Désorientale de Négar Djavadi

C’est sûrement ce genre d’OVNI qui fait qu’on a toujours envie de lire et d’écrire des chroniques littéraires malgré des moments de doute, de fatigue ou de lassitude voire les trois à la fois. Béni soit ce moment où en plein été on reçoit un livre dont on ne connaît rien d’autre que ce que veut bien vous en dire son éditeur ou l’attachée de presse d’icelui-ci.

Et voilà comment est arrivé ce volume d’un joli vert turquoise (je suis quasi-daltonien donc pas sûr de la nuance de vert) précédé d’une réputation flatteuse de la maison Liana Lévi. Et là dès la première page, on est pris par la puissance narrative de Négar Djavadi, inconnue du monde des lettres dont on ignore (alors) si elle le restera longtemps. De quoi s’agit-il ? Du récit monté en parallèle d’une quadragénaire parisienne qui pratique une fécondation in vitro et du récit de l’enfance iranienne du temps du Shah soit avant la révolution islamique. Dans l’un comme dans l’autre, l’auteur excelle. Dans le récit de l’enfance, il y a quelque chose de Marjane Satrapi (on pense forcément à Persepolis) mais en plus âpre, plus sauvage. Car Négar Djavadi est dès son premier roman une auteur qui ne cherche pas à raconter de belles histoires, plutôt du genre à gratter derrière le voile des apparences (voile, Iran je crois qu’il y a un truc là ami lecteur, comme un clin d’oeil), qui sent bien les mensonges des adultes.

Les parents de l’héroine étant des intellectuels, le livre est aussi un récit de l’exil, particulièrement intéressant dans le contexte actuel. Le récit de la fuite de l’Iran est haletant. Djavadi dit aussi comme personne la difficulté de vivre de l’exilé.

« Avec le temps et la distance ce n’est plus leur monde qui coule en moi ni leur langue. Leurs traditions, leurs croyances, leurs peurs mais leurs histoires. Si c’est moi, qui ai retenu le mieux les récits d’Oncle Numéro 2 et les conversations avec Bibi, si c’est moi qui les ai emmenés par-delà les frontièes comme des trésors cachés, me les récitant longtemps la nuit apèrs avoir quitté l’Iran, allongé sur un matelas au pied du canapélit où dormaient Leïli et Mina pourne pas les oublier, si j’ai essayé de les préserver, et même si j’ai échoué, et même si je les ai laissés couler dans les profondeurs de ma mémoire, si c’est moi encore qui tente de les déterrer, c’est peut-être parce qu’il est écrit quelque part qu’un jour je serais seule dans un hôpital de Pârisse, à quatre mille deux cent cinquante-trois kilomètres de Mazandaran, un tube de sperme sur les genoux ».

Tout l’art de Négar Djavadi est dans cet extrait, dans cette phrase labyrinthique mêlant les temps et les lieux et pourtant très clair, rappelant évidemment les récits de Shéhérazade (à moins que ce ne soit mes yeux d’occidental qui me font penser à la princesse des 1001 nuits dès que j’ouvre un récit venant du lointain Orient, succombant au cliché que je chasse dans tout ce que je lis..), ce goût pour mélanger les souvenirs et le futur et surtout cette qualité majeure d’être une femme debout face à son histoire. Il y a quelque chose de fondamentalement réjouissant dans ce roman, à une époque où toutes les victimes, vraies ou supposées, écrivent leurs lettres pour faire valoir une créance. Négar Djavadi n’utilise pas la littérature pour régler des comptes ou accuser.

Non, elle sait qu’écrire c’est raconter, témoigner, pas accuser. Elle trace sa voie, plonge dans le passé mais en écrivant un texte tout entier tourné vers l’avenir, et un tour de force prodigieux, comme seule la littérature le permet, en montrant comment ce qui peut sembler le sommet de la modernité (une femme inséminée dans un couloir parisien je ne vous dirais pas pourquoi) est finalement l’aboutissement logique d’une histoire familiale sur plusieurs générations, à l’inverse de toutes les oppositions entre tradition et modernité que nous employons habituellement. C’est ça la force de Désoreientale, qu’exprime d’ailleurs très bien son très beau titre, dans cette capacité à prendre à revers nos oppositions classiques pour mieux les retourner en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire.

Chronique de Christophe Bys 

Désorientale 

Négar Djavadi

Liana Lévi 

352 p



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