Histoire de la violence d’Edouard Louis

Les faits : 

1979 : La Distinction. Critique sociale du jugement de Pierre Bourdieu

30 octobre 1992 : naissance d’Eddy Bellegueule devenu Edouard Louis

2002 : Le Bal des célibataires, Crise de la société paysanne en Béarn de Pierre Bourdieu

23 janvier 2002 : mort de Pierre Bourdieu

2005 : sortie en salles d’History of Violence, de David Cronenberg

2008 : Eddy Bellegueule poursuit sa scolarité dans une classe de théâtre.

2010 : Eddy Bellegueule est étudiant en histoire remarqué par Didier Eribon

2011 : Eddy Bellegueule débute sa scolarité à l ‘ENS rue d’Ulm en sociologie

2013 : Eddy Bellegueule obtient le droit de changer de nom et devient Edouard Louis

Janvier 2014 : publication d’En finir avec Eddy Bellegueule, premier roman d’Edouard Louis

Mars 2014 : Edouard Louis dirige un ouvrage collectif d’hommage à Bourdieu , L’insoumission en héritage, aux Presses Universitaires de France

Mars 2014 : Edouard Louis est nommé directeur de collection  » Des mots », collection dont le propos est de retranscrire les textes, conférences et entretiens et notamment ceux de Michel Foucault pour son premier volume

6 janvier 2016 : réédition de Bourdieu, l’insoumission en héritage, avec une couverture où le nom d’Edouard Louis est en caractère 42 quand celui de Bourdieu est en caractère 24.

6 janvier 2016 : Publication de Juger. L’Etat Pénal face à la sociologie de Geoffroy de Lagasnerie

Janvier 2016 : Edouard Louis publie Histoire de la violence 

 

Nous sommes en janvier 2016 et Edouard Louis publie sous les hourras des uns et les  regrets des autres : Histoire de la violence. Pour ne pas vous faire perdre votre temps et vous permettre de vous faire un avis, nous vous fournissons quelques éléments.

 

  • Paratexte

Sur la couverture : Edouard Louis, Histoire de la violence, Roman.

On notera l’aspect sociologique du titre sans article.

On notera aussi que l’épigraphe est une dédicace à Geoffroy de Lagasnerie qui semble un ami proche, auteur simultanément d’un essai sur la justice.

On notera aussi donc l’ascension fulgurante de ce garçon si brillant qu’il dirige une collection PUF là où d’autres vaguement méritocrates à la Bourdieu ont attendu encore et toujours d avoir au moins fini une thèse qui en vaille la peine pour cela. Mais après tout, on peut admirer un penseur sans s’appliquer à soi-même ses principes.

  • Le texte :

Le contrat est donc celui d’un roman et non un récit. Pourtant Edouard Louis affirme que ce roman relève quasiment du témoignage puisque pour le citer  » tout est vrai », sauf le processus narratif qui veut que les faits soient surtout racontés par la voix de sa soeur ainée Clara, qui n’a pas le même niveau de langue qu’Edouard. Edouard Louis a pourtant la vérité variable selon qu’il subisse une attaque ou pas, il est romancier ou simple témoin objectivé et sociologique.

Il faut donc prendre comme des faits les péripéties suivantes :

- Edouard dine à Noël avec ses deux amis Didier Eribon et Geoffroy de Lagasnerie, se voit offrir un volume Pléiade de Nietzsche et des ouvrages dédicacés à Didier Eribon par Claude Simon, qui sont enveloppés dans du papier kraft.

- Edouard dépose son vélib à République pour marcher un peu en rentrant de ce diner.

-Edouard rencontre Reda, jeune maghrébin apparemment sexuellement attirant, qui lui propose de la compagnie. Edouard ne se fait pas trop prier et accepte.

- Edouard couche avec Reda, qui est alors magnifique et lui raconte sa vie, 4 ou 5 fois.

- Edouard va prendre une douche.

- Au sortir de celle-ci Edouard s’aperçoit que Reda lui a volé son téléphone et son Ipad, alors Edouard fait violence à Reda, celle violence du dominant sur le dominé en lui demandant le plus gentiment du monde de lui rendre son bien.

- Reda visiblement humilié, étrangle Edouard avec sa propre écharpe avant de le menacer avec une arme peut être factice et peut être non chargée , et le viole sur son lit. Edouard se débat  » pour le rassurer ».

- Avant de repartir, Reda s’excuse.

- Edouard pleure à peine, se douche encore, puis enfourche un vélo pour se rendre au commissariat le plus proche.

- Descendu de son vélo, il relate à deux officiers de police visiblement narquois et apparemment plein de préjugés racistes le crime qu’il vient de subir et qui est qualifié comme l’on dit juridiquement de : tentative d’homicide, viol et vol.

- Ecoeuré par le comportement de ces flics qui ne trouvent aucune excuse à Reda et qui ne maitrisent visiblement pas le langage de l’empathie, il subit l intrusion de ces derniers dans son appartement pour les relevés d empreinte mais pas de kit de viol.  il rentre chez un ami à qui il a téléphoné pour être accueilli.

- Il fait l amour avec son ami.

- Puis il attend Geoffroy sous un abribus pour aller rejoindre Didier dans un café et lui conter sa mésaventure avant de partir se mettre quelques jours au vert chez sa soeur.

  • Architextualité

L’architextualité définissant dans une grande mesure notre horizon d’attente en tant que lecteur, on s’attend à une parole si ce n’est ressentie mais au moins incarnée. Nous ne sommes pas dans un roman mais dans une installation d’art contemporain où Edouard Louis démontre et glose  sur les thèses d’un autre divin Bourdieu, et d’un autre aimé, Geoffroy de Lagasnerie. Et c’est ainsi que l’on en arrive à l’hypertextualité

  • Hypertextualité

La thèse de Geoffroy de Lagasnerie sur la justice a été manifestement bien  et modestement résumé par lui-même dans une interview à Biba :

 » La pensée sociologique est une des plus traumatisantes et déstabilisantes. Elle est à la fois une critique de l’ordre social du système pénal, des hiérarchies des genres, de sexualité, d’origine ethnique. Il y a depuis la mort de Pierre Bourdieu une éclipse de cette discipline. Mon livre veut en refaire une science sociale ambitieuse, engagée et immédiatement critique des institutions. » 

Et pour ce faire Geoffroy propose parmi les solutions pour rendre moins violent notre système pénal ce qui suit :

« L’une des pistes serait de réfléchir à la mise en place d’une justice plus démocratique. Aujourd’hui en France, si j’agresse quelqu’un nous ne pouvons pas nous entendre sur la manière de réparer le dommage que je viens d’infliger, c’est l’Etat qui détermine de la procédure, de la sanction. Il uniformise les façons de rendre la justice. En s’inspirant de la justice restaurative, on pourrait donner aux acteurs la possibilité de définir eux-mêmes ce que rendre la justice veut dire. « 

C’est donc ainsi  que nous assistons à la mise en place d’un dispositif concerté , je dirai presque marketé, où le roman de l’un devient la personnification de la thèse de l’autre.

  • La dimension pragmatique de l’oeuvre :

Votre contrat lecteur si vous l’acceptez est de lire une démonstration de la violence d’Etat sur les classes sociales les plus défavorisées et cette dénonciation sera faite par un jeune homme qui a appartenu aux deux côtés de la barrière , Edouard Louis lorsqu’il fut éduqué et bien introduit par Didier Eribon dans les cercles de Normale et ayant accédé à ce capital culturel symbolique qui l’a hissé au dessus de son habitus naturel, celui d’Eddy Bellegueule, pauvre petit homosexuel dans le Nord fascisant de la France.

Pour cela vous devrez accepter que la langue d’Edouard Louis soit celle qui débute ainsi :

« Je me suis caché de l’autre côté de la porte, je l’écoute, elle dit que quelques heures après ce que la copie de la plainte que je garde pliée en quatre dans un tiroir appelle la tentative d’homicide, et que je continue d’appeler comme ça, faute d’autre mot, parce qu’il n’y a pas de terme plus approprié à ce qui est arrivé et qu’à cause de ça jetraîne la sensation pénible e désagréable qu’aussitôt énoncée, par moi n’importe qui d’autre, mon histoire est falsifiée, je suis sorti de chez moi et j’ai descendu l’escalier. »

Tandis que celle dite proche de l’oralité mais non travaillée à la Céline pure et crue soit ainsi :

 » Alors je dis comme ça à Edouard. Et c’est pareil pour toi tu sais. Il bronchait pas pendant qu’il m’écoutait lui dire. Il bougeait plus. Je dis pas ça contre toi que le lui fais, c’est pas pour être méchante que je te dis ça mais quand ils te disent à toi que ce que tu fais c’est intéressant ils mentent, ils mentent autant qu’à moi et ils mentent autant qu’à tous les autres, tous. Il y a pas de différences dans ces choses-là, aucune, parce que toutes les vies elles se valent, et alors ta petite vie elle intéresse pas plus l’humanité qu’une autre vie, faut pas rêver, les gens ils croient sans arrêt que leur vie elle est plus passionnante que celle des autres et ils savent que tout le monde le pense mais ils se disent que les autres s’trompent, mais non. J’y peux rien , c’est la réalité, et vivre à Paris ou faire de la philosophie ou j’en passe ça y change rien. (…) Parce qu’on en met de l’énergie à se mentir.  »

On aurait pas dit mieux ma brave dame.

 

 

Chronique d’Abeline Majorel 

 

 

 

 

 

 



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