant de tout. C’est Rousseau qui m’a désabusé. Cette illusoire supériorité s’évanouit, j’apprends à honorer les hommes. » Kant
Todorov revient ensuite sur la manière dont s’écrit l’histoire en partant de la célèbre phrase de Walter Benjamin : « Il n’est aucun document de civilisation qui ne soit aussi document de barbarie. »,  opposant les tenants du matérialisme historique à ceux de l’intropathie. Il clôt donc son chapitre posant que barbarie et civilisation sont intrinsèquement liées parce qu’humaine en partant de la célèbre citation de Renan ouvrant son Discours à la nation :  » Avant la culture française, la culture allemande ou la culture italienne, il y a la culture humaine » et conclut :
« La pluralité des cultures ( un fait incontestable) n’empêche nullement l’unité de l’humanité ( autre fait incontestable), ni donc le jugement qui établit la réalité des actes de barbarie et de gestes civilisés. Aucune culture n’est en elle-même barbare, aucun peuple n’est définitivement civilisé, tous peuvent devenir l’un comme l’autre. Tel est le propre de l’espèce humaine. »
Fresque de Raphaël, peintre d’une humanité idéale

 

Todorov explore ensuite les identités collectives. Il revient d’abord sur l’identité imposée par l’éducation, au premier rang de laquelle la langue, qui n’est pas un instrument neutre. La langue commune et l’ensemble de références partagées qui s’y rattachent constituent ce qu’on appelle  » La culture essentielle » c’est à dire la maitrise des codes communs qui permettent de comprendre le monde et de s’adresser à autrui. Mais toute identité est pluriculturelle, car elle est le fruit de la rencontre  d’identités collectives multiples au sein d’une seule et même personne, de même qu’il n’existe pas de culture pure et que toutes les cultures sont métissées, hybrides, car elles sont aussi en perpétuelle transformation, et ce même si pour les membres de la communauté qu’elle caractérise, elle est ressentie comme une entité stable. Car à la base de la construction d’une culture se trouve la mémoire, elle-même construite par une sélection et hiérarchisation des faits. L’oubli est donc aussi constitutif que la sauvegarde des souvenirs. Todorov utilise la métaphore du mythique navire des Argonautes pour ce faire : chaque planche, chaque clou a dû être remplacé au cours du voyage. Le bateau qui rentre à Ithaque est parfaitement identique et pourtant en tout point matériellement différent.
Bas relief construction d'Argo dans la villa AlbaniBas relief construction d’Argo dans la villa Albani
Todorov traite ensuite du sentiment d’appartenance comme un refuge, la confirmation de l’individu au sein d’une communauté. Il pose le fait que maitriser sa culture permet de s’arracher aussi à son identité communautaire pour créer son identité individuelle, sans effacer la première. Car comme le pose  Amartya Sen, une des conditions nécessaire à l’irruption de la violence est la réduction de l’identité multiple à l’identité unique. Ainsi une démocratie moderne n’est jamais une ethnocratie.
« Il n’y a aucun drame pour l’individu dans la perte d’une culture à condition qu’il en acquière une autre : c’est d’avoir une langue qui est constitutif de notre humanité, non d’avoir telles langues; c’est d’être ouvert aux expériences spirituelles, non de pratiquer telle religion. Le communautarisme aboutit au résultat contraire à celui qu’il se proposait, défendre la dignité des membres du groupe : chaque individu se trouve enfermé à l’intérieur de sa petite communauté culturelle, au lieu de profiter d’échanges avec des êtres différents de lui, comme le lui permet l’intégration nationale. Bien connaitre une tradition,encore une fois, ne signifie pas lui obéir docilement. « 
Todorov pose ensuite comme solution en suivant le sociologue allemand Ulrick Beck à  » une culture de l’ambivalence partagée » Il propose un nouveau type d’intervention dont le principe serait l’incitation à une réflexion critique sur la notion même d’identité culturelle, sur la pluralité de nos appartenances qui ne se recoupent que très partiellement.  » Si la citoyenneté reste une, les identités culturelles de chacun sont multiples et changeantes; que certains éléments de la culture nationale sont gouvernés par le principe d’unité ( ainsi de la langue… ) alors que d’autres éléments, telles les religions, le sont par le principe de laïcité et de tolérance. »
Dans sa troisième partie intitulée  » La guerre des mondes », Todorov veut aller au-delà du choc des civilisations postulé par Huntington, et qui décrit le monde non plus comme un choc entre blocs idéologiques mais  comme un affrontement entre 8 aires culturelles : chinoise, japonaise, hindoue, musulmane, orthodoxe, occidentale, latino-américaine, et potentiellement africaine.
Représentation du monde au Moyen-Age a Ebstorf datant du XIII° siècle.
« Ce n’est ni l’islam, ni même la pauvreté qui engendre directement le soutien pour les terroristes dont la férocité et l’habileté sont sans précédent dans l’histoire humaine; c’est plutôt l’humiliation écrasante qui a contaminé les pays du tiers-monde.  » Orhan Pamuk, prix Nobel de Littérature turc dans  » The Anger of thé Damned » 
Revenant sur le problème de l’intégration en France, Todorov postule que ces dernières ne souffrent pas de multiculturalisme mais de ce que les ethnologues appellent la déculturation. Se met alors en place une vision manichéenne du monde. Todorov insiste toutefois sur le fait qu’une incarnation contemporaine de ce dernier est l’islamisme lui-même, qu’il affirme être un mouvement politique et non religieux. Il en découvre les racines  d’une part en Egypte par le fondateur des Frères Musulmans, Hassan Al-banna, et d’autre part dans le sous-continent indien, par le Pakistanais Abul Ala Maududi. Ce mouvement est né à la fin des années 20 en réaction à l’abolition du califat par Atatürk en 1924, donc à la fin de la fiction d’un Etat commun à tous les musulmans et au début des Etats nationaux. Puis il décrit le tournant pris par les écrits de l égyptien Sayyid Qotb, exécuté par Nasser en 1966 :
 » Déclarer que seul Dieu est Dieu pour l’ensemble de l’Univers signifie la révolution globale contre toute attribution du pouvoir à l’être humain sous quelque forme que ce soit, la révolte totale, sur l’ensemble de la terre, contre toute situation où le pouvoir appartient aux hommes de quelque manière que ce soit  » ( Sayyid Qotb dans Signes de piste)
Citant ensuite Germaine Tillion, il explique le mouvement pendulaire qu’est la création d’un ennemi et la justification que cela entraine. Parce que l’autre est le mal, on peut être le mal, mais comme on est le mal pour l’autre, il peut à son tour , l’être. Rigoureusement sans issue. Todorov prône la vérité en toute circonstance à la suite de Germaine Tillion et la cohérence entre le discours des états et leur politique. La solution est idéologique d’après lui.
C’est dans sa quatrième partie  » Naviguer entre les écueils » que Todorov aborde les questions d’éthique à l’intérieur de nos sociétés contemporaines occidentales. Il revient sur la mort du réalisateur Theo Van Gogh, le parcours d’Hirsi Ali et les caricatures danoises. Pour cela il s’appuie sur les positions de Max Weber et la distinction entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité. Il redéfinit ainsi la définition de la liberté d’expression :
« La liberté d’expression n’est pas une valeur ordinaire car elle permet de s’affranchir de toute autre valeur; c’est une exigence de tolérance intégrale donc un relativisme généralisé de toutes les valeurs. (…) De toute évidence le doit de se soustraire à certaines règles ne peut être l’unique règle organisant la vie d’une collectivité. « 
Il pose le fait que la critique de la religion est constitutive de celle-ci mais selon les époques. Il cite le livre de Mohammed Charfi « Islam et Liberté » qui présenté une synthèse de leurs arguments et une plaidoirie pour l’islam moderne.
La dernière partie du livre se penche sur l’identité européenne. Il débute sa réflexion sur l’interprétation de Paul Valéry, notre contemporain capital de la définition des peuples européens :  » les peuples qui au cours de leur histoire ont subi trois grandes influences : celles de Rome, Jérusalem et Athènes. »De Rome vient l’empire avec le pouvoir étatique organisé, les doit et les institutions , le statut du citoyen. De Jérusalem, la morale subjective, l’examen de conscience, la justice universelle. D’Athènes le gout de l argumentation rationnelle, l’idéal d’harmonie, l’idée de l’homme comme mesure de toute chose.
Cette thèse a ensuite été creusée par l’écrivain suisse Denis de Rougemont qui postule que l’héritage chrétien a transformé le temps cyclique en temps irréversible donnant ainsi naissance à la notion de progrès mais aussi qu’il a porté un intérêt particulier à la réalité matérielle car dans le christianisme, l’incarnation de Dieu en l’homme et fait donc du séculier, de l’humain un élément central.
Il se penche ensuite sur Hume et son essai « De la naissance et du progrès des arts et des sciences » en 1742. Celui-ci pose que c’est les différences des pays européens qui ont fait leur force et leur unité. Il donne pour cela deux contre-exemples : l’Europe au temps de la domination sans partage de la religion catholique et qui entraina « une dégénérescence de tout type de savoir »; la Chine dont le vaste empire unifié a créé une immobilité telle que seule l’ouverture à la culture capitaliste il y a peu leur a permis de retrouver de l’influence.
Il propose alors à la suite d’Ulrich Beck de désigner la voie suivie par l’Union européenne comme celle du cosmopolitisme et de la situer au sein d’un modèle conceptuel intégrant les différentes manières de vivre l’altérité culturelle.

 



une petite faim de culture ? inscrivez vous à la newsletter
Share This
WordPress Video Lightbox Plugin