The Girls d’Emma Cline

The Girls d’Emma Cline

Puisque l’immense Abeline a eu l’idée de commencer l’année avec le livre de Simon Liberati, je me sens forcé d’enchaîner avec The Girls, puisqu’il semblerait que ces deux livres puisent au même fait divers. Ayant lu en plein été d’abstinence médiatique ce roman, je n’en savais pas grand chose et n’imaginai pas le bruit positif (largement mérité) qui accompagnerait sa sortie : montant des droits, sortie internationale, inspiré d’une histoire vraie, bref tout ce qui fait qu’aujourd’hui on parle de la sortie d’un livre et plus de littérature. Ainsi va le monde en 2016 et c’était sûrement déjà comme ça avant mais autrement.

 

Evie est une adolescente de la classe moyenne supérieure (sa grand-mère était actrice et toute la famille vit sur ce pécule), qui s’ennuie ferme en Californie entre des parents négligeants (euphémisme) et surtout préoccupés d’eux-mêmes, une meilleure amie un peu peste et des garçons qui l’intéressent de plus en plus. Alors elle rêve au grand amour, au sexe.. à des trucs qu’on fait quand on a 14 ans et qu’on s’ennuie. Rien de très nouveau dans l’adolescence, où les sentiments et les sensations sont souvent exacerbés « Je sentais la haine durcir en moi et c’était presque agréable, tellement c’était énorme, pur et intense « . Evie est une adolescente archétypale, mal dans sa peau, rêvant d’être regardée, ambivalente et incertaine, à l’âge de tous les possibles, le meilleur comme le pire. Pour elle, ce sera le pire…

Sauf que traine dans la ville un groupe de filles qui fascine Evie, notamment Suzanne, la plus charismatique de la bande. « Depuis que j’avais rencontré Suzanne, ma vie avait pris un relief tranchant et mystérieux, qui dévoilait au monde connu le passage caché derrière la bibliothèque « . Une amitié adolescente reposant sur une bonne part de fascination et de blessure narcissique comme disent les psys.. Tout irait bien si la bande de filles en question ne faisait partie d’une communauté animée par un gourou louche, qui n’a jamais entendu parler des lois sur la sexualité avec des mineures, et qui vont bientôt commettre un crime atroce (je ne révèle rien on le sait assez vite dans le livre)


Sur ce canevas, Emma Cline réussit à tisser un roman d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’un premier roman (à moins que cela ne soit la preuve que les ateliers d’écriture servent à quelque chose et que les éditeurs nord-américains font autre chose que déjeuner avec des journalistes et travaillent les textes). D’abord en choisissant une construction assez classique mais terriblement efficace et glaçante. Le récit suit deux temporalités : celle des faits eux-mêmes mais aussi et surtout une narration contemporaine où Evie devenue adulte vit dans la maison que lui a prêté un ami et où elle va recevoir la visite du fils de ce dernier et de sa petite amie.

C’est la partie la plus déchirante du livre (la narration des années 70 est la lente montée en puissance vers la tragédie la plus affreuse), celle où l’on découvre comment la vie a fait de l’adolescente ardente, une sorte d’âme morte (ou tout du moins à peine vivante) comme aurait dit Gogol. Evie est définitivement battue par la vie comme le révèlera une scène de repas avec le jeune couple et un de leurs amis, où, essayant de défendre la jeune fille, celle-ci la trahira pour un sourire de son petit ami négligent.

Pourtant Evie le savait, elle qui disait une centaine de pages plus tôt : « Pauvre Sasha. Pauvres filles. Le monde les engraisse avec des promesses d’amour. Elles en ont terriblement besoin et la plupart d’entre-elles en auront si peu. Les chansons pop à l’eau de rose, les robes décrites dans les catalogues avec des mots comme « coucher de soleil » et « Paris » puis on leur arrache leur rêve de manière si violente : la main qui tire sur les boutons du jean, personne ne regarde l’homme qui crie après sa petite amie dans le bus. Ma tristesse envers Sasha me nouait la gorge.  »

 

Le miroir brisé de Jean-baptiste Greuze

A cette construction implacable (alerte cliché) s’ajoute une finesse psychologique quasi incroyable, étant donné le jeune âge de l’auteure (d’après ce que j’ai lu, elle aurait écrit ce roman avant d’avoir 25 ans) et un sens de la formule qui claque et touche juste réellement impressionnant. Deux exemples pour termines : « Par moments, j’avais tellement envie qu’on me touche que j’étais écorchée par le désir « ou parlant de la mère après que la fille ait fait une fugue « Elle arborait son expression de crise comme un manteau neuf qui l’avantagerait…  »  A cet égard, il faut souligner l’excellente traduction de Jean Esch qui mérite tous les prix du monde, à la fois fluide comme si le texte avait été écrit en français, tout en lui conservant son caractère anglo saxon. Du très très très grand art. (je crois n’avoir noté aucun américanisme)

On regrette d’autant plus que l’éditeur ait eu la fainéantise de ne pas traduire le titre de ce roman (est-ce une des conditions de la sortie mondiale dans plusieurs langues ?) comme le font de plus en plus les distributeurs de films, jugeant sûrement qu’un titre français est ringard ?

A cette réserve près The girls (ça me fait mal de l’écrire en américain) est un très grand roman sur l’adolescence, ce moment où un feu vital si douloureux s’empare de vous et dont l’absence retire à la vie bien des couleurs et des reliefs. Comme si il nous était donné, pendant quelques années, de tout voir, puis d’oublier pour pouvoir continuer en espérant avancer.

 

 

Chronique de Christophe Bys,

 

 



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