Au pays de la fille électrique de Marc Graciano

Au pays de la fille électrique de Marc Graciano

Les 20 premières pages formant prologue du dernier roman de Marc Graciano sont effroyables et d’une lecture insoutenable. Comme à chacun de ses récits, la violence bestiale et gratuite dont l’homme est capable et coupable, est décrite avec la minutie objective et factuelle d’un observateur qui ne détourne pas les yeux. D’une traite, cette infernale litanie déroule douleurs et incompréhension jusqu’à l’écoeurement horrifié.

« … allez les gars, y a plus à traîner les gars, et il fit demi-tour, et, comme c’était lui qui portait la lampe de torche, il plongea tous les autres dans l’obscurité, et ce fut comme le signal de départ pour eux tous, et tous partirent en laissant la fille seule dans le noir. »

De ce noir proche de la mort et de la page blanche suivante, surgissent 84 chapitres – autant de marches au sens premier du terme -, qui placent le lecteur dans les pas de plus en plus aériens de « la fille électrique ».
Quittant les villes et la civilisation, lavant son corps meurtri comme on dissout les affronts pour retrouver son âme, – la nature est ici le médicament absolu -, elle progresse au gré des rencontres humaines ou animalières vers sa renaissance lumineuse.

Bêtes et gens, Fables et contes humoristiques, Plon 1877

Le style fluide aux phrases répétitives, égraine des journées ponctuées de rituels purificateurs. Raisonnent alors les rites chamaniques dans une communion mystique avec la nature. La succession des chapitres de longueur variables, la file indienne des virgules entrecoupée de « et » de « puis » hypnotisent . Précisé par de longues descriptions, le temps s’étire lentement pour permettre la reconstruction.

 » … la lumière de la lune qui apparaissait sporadiquement au-dessus du marais s’ajoutait aux lumières de la centrale nucléaire toute proche et faisait luire toute l’eau noire du marais, et il y avait des bruits d’aile et des cris d’oiseau partout dans le marais, et, au bout d’un moment, le vieux gîtant parla à voix basse et lui dit que le marais était un être vivant, un être unique et doté d’esprit qui possédait une respiration et un souffle et une âme … »

Les Trois Ages de la Femme d' Edward Munch ( 1899 )

Les animaux comme sortis d’un conte et la gentillesse humaine des récits légendaires annoncent symboliquement l’épilogue. Apaisé, sauvé de l’effroyable entame, le lecteur à quitté le monde du pire pour le pays de la fille électrique.

 

Chronique de Christiane Miège. 



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