La domination masculine n’existe pas de Peggy Sastre

« La domination masculine n’existe pas. » Avec ce titre assertif, Peggy Sastre interpelle et va faire hurler, comme une chimpanzé face à un léopard affamé, la féministe qui ne veut pas le prendre le temps d’aller au-delà.  Pourtant, la féministe autant que l’homme des cavernes doivent lire cet essai au style aussi revigorant qu’aux idées émancipatrices. Parce qu’ils y apprendront à voir leur monde autrement, avec une perspective de temps long, parce que Platon nous a bien expliqué qu’entre la flamme et l’ombre il y a les conditions de la connaissance et que celle-ci passe par la science, et que la science n’est pas là que pour infirmer des préjugés mais surtout pour nous permettre de connaitre les origines et donc de trouver des solutions, et que Peggy Sastre sait transmettre cela. En un mot comme en cent, il faut lire cet essai pour se sortir les doigts des yeux et penser le cul et en particulier celui de la femme autrement que sous la loupe d un plafond de verre socio-économique déformant. Et en plus, vous y prendrez du plaisir.

 

Grotte Chauvet : contre-allégorie de la caverne

Le plaisir, c’est d’abord celui du style de Peggy Sastre. Didactique mais pas chiant, « punchy » comme dirait Léa Salamé, jeune dirait Bernard Pivot, et même drôle, Peggy Sastre manie la plume pour vous chatouiller les fesses et vous pousser à vous redresser en souriant. Il n’y a qu’à lire l’introduction pour savoir que l’on ne va pas s’ennuyer et qu’il n’y a pas que les youtubeurs pour rendre la science funky :

« L’homme ( avec un petit h et un pénis de taille variable ) est une pourriture. C’est lui qui vole, viole, tape, tue, refuse de laver ses slips et préfèrerait crever plutôt que de vivre dans un monde où des bonniches ont le droit de devenir PDG. Et s’il le peut, c’est parce que, génération après génération, toute une ribambelle de sales petits mecs s’est coalisée pour lui offrir ce privilège auquel il n’est pas près de renoncer : faire ce que bon lui chante pour soumettre les femmes à son bon vouloir et, surtout, faire qu’il en soit éternellement ainsi. Le but de ce complot ? Perpétuer un statu quo hérité des temps les plus archaïques, quand la possession d’un pénis équivalait au monopole de la violence légitime. 

Voici la « version officielle » de notre histoire et de notre organisation sociales. La société humaine serait aux mains d’un gigantesque vestiaire sentant la couille tiède, une conspiration d’hommes se disputant le pouvoir, où les femmes n’ont plus qu’à grignoter les miettes – enfin celles qu’elles pourront se mettre sous la dent une fois qu’elles auront passé l’aspirateur. L’histoire humaine, dit-on, est l’histoire d’une domination masculine, une histoire faite par et pour des hommes qui, depuis des temps immémoriaux, et parce qu’ils constituaient le sexe physiquement fort, ont tout fait pour tenir les faibles femmes à leur botte. Les réduire à l’état d’esclave, de marchandise, de meuble à peine parlant si son maître et propriétaire, dans sa grande mansuétude, tolère de lui donner la parole. 

Sauf que cette histoire est fausse. Du moins en partie. »

Et c’est là que la forme rejoint le fond et rend compréhensibles, agréables et surtout stimulantes les thèses développées par Peggy Sastre.

 

Arbre généalogique, Frida Kahlo

Comme toute théorie, il faut d’abord observer des faits, des lois, de l’empirique et du a priori scientifiquement juste. Et les faits sont têtus : depuis 50 ans les droits de la femme dans les sociétés contemporaines ont considérablement évolué, mais que représente à l’échelle de l’existence de l’humain sur Terre ? La réponse est moins de 0,02 % de notre existence, ce que représente les 265 ans à peu près de mieux pour les femmes, soit à partir de ce qu’on appelle Les Lumières. Autre fait, l’homme est un animal comme les autres et donc soumis aux lois darwiniennes de l’évolution  : la maximisation des bénéfices et la minimisation des coûts. Et cette évolution comme dans toutes les espèces a valorisé pendant des siècles les  » qualités masculines aujourd’hui légitimement décriées, .. et pourtant choisies et valorisées pendant des millénaires par les femmes elles-mêmes, tant elles étaient utiles à leurs propres intérêts reproductifs. Une histoire dont les femmes constituent, en fin de compte, les instances décisionnelles, et où le gros conflit entre hommes et femmes a pour moteur et motif le sexe, et où le gros des luttes de pouvoir tourne autour de la sexualité et de la maîtrise du marché sexuel. »  Peggy Sastre nous invite à réfléchir dans ce cadre non pas pour l’adouber mais bien pour dépoussiérer correctement la caverne dans laquelle nous sommes encore peu ou prou.

Peggy Sastre est donc une évoféministe et nous donne trois raisons de l’être  :

- le darwinisme est un cadre méta théorique descriptif qui explique ce qui est et n’est pas discriminant ou posant un jugement : étudier le sexe, les différences sexuelles ne permet pas de considérer inférieur ou supérieur certains stéréotypes. Ils sont juste existants à l’instant de l’observation.

- l’évolution est avant tout à étudier sous l’angle de l’adaptation à des contextes et environnements. Ce qui permet de prendre conscience qu’il suffit que le contexte change pour que les caractéristiques étudiées changent. Bien entendu, le changement doit se faire à l’échelle temporelle de l’évolution donc durablement.

- connaitre les évolutions, développer un savoir ne veut pas dire acter un statu quo mais au contraire un pouvoir. Celui «  par la connaissance scientifique …de nos mécanismes psychologiques sélectionnés par l’évolution pour leur capacité à répondre à des problèmes à la base reproductifs est un moyen ( et pas des moindres) d’accéder à un maximum d’équité et d’égalité entre les sexes ». 

Magritte Le poisson ( ou l'invention collective )

 

Avant de se lancer dans ces chapitres qui portent tous sur les raisons de la coercition sexuelle subie par la femme et que l’on pourrait titrer « Origine de la violence », Peggy Sastre dresse un état des lieux. Parce qu’on ne réfléchit bien qu’en faisant un état de l’art exhaustif et sans préjugé. Pour vous donner envie de poursuivre la lecture de cet essai, nous vous en livrons quelques unes qui vont à l’encontre des idées reçues et discours ambiants :

-  » A l’échelle mondiale, l’écart des taux de participation au marché du travail des hommes et des femmes n’a reculé que marginalement depuis 1995. Actuellement environ 50% des femmes travaillent, contre 77% des hommes. En 1995, ces chiffres étaient respectivement de 52 et 90%. » d’après l’Organisation Internationale du Travail.

- le dysmorphisme sexuel de nos psychologies est le fruit de l’évolution qui a façonné nos cerveaux féminins et masculins de manière différente , ce que l’on peut voir par exemple sur la compréhension ou l’acception de la notion de compétition pour un homme ou pour une femme

-  » On observe des différences significatives entre hommes et femmes dans trois grands domaines : les aptitudes spatiales, les aptitudes verbales et les aptitudes numériques. En termes d’aptitudes spatiales, les hommes surpassent les femmes quand il s’agit de prédire la rotation d’un objet en trois dimensions dans l’espaces, là où les femmes sont meilleures en localisation d’un objet ou en mémorisation de cette localisation … En mathématiques les hommes surpassent les femmes en abstraction. En revanche, les femmes sont meilleures en statistiques et en logique… »

- les femmes ont une nette tendance pro-sociale. A la question  » Etes vous plus heureux quand vous réussissez à faire quelque chose qui cause le bonheur d’autrui ? les femmes sont à 50% à être « totalement d’accord  » contre seulement 15% des hommes.

- Autre constat et celui ci des plus surprenants :  » Ce ne sont pas les femmes qui, en tant que groupe , sont au plus bas de l’échelle sociale, mais bien les hommes. S’il reste un  » plafond de verre » qui empêche les femmes d’accéder aux positons les plus prestigieuses de la société, alors il faut admettre l’existence d’un « plancher de verre »…De fait, lorsqu’on envisage la population masculine dans son ensemble, les PDG de multinationales et autres milliardaires n’en représentent qu’une infimes proportion, contrairement aux SDF, aux détenus des prisons et aux pauvres parmi les plus pauvres. Les femmes, elles, sont bien plus présentes aux échelons moyens et intermédiaires de la société. « 

- Et si l’on regardait les choses autrement ? « Lorsqu’on jauge le retard professionnel des femmes seulement à l’aune d’un écart de revenus, il est envisageable que l’on se prenne les pieds dans le tapis du genre – en considérant une valeur typiquement masculine, l’argent, comme standard universel- et qu’on se rende coupable à son insu, des discriminations et de la hiérarchie axiologique qu’on entend légitimement combattre ». 

Une fois ce constat dressé, Peggy Sastre analyse les stratégies de domination ou soumission des sexes autour de ce qui en est la manifestation la plus commune : qui détient la violence légitime ? Harcèlement, viol, héritage et paternité, culture de l’honneur, grâce à des chiffres, des études, des comparaisons éthologiques, Peggy Sastre éclaire notre caverne, en utilisant les lois du hasard et de la nécessité qui s’appliquent à tout le genre humain, tout cela pour que l’on se perfectionne au point d’en sortir. Et on la remercie d’illuminer  le chemin de sa plume et de son esprit.

 

 

Chronique d’Abeline Majorel 



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