A la table des hommes de Sylvie Germain

Je ne poste que très rarement des chroniques à la première personne et encore moins des que je pourrai résumer par : Grandissez-vous, lisez ce livre. Mais c’est ainsi que je commencerai celle-ci, car le livre «A la table des hommes» de Sylvie Germain m’a réellement, physiquement, fait pleurer, pas de tristesse, mais d’éblouissement.  Je pourrais m’en arrêter là et vous répéter : Quelque soit l’âge que vous ayez, lisez ce livre, si vous enseignez, faites lire ce livre, si vous aimez des gens, donnez leur ce livre, mettez-vous «A la table des hommes» et vous serez nourris.  Mais hélas, il me faut vous dire d’autre chose, avec tellement moins de grâce que Sylvie Germain.

 

Il faut lire ce livre dans le silence, celui qui permet à la musique des mots de se déployer pleinement, jusqu’à ce qu’ils touchent à l’indicible. La langue de Sylvie Germain rend la mesure du monde et d’autrui par sa perfection simple. Elle broie le scepticisme pour s’élever intensément. Le monde n’y est plus représenté, il est au-delà, il est autre, il est à vous.

Sylvie Germain jette au monde « pour apaiser son appétit de violence», comme disait René Girard,  une victime, Babel, dans une parabole audacieuse et efficace. Ce que Babel qui deviendra Abel nous dit c’est la vie, sa puissance, ses mystères, sa fragilité, sa beauté partout sur terre, qu’elle soit animale, végétale ou humaine. Elle nous dit le merveilleux de son éclosion, de sa conscience ou de son inconscience. Elle nous dit l’humain comme une forme de vie, ni plus ni moins. Sa langue est intemporelle, sa parabole est uchronique, et elle présente le temps comme celui du maintenant et donc celui du toujours.

 

«Au commencement était le Verbe», les mots de Sylvie Germain pour nous remplir des sensations de ce jeune orphelin, émerveillé par le monde, en quête de survie, qu’est Babel. Puis viendra le besoin de faire corps, la fusion. Le langage et la transmission suivront. La vie s’écoulera dans un apprentissage du mystère, sans le vertige des origines mais avec la puissance de l’inattendu. Babel deviendra Abel au contact d’un clown triste, de jumeaux érudits, d’un monsieur transparent et d’une jeune femme lumineuse. Au milieu des balles, des tueries, de la bêtise, Abel saura la langue de la vie et s’interrogera sur cette voix de fin de silence en qui il a foi.

 

Saint Grégoire de Narek

Je ne veux pas vous dévoiler la parabole, je ne veux pas vous gâcher l’inattendu. J’espère juste que vous finirez ce livre, comme moi, réconcilié et  plein, nourri par la générosité de la vie que nous transmet l’auteur. En grec Dieu, Theos, se dit ths, comme un sifflement d’éblouissement devant la merveille d’un inattendu. C’est ce que doit être un peu la Littérature, un sifflement dans le silence. Et Sylvie Germain sait siffler.



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