Dieu au Parlement de Bruno Fuligni

En pleine polémique Najat Vallaud-Belkacem et sa sainte colère tardive à l’assemblée, après les attentats qui nous ont encore touchés en novembre, pendant la visite de Rohani en France alors que l’Italie a couvert ses magnifiques statues nues antiques, alors que Jean-Louis Bianco s’escrime à nous expliquer qu’il vaut mieux rassembler même les Frères Musulmans dans ses pétitions et que Amine El Kathmi se fait traiter d’arabotraitre… à cette heure qui me fait regretter mon enfance dans les années 80 où la religion n’est jamais rentrée dans la définition de mon voisin et où la laïcité semblait un acquis, j’ai pensé qu’il était temps d’affuter les argumentations de nos politiques et surtout ma réflexion sur le sujet. Aussi, me suis-je plongée avec délice et intérêt dans le livre de Bruno Fuligni : Dieu au Parlement.

 

L’exergue de ce livre sonne comme un programme politique à appliquer dès aujourd’hui par chacun :

 

Il est temps ! lève-toi ! sors de ce long repos; 

Tire un autre univers de cet autre chose

Alphonse de Lamartine, Dieu. 

 

Dans sa préface intitulée Loi de Dieu et la loi des hommes, Bruno Fuligni dresse un bref historique, qui a pour point de départ l’article 30 de la Déclaration des Droits de l’himme et du citoyen adoptée le 1° août 1789 et qui stipule :

 

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi

 

Cette formulation par la négative laissait déjà augurer quelques difficultés d’application. Le   Parlement français était pénétré dès l’origine de sa mission, vécue comme sacrée , ce que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dans sa précision liminaire d’être prononcée « en présence et sous les auspices de l’être suprême» entériné dans notre bloc de constitutionnalité. La religiosité politique de la France ne se résume pas à des affrontements entre laïcs et croyants, elle repose sur un idéal qu’un bouffeur de curé comme Clémenceau pouvait formuler ainsi :

 

« Grâce à eux ( les combattants de 1918), la France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, sera toujours le soldat de l’idéal

 

La loi de 1905 a donné lieu à 48 séances en chambre des députés, toutes argumentées et fournies. La France est passée de la liberté de conscience à l’athéisme d’état en passant par le Concordat  jusqu’à une pacification que Michel Debré formulait ainsi dans la deuxième moitié du XX° siècle :

 

«Nous travaillons pour l’avenir, c’est à dire pour une jeunesse qui est sans doute héritière de cette longue tradition de querelles et de disputes, mais qui, bien plus que nous ne le pensons, a soif d’horizons nouveaux et à laquelle tous les rappels des dernières années du XIX°s et du début du XX°s paraissent aussi lointains que l’histoire du Moyen- Age.»

 

Pendant ce temps, Malraux prédisait le XXI°s spirituel. Force est de constater que les débats depuis 1989 sur la laîcité ouverte ou fermée qu’a provoqué le développement des français de confession musulmane en France, lui a donné raison.

 

Nous avons donc choisi dans ce bréviaire composé par Bruno Fuligni quelques extraits que nous vous citons in extenso. En quelques 230 pages, vous aurez un bréviaire d’histoire de la relation entre Dieu , ses représentants, et l’Etat en France et vous pourrez ainsi vous forger votre propre argumentaire. Bonne lecture !

Une du journal L'Aurore lors de l'adoption de la Loi de 1905

1- Assemblée nationale constituante 13/04/1790 . Le Baron Menou défend la liberté de conscience face à dom Gerle. Menou deviendra le premier parlementaire musulman de l’histoire de France, s’étant converti après la campagne d’Egypte et devenu le général Abdallah.

 

 

« Et ces principes sont solennellement consacrés dans votre déclaration des droits, qui établit entre tous les hommes l’égalité civile, politique et religieuse. Et pourquoi voudrai-je donc faire de cette religion que je respecte, la religion dominante de mon pays ? Si les opinions et les consciences ne peuvent être soumises à aucune loi; si tous les hommes sont égaux en droits, puis m’arroger celui de faire prévaloir ou mes usages, ou mes opinions, ou mes pratiques religieuses ? Un autre homme ne pourrait-il me dire : ce sont les miennes qui doivent avoir la préférence ? c’est ma religion qui doit être la dominante, parce que je la crois meilleure. Et si tous les deux nous mettions la même opiniatreté à faire prévaloir nos opinions, ne s’ensuivrait il pas nécessairement une querelle qui ne finirait que par la mort d’un de nous deux, peut être par celle de tous les deux ? Et qui n’est qu’une querelle entre deux individus, devient une guerre sanglante entre les différentes portions du peuple…»

 

Le discours de Menou fut vivement applaudi et sa motion qui proposait que l’Assemblée n’était pas qualifiée pour déterminer comme le demandait dom Gerle si la religion catholique était la religion de la nation. Dom Gerle lui-même répondit à Menou ainsi :

 

« La motion que je fis hier renfermait de grands inconvénients : l’article proposé par le préopinant n’a point les mêmes dangers, je l’adopte de tout mon coeur et je renonce au mien.»

 

Jacques François de Menou

2- Convention du 7 mai 1794, discours de Robespierre

 

«Ne consultez que le bien de la patrie et les intérêts de l’humanité. Toute institution, toute doctrine qui console et qui élève les âmes doit être accueillie : rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader et les corrompre. Ranimez, exaltez tous les sentiments généreux et toutes les grandes idées morales qu’on a voulu éteindre ; rapporchez par le charme de l’amitié et par le lien de lavertu les hommes qu’on a voulu diviser. Qui donc t’a donné la mission d’annoncer au peuple que la Divinité n’existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride doctrine et qui ne te passionnes jamais pour la patrie ? Quel avantage trouves tu à persuader à l’homme qu’une force aveugle préside à ses destinées et frappe au hasard le crime et la vertu , que son âme n’est qu’un souffle léger qui s’éteint aux portes du tombeau ? «

 

3- Assemblée le 15 janvier 1850, discours de Victor Hugo

 

« Tenez, nierez-vous ceci, et accueillez vous ce que je vais dire, de ce côté de l’Assemblée {le côté droit}, avec des sourires ?  Il y a un livre, un livre qui semble d’un bout à l’autre une émanation supérieure , un livre qui contient toute la sagesse humaine éclairée par toute la sagesse divine, une livre que la vénération des peuples appelle Le Livre, la Bible : eh bien, votre censure a monté jusque-là ! chose inouie ! il y a eu des papes qui ont proscrit la Bible ! 

Quel étonnement pour les esprits sages, quelle épouvante pour les coeurs simples de voir l’index de Rome posé sur le livre de Dieu ! Et vous ne craignez pas de déconcerter la foi ! et vous réclamez la liberté de l’enseignement, la liberté d’enseigner ! Tenez, entendons-nous, soyons sincères : voulez-vous que je vous dise quelle est la liberté que vous réclamez ? C’est la liberté de ne pas enseigner.»

 

4- Chambre des députés , 22 novembre 1893, discours de Jean Jaurès.

 

«Eh bien ! vous, vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine …et la misère humaine s’est réveillée avec des cris, elle s’est dressée devant vous, et elle réclame aujourd’hui sa place, sa large place au soleil du monde naturel, le seul que vous n’ayez point pâli. 

De même que la terre perd, par le rayonnement nocturne, une partie de la chaleur que le jour y a accumulée, une part de l’énergie populaire se dissipait par le rayonnement religieux dans le vide sans fond de l espace. 

Or, vous avez arrêté ce rayonnement religieux et vous avez aini concentré dans les revendications immédiates , dans les revendications sociales, tout le feu de la pensée, toute l’ardeur du désir; c’est vous qui avez élevé la température révolutionnaire du prolétariat et si vous vous aujourd’hui, c’est devant votre oeuvre.»

 

Guy Mollet

5- Débat pour ou contre la loi Debré 23 -24 décembre 1959 , Guy Mollet

 

« C’est sur mon intervention personnelle que le problème de l’introduction du mot «laîque» dans la Constitution a été posé et je dois dire que le président du Conseil d’alors, le président de la République aujourd’hui a arbitré en ce sens. Nous avons même discuté de la rédaction dans des conditions telles que nous avons complété le texte de la Constitution de 1946, que non seulement nous avons repris par référence directe ce qui était contenu dans le préambule de la Constitution de 1946 mais que nous avons précisé dans l’article 2 de la Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.» 

Qu’est ce à dire ? Qu’est ce à dire , sinon la reprise intégrale des trois principes que j’évoquais tout à l’heure : la liberté de conscience, la laîcité de la République , c’est à dire la séparation des Eglises et de l’Etat, et le respect , donc le libre exercice de tous les cultes ! (….)

J’ai été longtemps enseignant; ce furent les plus belles et le plus pleines années de ma vie. D’autre part, je suis père et même aujourd’hui grand père, c’est dire que je connais aussi l’autre point de vue, celui de la famille. je sais quelle est l’influence du maître sur l’enfant quel que soit l’enseignement dispensé. Je me souviens de mes propres gosses – c’est aujourd’hui le petit-fils – me disant le soi en rentrant de l’école : «papa, le maitre a dit» Je sais donc quelle est la puissance du maitre sur une âme enfantine. 

Eh bien ! être laique, c’est ayant conscience de son pouvoir, se refuser à en abuser pour faire partager à l’enfant ses propres convictions. 

Mesdames, messieurs, est ce à dire pour autant que le laique s’interdise des convictions personnelles, des opinions, et une foi religieuse ou politique ? Non, évidemment ! Ce qu’il veut, c’est se refuser d’imposer à autrui par la force ou par des pressions, cette foi qui est la sienne. Ce qu’il veut surtout, c’est ménager dans l’enfant qui lui est confié le libre jugement, le choix sans contrainte. Ce choix et ce jugement ne manqueront pas d’intervenir spontanément quand le jeune esprit aura acquis assez de force ; ils auront alors un sens une dignité et une beauté. 

Etre laique, pour un maitre, c’est , selon une expression que j’aime et qui résume le mieux ma pensée, respecter l’homme de demain dans l’enfant que l’on vous a confié aujourd’hui.»

 

6- Assemblée Nationale, 9 novembre 1967, André Malraux

«Notre civilisation est en train de comprendre qu’elle est en quelque sorte attaquée – ou soutenue comme l’on voudra- par d’énormes puissances qui agissent sur l’esprit  travers l’imaginaire, et elle veut se défendre contre ces puissances-là. 

Pour cela, la civilisation disposait jadis de la religion, laquelle ordonnait l’imaginaire. Aujourd’hui , quelle que soit l’influence des grandes religions dans le monde, elles ne gouvernent plus la civilisation. Ce n’est pas l’Eglise qui fait le monde nucléaire. Les peuples ont compris, d’un bout à l’autre de la terre, que ce qui permettait de lutter contre la grande puissance de l’instinct, c’était ce qui vous a été légué. 

Ce n’est pas parce que les valeurs de l’esprit que nous défendons sont anciennes qu’elles sont défendables. Ce n’est pas parce que la tragédie grecque est ancienne qu’elle est la tragédie grecque : c’est parce qu’elle a survécu. Un certain nombre d’images humaines portent en elles une telle puissance – c’est ce qu’on appelle le génie – qu’elles transcendent non seulement des siècles , mais les civilisations entières.»

 

 



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