Main basse sur la culture de Michaël Moreau et Raphaël Poirier

Chroniques de la rentrée littéraire est depuis 2009 un goûteur de culture. Alors quoi de plus normal pour nous que de nous intéresser aux coulisses de ce secteur ? Ce que l’on appelle les industries créatives représentent 7% du PIB de la France, soit plus que l’automobile et sont depuis toujours le fer de lance de notre attractivité touristique et de notre rayonnement diplomatique.  Ce secteur fait face à d’importantes mutations depuis maintenant 10 ans avec l’adoption massive du web par les consommateurs. Mais si la France a eu du mal à adopter le principe même d’industrie culturelle, elle est consciente de leur place centrale notamment dans la vie publique. Michaël Moreau et Raphaël Poirier ont enquêté dans divers secteurs culturels sur ce qui fait le sous-titre de leur essai :  » argent, réseaux, pouvoir ». C’est un essai qui décille les idéalistes et qui informe les réalistes qu’ils nous livrent : « Main basse sur la culture« .

 

Pour mener leur enquête, les deux journalistes commencent par dresser un état des lieux. Pour cela, ils interrogent l’héritage des années 80 et des grandes réformes portées par le sempiternel ministre remuant de la Culture de gauche Jack Lang lors du premier septennat de Mitterand. Auréolé par le fait de gloire d’avoir doublé le budget de la culture, voté le 17 novembre 1981, devant un parterre de stars, Jack Lang a fait passer à 6 milliards soit 0,75% du budget général, celui de son ministère. C’était pourtant une petite défaire puisqu’il n’atteignait pas les 1% réclamés depuis toujours par le créateur du festival d’Avignon, Jean Vilar. Mitterand ne pouvait qu’écouter ses réseaux de théâtre particulièrement et de la culture qui l’avaient porté au pouvoir. Malraux avait inventé la « démocratisation culturelle », reprise par Lang en « la culture pour tous ». Pour Erik Orsenna  » la conviction profonde de Mitterand c’était, à l’inverse de François Hollande, que la culture permet de rassembler les énergies et aux citoyens de se dépasser. La culture permet de se projeter dans l’imaginaire et à la France de rayonner. » L’une des premières lois fut la célèbre loi sur le prix unique du livre porté par l’éditeur Jérôme Lindon , qui en avait fait un argument de bataille contre la Fnac qui aujourd’hui s’en fait le chantre en la personne d’Alexandre Bompard :  » Elle a permis à la France d’occuper sur le marché du livre une place unique en Europe. » notamment face au géant Amazon. Autre chantier, la lutte contre la « culture-marchandise » et donc l’industrie hollywoodienne. Polémique sur la construction de la Pyramide du Louvre, puis lors de l’alternance sur les colonnes de Buren mais surtout de l’argent qui coule à flot pour le secteur du jour au lendemain. Paradoxe :  » cela a créé une énorme demande de la part de l’opinion culturelle, un demande du ‘toujours plus’. Un effet de ciseau s’est produit entre l’accélération de la demande et la stagnation des moyens. Ce qui fait qu’on éprouve ce sentiment de paradis antérieur perdu. » Mais voilà, les années 80 sont celles qui ont consacrées l’évènement, la dimension festive et partagé de la culture. L’aspect économique lui, l’emploi culturel n’ a lui pas été traité.

Les travaux de la Pyramide du Louvre

 

La première grande affaire culturelle a traiter est la télévision, celle dont on a créé les mécanismes pour en faire la grande banque de la culture et qui est actuellement en crise. la privatisation de TF1 est un symbole. En additionnant les 3 H de l’époque – Hachette, Havas, Hersant- le chiffre d’affaires peinait à être la moitié du groupe Bertelsmann. L’idée est donc de privatiser pour permettre un aspect plus capitalistique et permettrait de créer un géant européen. Ce qui fut fait. Mais fut fait au nom du « mieux-disant culturel ».  » Je considère aujourd’hui que TF1  est une antenne digne d’un mieux-disant culturel qui n’est pas celui des milieux culturels » dit aujourd’hui Nonce Paolini. François Léotard quant à lui qui fut à l’origine de cette privatisation cette expression  » fait rigoler tout le monde, parce que c’était un terme d’économie financière. » Bernard Tapie alors engagé par TF1 pour défendre la privatisation promettait de « traiter l’année Ravel ou l’anniversaire d’Olivier Messiaen ». Pour Catherine Tasca  » le monde de la culture a peur-être lui-même contribué au leurre. Chaque groupe de pression essayait de négocier avec les candidats une promesse de plus. Ils ont contribué à donner un contenu à cette idée de mieux-disant culturel. » Pourtant le fossé se creuse entre TF1 et les milieux culturels, notamment lorsque dans un livre publié pour un public restreint « Les dirigeants face au changement baromêtre 2004″, Patrick Le Lay affirme  » Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible. » L’exception française qui sert aussi d appui à ce mieux-disant culturel c’est le système de financement du cinéma français et de la création télévisuelle créé ex nihilo , avec le Compte de Soutien pour l’Industrie des programmes audiovisuels adossé au Centre National de la Cinématographie, par une taxe sur les services de télévision créée en 1986 à hauteur de 5,5% de leur chiffre d’affaires, sans contrepartie, avec l’obligation parallèle d’investir 3,2% de leur CA dans la production d’oeuvres cinématographiques européennes. Nonce Paolini se plaint du fait que les investissements ne sont pas rentables :  » Soyons clairs, aujourd’hui des fictions françaises sur notre antenne, même quand elles connaissent un énorme succès , nous font perdre de l’argent: en moyenne, un million d’euros par soirée.  La seconde diffusion de Bienvenue chez les Ch’tis en enregistré le score très élevé de 11,5 millions de spectateurs mais une perte de 1,6 million d’euros. Les annonceurs qui visent les jeunes ne se précipitent pas… » Est ce pour cela que Nonce Paolini se réjouissait de l’arrivée de Netflix en France ? « Parce qu enfin l’iceberg a une partie visible. Parce qu’enfin plus personne ne pourra dire qu’il ne savait pas, qu’il ne voyait pas ! »

Télévision (Histoires secrètes) : La Cinq 1/5 par YoupiLa5
Vient ensuite l’industrie de la musique. On oublie que celle-ci à la fin des années 70 était en crise. En cause : le piratage  » à cause de l’arrivée de la cassette , qui permettait de faire des copies ». L’arrivée du CD fut vue comme une bénédiction.  » Les taux de royalties ont été revus à la baisse car les maisons de disques nous faisaient croire que le CD était très couteux, alors qu’ensuite on a appris que ça ne coûtait presque rien ! C’était une manière de faire participer les artistes aux investissements dans la fabrication et la recherche. » témoigne Alain Chamfort. C’est l’arrivée des radios libres qui accélère le mouvement d’américanisation de la musique, faisant venir des consultants des Etats-Unis dès 1984, pour NRJ ou la création d’agence d’agents comme celle de Bertrand de Labbey, Artmedia :  » Quand je suis arrivé les contrats étaient traités par des impresarios comme les frères Marouani ou par des avocats. Et moi, je me suis dit que les artistes étaient en train de se faire avoir comme ça n’était pas permis ! Je les ai encouragés à être en licence et là le rapport de forces n’était plus le même. Jusqu’ici les chanteurs signaient des contrats d’artistes et pouvaient espérer 15ù des recettes. Un contrat de licence lui, rapporte entre 30 et 35%. Cela implique que l’artiste produise lui même son album, en prenant à sa charge les frais d’enregistrement. »La décennie 90 devient celle du formatage généralisé :  » Ces années de très forte croissance furent aussi celles où sous l’impulsion d’Alain Lévy, l’ancien patron de Polygram on a démocratisé le disque. On a tué les spécialistes, les disquaires, et on a travaillé avec la grande distribution. C’est un phénomène qui est d’ailleurs apparu beaucoup plus tardivement aux Etats-Unis. La France a été un des premiers pays à diffuser des disques dans la grande distribution, qui a rapidement représenté 40% du marché physique. » dit Laurent Bouneau, directeur général de Skyrock. « La grosse révolution en matière de musique est venue avec Jack Lang qui a été une des rares exceptions : il a créé la loi sur les ‘droits voisins’ en 1985. Il s’agissait de reconnaitre des droits pour le producteur et l’interprète et non plus seulement l’auteur à chaque fois que la musique était diffusée.

Passons au cinéma. Tout commence avec les négociations du GATT qui créent une forte mobilisation des acteurs du cinéma, en faveur de ce qui sera l’exception culturelle française. Pour lutter contre le soft power américain, les grands producteurs, acteurs , font front commun. Mais en 2013, l’exception culturelle se retrouve à nouveau menacée devant Bruxelles, mais cette fois mobilise moins. Lié par son financement à la télévision, Marin Karmitz explique toute la difficulté de  » convaincre les chaines que Chabrol avait du talent. »Mais aujourd’hui la création télévisuelle avec les séries phares comme Engrenages, Game of Thrones etc .. fait concurrence au cinéma. Les financements se font de plus en plus réduits, on parle de « cinéma du milieu », les films font l’objet de levées de fond pour être financés. Changement de génération aussi des téléspectateurs de moins en moins cinéphiles et moins habitués à décrypter les images, bref l’arrivée du streaming et des géants du web met à mal tout l’édifice.

 

Le théâtre quand à lui a évolué dans deux sens : sous l’influence de Jean-marc Dumontet , producteur propriétaire du Point Virgule, Bobino, ou le théâtre Antoine qui s’est aperçu qu’il était moins risqué de posséder un théâtre que d’en produire et que l’on surnomme le cost killer, et d’un autre côté Jacqueline Cormier, productrice qui dès les années 80, propriétaire du théâtre Edouard VII a décidé qu’il fallait des stars. Depuis les groupes média sont à l’assaut des théâtres :  » C’est un secteur qui va continuer de croître, avec des synergies possibles avec les autres métiers du groupe Lagardère : les médias, l’édition ou le sport, confie Jérôme Langlet responsable de la filière spectacle créé en 2011 par le groupe. Un chiffre nous a interpellés : le marché du spectacle vivant a connu une croissance de près de 90% en neuf ans alors qu’il n’ya eu aucune salle nouvelle. » Jacques-Antoine Granjon ne s’y est pas trompé non plus , le PDG de Ventes-privées étant devenu l’heureux propriétaire de la Michodière en 2014. Mais pourquoi ? Pour des enjeux de communication et de visibilité, qui sont les piliers économiques de ces métiers. Et si l’on parle salaire ? Dans le théâtre privé, l’acteur touche entre 2500 et 3000 euros fixes par soir de représentation et si il joue en province c’est 5000 euros. Le metteur en scène touche une fourchette entre 3et 5% des bénéfices tandis que l’auteur touche entre 10 et 12%. L’économie du théâtre n’est aujourd hui viable que si il y a une tournée. Or caster des stars rend les tournées compliquées. Quand au théâtre public, il est lui en disette. La baisse de participation de l’état réduit la marge artistique des théâtres publics. Les comédiens du français touchent entre 1900 et 3700 euros mensuels, avec des feux ( prime à la représentation) d’entre 55 et 120 euros brut. Puis vient le problème des nominations. Les directeurs nommés sont le plus souvent des metteurs en scène et sont indéboulonnables.  » On a inventé un nouveau roi depuis Jean Vilar : le metteur en scène. » estime Jean Michel Ribes. Lobbying et publicité semblent devenir le seul moyen de s’en sortir pour les directeurs de théâtre qui agissent en coulisse pour sauver leur peau et celle de leur théâtre accessoirement. Et à ce jeu là, Jean Michel Ribes est l’un des plus forts, lui qui fut si décrié avec son CV de producteur de Palace avant d’arriver au Rond Point :  » Son grand coup de génie, c’était de dire qu’il ne voulait que des auteurs contemporains ( il avait fait un audit qui montrait que les scènes de théâtre jouaient 92% d’auteurs morts). Et tous les journaux l’ont suivi parce que , et je ne le dis pas avec aigreur, les pages spectacles sont tenues par des auteurs qui écrivent à côté, des romanciers, » explique Jacques Weber

 

En matière de mécénat, la France est non seulement précursseuse mais une terre d’asile; Le mécénat selon Catherine Pégard a été inventé à Versailles, dès 1907 avec la création de la Société des amis de Versailles, qui après la deuxième guerre mondiale sauva le chateau de la ruine par la contribution de Rockfeller Junior. Depuis la loi Aillagon de 2003, la France est un des pays les plus avantageux pour les entreprises souhaitant verser de l’argent à des oeuvres culturelles en échange de déduction fiscale. Cette dernière a en effet offert un abattement de 60% aux entreprises à retenir directement de l’impôt sur les sociétés. La situation contrairement à ce que l’on croit n’est en rien comparable ni en retard avec les Etats Unis puisque chez eux le mécénat de particuliers est majoritaire et la part des entreprises ne représentent que 10%quand elle est à 40 chez nous. Mais en France reste une tradition colbertienne, depuis Louis XIV, la culture c’est l’Etat. Et parfois, comme lorsque le Palais de Tokyo a par exemple accueilli des ateliers créatifs imaginés par Post it ou Electrolux qui ont fait grand bruit. Et les régions me direz-vous ? Tradition jacobine et entreprises du CAC 40 font que les entreprises  » pensent d abord le mécénat pour la grosse clientèle parisienne. » Le mécénat manque de diversité et se concentre surtout sur le patrimoine, laissant dans l’ombre de nombreux pans de la culture.

 

 

 

Pour terminer, les auteurs abordent le rôle de la culture au travers de l’exemple de la ville de Nantes : la culture, pompier de la désindustrialisation. Sous la pression de Jean Blaise, la ville de Nantes a d’abord accueilli le spectacle vivant en faisant appel à Royal de luxe, maintenant de renommée internationale. Puis vint la création du festival des Allumées, manifestation dédiée à la culture contemporaine d’une métropole étrangère. En 1995, René Martin concevait la Folle Journée de Nantes dédiée à la musique classique. Puis dans les anciens ateliers de l’usine LU, Jean Blaise inaugura le Lieu Unique ( initiales LU bien sur), labellisé scène nationale. Devenu un emblème de la ville, il est la réponse de la culture à la catastrophe sociale, accueillant plus d un demi million de visiteurs l’année et est un vecteur de cohésion sociale, de développement économique et de reconquête de lieux à l’abandon. Avec la décentralisation ont pullulé les festivals. On en recense plus de 3000 en France, ce qui en fait le plus gros maillage d’Europe très largement. « Pour un euro de subvention sur une manifestation, les retombées économiques dans une région vont de trois à vint euros » d’après Bénédicte Dumeige, la directrice de France Festivals. Mais chaque ville, chaque élu commence alors à faire son lobbying pour avoir son festival. Douste Blazy et Aillagon devant l’inflation avait proposé de faire une liste des festivals subventionnés nationalement et de laisser le reste aux collectivités. Devant la levée de bouclier ils ont renoncé. Chacun y va de l’exemple de Bilbao, ville sinistrée économiquement et qui par la création de son musée a relancé toute sa région. Mais .. tout le monde n’est pas Bilbao, Metz ou le Musée des confluences ou le MUCEM en sont des exemples. A Metz après une première année à 850 000 visiteurs, le musée peine à atteindre les 300 000 visiteurs et est donc devenu un poids économique.

 

Le dernier chapitre est consacré au fort politique divorce entre François Hollande et la culture.  » Sans projet, le ministère se contente d’un rôle de contrôleur : Vous savez qu’il y a quand même un corps qui s’appelle les inspecteurs de la création ?  »

Ce que l’on peut retenir de cet ouvrage c’est qu’entreprise culturelle reste un néologisme et que le seul business plan qui compte véritablement c’est le name dropping possible dans votre réseau.

 

 

Chronique d’Abeline Majorel  

 



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