L’administrateur provisoire d’Alexandre Seurat

Avec l’administrateur provisoire, Alexandre Seurat confirme tout le bien et au-delà qu’on avait pensé de lui avec La maladroite (et on a même dû l’écrire ici, si notre mémoire est bonne). De mémoire, il en est justement question dans son deuxième roman, L’admistrateur provisoire. Soit le récit de la découverte d’un secret qui mêle le travail, la famille et patrie, le triptyque moisi du régime de Vichy.
Le narrateur apprend un jour que son arrière-grand père, Raoul H. était administrateur provisoire durant l’occupation. Un métier qui eut son heure durant la seconde guerre mondiale consistant à dépouiller les commerçants ou les industriels juifs en donnant à l’opération un semblant de légalité. Dans la loi qui décrit son métier, il est ainsi précisé qu’il doit « gérer en bon père de famille ». Derrière le masque de respectabilité du haut fonctionnaire, une occupation de crapule. Le livre s’attache à raconter la découverte de cette funeste nouvelle en une centaine de pages qui reconstituent la sortie d’amnésie du narrateur.
S’il fallait résumer la manière d’Alexandre Seurat, on prendrait cette phrase page 73 :

« Sa voix est grave et lente, il prend de longues respirations, dit que l’histoire ne se déplace que par blocs lourds, ses mains se lèvent et accompagnent ses paroles – me les montrent.  »

N’avez-vous rien remarqué ? Le h miniscule d’histoire révèle pourtant une partie du projet du livre et de son intérêt. Retirer sa majuscule à l’Histoire pour approcher au plus près sa dimension quotidienne, ne pas partir dans les grandes épopées et lui préférer les conséquences intimes.
Au début du livre, quand il s’agit de décrire le personnage de Raoul H., Seurat ne le montre pas dans son métier d’administrateur maltraîtant ses victimes. Non, il préfère exposer une scène, quand, après guerre, inventeur raté, Raoul H. enrage que l’altamètre de son invention n’a pas eu l’article qu’il estimait mériter dans une publication intitulée, la revue forestière. Il en ressort le portrait d’un homme tatillon et sûr de son droit, inflexible et borné. Ce que confirment peu à peu les témoignages de la famille.


Pour compléter sa connaissance, le narrateur se rend aux archives nationales, rencontre des historiens et offre, ce faisant, une sorte deux tombeaux littéraires à deux des hommes qui eurent à faire à Raoul H. et qui font partie des victimes de la Shoah.
Pour donner une épaisseur romanesque à son récit, le narrateur semble agir pour le compte de son frère mort quelques années plus tôt. On ne peut s’empêcher alors de penser à Modiano, non pour le style mais pour les obsessions : rappellera-t-on les nombreuses citations de son frère Rudy, mort quand il était encore enfant ? D’ailleurs le prix Nobel de littérature est évoqué à un moment mais pas nommé dans cet administrateur provisoire.

Patrick et Rudy Modiano

En prenant le parti pris d’écrire une histoire de la France sous Vichy à hauteur de Raoul H., Alexandre Seurat n’atténue pas l’horreur de ce qui s’est passé. Au contraire, comme si l’utilisation d’un microscope plutôt que de peindre en scope offrait de mieux voir, à hauteur d’homme, l’horreur au quotidien. Sans même avoir besoin de la décrire. A cet égard le chapitre qui raconte un diner contemporain avec des amis qui interrogent l’auteur sur le bien fondé et la validité de son projet réussit à tisser le lien entre le trivial de nos vies et l’horreur de l’histoire.

Avec ce second roman Alexandre Seurat prouve (et rappelle car on le savait déjà mais certaines autofictions en font douter) qu’on peut faire de la littérature en racontant son histoire. Voulant visiter l’appartement où vécut son arrière grand-père dans le XVIe arrondissement (un décor modianesque) il est reçu par une femme qui refuse d’ouvrir sa porte. « Derrière moi, la porte tarde à se refermer : la femme est là, me regardant par l’entrebâillement, comme pour s’assurer que je m’en vais. Je descends dans l’ombre, puis la porte se referme lentement, derrière moi : dans le tapis épais, tout bruit s’étouffe.  » Si l’histoire pouvait disparaître derrière une porte qu’on ferme…

 

Chronique de Christophe Bys 



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