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#Martyrsfrançais d’Alexis David-Marie

C’est un hashtag qui se répand sur la toile, comme une rumeur de colère qui emporte tout, c’est un objet, celui d’un discours qui est au-delà de l’homme qui en porte le titre et qui n’est plus, et c’est le titre du dernier roman d’Alexis David-Marie.

#Martyrsfrançais est sans doute le roman à lire en cette période pré-électorale, et c’est sans doute aussi un roman à lire tout court. Parce que dans cette histoire de lutte mémorielle, il y a les fragments de notre histoire en train de s’écrire et de disparaitre à la fois sous nos yeux.

C’est l’histoire d’un fait divers ou plutôt c’est l’histoire de la mémoire d’un fait divers. André Pijol, admirable bénévole dans une association d’aide aux migrants, catholique fervent sans être prosélyte, homme de bien, gentilhomme, meurt un matin, assassiné dans la permanence de l’association où il officiait, sous le coup de poignard touchant l’aorte d’un migrant bangladais, à 56 ans. André laisse derrière lui, Marie sa femme, qui autrefois portait un prénom bien moins  » français de souche », et ses deux fils Jérôme 32 ans et  François, 28 ans, tous deux professeurs, l’ainé en secondaire, le dernier, des écoles . Il laisse aussi sa mère, une paysanne du Morvan et sa nièce Louise, qu’il a fort peu connu et dont le père est lui aussi décédé, élevée par la grand-mère et le grand-père. Il laisse un vide énorme, comme tous les deuils, comme ceux qui rappellent que le passé ne reviendra jamais et que l’avenir à construire n’est pas visible du présent dans lequel on sombre de chagrin. A qui appartient la mémoire d’un homme, de cet homme André Pijol, voilà toute la question de ce roman.

Car entre Louise, militante d’extrême-droite d’un mouvement de Défense autochtone, et Jérôme, enfant en deuil qui cherche la vérité de son père, une lutte à mort s’engage. D’abord, il y a ce Tombeau virtuel créé par Louise, qui recueille les témoignages des proches, en vue d’une procédure longue et fastidieuse de béatification d’André Pijol. Elle est soutenue en cela par le Père Sandjali, qui est le curé de la paroisse d’André, qui le voyait tous les dimanches, qui le respectait comme un homme particulièrement bon, un saint du quotidien. Athée, François, est d’abord circonspect puis intéressé. Par ce Tombeau, il retrouve son père, il communie avec son souvenir, celui qu’il garde, celui qu’il ne connait pas bien puisque ce n’est que le sien. Mais très vite, le ton change. Et André Pijol, devient l’objet d’une opération d’Agit-prop d’extrême-droite et devient une chose, un hashtag : #Martyrsfrançais. La lutte pour la mémoire d’André s’engage entre Louise et François, chacun étant sur de posséder la juste mémoire du disparu, défendre la juste cause.

Ce roman est véritablement un Tombeau au sens littéraire du terme, un de ceux qui donne du volume à des vies plates comme la Flèche du temps. Ce sont des vies humaines avec leurs émotions face à la perte de ce qui leur est cher, la granularité de leur rapport au temps qui passe, qui ne revient pas et qui corromps tout même la mémoire. François part à la recherche de son père, le vrai, le réel, celui qui n’est pas une icône. Louise porte l’icône de son oncle bien haut dans le présent pour glorifier un passé. Et c’est un combat intime autant que politique qui se livre là et qui montre les limites de la raison : aucun des deux ne peut convaincre l’autre avec la pureté de ses arguments, seule la salissure du réel peut en venir à bout.

Manifestement l’auteur connait bien son sujet : les mouvements d’extrême-droite, leur méthode, leur réseau, il les a bien étudiés. Mais la réussite finalement n’est pas dans cette démonstration mais bien dans l’incarnation. Car elle dévaste tout et rétablit André Pijol dans son Tombeau, dans sa vérité : celle d’un homme simple qui comme tous n’est que secret et que le secret n’est pas fait pour être partagé. En incarnant ainsi cette lutte, Alexis David-Marie, nous délivre d’une argumentation politique lourde pour nous livrer dans les mains de ces personnes, au plus près de leur vie, pour mieux les comprendre et les regarder se détruire. A lire pour faire le deuil d’un passé et regarder vers l’avenir.

( A noter, la magnifique couverture du roman et la présentation de la maison d’édition qui correspond à ce qu’ici nous pensons de la littérature )

 

Chronique d’Abeline Majorel 

 

#Martyrsfrançais 

Alexis David-Marie

Aux forges de Vulcain

185p

 

Au pays de la fille électrique de Marc Graciano

Au pays de la fille électrique de Marc Graciano

Les 20 premières pages formant prologue du dernier roman de Marc Graciano sont effroyables et d’une lecture insoutenable. Comme à chacun de ses récits, la violence bestiale et gratuite dont l’homme est capable et coupable, est décrite avec la minutie objective et factuelle d’un observateur qui ne détourne pas les yeux. D’une traite, cette infernale litanie déroule douleurs et incompréhension jusqu’à l’écoeurement horrifié.

« … allez les gars, y a plus à traîner les gars, et il fit demi-tour, et, comme c’était lui qui portait la lampe de torche, il plongea tous les autres dans l’obscurité, et ce fut comme le signal de départ pour eux tous, et tous partirent en laissant la fille seule dans le noir. »

De ce noir proche de la mort et de la page blanche suivante, surgissent 84 chapitres – autant de marches au sens premier du terme -, qui placent le lecteur dans les pas de plus en plus aériens de « la fille électrique ».
Quittant les villes et la civilisation, lavant son corps meurtri comme on dissout les affronts pour retrouver son âme, – la nature est ici le médicament absolu -, elle progresse au gré des rencontres humaines ou animalières vers sa renaissance lumineuse.

Bêtes et gens, Fables et contes humoristiques, Plon 1877

Le style fluide aux phrases répétitives, égraine des journées ponctuées de rituels purificateurs. Raisonnent alors les rites chamaniques dans une communion mystique avec la nature. La succession des chapitres de longueur variables, la file indienne des virgules entrecoupée de « et » de « puis » hypnotisent . Précisé par de longues descriptions, le temps s’étire lentement pour permettre la reconstruction.

 » … la lumière de la lune qui apparaissait sporadiquement au-dessus du marais s’ajoutait aux lumières de la centrale nucléaire toute proche et faisait luire toute l’eau noire du marais, et il y avait des bruits d’aile et des cris d’oiseau partout dans le marais, et, au bout d’un moment, le vieux gîtant parla à voix basse et lui dit que le marais était un être vivant, un être unique et doté d’esprit qui possédait une respiration et un souffle et une âme … »

Les Trois Ages de la Femme d' Edward Munch ( 1899 )

Les animaux comme sortis d’un conte et la gentillesse humaine des récits légendaires annoncent symboliquement l’épilogue. Apaisé, sauvé de l’effroyable entame, le lecteur à quitté le monde du pire pour le pays de la fille électrique.

 

Chronique de Christiane Miège. 

Psychanalyse et pornographie de Eric Bidaud

Aux Etats-Unis existent un champ de recherche qui est nomme Porn studies. En France les travaux sur le sujet de la pornographie sont majoritairement ceux de sociologues et de philosophes. L’incursion de la psychanalyse dans ce champ est bien souvent normative et ne s’attache qu’à  » une certaine psychopathologie du regard » qui aurait pour résultat  » de court-circuiter la fonction élaborative du fantasme ».

Comme Yann Leroux au sujet des jeux vidéos chez les adolescents, Eric Bidaud se penche sur le sujet du porno, à l’heure du net. Clinicien, psychanalyste, son sujet n’est pas le redressement des âmes, et d’ailleurs, Lacan dans son discours de Rome de 1953 l’affirmait déjà. N’attendez pas de lui qu’il évalue la toxicité traumatique ou pas des images du porno. Car dans sa grande majorité à l’heure du net, le porno c’est de l’image.

Eric Bidaud ne juge pas, il analyse et fait sienne cette remarque de Canguilhem  » quand on sort de la Sorbonne par la rue Saint-jacques, on peut monter ou descendre; si l’on va en montant, on se rapproche du Panthéon qui est le conservatoire de quelques grands hommes, mais si l’on va en descendant, on se dirige sûrement vers la Préfecture de Police. » Eric Bidaud a choisi de monter la côte et pose ses réflexions dans les pas des grands penseurs psychanalystes, philosophes pour aboutir à une vision non normative, fondée autant sur l’expérience que sur la connaissance théorique du phénomène du porno à l’heure du web.

Paloma Picasso dans les Contes Immoraux de Walerian Borowczyk

Vu comme une exhibition sexuelle normée très masculine majoritairement, l’adjectif que l’on accole communément au porno est obscène. Le nu, l’éventrement, l’ouverture des corps et la monstration de leur fluide, tout semble du montré, sur-exposé. Et pourtant, comme Eric Bidaud le démontre « le porno n’est pas qu’exhibition, c’est aussi un masque, un recouvrement de l obscène. » Le porno est une abstraction, il existe des porno, des multiples usages de l image. Ce rapport à l’image pornographique est un rapport à l indécent que Freud a posé  comme composante de la sexualité, avec l opposition des sexes, la joussance sexuelle, la fonction de procréation

Mais qu’est ce que le porno ? La première définition qu’en donne Bidaud est celle Stoller :  » Un produit fabriqué avec l’intention de produire une excitation érotique. La pornographie est pornographique quand elle excite. » En renvoyant au shéma analytique freudien, Eric Bidaud s’interroge sur ce que c’est que cet acte de regarder du porno :  » regarder du porno, ce n’est pas seulement voir mais se faire voir au devant d’un autre, même si celui-ci n’est qu’une image » et ce en mêlant la pulsion scopique et la pulsion dite invocante dans un cadre d’économie du temps et d’investissement psychique.

H.R Giger

Ce qui interroge particulièrement Bidaud, c’est ce biais dans les études, notamment de Stoller et de Masud Khan sur le porno tel qu’en leur époque il existait. Il relève à la suite de McDougall, la volonté curative et normalisante de ces études et comme elle affirme :  « la normalité ne saurait être un concept analytique »  Bidaud insiste particulièrement sur la notion d’addict et donc la différence qu’il faut faire entre perversion et déviance.

S’il est un lien qui s’effectue intuitivement sur le porno, c’est bien celui de son utilité la plus évidente : la masturbation. Eric Bidaud l’étudie au travers de nombreux travaux.  » La pornographie a parmi ses fonctions celle de stimuler l’activité sexuelle et de contribuer à la masturbation. Il s’agit là de l’impact majeur de la pornographie sur l’activité sexuelle qui est paradoxalement celui qui est le moins évoqué…On retrouve peut être avec la pornographie l’un des tabous touchants à l’évocation de la masturbation » dit Alain Giami. Reste d’après Eric Bidaud un  » continent noir » toujours assez peu exploré qui est celui de la masturbation féminine.  E.Laufer quand à elle posture une différence fondamentale entre fille et garçon dans l’usage de la main comme vecteur de ce plaisir masturbatoire. Et  cette différence s’étend jusqu’au concept de jeune fille et à l’étude de leur adolescence qui semble toujours une question en suspens.

 

http://www.puzzypower.dk/UK/index.php/om-os

Vient ensuite la différentiation entre l’obscène et le pornographique; Selon T. Tremblay l’obscène est une expérience presque sans objet :  » Etre dans la scène de l’obscène, c’est être aveugle, c’est ne pas voir l’obscénité. Il faudrait à la fois être vu, se voit aveuglé. On pourrait enfin poser la règle générale selon laquelle lorsqu’il y a obscénité, on ne voit rien. » Eric Bidaud postule alors qu’il faut différencier « l’obscénité de l’être, ce point sombre qui bouleverse, transfigure, jette hors de soi » de « la pornographie (qui) n’est qu’une obscénité surmontée, un choc contenu. La scène pornographique est en ce sens parade à l’obscène. »  Depuis l’antiquité au moins, les représentations démontrent que ce que l’on cherche c’est la chair derrière la chair. « L’écorché est la vérité du regard masculin, l’éventrée est la vérité du corps féminin. » L’obscénité et la pornographie jouent un jeu de recouvrement de leur forme l’une par l’autre.  » L’obscénité ne démasque pas ce qui serait caché et qui aurait une positivité derrière une apparence trompeuse, mais expose l’involution dans une ouverture de la trame des signes qui ne renvoie aucune fermeté, aucune certitude, un vertige sans fond, un reste que les noms ne savent pas saisir. » dit A.H Pieraggi.

Détails de L'incrédulité de Saint Thomas du Caravage.

En faisant appel au grotesque dans sa forme, le porno montre le sexe de la femme dénaturalisé à force d’être surnaturalisé :  » la pornographie visagéifie le sexe ».   » ..l’obscénité n’est pas le porno. L’obscénité traditionnelle a encore un contenu sexuel de transgression, de provocation, de perversion. Elle joue sur le refoulement, avec une violence phantasmatique propre. Cette obscénité-là disparait avec la libération sexuelle : la  » désubilmation répressive » de Marcuse est passée par là ( même s’il n’est pas passé dans les moeurs, le triomphe mythique du défoulement, comme celui du refoulement est total ). La nouvelle obscénité […] ne joue pas d’un sexe violent, d’un enjeu réel du sexe, mais d’un sexe neutralisé par la tolérance » écrivait Baudrillard. Bidaud compare alors l’éjaculation faciale, pratique majoritaire dans les porno, aux hypothèses de Freud dans Malaise dans la culture, sur la mixtion sur le feu : éjaculer sur et pour éteindre le désir. Mais quelle est la fonction de l’obscène et de la pornographie ? A la suite de Marie-Hélène Bourcier, Eic Bidaud postule « Telle qu’elle s’est constituée, culturellement et épistémologiquement, elle peut aussi être comprise comme un effet de censure productive  (on n’interdit pas le sexe, on oblige à le faire de certaines manières). » Eric Bidaud défend l’idée que la pornographie chez l’adolescent puis chez l’adulte est un processus de re-visagéification c’est à dire  » Cet espace où se joue et s’assume la revisite du stade du miroir, en particulier du côté du regard et de son appropriation, permettant de mettre en place les nouveaux montages entre le sujet et l’objet pour construire une relation génitalisée à l’autre sexe. »

 


« Nos traitements sont des traitements par l’amour. » disait Freud, et Eric Bidaud n’élude pas cette grande question, celle de l’amour.  Partant toujours du maitre, qui parlait de « l’amour de la putain » comme condition masculine, Eric Bidaud développe l’idée que « le porno est le champ contemporain de cet enjeu en privilégiant la fiction de cet écart entre désir et amour, entre courant sensuel et courant tendre. »  Il la poursuit en citant Ruwen Ogien  » Parmi ceux qui recommandent les contrôles ou l’interdiction de la diffusion de films dits  » pornographiques », certains justifient leur position en soutenant que les films X donnent une « représentatin fausse de la sexualité » et ruinent leur psychisme en les amenant à  » dissocier sentiments et sexualité » . Mais ce ne sont pas des arguments psychologiques authentiques. C’est simplement une défense idéologique d’une certaine conception, assez conventionnelle dans nos sociétés de la sexualité. ..Est il tellement dramatique de séparer d’une certaine façon amour et sexualité ? Ne s’agit-il pas d’un mouvement de société profond qu’il faut peut-être accepter ? » Au fond l’amour et le porno se regardent, s’observent et donc s’excluent.

 

Eric Bidaud n’exclue pas les questions formelles en valorisant utilisant la vision deleuzienne du Gros plan comme visage, reprenant ainsi le mythe de Baubô et en affrontant la question de l’esthétique , après avoir posé la réflexion freudienne :  » c’est sur la beauté que la psychanalyse a le moins à dire. » Continuant dans la logique de voilement / dévoilement, il pose l’esthétique du porno , non pas dans l’opposition mais dans la complémentarité. Son cheminement intellectuel ira jusqu’à digresser sur l’art contemporain et la monstration de l’obscène, de la pornographie de soi.

 

Eric Bidaud ne conclue pas, il explore et trace des chemins libres. Il a surtout bien intégré qu’il n’était pas de son rôle d’enfermer mais au contraire d’extraire de toutes catégories de pensée. Il se refuse à penser des cadres limitatifs de la sexualité et de sa dite normalité. Il nous rappelle tout de même que dans ce chemin une seule vérité existe : « il n’y a pas de vérité atteinte dans le sexe, qu’en ceci le sexe ne nous laisse jamais tranquille, qu’il ne nous offre que des  » semblants » d’objets et des jouissances partielles, ce qui n’est pas si mal. »  

Le porno pour Eric Bidaud est donc  » un objet contemporain, en se distinguant de la pornographie qui appartient à l’histoire des cultures, parce qu’il se développe sur le terrain fertile de la reproduction de l’image et du numérique. Il est le nom, donné à notre régime actuel de la visibilité de la sexualité.  » Et maintenant que vous avez de quoi réfléchir, allez tous vous regarder vous faire foutre ( au sens premier du terme ) !

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

 

 

 

Psychanalyse et Pornographie

Eric  Bidaud

Editions La Musardine, collection L’attrape-corps. 

 

La domination masculine n’existe pas de Peggy Sastre

« La domination masculine n’existe pas. » Avec ce titre assertif, Peggy Sastre interpelle et va faire hurler, comme une chimpanzé face à un léopard affamé, la féministe qui ne veut pas le prendre le temps d’aller au-delà.  Pourtant, la féministe autant que l’homme des cavernes doivent lire cet essai au style aussi revigorant qu’aux idées émancipatrices. Parce qu’ils y apprendront à voir leur monde autrement, avec une perspective de temps long, parce que Platon nous a bien expliqué qu’entre la flamme et l’ombre il y a les conditions de la connaissance et que celle-ci passe par la science, et que la science n’est pas là que pour infirmer des préjugés mais surtout pour nous permettre de connaitre les origines et donc de trouver des solutions, et que Peggy Sastre sait transmettre cela. En un mot comme en cent, il faut lire cet essai pour se sortir les doigts des yeux et penser le cul et en particulier celui de la femme autrement que sous la loupe d un plafond de verre socio-économique déformant. Et en plus, vous y prendrez du plaisir.

 

Grotte Chauvet : contre-allégorie de la caverne

Le plaisir, c’est d’abord celui du style de Peggy Sastre. Didactique mais pas chiant, « punchy » comme dirait Léa Salamé, jeune dirait Bernard Pivot, et même drôle, Peggy Sastre manie la plume pour vous chatouiller les fesses et vous pousser à vous redresser en souriant. Il n’y a qu’à lire l’introduction pour savoir que l’on ne va pas s’ennuyer et qu’il n’y a pas que les youtubeurs pour rendre la science funky :

« L’homme ( avec un petit h et un pénis de taille variable ) est une pourriture. C’est lui qui vole, viole, tape, tue, refuse de laver ses slips et préfèrerait crever plutôt que de vivre dans un monde où des bonniches ont le droit de devenir PDG. Et s’il le peut, c’est parce que, génération après génération, toute une ribambelle de sales petits mecs s’est coalisée pour lui offrir ce privilège auquel il n’est pas près de renoncer : faire ce que bon lui chante pour soumettre les femmes à son bon vouloir et, surtout, faire qu’il en soit éternellement ainsi. Le but de ce complot ? Perpétuer un statu quo hérité des temps les plus archaïques, quand la possession d’un pénis équivalait au monopole de la violence légitime. 

Voici la « version officielle » de notre histoire et de notre organisation sociales. La société humaine serait aux mains d’un gigantesque vestiaire sentant la couille tiède, une conspiration d’hommes se disputant le pouvoir, où les femmes n’ont plus qu’à grignoter les miettes – enfin celles qu’elles pourront se mettre sous la dent une fois qu’elles auront passé l’aspirateur. L’histoire humaine, dit-on, est l’histoire d’une domination masculine, une histoire faite par et pour des hommes qui, depuis des temps immémoriaux, et parce qu’ils constituaient le sexe physiquement fort, ont tout fait pour tenir les faibles femmes à leur botte. Les réduire à l’état d’esclave, de marchandise, de meuble à peine parlant si son maître et propriétaire, dans sa grande mansuétude, tolère de lui donner la parole. 

Sauf que cette histoire est fausse. Du moins en partie. »

Et c’est là que la forme rejoint le fond et rend compréhensibles, agréables et surtout stimulantes les thèses développées par Peggy Sastre.

 

Arbre généalogique, Frida Kahlo

Comme toute théorie, il faut d’abord observer des faits, des lois, de l’empirique et du a priori scientifiquement juste. Et les faits sont têtus : depuis 50 ans les droits de la femme dans les sociétés contemporaines ont considérablement évolué, mais que représente à l’échelle de l’existence de l’humain sur Terre ? La réponse est moins de 0,02 % de notre existence, ce que représente les 265 ans à peu près de mieux pour les femmes, soit à partir de ce qu’on appelle Les Lumières. Autre fait, l’homme est un animal comme les autres et donc soumis aux lois darwiniennes de l’évolution  : la maximisation des bénéfices et la minimisation des coûts. Et cette évolution comme dans toutes les espèces a valorisé pendant des siècles les  » qualités masculines aujourd’hui légitimement décriées, .. et pourtant choisies et valorisées pendant des millénaires par les femmes elles-mêmes, tant elles étaient utiles à leurs propres intérêts reproductifs. Une histoire dont les femmes constituent, en fin de compte, les instances décisionnelles, et où le gros conflit entre hommes et femmes a pour moteur et motif le sexe, et où le gros des luttes de pouvoir tourne autour de la sexualité et de la maîtrise du marché sexuel. »  Peggy Sastre nous invite à réfléchir dans ce cadre non pas pour l’adouber mais bien pour dépoussiérer correctement la caverne dans laquelle nous sommes encore peu ou prou.

Peggy Sastre est donc une évoféministe et nous donne trois raisons de l’être  :

– le darwinisme est un cadre méta théorique descriptif qui explique ce qui est et n’est pas discriminant ou posant un jugement : étudier le sexe, les différences sexuelles ne permet pas de considérer inférieur ou supérieur certains stéréotypes. Ils sont juste existants à l’instant de l’observation.

– l’évolution est avant tout à étudier sous l’angle de l’adaptation à des contextes et environnements. Ce qui permet de prendre conscience qu’il suffit que le contexte change pour que les caractéristiques étudiées changent. Bien entendu, le changement doit se faire à l’échelle temporelle de l’évolution donc durablement.

– connaitre les évolutions, développer un savoir ne veut pas dire acter un statu quo mais au contraire un pouvoir. Celui «  par la connaissance scientifique …de nos mécanismes psychologiques sélectionnés par l’évolution pour leur capacité à répondre à des problèmes à la base reproductifs est un moyen ( et pas des moindres) d’accéder à un maximum d’équité et d’égalité entre les sexes ». 

Magritte Le poisson ( ou l'invention collective )

 

Avant de se lancer dans ces chapitres qui portent tous sur les raisons de la coercition sexuelle subie par la femme et que l’on pourrait titrer « Origine de la violence », Peggy Sastre dresse un état des lieux. Parce qu’on ne réfléchit bien qu’en faisant un état de l’art exhaustif et sans préjugé. Pour vous donner envie de poursuivre la lecture de cet essai, nous vous en livrons quelques unes qui vont à l’encontre des idées reçues et discours ambiants :

 » A l’échelle mondiale, l’écart des taux de participation au marché du travail des hommes et des femmes n’a reculé que marginalement depuis 1995. Actuellement environ 50% des femmes travaillent, contre 77% des hommes. En 1995, ces chiffres étaient respectivement de 52 et 90%. » d’après l’Organisation Internationale du Travail.

– le dysmorphisme sexuel de nos psychologies est le fruit de l’évolution qui a façonné nos cerveaux féminins et masculins de manière différente , ce que l’on peut voir par exemple sur la compréhension ou l’acception de la notion de compétition pour un homme ou pour une femme

 » On observe des différences significatives entre hommes et femmes dans trois grands domaines : les aptitudes spatiales, les aptitudes verbales et les aptitudes numériques. En termes d’aptitudes spatiales, les hommes surpassent les femmes quand il s’agit de prédire la rotation d’un objet en trois dimensions dans l’espaces, là où les femmes sont meilleures en localisation d’un objet ou en mémorisation de cette localisation … En mathématiques les hommes surpassent les femmes en abstraction. En revanche, les femmes sont meilleures en statistiques et en logique… »

– les femmes ont une nette tendance pro-sociale. A la question  » Etes vous plus heureux quand vous réussissez à faire quelque chose qui cause le bonheur d’autrui ? les femmes sont à 50% à être « totalement d’accord  » contre seulement 15% des hommes.

– Autre constat et celui ci des plus surprenants :  » Ce ne sont pas les femmes qui, en tant que groupe , sont au plus bas de l’échelle sociale, mais bien les hommes. S’il reste un  » plafond de verre » qui empêche les femmes d’accéder aux positons les plus prestigieuses de la société, alors il faut admettre l’existence d’un « plancher de verre »…De fait, lorsqu’on envisage la population masculine dans son ensemble, les PDG de multinationales et autres milliardaires n’en représentent qu’une infimes proportion, contrairement aux SDF, aux détenus des prisons et aux pauvres parmi les plus pauvres. Les femmes, elles, sont bien plus présentes aux échelons moyens et intermédiaires de la société. « 

– Et si l’on regardait les choses autrement ? « Lorsqu’on jauge le retard professionnel des femmes seulement à l’aune d’un écart de revenus, il est envisageable que l’on se prenne les pieds dans le tapis du genre – en considérant une valeur typiquement masculine, l’argent, comme standard universel- et qu’on se rende coupable à son insu, des discriminations et de la hiérarchie axiologique qu’on entend légitimement combattre ». 

Une fois ce constat dressé, Peggy Sastre analyse les stratégies de domination ou soumission des sexes autour de ce qui en est la manifestation la plus commune : qui détient la violence légitime ? Harcèlement, viol, héritage et paternité, culture de l’honneur, grâce à des chiffres, des études, des comparaisons éthologiques, Peggy Sastre éclaire notre caverne, en utilisant les lois du hasard et de la nécessité qui s’appliquent à tout le genre humain, tout cela pour que l’on se perfectionne au point d’en sortir. Et on la remercie d’illuminer  le chemin de sa plume et de son esprit.

 

 

Chronique d’Abeline Majorel 

Main basse sur la culture de Michaël Moreau et Raphaël Poirier

Chroniques de la rentrée littéraire est depuis 2009 un goûteur de culture. Alors quoi de plus normal pour nous que de nous intéresser aux coulisses de ce secteur ? Ce que l’on appelle les industries créatives représentent 7% du PIB de la France, soit plus que l’automobile et sont depuis toujours le fer de lance de notre attractivité touristique et de notre rayonnement diplomatique.  Ce secteur fait face à d’importantes mutations depuis maintenant 10 ans avec l’adoption massive du web par les consommateurs. Mais si la France a eu du mal à adopter le principe même d’industrie culturelle, elle est consciente de leur place centrale notamment dans la vie publique. Michaël Moreau et Raphaël Poirier ont enquêté dans divers secteurs culturels sur ce qui fait le sous-titre de leur essai :  » argent, réseaux, pouvoir ». C’est un essai qui décille les idéalistes et qui informe les réalistes qu’ils nous livrent : « Main basse sur la culture« .

 

Pour mener leur enquête, les deux journalistes commencent par dresser un état des lieux. Pour cela, ils interrogent l’héritage des années 80 et des grandes réformes portées par le sempiternel ministre remuant de la Culture de gauche Jack Lang lors du premier septennat de Mitterand. Auréolé par le fait de gloire d’avoir doublé le budget de la culture, voté le 17 novembre 1981, devant un parterre de stars, Jack Lang a fait passer à 6 milliards soit 0,75% du budget général, celui de son ministère. C’était pourtant une petite défaire puisqu’il n’atteignait pas les 1% réclamés depuis toujours par le créateur du festival d’Avignon, Jean Vilar. Mitterand ne pouvait qu’écouter ses réseaux de théâtre particulièrement et de la culture qui l’avaient porté au pouvoir. Malraux avait inventé la « démocratisation culturelle », reprise par Lang en « la culture pour tous ». Pour Erik Orsenna  » la conviction profonde de Mitterand c’était, à l’inverse de François Hollande, que la culture permet de rassembler les énergies et aux citoyens de se dépasser. La culture permet de se projeter dans l’imaginaire et à la France de rayonner. » L’une des premières lois fut la célèbre loi sur le prix unique du livre porté par l’éditeur Jérôme Lindon , qui en avait fait un argument de bataille contre la Fnac qui aujourd’hui s’en fait le chantre en la personne d’Alexandre Bompard :  » Elle a permis à la France d’occuper sur le marché du livre une place unique en Europe. » notamment face au géant Amazon. Autre chantier, la lutte contre la « culture-marchandise » et donc l’industrie hollywoodienne. Polémique sur la construction de la Pyramide du Louvre, puis lors de l’alternance sur les colonnes de Buren mais surtout de l’argent qui coule à flot pour le secteur du jour au lendemain. Paradoxe :  » cela a créé une énorme demande de la part de l’opinion culturelle, un demande du ‘toujours plus’. Un effet de ciseau s’est produit entre l’accélération de la demande et la stagnation des moyens. Ce qui fait qu’on éprouve ce sentiment de paradis antérieur perdu. » Mais voilà, les années 80 sont celles qui ont consacrées l’évènement, la dimension festive et partagé de la culture. L’aspect économique lui, l’emploi culturel n’ a lui pas été traité.

Les travaux de la Pyramide du Louvre

 

La première grande affaire culturelle a traiter est la télévision, celle dont on a créé les mécanismes pour en faire la grande banque de la culture et qui est actuellement en crise. la privatisation de TF1 est un symbole. En additionnant les 3 H de l’époque – Hachette, Havas, Hersant- le chiffre d’affaires peinait à être la moitié du groupe Bertelsmann. L’idée est donc de privatiser pour permettre un aspect plus capitalistique et permettrait de créer un géant européen. Ce qui fut fait. Mais fut fait au nom du « mieux-disant culturel ».  » Je considère aujourd’hui que TF1  est une antenne digne d’un mieux-disant culturel qui n’est pas celui des milieux culturels » dit aujourd’hui Nonce Paolini. François Léotard quant à lui qui fut à l’origine de cette privatisation cette expression  » fait rigoler tout le monde, parce que c’était un terme d’économie financière. » Bernard Tapie alors engagé par TF1 pour défendre la privatisation promettait de « traiter l’année Ravel ou l’anniversaire d’Olivier Messiaen ». Pour Catherine Tasca  » le monde de la culture a peur-être lui-même contribué au leurre. Chaque groupe de pression essayait de négocier avec les candidats une promesse de plus. Ils ont contribué à donner un contenu à cette idée de mieux-disant culturel. » Pourtant le fossé se creuse entre TF1 et les milieux culturels, notamment lorsque dans un livre publié pour un public restreint « Les dirigeants face au changement baromêtre 2004″, Patrick Le Lay affirme  » Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible. » L’exception française qui sert aussi d appui à ce mieux-disant culturel c’est le système de financement du cinéma français et de la création télévisuelle créé ex nihilo , avec le Compte de Soutien pour l’Industrie des programmes audiovisuels adossé au Centre National de la Cinématographie, par une taxe sur les services de télévision créée en 1986 à hauteur de 5,5% de leur chiffre d’affaires, sans contrepartie, avec l’obligation parallèle d’investir 3,2% de leur CA dans la production d’oeuvres cinématographiques européennes. Nonce Paolini se plaint du fait que les investissements ne sont pas rentables :  » Soyons clairs, aujourd’hui des fictions françaises sur notre antenne, même quand elles connaissent un énorme succès , nous font perdre de l’argent: en moyenne, un million d’euros par soirée.  La seconde diffusion de Bienvenue chez les Ch’tis en enregistré le score très élevé de 11,5 millions de spectateurs mais une perte de 1,6 million d’euros. Les annonceurs qui visent les jeunes ne se précipitent pas… » Est ce pour cela que Nonce Paolini se réjouissait de l’arrivée de Netflix en France ? « Parce qu enfin l’iceberg a une partie visible. Parce qu’enfin plus personne ne pourra dire qu’il ne savait pas, qu’il ne voyait pas ! »

Télévision (Histoires secrètes) : La Cinq 1/5 par YoupiLa5
Vient ensuite l’industrie de la musique. On oublie que celle-ci à la fin des années 70 était en crise. En cause : le piratage  » à cause de l’arrivée de la cassette , qui permettait de faire des copies ». L’arrivée du CD fut vue comme une bénédiction.  » Les taux de royalties ont été revus à la baisse car les maisons de disques nous faisaient croire que le CD était très couteux, alors qu’ensuite on a appris que ça ne coûtait presque rien ! C’était une manière de faire participer les artistes aux investissements dans la fabrication et la recherche. » témoigne Alain Chamfort. C’est l’arrivée des radios libres qui accélère le mouvement d’américanisation de la musique, faisant venir des consultants des Etats-Unis dès 1984, pour NRJ ou la création d’agence d’agents comme celle de Bertrand de Labbey, Artmedia :  » Quand je suis arrivé les contrats étaient traités par des impresarios comme les frères Marouani ou par des avocats. Et moi, je me suis dit que les artistes étaient en train de se faire avoir comme ça n’était pas permis ! Je les ai encouragés à être en licence et là le rapport de forces n’était plus le même. Jusqu’ici les chanteurs signaient des contrats d’artistes et pouvaient espérer 15ù des recettes. Un contrat de licence lui, rapporte entre 30 et 35%. Cela implique que l’artiste produise lui même son album, en prenant à sa charge les frais d’enregistrement. »La décennie 90 devient celle du formatage généralisé :  » Ces années de très forte croissance furent aussi celles où sous l’impulsion d’Alain Lévy, l’ancien patron de Polygram on a démocratisé le disque. On a tué les spécialistes, les disquaires, et on a travaillé avec la grande distribution. C’est un phénomène qui est d’ailleurs apparu beaucoup plus tardivement aux Etats-Unis. La France a été un des premiers pays à diffuser des disques dans la grande distribution, qui a rapidement représenté 40% du marché physique. » dit Laurent Bouneau, directeur général de Skyrock. « La grosse révolution en matière de musique est venue avec Jack Lang qui a été une des rares exceptions : il a créé la loi sur les ‘droits voisins’ en 1985. Il s’agissait de reconnaitre des droits pour le producteur et l’interprète et non plus seulement l’auteur à chaque fois que la musique était diffusée.

Passons au cinéma. Tout commence avec les négociations du GATT qui créent une forte mobilisation des acteurs du cinéma, en faveur de ce qui sera l’exception culturelle française. Pour lutter contre le soft power américain, les grands producteurs, acteurs , font front commun. Mais en 2013, l’exception culturelle se retrouve à nouveau menacée devant Bruxelles, mais cette fois mobilise moins. Lié par son financement à la télévision, Marin Karmitz explique toute la difficulté de  » convaincre les chaines que Chabrol avait du talent. »Mais aujourd’hui la création télévisuelle avec les séries phares comme Engrenages, Game of Thrones etc .. fait concurrence au cinéma. Les financements se font de plus en plus réduits, on parle de « cinéma du milieu », les films font l’objet de levées de fond pour être financés. Changement de génération aussi des téléspectateurs de moins en moins cinéphiles et moins habitués à décrypter les images, bref l’arrivée du streaming et des géants du web met à mal tout l’édifice.

 

Le théâtre quand à lui a évolué dans deux sens : sous l’influence de Jean-marc Dumontet , producteur propriétaire du Point Virgule, Bobino, ou le théâtre Antoine qui s’est aperçu qu’il était moins risqué de posséder un théâtre que d’en produire et que l’on surnomme le cost killer, et d’un autre côté Jacqueline Cormier, productrice qui dès les années 80, propriétaire du théâtre Edouard VII a décidé qu’il fallait des stars. Depuis les groupes média sont à l’assaut des théâtres :  » C’est un secteur qui va continuer de croître, avec des synergies possibles avec les autres métiers du groupe Lagardère : les médias, l’édition ou le sport, confie Jérôme Langlet responsable de la filière spectacle créé en 2011 par le groupe. Un chiffre nous a interpellés : le marché du spectacle vivant a connu une croissance de près de 90% en neuf ans alors qu’il n’ya eu aucune salle nouvelle. » Jacques-Antoine Granjon ne s’y est pas trompé non plus , le PDG de Ventes-privées étant devenu l’heureux propriétaire de la Michodière en 2014. Mais pourquoi ? Pour des enjeux de communication et de visibilité, qui sont les piliers économiques de ces métiers. Et si l’on parle salaire ? Dans le théâtre privé, l’acteur touche entre 2500 et 3000 euros fixes par soir de représentation et si il joue en province c’est 5000 euros. Le metteur en scène touche une fourchette entre 3et 5% des bénéfices tandis que l’auteur touche entre 10 et 12%. L’économie du théâtre n’est aujourd hui viable que si il y a une tournée. Or caster des stars rend les tournées compliquées. Quand au théâtre public, il est lui en disette. La baisse de participation de l’état réduit la marge artistique des théâtres publics. Les comédiens du français touchent entre 1900 et 3700 euros mensuels, avec des feux ( prime à la représentation) d’entre 55 et 120 euros brut. Puis vient le problème des nominations. Les directeurs nommés sont le plus souvent des metteurs en scène et sont indéboulonnables.  » On a inventé un nouveau roi depuis Jean Vilar : le metteur en scène. » estime Jean Michel Ribes. Lobbying et publicité semblent devenir le seul moyen de s’en sortir pour les directeurs de théâtre qui agissent en coulisse pour sauver leur peau et celle de leur théâtre accessoirement. Et à ce jeu là, Jean Michel Ribes est l’un des plus forts, lui qui fut si décrié avec son CV de producteur de Palace avant d’arriver au Rond Point :  » Son grand coup de génie, c’était de dire qu’il ne voulait que des auteurs contemporains ( il avait fait un audit qui montrait que les scènes de théâtre jouaient 92% d’auteurs morts). Et tous les journaux l’ont suivi parce que , et je ne le dis pas avec aigreur, les pages spectacles sont tenues par des auteurs qui écrivent à côté, des romanciers, » explique Jacques Weber

 

En matière de mécénat, la France est non seulement précursseuse mais une terre d’asile; Le mécénat selon Catherine Pégard a été inventé à Versailles, dès 1907 avec la création de la Société des amis de Versailles, qui après la deuxième guerre mondiale sauva le chateau de la ruine par la contribution de Rockfeller Junior. Depuis la loi Aillagon de 2003, la France est un des pays les plus avantageux pour les entreprises souhaitant verser de l’argent à des oeuvres culturelles en échange de déduction fiscale. Cette dernière a en effet offert un abattement de 60% aux entreprises à retenir directement de l’impôt sur les sociétés. La situation contrairement à ce que l’on croit n’est en rien comparable ni en retard avec les Etats Unis puisque chez eux le mécénat de particuliers est majoritaire et la part des entreprises ne représentent que 10%quand elle est à 40 chez nous. Mais en France reste une tradition colbertienne, depuis Louis XIV, la culture c’est l’Etat. Et parfois, comme lorsque le Palais de Tokyo a par exemple accueilli des ateliers créatifs imaginés par Post it ou Electrolux qui ont fait grand bruit. Et les régions me direz-vous ? Tradition jacobine et entreprises du CAC 40 font que les entreprises  » pensent d abord le mécénat pour la grosse clientèle parisienne. » Le mécénat manque de diversité et se concentre surtout sur le patrimoine, laissant dans l’ombre de nombreux pans de la culture.

 

 

 

Pour terminer, les auteurs abordent le rôle de la culture au travers de l’exemple de la ville de Nantes : la culture, pompier de la désindustrialisation. Sous la pression de Jean Blaise, la ville de Nantes a d’abord accueilli le spectacle vivant en faisant appel à Royal de luxe, maintenant de renommée internationale. Puis vint la création du festival des Allumées, manifestation dédiée à la culture contemporaine d’une métropole étrangère. En 1995, René Martin concevait la Folle Journée de Nantes dédiée à la musique classique. Puis dans les anciens ateliers de l’usine LU, Jean Blaise inaugura le Lieu Unique ( initiales LU bien sur), labellisé scène nationale. Devenu un emblème de la ville, il est la réponse de la culture à la catastrophe sociale, accueillant plus d un demi million de visiteurs l’année et est un vecteur de cohésion sociale, de développement économique et de reconquête de lieux à l’abandon. Avec la décentralisation ont pullulé les festivals. On en recense plus de 3000 en France, ce qui en fait le plus gros maillage d’Europe très largement. « Pour un euro de subvention sur une manifestation, les retombées économiques dans une région vont de trois à vint euros » d’après Bénédicte Dumeige, la directrice de France Festivals. Mais chaque ville, chaque élu commence alors à faire son lobbying pour avoir son festival. Douste Blazy et Aillagon devant l’inflation avait proposé de faire une liste des festivals subventionnés nationalement et de laisser le reste aux collectivités. Devant la levée de bouclier ils ont renoncé. Chacun y va de l’exemple de Bilbao, ville sinistrée économiquement et qui par la création de son musée a relancé toute sa région. Mais .. tout le monde n’est pas Bilbao, Metz ou le Musée des confluences ou le MUCEM en sont des exemples. A Metz après une première année à 850 000 visiteurs, le musée peine à atteindre les 300 000 visiteurs et est donc devenu un poids économique.

 

Le dernier chapitre est consacré au fort politique divorce entre François Hollande et la culture.  » Sans projet, le ministère se contente d’un rôle de contrôleur : Vous savez qu’il y a quand même un corps qui s’appelle les inspecteurs de la création ?  »

Ce que l’on peut retenir de cet ouvrage c’est qu’entreprise culturelle reste un néologisme et que le seul business plan qui compte véritablement c’est le name dropping possible dans votre réseau.

 

 

Chronique d’Abeline Majorel  

 

La peur des barbares, au-delà du choc des civilisations de Tzvetan Todorov

Tzvetan Todorov, philosophe et historien, cherche dans cet essai à dépasser la théorie qui fait florès  de choc des civilisations, posée par Huntington. Culture, civilisation, barbarie et identité collective, il explore toutes ces notions, s’appuyant sur l’histoire européenne, pour nous donner à penser.
Posant la démocratisation révolutionnaires des communications et des armes destructives comme une nouvelle donne de notre monde, Tzvetan Todorov se penche sur la juxtapositions de contrastes  où l’archaïque côtoie l’ultra-moderne et les tremblements dans les sociétés que cela produit. Pour mieux l’appréhender, il entame son essai par une classification des états selon ce que Montesquieu appelait « leur principe de gouvernement » c’est à dire leur passion dominante. Il complète ainsi une typologie posée par Dominique Moïsi :
– le premier groupe est les pays de l’appétit , » ceux dont la population a souvent le sentiment que pour des raisons diverses, elle a été tenu à l’écart de la répartition des richesses, aujourd’hui leur tour est venu ». Dans ce groupe il classe le Japon, le Sud-Est asiatique, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud
– le deuxième groupe est celui du ressentiment.  » Cette attitude résulte d’une humiliation, réelle ou imaginaire, qui leur serait infligée par les pays les plus riches et les plus puissants ». Dans cette catégorie, il classe les pays dont la population est majoritairement musulmane mais aussi quelques pays asiatiques comme la Corée du Nord .
– le troisième groupe est celui de la peur. Ce sont les pays de l’Occident.
– le quatrième groupe, plus dispersé est celui de l’indécision :  » groupe résiduel dont les membres risquent de passer un jour sous l’emprise de l’appétit comme du ressentiment mais qui restent encore extérieurs à ces passions. »
« La thèse (…) peut se résumer en quelques mots. Les pays occidentaux ont pleinement le droit de se défendre contre toute agression et toute atteinte aux valeurs sur lesquelles ils ont choisi de fonder leur régime démocratiques.Ils ont notamment à combattre avec fermeté toute menace terroriste et toute forme de violence. Ils ont intérêt cependant à ne pas se laisser entrainer dans une réaction disproportionnée, excessive et abusive, car elle produirait des résultats contraires à ceux que l’on escompte. » Car  » la peur des barbares est ce qui risque de nous rendre barbares.« 
Tzvetan Todorov examine alors les raisons des amalgames fâcheux menant à l’islamophobie dans nos sociétés, et notamment notre intolérance pour des ressortissants qui accordent à la religion dans leur organisation sociale une place que les démocraties libérales ont depuis longtemps abandonné.
« Renoncer à l’intolérance ne signifie pas qu’il faille tolérer tout. Pour être crédible , un appel à la tolérance doit partir d’un consensus intransigeant sur ce qui dans une société est considéré comme intolérable. Ce sont en général les lois du pays qui définissent ce socle…. L’interprétation des conflits politiques et sociaux en termes de religion ou de culture ( ou encore de race ) est à la fois fausse et nocive : elle envenime les conflits au lieu de les apaiser. La loi doit l’emporter sur la coutume quand les deux s’opposent. » 
Après avoir mis dos à dos universalisme et relativisme dans leur nécessaire incomplétude à saisir le monde, Todorov se penche sur la notion de Barbarie  Dépassant la simple traduction du mot grec, il pose un ensemble de caractéristiques convergentes pour définir la barbarie :
– la transgression des lois les plus fondamentales de la vie commune, avec comme point de départ la difficulté à mettre à distance la relation parentale
– la rupture du lien d’humanité entre eux et les autres hommes
– l’absence de prise en compte du regard de l autre.

 

« Les barbares sont ceux qui ne reconnaissent pas que les autres sont des êtres humains comme eux, 
mais les considèrent comme assimilables aux animaux en les consommant ou les jugent incapables de raisonner et donc de négocier ( ils préfèrent se battre) , indignes de vivre libres ( ils restent sujet d’un tyran, ils fréquentent leurs seuls parents de sang et ignorent la vide la cité régie par des lois communes » dit- il en s’appuyant sur Euripide et Straton. Il explore ici les oppositions traditionnelles grecq
ues qui faisaient du barbare celui qui ne maitrisait pas le LOGOS c’est à dire à la fois la langue et la raison, d’où l’extension métonymique de la définition du mot barbare.
Mais comme Terence avant lui (  » Tout ce qui est huma
in ne m’est pas étranger « ) et pour faire suite aux travaux d’Hannah Arendth sur la culture et la barbarie, Todorov cite Romain Gary pour étendre cette notion à chaque individu, autant qu’à chaque nation, élargissant la réflexion puisque ne rejetant pas cette dernière dans l’inhumanité :
 » Ce côté inhumain fait partie de l’humain. Tant qu’on ne reconnaitra pas que l’inhumanité est chose humaine, on restera dans le mensonge pieux. » dit Ro
main Gary dans sa fabuleuse ode à la liberté que sont ‘ » Les cerfs-volants« .
Le contraire de la barbarie serait donc la civilisation. On posera donc que l’être civilisé, en tout temps et en tout lieu est celui qui se reconnaitre dans l’altérité sa propre humanité. La civilisation est ce que kant a pu appelé le  » sens commun » ou la « pensée élargie » c’est à dire la capacité de porter des jugements qui tiennent compte des représentations propres aux autres hommes, sans verser dans une vision ethnocentrée ou égocentrée. La civilisation est un but vers lequel tendre tandis que la barbarie est l’enfer dont nous devons échapper.
Mais encore faut -il s’entendre sur les formes et les chemins que prennent la civilisation. Pour Todorov, le plus court chemin est de ne pas céder à l’enfermement rassurant sur soi, propre aux sociétés les plus reculées de notre histoire, et donc de poser un regard distancié et critique sur soi comme sur les autres. Le deuxième moyen est l’égalité devant la loi :
 » L’Etat libéral est plus civilisé que la tyrannie, car il assure la même liberté pour tous : la démocratie est plus civilisée que l’Ancien Régime, mais aussi que tout Etat ethnique (…) Pour la même raison, la magie est plus barbare que la science : l’une implique une différence irréductible entre celui qui sait et celui qui ne sait pas, l’autre procède par observations et raisonnements qui n’ont rien de secret et que chacun peut accomplir à son tour. « 
Pourtant mis au pluriel , le mot CIVILISATION cesse d’être aussi simple et éthéré à définir puisque devenant séculier et temporel : « les civilisations ne correspondent plus à une catégorie morale et intellectuelle atemporelle mais à des formations historiques qui apparaissent et disparaissent caractérisées par la présence de nombreux traits liés tant à la vie matérielle qu’à celle de l’esprit » Nous poserons alors le mot culture comme parfait synonyme :  » posséder une culture signifie qu’on tient à sa disposition une réorganisation de l’expérience vécue. »
« Il n’existe pas de nature humaine indépendante de la culture. Sans hommes pas de culture, évidemment; mais également et plus significativement, sans culture, pas d’hommes. » Clifford Geertz dans The interpretation of cultures.
Ces deux concepts de civilisation et de culture sont entrés dans la pensée européenne dans le sillage de la pensée des Lumières.
« En français le mot CIVILISATION fait son apparition en 1757 dans « L’ami des hommes ou Traité de la population » du Marquis de Mirabeau, qui avait aussi projeté un ouvrage complémentaire intitulé « L’ami des femmes ou Traité de civilisation « 
« On ne peut avancer dans la voie de la civilisation sans avoir reconnu au préalable la pluralité des cultures. (…) En revanche, on progresse dans la civilisation en acceptant de voir chez les représentants d’autres cultures une humanité semblable à la nôtre. Les deux sens du mot civilisation ou culture selon qu’il est employé au singulier ou au pluriel, entrent ici en contact; le jugement de valeur transculturel est donc légitime. Une culture qui incite ses ressortissants à prendre conscience  de leurs propres traditions mais aussi à savoir s’en distancier est supérieure à celle qui se contente de flatter l’orgueil de ses membres, en les assurant qu’ils sont les meilleurs du monde et que les autres groupes humanistes ne sont pas dignes d’intérêt.On accède à cette distance en examinant ses traditions avec un regard critique ou en les confrontant à celles d’une autre culture. »
Concernant ce que Todorov appelle les techniques, c’est à dire les réalisations artistiques, scientifiques des cultures, il repose l’adage kantien de la non-objectivation des oeuvres mais plutôt son intersubjectivité. Il légitime les jugements esthétiques transculturels, renvoyant dos à dos la culture populaire et la culture savante, sublimation de la première. Le Bildung, la formation spirituelle de l’individu selon Wilhem von Humboldt doit être un examen sous un regard neuf pour pousser plus loin le travail de l esprit. La culture est donc favorable à l’art en valorisant notamment la création, l’audace, plutôt que le respect strict de la tradition, en créant un espace où peut circuler la libre critique des autres et de soi.
« Je sens la soif de connaître tout entière, le désir entier d’étendre mon savoir, ou encore la satisfaction de tout progrès accompli. Il fut un temps où je croyais que tout cela pouvait constituer l’honneur de l’humanité, et je méprisais le peuple, qui est ignorant de tout. C’est Rousseau qui m’a désabusé. Cette illusoire supériorité s’évanouit, j’apprends à honorer les hommes. » Kant
Todorov revient ensuite sur la manière dont s’écrit l’histoire en partant de la célèbre phrase de Walter Benjamin : « Il n’est aucun document de civilisation qui ne soit aussi document de barbarie. »,  opposant les tenants du matérialisme historique à ceux de l’intropathie. Il clôt donc son chapitre posant que barbarie et civilisation sont intrinsèquement liées parce qu’humaine en partant de la célèbre citation de Renan ouvrant son Discours à la nation :  » Avant la culture française, la culture allemande ou la culture italienne, il y a la culture humaine » et conclut :
« La pluralité des cultures ( un fait incontestable) n’empêche nullement l’unité de l’humanité ( autre fait incontestable), ni donc le jugement qui établit la réalité des actes de barbarie et de gestes civilisés. Aucune culture n’est en elle-même barbare, aucun peuple n’est définitivement civilisé, tous peuvent devenir l’un comme l’autre. Tel est le propre de l’espèce humaine. »
Fresque de Raphaël, peintre d’une humanité idéale

 

Todorov explore ensuite les identités collectives. Il revient d’abord sur l’identité imposée par l’éducation, au premier rang de laquelle la langue, qui n’est pas un instrument neutre. La langue commune et l’ensemble de références partagées qui s’y rattachent constituent ce qu’on appelle  » La culture essentielle » c’est à dire la maitrise des codes communs qui permettent de comprendre le monde et de s’adresser à autrui. Mais toute identité est pluriculturelle, car elle est le fruit de la rencontre  d’identités collectives multiples au sein d’une seule et même personne, de même qu’il n’existe pas de culture pure et que toutes les cultures sont métissées, hybrides, car elles sont aussi en perpétuelle transformation, et ce même si pour les membres de la communauté qu’elle caractérise, elle est ressentie comme une entité stable. Car à la base de la construction d’une culture se trouve la mémoire, elle-même construite par une sélection et hiérarchisation des faits. L’oubli est donc aussi constitutif que la sauvegarde des souvenirs. Todorov utilise la métaphore du mythique navire des Argonautes pour ce faire : chaque planche, chaque clou a dû être remplacé au cours du voyage. Le bateau qui rentre à Ithaque est parfaitement identique et pourtant en tout point matériellement différent.
Bas relief construction d'Argo dans la villa AlbaniBas relief construction d’Argo dans la villa Albani
Todorov traite ensuite du sentiment d’appartenance comme un refuge, la confirmation de l’individu au sein d’une communauté. Il pose le fait que maitriser sa culture permet de s’arracher aussi à son identité communautaire pour créer son identité individuelle, sans effacer la première. Car comme le pose  Amartya Sen, une des conditions nécessaire à l’irruption de la violence est la réduction de l’identité multiple à l’identité unique. Ainsi une démocratie moderne n’est jamais une ethnocratie.
« Il n’y a aucun drame pour l’individu dans la perte d’une culture à condition qu’il en acquière une autre : c’est d’avoir une langue qui est constitutif de notre humanité, non d’avoir telles langues; c’est d’être ouvert aux expériences spirituelles, non de pratiquer telle religion. Le communautarisme aboutit au résultat contraire à celui qu’il se proposait, défendre la dignité des membres du groupe : chaque individu se trouve enfermé à l’intérieur de sa petite communauté culturelle, au lieu de profiter d’échanges avec des êtres différents de lui, comme le lui permet l’intégration nationale. Bien connaitre une tradition,encore une fois, ne signifie pas lui obéir docilement. « 
Todorov pose ensuite comme solution en suivant le sociologue allemand Ulrick Beck à  » une culture de l’ambivalence partagée » Il propose un nouveau type d’intervention dont le principe serait l’incitation à une réflexion critique sur la notion même d’identité culturelle, sur la pluralité de nos appartenances qui ne se recoupent que très partiellement.  » Si la citoyenneté reste une, les identités culturelles de chacun sont multiples et changeantes; que certains éléments de la culture nationale sont gouvernés par le principe d’unité ( ainsi de la langue… ) alors que d’autres éléments, telles les religions, le sont par le principe de laïcité et de tolérance. »
Dans sa troisième partie intitulée  » La guerre des mondes », Todorov veut aller au-delà du choc des civilisations postulé par Huntington, et qui décrit le monde non plus comme un choc entre blocs idéologiques mais  comme un affrontement entre 8 aires culturelles : chinoise, japonaise, hindoue, musulmane, orthodoxe, occidentale, latino-américaine, et potentiellement africaine.
Représentation du monde au Moyen-Age a Ebstorf datant du XIII° siècle.
« Ce n’est ni l’islam, ni même la pauvreté qui engendre directement le soutien pour les terroristes dont la férocité et l’habileté sont sans précédent dans l’histoire humaine; c’est plutôt l’humiliation écrasante qui a contaminé les pays du tiers-monde.  » Orhan Pamuk, prix Nobel de Littérature turc dans  » The Anger of thé Damned » 
Revenant sur le problème de l’intégration en France, Todorov postule que ces dernières ne souffrent pas de multiculturalisme mais de ce que les ethnologues appellent la déculturation. Se met alors en place une vision manichéenne du monde. Todorov insiste toutefois sur le fait qu’une incarnation contemporaine de ce dernier est l’islamisme lui-même, qu’il affirme être un mouvement politique et non religieux. Il en découvre les racines  d’une part en Egypte par le fondateur des Frères Musulmans, Hassan Al-banna, et d’autre part dans le sous-continent indien, par le Pakistanais Abul Ala Maududi. Ce mouvement est né à la fin des années 20 en réaction à l’abolition du califat par Atatürk en 1924, donc à la fin de la fiction d’un Etat commun à tous les musulmans et au début des Etats nationaux. Puis il décrit le tournant pris par les écrits de l égyptien Sayyid Qotb, exécuté par Nasser en 1966 :
 » Déclarer que seul Dieu est Dieu pour l’ensemble de l’Univers signifie la révolution globale contre toute attribution du pouvoir à l’être humain sous quelque forme que ce soit, la révolte totale, sur l’ensemble de la terre, contre toute situation où le pouvoir appartient aux hommes de quelque manière que ce soit  » ( Sayyid Qotb dans Signes de piste)
Citant ensuite Germaine Tillion, il explique le mouvement pendulaire qu’est la création d’un ennemi et la justification que cela entraine. Parce que l’autre est le mal, on peut être le mal, mais comme on est le mal pour l’autre, il peut à son tour , l’être. Rigoureusement sans issue. Todorov prône la vérité en toute circonstance à la suite de Germaine Tillion et la cohérence entre le discours des états et leur politique. La solution est idéologique d’après lui.
C’est dans sa quatrième partie  » Naviguer entre les écueils » que Todorov aborde les questions d’éthique à l’intérieur de nos sociétés contemporaines occidentales. Il revient sur la mort du réalisateur Theo Van Gogh, le parcours d’Hirsi Ali et les caricatures danoises. Pour cela il s’appuie sur les positions de Max Weber et la distinction entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité. Il redéfinit ainsi la définition de la liberté d’expression :
« La liberté d’expression n’est pas une valeur ordinaire car elle permet de s’affranchir de toute autre valeur; c’est une exigence de tolérance intégrale donc un relativisme généralisé de toutes les valeurs. (…) De toute évidence le doit de se soustraire à certaines règles ne peut être l’unique règle organisant la vie d’une collectivité. « 
Il pose le fait que la critique de la religion est constitutive de celle-ci mais selon les époques. Il cite le livre de Mohammed Charfi « Islam et Liberté » qui présenté une synthèse de leurs arguments et une plaidoirie pour l’islam moderne.
La dernière partie du livre se penche sur l’identité européenne. Il débute sa réflexion sur l’interprétation de Paul Valéry, notre contemporain capital de la définition des peuples européens :  » les peuples qui au cours de leur histoire ont subi trois grandes influences : celles de Rome, Jérusalem et Athènes. »De Rome vient l’empire avec le pouvoir étatique organisé, les doit et les institutions , le statut du citoyen. De Jérusalem, la morale subjective, l’examen de conscience, la justice universelle. D’Athènes le gout de l argumentation rationnelle, l’idéal d’harmonie, l’idée de l’homme comme mesure de toute chose.
Cette thèse a ensuite été creusée par l’écrivain suisse Denis de Rougemont qui postule que l’héritage chrétien a transformé le temps cyclique en temps irréversible donnant ainsi naissance à la notion de progrès mais aussi qu’il a porté un intérêt particulier à la réalité matérielle car dans le christianisme, l’incarnation de Dieu en l’homme et fait donc du séculier, de l’humain un élément central.
Il se penche ensuite sur Hume et son essai « De la naissance et du progrès des arts et des sciences » en 1742. Celui-ci pose que c’est les différences des pays européens qui ont fait leur force et leur unité. Il donne pour cela deux contre-exemples : l’Europe au temps de la domination sans partage de la religion catholique et qui entraina « une dégénérescence de tout type de savoir »; la Chine dont le vaste empire unifié a créé une immobilité telle que seule l’ouverture à la culture capitaliste il y a peu leur a permis de retrouver de l’influence.
Il propose alors à la suite d’Ulrich Beck de désigner la voie suivie par l’Union européenne comme celle du cosmopolitisme et de la situer au sein d’un modèle conceptuel intégrant les différentes manières de vivre l’altérité culturelle.

 

Une plaie ouverte de Patrick Pécherot

S’il n’existait pas une règle tacite idiote, interdiant aux romans noirs de concourir aux prix d’automne réservés à la littérature dite blanche, Une plaie ouverte de Patrick Pecherot aurait amplement mérité de pariticiper à cette course de haies littéraires. Car s’il est une chose dont il est question ici, c’est bien de littérature. La seule, la vraie, celle qui n’est ni blanche, ni noire, ni rouge, ni bleue. Elle est.

Je crois bien que c’est Barthes qui prétendait que quand on lisait un écrivain, un vrai, on avait toujours l’impression de lire une langue étrangère. Alors Pécherot appartient à cette glorieuse lignée avec son style moderne dans le rythme, n’hésitant pas à emprunter des mots d’argot d’hier, écrivant ce qui pourrait être un roman historique dans le fond, mais contemporain dans la forme. Où la vérité littéraire émerge d’un récit non linéaire, fragmenté, éclaté.. comme apparaît un paysage, géographique ou intime, après la déflagration de la bombe ou du canon.
Car c’est bien des séquelles des bombes et des canons sur l’Histoire et sur l’histoire de tous les hommes que s’intéresse cette fiction passionante qui commence aux Etats-Unis, à la poursuite du cirque de Buffalo Bill, antique forme du spectacle moderne, où même l’histoire, toujours elle, devient attraction. Un privé part à la recherche d’un mystérieux français, un ancien communard qui pourrait avoir mal tourné.

Si vous aimez d’emblée savoir où vous allez, passez votre tour, car toute cette première partie est assez brumeuse. On est plongé dans ce monde si loin du notre dans le temps et l’espace, bercé par les étranges énumérations de Péchenot, qui donnent parfois à son livre des allures d’inventaire poétique au rythme magique : « Dans leurs bagages mal ficelés, ils ont transbahuté des couvertures, la lampe à pétrole, des martites, des draps rapetassés, des semances. Et par là-dessus l’harmonica, un bouquet de frleurs séchées, la Bible, pour ceux qui savent lire, et les écrits de Fourier et ceux d’Owen. » Car et c’est une des découvertes de ce livre, avant d’apparaître comme la nation du capitalisme triomphant, les Etats Unis herbergèrent aussi à une époque socialites et utopistes en leur sein.

Puis vient ce qui semble être le coeur et qui ne l’est peut être pas du récit. On ne sait jamais où il est quand la bombe a explosé. Là c’est la Commune de Paris, cette histoire folle où l’on retrouve Courbet et Verlaine, qui sont plus que des silhouettes et d’autres personnages imaginées par l’auteur. Lors de ces journées entre révolution et guerre civile quel a été le rôle de Dana ? A-t-il voulu piller le trésor de la Commune ? A-t-il participé a l’exécution d’otages rue Haxo, et notamment de cet otage surnuméraire, dont le seul tort aurait été de regretter publiquement l’absurdité de cette exécution ? C’est ce qui obsède Marceau, un autre sympathisant de la Commune, fixé jusqu’à la folie par ce Dana, qui aimait peut-être la même femme que lui et qui a disparu soudainement. Cette folie est entretenue par la prise régulière de laudanum, dérivé de l’opium. Marceau est rongé littéralement par les événements.

C’est ici qu’intervient dans le récit la figure de Charles Pathé, un des promotteurs du cinématographe, cet autre forme moderne du spectacle, qui projette dans ses salles un film très court montrant justement un étrange cow boy et le cirque de monsieur Buffalo Bill.

Quand on termine la lecture, on est ébloui par ce roman qui tient de bout en bout son style, qui boucle merveilleusement, jouant avec les codes du polar 1900, avec ce qu’il faut d’indic et de ripou. La réponse à la question qui traverse le livre apparaît à la fois évidente et inattendue, car les années 1900 ne sont-elles pas aussi celles où, à Vienne, un docteur jetait les bases de ce qui deviendra la psychanalyse, mais chut… n’en écrivons pas trop.

J’avoue avoir été fasciné par ce texte, notamment, parce qu’il pose une question qui obsède le lecteur que je suis : quand donc, un ensemble de tics, de trucs d’écriture devient-il un style ?

Et la morale de l’histoire et de l’Histoire, me direz-vous ? Elle est tragique évidemment. La plaie ouverte est celle que laissent les événements dans l’histoire d’un pays, ou dans la psyché d’un Homme, condamné à continuer de vivre encore et toujours, même quand vivre n’est plus que survivre. « L’idée que tout est illusion lui causait des bouffées d’angoisse ». Illusion du cinéma, du cirque de Buffalo ou de l’Histoire en marche, qu’importe. Une fois le moment passé, il faut continuer. C’est là que la littérature peut commencer à venir panser les inconsolables que nous sommes.

 

Chronique par Christophe Bys

La littérature à quel(s) prix ? de Sylvie Ducas

La littérature à quel(s) prix ? de Sylvie Ducas

Le 3 novembre, comme chaque année, le roi des prix littéraires,  le Goncourt, sera remis au milieu des crépitements des flashes et des cliquetis des couverts de Drouant. La rentrée littéraire est rythmée par ces prix, la quinzaine de prix les plus célèbres parmi les 3500 qui existent en France. Elle cristallise l’attention autour de l’objet livre, autour du discours des auteurs, pendant 3 mois, là où le reste de l’année, l’espace pour parler littérature se réduit. Mais parle-t-on véritablement littérature lorsqu’on parle de prix ?

« Ultimes avatars d’un XIX° siècle finissant, les prix littéraires nous font basculer dans ce qui semble caractériser notre XXI°s, à savoir la désacralisation de l’écrivain et de la littérature, le dégonflement  de l’image de l’un et l’appauvrissement de la fonction sociale de l’autre », les prix interrogent l’irruption des biens culturels dans le champ de la culture contemporaine et les accès à la consécration culturelle, de même qu’à sa nature. C’est tout le propos du livre de Sylvie Ducas La littérature à quel(s) prix ? sous titré Une histoire des prix littéraires. 

 

Sylvie Ducas pose le cadre : le livre est une marchandise culturelle, dans un marché du livre pléthorique, qui est un marché de l’offre et qui est un marché de prototype, de masse depuis la fin du 20° siècle. L’auteur n’est plus alors le seul  » acteur central de l’univers littéraire mais comme un acteur parmi d autres pris dans un réseau contractuel ».  Et ce marché à toujours été un marché saturé, où les éditeurs, barons féodaux héritiers du 19°siècle, ont toujours trop publié comme le prouve cette citation d’Emile Zola  » le chiffre des volumes parus chaque année en France est de plusieurs milliers. Lorsqu’on voit les pauvretés, le déluge d’oeuvres médiocres qui encombrent les vitrines, on se demande quels ouvrages les éditeurs peuvent bien refuser. « 

Le but des prix a bien sur toujours été d’être un intermédiaire qui favorise le choix dans l’espace de réception littéraire. Ce champ est composé de 4 types de lecteurs dès le début du XX° siècle que Larbaud typologise ainsi :

– l’élite lettrée des « happy few » constituée des amateurs de la meilleure littérature

– l’élite moins cultivée des professions libérales qui lit peu et pas toujours de la bonne littérature

– le public des lecteurs « se laissant guider dans leurs choix par les annonces des maisons d’édition » et consommant la littérature immédiate  » comme des objets usuels » jetables aussitôt lus

– le grand public des lecteurs  » qui ne lisent, en dehors des journaux, pas plus de deux ou trois livres par an ».

Force est de constater que cette typologie est toujours effective. L’obsession de la nouveauté notamment sur les blogs ou dans les journaux qui correspond à des besoins du marché de l’édition et la croissance dans les années 80 du public de lecteurs compulsifs mais peu intéressés par la littérature en train de se faire justifient l’existence et la perduration du système des prix. En somme, nous ne répondons qu’à des impératifs marchands … à notre corps défendant. Car nous faisons perdurer en cela à une mythologie dont on peut dater la naissance à la publication de L’Immortel par Alphonse Daudet : dans cette fiction, le romancier est paré des  » vertus cardinales de l’artiste et du génie héritées du romantisme ( ce qui ) revient à légitimer et habiliter une figure de créateur jusque là trop prosaïque et dépréciée, en la parant du capital symbolique d’un mot-fantasme. » Cette légitimité jusqu’au début du XX° siècle était accordée aux poètes, aux philosophes et aux auteurs de théâtre. D’ailleurs historiquement, l’ancêtre des prix  est le prix d’éloquence de l’Académie Française en 1654 fondé par Guez de Balzac.

Créé pour « aider à l’éclosion des talents, de les tirer des difficultés matérielles de la vie, de les mettre en mesure de travailler efficacement, en un mot, de leur faciliter la tâche de produire une oeuvre littéraire et de libérer leurs académiciens des besognes de fonctionnaires ou des oeuvres basses du journalisme«  , le Goncourt, créé en 1896, se voulait pour Edmond de Goncourt une solution à sa frayeur : «  J’ai bien peur que les rares fabricateurs de livres de ce jeune monde soient mangés par le journalisme où se paient de gros dividendes, avec le tintamarre de la gloire ». Ironie de l’Histoire, le prix qu’il a créé semble être devenu un parangon de sa pire frayeur. La moyenne d’âge des jurés d’alors était de 43 ans et en se voulant les apologistes de la littérature contemporaine, ils étaient perçus alors comme un prix de l’audace littéraire.

1931 fut la date d’un tournant dans l’histoire des prix littéraires. Bernard Grasset dit alors :  » Je fus un mauvais prophète en voyant la fin des Lettres dans le prestige accru du Goncourt. Aujourd’hui nous bénéficions – si le mot convient – de plus de prix qu’il n’est de jour dans l’année. Et les lettres vont leur chemin. Simplement les usages en ont été transformés. C’était ainsi en 1931 une nouvelle ère, sinon des Lettres, du moins de l’édition qui s’ouvrait.  » Bernard Grasset affirme ainsi avoir eu tort contre Gaston Gallimard et n’avoir pas saisi que l’histoire des grands prix d’automne est indissociable d’un  mariage entre l’argent et les lettres dans un capitalisme d’édition, dont l’essor est contemporain des prix.  Cette nouvelle édition est celle  » qui impose de nouvelles règles du jeu et confère notamment aux prix un rôle économique et publicitaire sans précédent et à l’éditeur celui de « souverain dispensateur de la gloire littéraire ». La règle de la péréquation éditoriale permet désormais à un éditeur de se constituer un fonds de valeurs durables en misant sur les bénéfices immédiats tirés d’une politique à court terme dont le prix littéraire est la pierre de touche. » 

Julien Gracq au Figaro refusant son Goucourt

1951, c’est une déflagration dans le monde littéraire : Julien Gracq refuse son Goncourt et publie dans la foulée son pamphlet « La littérature à l’ estomac ». Il y dénonce l’aveuglement des critiques et l’effacement du jugement sur la qualité littéraire face à « l’urgence de se compter » comme on compte des voix par une  » curieuse électorialisation de la littérature. » Il enfonce le clou en parlant du  » spectacle  turlupinesque : des jockeys de Grand Prix en train de chevaucher des limaces » et en donne la raison : le divorce consommé entre le public des lecteurs et les principaux acteurs du champ littéraire, du d’après lui à une surproduction littéraire endémique et un esprit de chapelle et de coteries.  » Cette scission entre l’attente du grand public, son complexe d’infériorité, d’une part, et la théorisation du débat littéraire, l’édification de la critique en science de spécialistes, d’autre part, nul mieux que Gracq n’en a eu sans doute aussi tôt l’intuition. » Ce contre quoi Julien Gracq s’élève en refusant son prix c’est la fabrique éphémère de l’auteur dans une configuration nouvelle du littéraire qui a désormais la circulation et la diffusion du livre pour priorité et non plus l’écrivain et sa consécration.  Les prix ont donc mués : de la reconnaissance des pairs à la reconnaissance  » de la rue », ils deviennent des labels vendeurs dans une « économie du prestige » et reconfigurent l’espace littéraire.

Caroline Rémy dite Séverine, membre créateur du Fémina et journaliste

Autre révolution l’apparition du Femina en 1904 qui peut être considéré comme « l An I de l’ère médiatique » des prix car elle est « le premier exemple du détournement d’un mécénat littéraire par des logiques médiatiques ». En ayant l’angle alors moderne de cibler le public féminin, le Fémina va inaugurer l’ère des prix  » agissant comme des labels littéraires filtrant et régulant la production éditoriale selon un spectre de distinctions .. et segmentant la littérature en labels tributaires des aléas d’un marché immédiat et pléthorique incapable de s’inscrire dans le temps long de l’oeuvre et d’honorer du coup les enjeux de la consécration littéraire qui y ont donné naissance. » Car le prix littéraire n’a pas des conséquences que sur la vente immédiate mais dès lors des répercussions sur l’édition de poche, les clubs de livre et la traduction, donc sur la diffusion, qu’Henri Filipacchi pour Hachette avec ‘Le livre de poche » avait anticipé en 1953.

Suivront les prix des lecteurs, cornaqués par des médias qui les sponsorisent dont la sélection est opaque et qui ont en général un écrivain-président comme caution littéraire. Puis le prix Médicis qui cherche à concilier marchandisation de la littérature et avant-garde littéraire. Toutes les tentatives ont un « contrepoint amer : le prix littéraire induit une inévitable normalisation du transgressif. » « Les prix littéraire ne luttent en rien contre cette dérive commerciale du livre; au contraire, ils la provoquent. »

 

Tunnel de livre ( Prague )

Cette recomposition de l’espace littéraire est surtout une reconfiguration de l’expertise littéraire. La problématique du prix de découverte face au prix de consécration semble bien lointaine. Car ce qui est en jeu c’est l’irruption d’un média concurrent au livre se donnant un statut de consécration, la presse, qui fait de ce dernier, un objet médiatique d’actualité, dans un contexte de culture de masse. Les prix permettent alors de s’inventer une  » légitimité en voie directe » et notamment les prix de lecteurs. Le Prix Elle en est un bon exemple. La masse de lecteurs donne l’apparence de la rationalité, alors qu’elle est lié à la même « rationalisation de la promotion du livre dictée depuis les années 80 par une logique marchande venue de la grande distribution ». Le prix dans sa volonté de refléter le goût des lecteurs devient une normalisation du transgressif et induit « une normalisation du roman qui devient bourgeois, matérialiste et humaniste. » « Ils proposent donc un habitus de goût » au sens de Bourdieu et sont donc le reflet de la volonté d’appartenir à une culture bourgeoise dominante fantasmée. Il délaisse ainsi la littérature dans ce qu’elle a de contemporain, de moderne, celle qui est en train de se faire. Les prix des libraires en sont un exemple flagrant : on y élit  » le meilleur produit de l’année » en se réclamant d’une voie directe de légitimation :  » la prescription de proximité à l’écoute de la clientèle, seule capable d’assurer la mainmise des libraires en matière de conseil. »

En créant les conditions d’une surproduction littéraire, les éditeurs ont donc des impératifs de diffusion et de circulation qui affecte le capital symbolique du livre et de l’auteur et sa capacité à se distinguer de la masse. Se pose alors une crise de l’autorité et un besoin de hiérarchisation que les prix règlent pour eux, au sens d’ Hannah Arendth dans  » la crise de la culture »:  » ce qu’ils ont en commun c’est la hiérarchie elle-même dont chacun reconnait la justesse et la légitimité et où tous les deux ont d’avance leur place fixée.’

C’est dans ce contexte de crise de l’autorité qu’est apparu la figure du bloggeur/ lecteur, disputant à la fois l’autorité médiatique et l’autorité auctoriale et éditoriale. Ces prix portés par des bloggeurs lecteurs s’inscrivent dans la même logique de distinction et de tri de la production, seulement  »  la logique d’excellence laisse la place à une logique d’appartenance et de connivence fondée sur une communauté de goûts partagés. » Ils consacrent en cela un déterminisme social de la désignation littéraire et du rapport aux biens culturels. On voit bien en cela qu’il manque à tout esprit d’universalisme et de partage au-delà des personnalités. Ils essayent de normer dans un espace encore plus réduit qu’est celui de la communauté « l’acte de lire et de prescrire la littérature qui doit être lue. »

En conclusion, revenons à la figure de l’écrivain dont les trois hypostases sont : « Etre / Appartenir / Durer ».  Cette fonction auctariale devient de moins en moins aisée à habiter puisqu’elle répond aux lois de la promotion, de la publicité et de la médiatisation, peu compatible avec un portrait de soi en artiste légitime. L’auteur cherchera toujours à transformer son succès en reconnaissance. Le prix en cela est un oxymore agréable puisqu’il est à la fois  » valeur marchande et producteur de capital social ». Mais il n’est plus suffisant et n’enraye pas les dérives de la chaine du livre, les entretenant au contraire dans un cercle vicieux. L’auteur devra alors dans le nouvel espace littéraire repenser une éthique de l’écrivain / écrivant et se réinventer un statut dans la cité.

Le passe-muraille par Jean Marais, place Marcel Aymé, en hommage à l'auteur. Montmartre

 

 

 

Nous répondrons à la barbarie par plus de générosité, plus de démocratie, plus d’idéaux.

Nous répondrons à la barbarie par plus de générosité, plus de démocratie, plus d’idéaux.

Aujourd’hui, nous n’avions pas prévu de réouvrir Chroniquesdelarentréelittéraire. Nous devions finir nos travaux. Mais aujourd’hui, nous avons décidé qu’il était important de dire que la liberté d’expression, les valeurs républicaines sont partout, qu’elles doivent se répandre partout. Nous avons choisi de dire que nous admirons le courage de ceux qui ne reculent devant rien pour faire rire, pour dire le monde. Aujourd’hui, nous sommes tous Charlie.

 

Nous vous présenterons plus tard notre nouvelle ligne. Aujourd’hui, nous vous proposons de ne pas faire silence mais au contraire de répandre ce qui terrorise et isole les barbares : la beauté des idées, celles des valeurs républicaines, celle de la liberté d’expression.  Ecrivons tous, diffusons tous, sur un livre, un dessin, une oeuvre qui nous a fait ressentir la beauté de ses idéaux et partageons-le pour que l’ignorance recule. Chacun chez vous, parlez de la liberté, signalez-le nous ( #librelivre ), nous vous republierons et compilerons vos articles.

Nous aurions pu choisir Voltaire, « L’homme qui rit » de Hugo, Stendahl, Diderot, et tant d’autres. Mais, nous avons été touché par le dessin de Louison en hommage à Charlie Hebdo aujourd’hui, et qui reflète bien l’humour que les 12 victimes auraient surement eu :

Aussi, nous avons choisi un livre, qui est aussi un combat pour la liberté d’expression et la liberté de la bite ! Un livre écrit par un homme qui aurait été un ami de Charlie Hebdo, un ami de leurs idées ( probablement était il ami avec Cavanna et d’autres ) et qui a lui aussi mené une lutte pour la liberté d’expression, car c’est un droit qui n’est jamais acquis : Jean- Jacques Pauvert

 

 

Bien sur, Jean-Jacques Pauvert n’a pas eu à subir la barbarie des imbéciles qui tirent aux fusils d’assauts sur des gens qui tiennent un crayon. Bien sur, Jean-Jacques Pauvert était éditeur et n’éditait pas des caricatures sur des prophètes. Mais Jean-Jacques Pauvert s’est battu contre la censure sur des sujets que les libertaires de Charlie Hebdo voulaient voir libre. Jean-jacques Pauvert s’est battu pour la liberté d’éditer sans censure et fait partie de ces héros qui font avancer nos droits. Et le droit de se faire plaisir, Charlie Hebdo l’aurait sans doute classé dans les droits inaliénables, universels.  » Quand je mourrai, je veux être incinéré et tu jetteras mes cendres dans les toilettes, comme ça je pourrai toujours voir ton cul » a dit Wolinsky à sa femme. La liberté de jouir et jouir de sa liberté. En France. Une France alors plus conservatrice, plus religieuse mais qui a avancer.

Dans « la traversée du livre », Jean-Jacques Pauvert nous livre ses mémoires, celle de l’éditeur qui le premier a publié Sade sous le manteau, Histoire d’O de Pauline Réage, de Georges Bataille, mais aussi de Boris Vian.

Pauvert nous parle des petites lâchetés quotidiennes face à des livres qui suscitent des réactions, de l’indignation prude, des débats passionnés. Parce qu’il fut un passionné de la liberté de dire et de jouir. Autodidacte, il était opiniâtre. Bataillant avec la censure, aux côtés de sa liaison Régine Desforges comme auprès de tous ses auteurs, qu’il choisissait avec flair, il était intransigeant avec la liberté. Toutes les libertés. Celles qui demandent d’avoir des couilles.

@lanulle

 

 

 

 

La madone de Notre-Dame d’Alexis Ragougneau

Au lendemain de la procession du quinze août, une jeune fille semble se recueillir dans la cathédrale de Notre-Dame. Bousculée par une touriste, elle s’effondre, morte. Dans la foule, c’est la stupeur mais la première surprise passée, le meurtre est établi et la victime identifiée : elle avait suivi de près le cortège de la veille, scandalisant les fidèles par sa tenue un peu légère. Un jeune homme blond l’en a d’ailleurs violemment chassée à coups de crucifix. Faut-il voir en lui l’assassin ?

Outre les enquêteurs du Quai des Orfèvres fixés sur la piste de ce fidèle, passionné par la Vierge, le père Kern, remplaçant pendant la période d’été, se penche sur le crime, persuadé de l’innocence du jeune homme blond. Poursuivi par ses propres démons, malmené par la maladie des os qui le ronge, parviendra-t-il à faire entendre raison à la jeune procureur Kaufmann et aux policiers qui l’assistent ?

Dans ce roman policier à la trame classique, Alexis Ragougneau plante le décor au cœur de la cathédrale de Notre Dame, véritable fourmilière. Il restitue l’ambiance effrénée qui y règne : touristes, surveillants, prêtres, sacristains, … Tout ce petit monde est en ébullition depuis la macabre découverte, l’atmosphère déjà habituellement agitée est montée d’un cran: figurant parmi les premiers lieux touristiques de France, Notre Dame est, incontestablement, une petite industrie. Plus de cinquante mille visiteurs y passent chaque jour et rien n’y est laissé au hasard. Agent de sécurité ou personnel d’accueil, chacun y a un rôle bien défini à jouer et la mécanique est bien rôdée.

Choisissant de laisser de côté les véritables acteurs sortis du Quai des Orfèvres tout proche, l’auteur place au centre de l’intrigue un enquêteur pour le moins atypique : un aumônier de prison, handicapé par une insidieuse maladie, luttant chaque jour avec son passé.

Elle aussi assez éloignée de nos attentes, la personnalité de la victime occupera une grande place dans cette enquête et sera au cœur des préoccupations du père Kern, devant, pour s’y intéresser, se faire violence.

C’est donc à lui qu’appartiendra de faire toute la lumière sur cette affaire, grâce à l’aide inattendue de marginaux qui voient en la cathédrale un refuge quotidien. Beaucoup d’humanité et d’écoute, loin de l’implacable machine judiciaire, seront nécessaires pour entendre ces laissés-pour-compte.

Ce volet profondément humain et cet enquêteur imparfait sont autant d’atouts à mettre au crédit de ce premier roman : j’y ajouterais le profond réalisme de l’intrigue et le décor grandiose dont la vie est si habilement rendue. Bien sûr, cette histoire pourrait se résumer à un combat du bien contre le mal mais ce serait à mon sens un peu réducteur car l’auteur met en scène ici de grandes qualités qui font de ce roman un excellent polar.

Chronique rédigée par Nahe,

 

 

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