Coups de coeur

Fantaisie-sarabande d’Héléna Marienske

Un lecteur savant et lettré, le genre qui fréquente ou a fréquenté la Sorbonne, trouvera dans ce roman, allusions et références qui feront sa joie. Tant mieux pour lui. D’autres moins avertis de ces choses là feront comme moi et le liront au premier degré et prendront leur pied au premier degré, tant le talent d’Héléna Marienské est grand et son univers singulier. J’avais lu il y a quelques années son premier roman, Rhésus, paru aux éditions POL, qui relatait l’arrivée d’un singe dans une maison de retraite, désorganisant l’univers de l’hospice. Je n’avais rien lu depuis de cet auteure et continue de m’étonner que cette fantaisie sarabande n’ait pas fait parler davantage d’elle. Peut être que l’attachée de presse de Flammarion était malade au moment de la sortie du livre. Car franchement, un roman intelligent bien ficelé, ode à la femme et au plaisir féminin. Le tout bien écrit, jouant des clichés avec brio, il ne s’en publie pas tous les jours. Loin de là.
Fantaisie-sarabande évoque pour moi les expériences que l’on faisait en classe de seconde en cours de sciences physiques quand on étudiait le mouvement des corps. Soit l’étude de la mécanique. Ici l’auteur lance deux personnages féminins et attend de voir ce que provoquera leur rencontre programmée. Soit Annabelle, jeune fille, sorte d’Eddy Bellegueule au féminin pour la généalogie socio familiale, devenue prostituée (mais le mot lui va tellement mal) de luxe, ayant fait de son corps un instrument de conquête de sa liberté. Soit Angèle, la professeure épouse d’un pianiste égoïste et invivable, l’épouse parfaite pour une vie provinciale. Quoique, les maris, Angèle ne s’en encombre pas trop longtemps. Pour épaissir la sauce, Héléna Marienské ajoute un policier aux pulsions sado-maso inquiétantes  et tout ce qu’il faut de personnages secondaires pour rendre son récit réjouissant.

Comme dans Rhésus, son premier roman, on retrouve son goût pour casser les progressions logiques, son talent à décrire les corps et les humeurs, sa qualité à faire du plaisir d’écrire et de lire un symétrique au bien jouir. « Le sentiment paralyse, les conventions accablent, les griffes de la timidité enserrent les geste dans une comdéie de froideur qui masque mal la confusion, le tumulte. Elle n’est pourtant que désire, que désires, tellement plus que pour les tribades du Marais. Elle rêve de l’effleurer, Elle, d’arrêter dans sa course la main qui va et vent tandis qu’elle parle, et de l’embrasse, cette main, ou d’y verser des larmes. »

Pour ne rien gâter, Héléna Marienské possède un solide sens de l’ironie qui trouve son acmé dans l’ultime chapitre, aux allures sociologiques.

Revenant sur le mystère de la discrétion qui a entouré la publication de cette ouvrage, la solution est en quatrième de couverture. Ce roman est « une comédie réjouissante qui mêle fantaisie policière et pornographie débridée ». Et le gros mot n’est pas celui que l’on croît. Récemment le critique de cinéma Michel Ciment notait au Masque et la plume le mépris dans lequel on tenait le genre comique, à propos de Dans la cour de Pierre Salvadori, le critique étant toujours tenté de minorer le genre « ce n’est qu’une comédie après tout ».

Alors oui Fantaisie-sarabande n’est qu’une comédie, mais faire bien rire est à peu près aussi rare que faire bien jouir. Merci Héléna Marienské de faire divinement les deux. Je vous aime.

 

Chronique rédigée par Christophe Bys

 

Fantaisie-sarabande, Héléna Marienské, Flammarion , ISBN 978 2 0813 1416 0  

 

Quatrième de couverture :

Peut-on supporter d’un mari avare et volage qu’il vous empoisonne la vie ? Non : on le tue. Peut-on, lorsqu’on est belle à se damner, supporter de vivre au sein d’une famille de nazillons misérable et malodorante dans les friches de la Lorraine ? Non: on profite de sa beauté pour s’en sortir. Angèle la meurtrière, Annabelle la prostituée de luxe ont dit non. Elles se rencontrent : coup de foudre. Elles disent alors oui, oui à l’amour, la déraison, la passion. Oui, la femme est clairement l’avenir de la femme. Si ce n’est qu’un flic enquête sur le meurtre du mari d’Angèle. Une comédie réjouissante qui mêle fantaisie policière, romance et pornographie débridée.

Le portique du front de mer de Manuel Candré

Le portique du front de mer de Manuel Candré

Voilà un livre sur lequel on hésite à poser des mots tant sa poésie et osons le mot sa grâce irradient et réchauffent le lecteur. Voilà un auteur dont c’est le deuxième roman et qui réussit un récit magistral. Tout ce qu’on écrira échouera à rendre la beauté de son écriture incandescente, à l’élégance fragile et certaine. Lançons nous quand même.

Soit l’histoire d’un quator de personnages qui pourraient hanter les pages d’un roman de Patrick Modiano. On les imagine encore jeunes, oisifs et errants, désoeuvrés, participant à de drôles d’activité, comme les chasses aux raies des sables ou aux parties de jeux de Igo. L’auteur explique que cet univers est inspiré de récits de l’écrivain britannique J.G. Ballard.

Roman hypnotique où l’errance prend des allures de cauchemar, roman d’avant ou d’après la catastrophe, Le portique du front de mer est avant tout une sublime balade existentielle. « Alors, nous reprenons nos jambes et nous les faisons glisser sur les ombres du jour, traversant mentalement chaque villa du parc, saccageant les jardins en pensée, cheminant sans rien dire d’autre qu’une forme de joie fatiguée. »

Quand trop d’écrivains succombent au tintamarre des réponses, Manuel Candré préfère la sourdine des questions les plus essentielles. « Nous entrâmes comme en un ralenti insupportable dans l’univers opalin de la forêt de givre, cette épouvantable période, qui fut aussi, par d’autres aspects, la plus belle. »

Le portique du front de mer pourrait être la version romanesque des plus belles chansons de Radiohead, où « chaque mirage nous laisse dans un état de sidération légère que vient troubler le sentiment vague d’une tristesse profonde. » Dans un univers, avant ou après la fin du monde, on finit par ne plus savoir, le temps semblant s’être dissous comme l’un des personnages, les mots restent pour dire l’errance toujours recommencée, la quête inaboutie..

 

Taisons nous et laissons agir l’écho des mots de Manuel Candré.. ils nous rendront meilleurs.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Le portique du front de mer, Manuel Candré , Editions Joëlle Losfeld, ISBN 978 2 0 7 252840 8

 

Quatrième de couverture :

Joao, Lucio, Ray Mayo et M sont les personnages fatigués de R., cité balnéaire ensablée, à l’abandon, dans laquelle la léthargie semble avoir remplacé jusqu’à l’atmosphère. Entre la chasse aux raies des sables, les parties de I.Go, les bières et les fritures de poulpe au Zanzibar, la vie pourrait s’y écouler sans heurts, si on excepte, toutefois, les mirages fantastiques qui viennent troubler l’horizon aux confins du désert.
Jusqu’au jour où l’un d’eux disparaît. Commencent alors les premiers hoquets du temps et la lente agonie de R – à moins que ce ne soit le début de quelque chose… Avec une écriture hypnotique et une ambiance à la J-G Ballard, ce deuxième roman de Manuel Candré est une expérience où l’on retrouve toute la force et la poésie d’Autour de moi.

L’homme qui avait soif d’Hubert Mingarelli

1946, le Japon, vaincu, est occupé par les soldats américains. Démobilisé, Hisao prend le train pour rejoindre Hokkaido et sa fiancée Shigeko. Il y a dans sa valise, bien protégé par son caleçon de laine, un oeuf de jade qu’il compte offrir à celle qu’il ne connait pour l’instant qu’à travers des lettres échangées. Mais Hisao n’en a pas fini avec la guerre. Il est revenu de la terrible bataille de Peleliu des cauchemars plein la tête et une soif inextinguible dans la bouche. Ce désir de boire plus fort que tout l’a fait descendre du train, abandonnant la valise et le cadeau. Car quand Hisao a soif, il n’est plus qu’une bête prête à tout pour quelques gouttes d’eau, même lapées dans une flaque. Une fois sa soif momentanément étanchée, arrivent les regrets. Il faut courir le long de la voie ferrée jusqu’au terminus, vers cette valise et son précieux contenu, vers son avenir.

 

C’est dans une montagne qu’il a creusée jour et nuit jusqu’à ce qu’elle finisse par s’effondrer sur lui qu’Hisao a laissé son ami Takeshi, un ami qui partageait son temps, son labeur, sa peur, un ami qui avait le don d’écrire des chansons qu’il lui murmurait dans le creux de l’oreille avant qu’ils s’endorment, un ami mort sans eau, sans oxygène, écrasé par la montagne bombardée. Hisao a survécu amis son ami le hante toutes les nuits, lui et le soldat étranger qui lui a tendu sa gourde quand il a réussi à s’extraire de la montagne. Les cauchemars, la soif qui le taraude, il voudrait les laisser derrière lui et ne penser qu’à Shigeko sa future femme. Peut-être l’apaisement viendra-t-il de sa marche forcée, de ses rencontres avec d’autres laissés-pour-compte de cette guerre achevée dans le déshonneur…

Périple initiatique, L’homme qui avait soif est un roman âpre qui se lit la gorge sèche, avec l’impression de suffoquer à chaque page. Le récit d’une douloureuse errance, illuminée toutefois par le souvenir d’une amitié très forte et l’espoir de jours meilleurs. Un homme en souffrance dans un pays en souffrance, marqués tous deux par la défaite, par les morts trop nombreux, supportant le fardeau de celui qui doit réapprendre à vivre après le chaos.

Un roman triste, douloureux mais porteur d’espoir. Magnifique !

 

Chronique de Sandrine F 

 

L’homme qui avait soif, Hubert Mingarelli, Stock, ISBN 978-2234074866

 

Quatrième de couverture :

 

Japon, 1946, pendant l’occupation américaine.
Démobilisé depuis peu, Hisao revient de la montagne avec une soif obsédante et des rêves qui le hantent. À bord du train qui doit le conduire vers la femme aimée, il commet une terrible erreur. Descendu pour boire, il voit le train repartir avec sa valise et l’oeuf de jade qu’il a prévu d’offrir à Shigeko.
Alors qu’un suspens subtil mais intense invite le lecteur à suivre les péripéties d’Hisao courant après sa valise, se dessine la bataille de Peleliu où il a combattu aux côtés de Takeshi, jeune soldat troublant qui chante dans le noir. Et qui mourra à ses côtés.
Dans ce roman aussi puissant que poétique, Hubert Mingarelli évoque avec une rare élégance l’amitié entre hommes et le Japon meurtri par la guerre.
Hisao retrouvera-t-il sa valise et arrivera-t-il jusqu’au « mystère Shigeko » ?

Cercles de Sylvain Matoré

Cercles de Sylvain Matoré

Enfant, Sylvain Matoré parade et exulte au carnaval. En costume, il incarne un personnage, impunément. Plus tard, une institutrice lui donne une feuille blanche en lui demandant de décrire un personnage, n’importe lequel. Pas besoin de costume, les mots suffisent. Un jour, il décide que c’est ça qu’il a envie de faire, imaginer des personnages, leur donner vie sur des feuilles blanches.

Pourtant, dans Cercles, son premier roman, ce n’est plus dans le monde des rêves qu’il songe à se transporter mais dans un univers de cauchemar, habité par une mafia tentaculaire et par ses nombreuses victimes.

Le malheur frappe soudain une famille d’origine espagnole qui vit à Paris. Pedro, le petit frère, est renversé par une Mercedes qui roule à fond de train rue Tiquetonne alors qu’il part chercher de quoi payer la pute qui vient de lui tailler une pipe. Il n’aurait pas dû l’écouter, cette fille… La grande sœur, Camilla, traîne quelques jours plus tard du côté de Pigalle où un type lui file de la came. Comme ça. Gratis. Pour la consoler. La faire revenir. Ce qui ne la mène pas au Père-Lachaise mais à Bichat où une dispute avec ses parents bouleversés précipite une rupture définitive. Elle non plus n’aurait pas dû l’écouter, ce type… Mais ce qui est fait est fait, on ne peut revenir en arrière. Seulement observer les pièces de l’engrenage qui se déclenchent une à une. Les cercles qui se referment, inexorablement. Même quand on se débat. Surtout peut-être quand on se débat.

Le récit suit en alternance les deux chauffards à bord de la Mercedes qui a percuté Pedro, deux mafieux serbes en possession d’un pactole suite à un braquage à Monaco, et Camilla. Youri et Vlad foncent vers l’Alsace dans l’espoir de regagner la Serbie et de retrouver Igor, le frère de l’un et le cousin de l’autre, à la tête du clan. Par précaution, car la frontière est surveillée, on les fait repartir en moto jusqu’à Lesaka où ils retrouveront Sergio et Andrés qui tentent en vain de rentabiliser trois putes russes, Irina, Petra et Anna. En attendant qu’on trouve une solution pour eux, pourquoi ne pas les employer à infuser leur science de mafieux serbes au pays basque ? Pendant ce temps, Camilla, en proie au malheur et plus encore aux démons qui la persécutent depuis toujours, croise le chemin de Stéphane, un ancien paumé qui ne s’est pas tout à fait trouvé et qui représente pour elle, plus que la quintessence de la charité, la somme des possibilités qu’elle n’a pas su saisir. N’a-t-il pas le visage du garçon qu’elle a aimé sans retour, ou plutôt sans audace ?

Comme dans les tragédies où l’hamartia d’Aristote, la faute innocente qu’on aurait pu, qu’on aurait dû éviter, précipite dans le pire des engrenages, pour les sept personnages principaux que sont Youri, Vlad, Sergio, Andrés et Irina d’un côté – son fils, Alexander, aussi – Camilla et Stéphane de l’autre – c’est une terrible et brutale descente aux enfers, racontée tout du long dans un style sûr, nerveux et palpitant.

Car ce qui frappe, dans ce premier roman, c’est d’abord une voix mûre, un ton à la fois uni et varié qui fait que l’auteur peut tout aborder en alternant non seulement narration et passages dialogués mais encore descriptions et analyses psychologiques. La violence et la brutalité de Youri, l’amour et l’humanité d’Andrés, les sentiments maternels d’Irina, la dépression névrotique de Camilla, tous ces caractères transparaissent avec clarté, tous ces personnages ont une épaisseur malgré la densité et la concision du récit. L’auteur fait d’ailleurs dialoguer avec autant de facilité et de persuasion le mafieux pervers et la pute qui n’a rien à perdre, le trentenaire suicidaire et la jeune dépressive en quête d’elle-même. Ou même le Basque planqué quelque part dans sa cabane sur les rives de l’Adour et le Serbe en cavale qui essaie de sauver sa peau, petit moment d’anthologie qu’on voit déjà dans sa tête comme au cinéma, dans un film entre frères Cohen et frères Dardenne.

Sûr de lui, Sylvain Matoré se paie le luxe de faire des clins d’œil ou d’insérer des morceaux de bravoure qui, avec moins de talent, auraient pu tomber à plat ou même faire tache, que ce soit dans le genre humoristique – la performance des putes dans le style « résultat des courses » d’un journaliste sportif (« à sa décharge, le duo de choc aura été handicapé par des conditions de jeu difficiles »), la soirée à faire connaissance en sirotant le « vin rouge du Chili d’un bon rapport qualité prix » qu’on a laissé chambrer pendant une demi-heure (mais « ce n’est pas un grand cru non plus, donc ne soyons pas trop tatillons »), les hommes de la gendarmerie des Landes qui quittent les lieux « en embarquant le macchabée et la pelle » pour des analyses sans repérer la fosse toute fraîche juste à côté (ils « émettent l’hypothèse que l’outil aurait dû servir à creuser une tombe à l’Espagnol mais que ses meurtriers n’en ont finalement pas eu le temps ») – ou dans le genre poétique car certains passages de cette horrible histoire sont d’une authentique poésie – le crépuscule du matin sur les routes gasconnes, l’amour au bord du bassin d’Arcachon, les nuits de Paris et d’ailleurs – et d’une poésie qui fait toujours, toujours sens.

Par-delà la maturité du style, il y a l’efficacité de l’imagination, la précision et la vraisemblance des faits évoqués. Le temps du carnaval est loin. L’auteur n’improvise pas, il ne met pas en scène des personnages de fantaisie, de pacotille. Il connaît la mafia, ses réseaux et ses rouages, ses ressorts et ses ressources, il ne relègue pas la police au statut de protagoniste insignifiant pour la faire disparaître ou ressurgir, comme par enchantement, uniquement pour les besoins du récit comme un corps uniformément gangrené par la corruption, l’amateurisme et l’incompétence. Pas de facilité ni de commodité dans ce premier roman où l’auteur n’attend pas de son lecteur une quelconque indulgence. Et n’en a pas besoin non plus.

Même la composition du récit, avec ces deux parties séparées par une nuit qui ne porte absolument pas conseil et cet entrelacement de courts chapitres tour à tour sur la mafia qui a tué Pedro et sur le destin de Camilla, révèle une parfaite maîtrise. Tel quel, d’ailleurs, le roman soulève une question. Pourquoi ? Pourquoi une telle noirceur, pourquoi, surtout, une telle asymétrie ? Malgré les liens de sang entre Pedro et Camilla, la ressemblance des événements qui occasionnent leur chute et même le fait que ce soit la mort de Pedro qui précipite le sort de Camilla, le contrepoint n’est pas évident et on a le sentiment que les deux histoires ne jouent pas sur le même plan. Le cours des événements ne fait jamais que révéler chez Camilla une faille qu’elle porte en elle depuis toujours alors que les autres protagonistes du roman, par ailleurs beaucoup plus nombreux, sont broyés par une machine extérieure à eux même s’ils en font partie.

En même temps, on s’aperçoit vite que c’est cette alternance qui donne sa force à un roman qui, autrement, n’eût peut-être été qu’un roman de plus sur la pègre ou des trentenaires en crise. Que ce contrepoint ouvre une brèche, une faille qui donne à réfléchir, à méditer. Ne serait-ce que sur le sens de ce titre, Cercles, curieusement abstrait pour un roman où tout est si concret. Cercle de la mafia, ou cercle de la famille ?… Cercles comme un étau qui se resserre, ou cercles comme les pensées que l’on ressasse ?… Cercle, cercles… Cercles, donc… Un livre à lire et méditer en boucle, en attendant la suite.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Cercles, Sylvain Matoré, Alma, ISBN 978-2-36279-096-6, 208 pages, 17 €

 

Quatrième de couverture

 

Quels que soient les hasards heureux ou les embûches, le cercle se refermera inexorablement.

Paris. À bord de leur bolide, deux malfrats en fuite propulsent un jeune homme ad patres. Ils appartiennent à la mafia serbe qui les exfiltre de l’autre côté des Pyrénées au service du boss local pour augmenter le rendement de trois prostituées. L’une d’elles s’appelle Irina. À Paris, Camilla, la sœur du jeune tué, reste anéantie par la mort de ce frère qui donnait un peu de couleur à son existence. Elle se perd dans la nuit, boit, se shoote… Poste d’observation du déclin, Cercles se joue sur deux scènes, en alternance. Et voit sept personnages sombrer dans une spirale dantesque. Un premier roman qui s’inscrit dans la lignée de l’école réaliste américaine.

 

Né en 1985, batteur dans plusieurs formations dans les années 2000, Sylvain Matoré a suivi parallèlement des études en psychologie clinique. Il poursuit des projets de compositeur et de chanteur.

 

Tags : Cercles, Sylvain Matoré, Alma, ISBN 978-2-36279-096-6, Coups de cœur, Roman français, Premier roman.

Mailman de J Robert Lennon

Mailman de J Robert Lennon

Mailman, soit le facteur dans la langue de Jacques Tati, est le surnom donné au personnage de ce roman venu des Etats-Unis, comme si toute vie se confondait finalement avec sa fonction ou comme si toute vie était une tentative d’échapper vainement à sa fonction.
Roman fleuve de plus de 600 pages, Mailman, le roman est une tentative supplémentaire d’écrire le grand roman américain. Supplémentaire mais différente, car le rêve américain est pire qu’un cauchemar ici, même si le cauchemar est sacrément drôle. Imaginez un personnage échappé d’un roman de Michel Houellebecq (mal aimé de ses parents, asocial et malheureux en amour) qui débarquerait dans un film des frères Coen qui décideraient d’adapter Kafka et vous aurez une idée approximative et imparfaite de ce qu’est ce récit. « J’ai essayé de faire pas mal de choses, mais rien n’a fonctionné. C’est tout », résume, lucide, Albert Lippincott à la fin du roman.

Mailman, de son vrai nom Albert Lippicott, est le facteur de Nestor, une ville moyenne de l’Etat de New York, avec sa fac, ses fêtes stupides, son lac… C’est le lieu où il ne doit jamais rien se passer, sauf que le facteur n’est pas un être aussi exemplaire qu’il n’y paraît : il dérobe des lettres, les ouvre, les lit et les photocopie, découvrant ainsi les secrets des uns et des autres. Plus qu’un vice, cela semble une mauvaise habitude, trahissant la profonde solitude du personnage et son besoin d’une « vie par procuration ».

Cela dure depuis plusieurs années, jusqu’au jour où la lettre qu’il soustrait à la distribution est destinée à un jeune artiste qui … mais nous n’en dirons pas plus. Car de là débuteront, en apparence, les ennuis d’Albert, dénoncé par une voisine, puis poursuivi par les enquêteurs du service postal aux allures de men in black, surnommé l’un Syracuse et l’autre la ferme, dans un chapitre oscillant entre l’absurde et l’effroi.
A partir de là, le roman va dérouler la vie de Mailman. Fils mal aimé d’une mère trop volage pour s’occuper de lui tout en étant d’un puritanisme féroce le jour où elle le découvre se masturbant, un père scientifique obsédé de procédures et de raisonnement, au point d’en oublier qu’il a des sentiments, sans omettre une soeur avec laquelle il entretient des rapports troubles, Albert Lippincott s’apprête à de brillantes études scientifiques, là encore jusqu’au jour où… (ce roman étant aussi un formidable récit avec de vrais coups de théâtre, efforçons nous d’en révéler le moins possible aux futurs lecteurs.. ). « Il n’aurait pas fait un bon père, tout comme il n’a jamais été un bon enfant ».

De mariage raté en aventure guère plus réussie, Mailman ne brille pas dans sa vie professionnelle : échouant à l’université, il devient facteur, s’engage dans un corps de volontaires pour la paix en Kazakhstan, engagement qui donne lieu à un chapitre particulièrement terrible et drôle (on pense au héros de la vie privée de Mr Sim de Jonhattan Coe ou à une sorte de Fabrice Del Dongo post moderne).

Au-delà de ce récit hautement maîtrisé, l’atout de Mailman est dans la capacité de l’auteur (dont c’est la première traduction en France à ma connaissance) à manier l’ironie la plus cruelle et une réelle compassion pour ses personnages. S’ils sont d’abord présentés dans ce qu’ils ont de pire, la progression du récit leur donne peu à peu de l’humanité. Si Mailman apparaît d’abord comme un violeur d’intimité, il devient au fil des pages un pauvre hère qui a raté sa vie, un inadapté dont l’auteur écrit : « si la plupart des gens vivent parfaitement bien avec ces contradictions, lui en est incapable. » Et ainsi en est-il de tous les personnages, de la mère à la soeur, de l’épouse qui le quitte, à la petite amie qui aimait les chats. Aucun n’est férocement condamné.

L’échec de Mailman c’est aussi celui d’un homme qui veut aider son prochain et qui n’y réussit jamais. Mailman, le facteur donc, est toujours en proie à des administrations, à des organisations inhumaines qui l’empêchent d’aller au bout de ses projets, qu’il s’agisse de la justice, d’une bibliothécaire hystérique (jamais on a aussi magistralement démontré l’hypocrisie d’une société qui met la pornographie en libre accès sur Internet mais condamne celui qui se fait choper à regarder les dites images) ou encore la stupidité d’un monde du travail réduit à des procédures.

Pardon si ces lignes peuvent laisser croire que ce livre est sombre car il est fondamentalement amusant, rempli d’une ironie cinglante et d’un sens du détail absurde qui fait.. sens. Ah l’épopée de Mailman parti acheter un tapis en caoutchouc pour isoler son photocopieur.

Lors d’un voyage en Floride, Albert Lippincott notera aussi « c’est donc ça, le destin des vieux pleins de fric ? Ils rétrécissent, rapetissent, perdent même certains de leurs membres, tandis que leurs voitures grossissent ? Ils tentent de compenser leur propre décrépitude par cette virilité automobile déprimante ? »

Si vous n’avez pas le temps de vous plonger dans un gros livre, achetez Mailman et lisez seulement la deuxième et dernière partie (un tiers du livre), c’est un véritable CHEF D’OEUVRE, mêlant le tragique de la mort et l’absurde. On pense en la lisant aux plus grands écrivains.

En elle même, cette partie se suffisait et s’il me fallait faire une critique ce serait d’avoir ajouté ces 400 premières pages qui sont de très bonne qualité mais qui n’ont pas la force ultime de cette chronique d’une mort annoncée. Rarement agonie aura été aussi joyeuse finalement. Après avoir tout raté, Albert Lippincott quitte un monde qui ne veut plus de lui (« En fait, je passerais l’éternité à regretter le passé et à redouter le futur ») , après un ultime diner entouré de ses parents et d’amis de ceux-ci (une scène d’une férocité redoutable) et alors qu’il croise les ombres qui ont peuplé sa vie, Mailman se fait métaphysicien et s’interroge : « Le paradis, songe-t-il, est fait pour ceux qui savent. L’enfer pour ceux qui espèrent. » On espère le paradis littéraire pour le facteur Albert Lippincott.

Chronique de .Christophe Bys

 

Mailman, J Robert Lennon , Monsieur Toussaint Louverture ,

 

Quatrième de couverture :

 

Avec ce roman tendu comme un arc, J. Robert Lennon nous entraîne – de New York à la Floride en passant par le Kazakhstan – dans l’univers d’Albert Lippincott, dit Mailman. Facteur dévoué et maniaque d’une petite ville américaine, Mailman a ses petits secrets: l’habitude compulsive de photocopier et de lire le courrier des autres, une inquiétante dépression nerveuse et la relation tordue qu’il entretient avec sa sœur. Aussi, lorsque l’un de ses usagers se suicide – à cause d’une lettre retenue trop longtemps? –, les événements se précipitent pour Llippincott, qui va devoir faire face une fois pour toutes aux nombreuses fêlures de sa vie.

Si Mailman est bien une comédie noire, c’est aussi l’ambitieuse tentative de dépeindre la destinée d’un homme à la recherche de la paix dans un pays «pétri de violence et de tristesse partagée». C’est comique et tragique à la fois. C’est dérangeant, c’est touchant. C’est la chronique survoltée d’un combat perdu d’avance.

Diderot cul par dessus tête de Michel Delon

Diderot cul par dessus tête de Michel Delon

2013 n’aura décidément pas été une année faste pour les commémorations. La célébration du centenaire de la naissance d’Albert Camus a fait pschitt. Le tricentenaire de la naissance de Diderot aurait pu donner lieu à un transfert de ses cendres au Panthéon, si seulement ses restes n’avaient pas été dispersés par la Révolution au moment du pillage de l’église Saint-Roch, à Paris, et si la notoriété du fondateur de L’Encyclopédie s’était avérée suffisamment tenace pour faire face aux aléas de la démocratie participative et à ses inévitables réseaux d’influence. A l’issue de la consultation lancée auprès des internautes par le Centre des monuments nationaux en septembre dernier, Diderot ne figure qu’à la seizième place sur la liste des personnalités pouvant faire l’objet d’un hommage national dans les années à venir, entre Jean Zay et Coluche. Olympe de Gouges est arrivé en tête de la consultation (Diderot en aurait été ravi), mais aucune célébration n’est à ce jour inscrite à l’agenda des cérémonies officielles. Il ne reste donc plus qu’à s’organiser sa petite commémoration, en se repliant sur les ouvrages opportunément publiés pour l’occasion, une flûte de champagne à la main.

Parmi les essais sortis en 2013, Diderot cul par-dessus tête de Michel Delon. A s’en tenir au titre, on pourrait croire à une boutade. Il n’en est rien. Il faut y voir au contraire un hommage. Ainsi qu’un programme. Car s’il est facile de commenter les œuvres de Diderot, il est plus difficile de suivre, dans les méandres de son existence, la vie d’un homme qui, à la différence de son contemporain Jean-Jacques Rousseau, privilégie la discrétion à l’exhibition.

Pour être fidèle à Diderot, il ne suffit toutefois pas de chercher la vérité de sa vie, il faut aussi y mettre le style, un style qui fasse corps avec son objet d’étude. Parce que Diderot ne s’est jamais laissé enfermer dans les conventions, un traité n’aurait pas été la manière la plus délicate de lui rendre hommage. Même si la figure tutélaire de Jean Starobinski est invoquée à plusieurs reprises, l’ouvrage de Michel Delon ne cherche pas à dégager la ligne directrice d’une interprétation globale de l’oeuvre diderotienne, ni à se servir de celle-ci comme prétexte à la démonstration d’un système, à la manière de Lucien Goldmann dans Le Dieu caché. On demeure dans le registre de la biographie, sans rien d’académique. Delon érige ainsi un édifice dont l’architecture d’ensemble épouse l’esprit de l’auteur qui l’inspire, à travers une discussion érudite qui traverse les siècles et embrasse les époques. Il faut y voir une forme originale de dilettantisme sérieux. C’est un exercice d’intuition, presque d’immersion. Il faut sentir le siècle, inventer une manière de se relier à lui. Pour ce faire, Michel Delon se fait physicien de la littérature. En accord avec la physique des cordes vibrantes mise en vogue à l’époque par Meusnier de Querlon, il se met à l’écoute des oscillations lointaines et montre comment des tensions entre les siècles restent palpables à travers les œuvres que ceux-ci nous ont légués. Michel Delon déplie consciencieusement les diverses facettes de la vie du philosophe des Lumières. Il raccorde les indices glanés dans les œuvres, la correspondance, le témoignage des proches, les portraits, le nom des boulevards et les statues consacrées à l’écrivain. Il fait également étape par la cité natale de Diderot. L’avouera-t-on ? Il nous a donné envie de visiter Langres. Il retrace des rues de Paris disparues sous Haussmann, reconstitue des situations. Il adopte un parti-pris, celui de combler les lacunes laissées par l’histoire ou aménagées dès son vivant par Diderot lui-même ou sa famille. L’imagination passionnée apporte aussi sa contribution à l’esquisse d’ensemble. Comprendre, c’est un peu se laisser séduire, deviner à demi-mot l’inconnu, interpréter les blancs et les non-dit. Il faut inventer la façon de se tenir face à une œuvre et à une vie. Le choix de Michel Delon est sans ambiguïté : « Les lettres les plus intimes ont été brûlées (…), les confidences (…) se sont évanouies, les textes qui nous restent sont joyeusement biaisés. Restent les intuitions de chacun ».

L’accès à Diderot n’est donc pas immédiat. Il faut transiter par les images que son époque nous a transmises. Raconter jusqu’à l’histoire des papiers qui ont survécu à leur auteur et nous sont parvenus. Michel Delon raconte ainsi savoureusement comment un des principaux fonds a survécu presque miraculeusement à la Deuxième Guerre mondiale, puis a été mis en valeur par un universitaire américain d’origine allemande. Au-delà de l’écrivain Diderot, Michel Delon s’intéresse aussi au quotidien de l’homme. Il reconstitue le foyer familial et la société mi-paysanne mi-urbaine de Langres. Toujours avec le même souci du détail érudit qui agrémente une conversation qui ne se veut surtout pas trop savante. La parole sur Diderot doit, elle aussi, ménager ses propres pirouettes, et ressusciter le vocabulaire de l’époque, pour la plus grande joie du lecteur épris de mots anciens et révolus. On apprend ainsi ce que sont un taillandier ou une écraigne. C’est évidemment Paris, où Diderot arrive à l’âge de seize ans, qui sert de toile de fond principale à sa biographie. On y découvre comment il y demeure et s’y marie, effectuant tous les métiers que lui permettent d’exercer son intelligence et son érudition, jusqu’à la punlication de L’Encyclopédie. On suit sa rencontre avec Rousseau, puis leur rupture. Ses amitiés s’avèrent plus durables avec la gent féminine, Mme de Puisieux et surtout Sophie Volange. On le voit en pédagogue de sa fille Angélique, dont il assure la vertu en ne la laissant rien ignorer des choses de la vie. Et, dans l’automne de sa vie, on l’accompagne à travers l’Europe rendre visite à Catherine II.

Dans un ultime vibrato, Michel Delon abolit les époques en concluant son essai avec une interview de Diderot. Il ne reste alors plus qu’une chose à faire : relire Diderot.

Chronique de Philippe Lintanf

Diderot cul par dessus tête, Michel Delon, Albin Michel, ISBN 9782226248558

Quatrième de couverture :

Denis Diderot sera célébré le 5 octobre prochain à l’occasion du tricentenaire de sa naissance. Héros français, mais aussi mondial, dont l’œuvre apparaît plus que jamais comme un recours, il reste l’homme d’un combat joyeux en faveur de la liberté : liberté de parler et d’écrire, liberté des idées et des mœurs, ce qui n’exclut ni la tendresse, ni l’amour. Promoteur génial de l’Encyclopédie, Diderot résume un siècle de découvertes, d’enthousiasmes et d’énergie qui ont façonné le cours de notre histoire et l’ont changée à jamais.

Michel Delon nous propose une promenade amicale avec cet écrivain, dont il n’ignore rien. C’est tout Diderot restitué en un volume, un Diderot moderne, sans apprêt, ni dentelles : un homme de tous les temps, donc du nôtre. Exercice d’admiration, cet essai littéraire où chaque page étincelle de savoir et d’esprit tient de la causerie, du pamphlet, de la biographie et de l’érudition : il délivre une sagesse dédiée aux plaisirs.

Elle portait un MANTEAU ROUGe de Pierre Crevoisier

Elle portait un MANTEAU ROUGe de Pierre Crevoisier

L’entame de ce roman est impressionnante. Dans un style éblouissant au vocabulaire parfois savant, Pierre Crevoisier met en place un véritable suspens. Citant Baudelaire et sur un air de Rossini, par un détour en latin et avec l’acuité visuelle d’un rapace, le narrateur – observateur de lui même – prend diaboliquement son temps avec le lecteur, et règle minutieusement son suicide.
Le choc également littéraire est radical.

Suivent ensuite des chapitres alternés entre un homme – le frère du suicidé -et une femme en mateau rouge. Pour comprendre cette tragédie, il remonte le temps : son enfance avec ce frère adoré et celle de l’héroïne avec son père haï. Tendresse et violence se disputent tragiquement. Chaque rouage est ajusté, l’enquête progresse par saynètes, et dissipe lentement les tensions de l’attente. La mort à peine tempérée par l’amour, reste cependant au centre de ce récit terrible. Bien des années après, le rouge colore toujours le manteau de l’héroïne.

La narration perd tout de même un peu de force et de style en cours de route. Les extraits d’un journal intime, avec ses phrase en enfilade, et son approche principalement descriptive des événements, ralentissent le rythme. La fin, bien qu’annoncée, qui se faufile à travers les années et méandres sentimentaux, tarde à venir.

Qu’importe. Louons l’énergie de l’auteur, son aisance littéraire et psychologique, pour explorer la violence, ainsi que son parangon le sexe. La crudité de la lange rejoint une des métaphores qui plane sur le roman, en la figure des rapaces et de leur œil acéré.
Ainsi, Pierre Crevoisier donne à voir une noirceur de l’amour et de la mort, habillée du rouge de la passion, et fatalement de la vie.

 

Chronique de Christiane Miège

 

Elle portait un manteau rouge, Pierre Crevoisier, Tarma éditions, ISBN : 978-2-924157-08-4

 

Quatrième de couverture :

Pierre Crevoisier signe ici, avec brio et dans un style unique, un drame psychologique dans lequel il invite le lecteur à entrer dans un monde cauchemardesque de personnages à plusieurs vies et plusieurs visag

Des enfants de Laurent Audret

C’est sûrement le texte le plus singulier que j’ai eu entre les mains depuis longtemps. Pas vraiment un roman, à peine un récit, un style poétique assurément. De là à parler de conte cruel comme le prétend la quatrième de couverture, je n’irai pas jusque là. Ou alors un conte post moderne, débarrassé des scories du genre.

Dans le futur ou le passé (le texte n’est pas daté), un groupe d’adultes semblent mener la guerre à des hordes d’enfants. Tout le monde semble revenu à une sorte d’état sauvage. La construction du livre renvoie à cette situation alternant de courts fragments, toujours écrits avec le pronom personnel « on », désignant parfois les adultes, parfois les enfants.

Très vite, on comprend que les adultes font la chasse aux enfants qui semblent revenus à l’état sauvage, les capturent, les violent et les tuent. Des enfants est un texte barbare et dérangeant, servi par une écriture, entre détachement moral et style vénéneux, qui produit un terrible malaise à la lecture. On est du côté des auteurs maudits, quelque part entre Sade et Bataille(1), quand la littérature produit des visions infernales et ressort du cauchemar éveillé.

Rouvrant ce livre pour écrire cette chronique, je ressens physiquement cet inconfort. Violent et physique. La littérature sert aussi à ça, mais mieux vaut être en forme et prévenu avant de l’ouvrir. Nul doute que l’auteur a cherché à retrouver un pouvoir sulfureux à une littérature tellement rangée, qu’elle ne dérange plus grand monde. C’est réussi, mais à quel prix ?

 

 

Chronique de Christophe Bys 

NB : quand j’écris entre Sade et Bataille, ce n’est pas que je classe cet auteur entre ces deux écrivains, j’indique juste une « famille » à laquelle il pourrait appartenir.

 

Des enfants, Laurent Audret,  Christophe Lucquin éditeur. ISBN  978-2366260106

 

Quatrième de couverture :

Des enfants est un texte qui perturbe, ce genre de texte qu’on lit une fois, que l’on repose, que l’on n’oublie pas. Et puis, il y a cette envie irrésistible de le reprendre, alors, on le reprend, on le relit,

Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer Maman de Kerry Hudson

Rien n’est plus casse gueule que le récit d’une enfance. Ecrit par un adulte, il faut retrouver le propre de cet âge que, par définition, on n’a plus, sans tomber dans les mièvreries d’une enfance sur idéalisée. C’est ce que réussit haut la main Kerry Hudson, dont le premier roman, fortement inspiré, semble-t-il de sa propre vie, force l’admiration par la maîtrise dont il fait preuve à quasiment chaque ligne.
Car l’auteure n’a pas choisi la facilité en racontant à la première personne la vie d’une petite fille née dans ce qu’on appelle « un milieu social défavorisé », autrement dit chez les très pauvres, depuis sa naissance à l’adolescence, quand elle quitte la maison « familiale » et que tout peut enfin commencer.

Ce livre écrit par une jeune écossaise est un vrai miracle, tant il évite tous les pièges dans lesquels, on peut parier, seraient tombé plus d’un auteur français. Pas de naturalisme pleurnichard ou de grands théories sous-jacentes pour expliquer l’horreur économique ou la misère du monde. Non, ici, tout semble vraiment raconté à hauteur d’enfant, c’est-à-dire à hauteur d’une personne qui vit les choses pour la première fois et manque finalement de points de comparaison. Le monde lui est donné tel qu’il est. Tout lui semble normal et c’est dans ce monde là qu’elle sera. Rien de ce qui lui arrive ne lui semble horrible ou honteux. C’est là, c’est comme ça et c’est tout.

Et pourtant la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Il en faut du talent pour transformer cette existence menée dans des conditions misérables (l’alcool et la drogue sont omniprésents, la violence physique aussi) en un récit d’apprentissage presque joyeux. Car, oui, on peut avoir de l’humour quand on parle de situations sordides. Car, oui, l’humour est aussi ce qui reste à ceux qui n’ont plus rien. Et, leur offrir le droit à l’humour, c’est aussi leur donner le droit à la dignité, en ce sens c’est leur donner un regard extérieur sur leur conditions et leurs sentiments, c’est reconnaître qu’aussi redoutables et injustes soient-elles, les êtres ont le droit à leur singularité aussi, quand trop souvent on parle « des pauvres », la relégation commençant dans le langage et la classification qui massifie ceux qui n’ont pas le droit d’être traités comme des individus.

Quand, tant d’auteurs français déforestent pour dire leur détestation, qui de leur père, qui de sa grand-mère ou de son frère, la grande réussite de Kerry Hudson est de montrer avec subtilité qu’une mère même indigne au regard des services sociaux et d’un lecteur petit bourgeois est aussi une mère aimante. Qu’un enfant peut être heureux sans ployer sous des montagnes de biens matériels, que mal aimer c’est déjà aimer et c’est déjà beaucoup. Car, la mère (véritable héroïne de ce récit) de la narratrice, maladroite et fragile, elle même maltraitée par une mère démissionnaire, se bat et survit d’abord pour ses deux enfants auxquels elle tente vaille que vaille, donner un repas chaque jour et offrir un avenir.

Ce roman, c’est comme si le Romain Gary de La promesse de l’aube s’était réincarné en une jeune fille écossaise. Ce premier roman fait aussi penser au Stephan Frears des débuts : lucide, implacable sur l’état de la société et des conditions de vie faites aux plus modestes. Et malgré tout, drôle. Ou peut être drôle parce que lucide avant tout.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, Kerry Hudson ,Editions Philippe Rey , ISBN : 978-2-84876-376-7

 

 

Quatrième de couverture :

Le saut du requin de Romain Monnery

J’ai dit ici (http://chroniquesdelarentreelitteraire.com/2010/10/premiers-romans/libre-seul-et-assoupi-de-romain-monnery) et ailleurs tout le bien que j’avais pensé de Libre seul et assoupi, le précédent et premier roman de Romain Monnery. C’est dire que c’est avec appréhension et beaucoup de joie que j’ai entamé la lecture de celui-ci.
Après un premier roman qui parlait du travail, le second est consacré à l’amour au temps d’Internet et des liens faibles, poursuivant ainsi une description de la génération des trentenaires phobiques de l’engagement que ce soit dans la sphère tant professionnelle qu’intime. Comme dans le précédent roman, on retrouve aussi le style distancié et amusé de l’auteur qui évite au roman d’être un pensum sur l’amour. Ici, rien n’est tragique, cela serait trop impliquant.

Le saut du requin, apprend-t-on dans ce roman est le moment où le scénario d’une série télévisée part dans le grand n’importe quoi. Une référence qui n’étonnera pas les connaisseurs de l’oeuvre de Romain Monnery, fortement irriguée par les modes narratifs des séries télés. Le saut du requin concerne ici donc l’histoire d’ « « amou r » » naissante entre Méline, une jeune cadre qui travaille dans la com un peu complexée par son physique et Ziggy, un glandeur sans grand talent, imbu de lui même et qui promet de réaliser une grande oeuvre un jour…

Tout se dérègle à partir du moment où l’un et l’autre s’attachent plus qu’ils ne le voudraient à l’autre, entraînant rebondissements inattendus et scènes cocasses. Le roman est ultra contemporain, baigné dans un univers contemporain (on y parle de Koh Lanta ou d’adopteunmec.com) et est le premier à éclairer aussi justement l’amour au temps des bandes de copains et d’Internet.

Car, baigné dans l’idéologie dominante, nous pensions tous (enfin moi, quand je me posais la question) que l’amour s’était émancipé du regard social, incarné par le roman du 19e siècle où les amours des jeunes personnes sont toujours empêchées par des parents engoncés dans des considérations sociales. Dès lors que l’amour s’en était libéré -ne parle-t-on pas d’amour libre pour désigner le lien lâche entre deux personnes ?- on pouvait penser que la vie sentimentale s’était autonomisée et était devenue l’affaire de deux personnes (ou plus selon les goûts des uns et des autres) concernés. Or, ce que révèle très bien ce roman, c’est à quel point il n’en est rien. A quel point quand deux personnes s’aiment, il y en a beaucoup d’autres qui sont en jeu : la bonne copine libérée qui donne des cours de sexe à la pause déjeuner pour mieux retenir son ami, les copains de jeu vidéo qui expliquent comment faire pour pécho et retenir la femme de ses rêves… C’est d’ailleurs révélateur : dans ce roman, les héros n’ont pas de parents, Méline a bien une soeur, mais elle constitue l’anti-modèle absolu. L’amour est devenu l’affaire de la bande de copains et de copines. Sans oublier tous les préceptes dans lesquelles nous baignons tous : règles de vie édictées par les magazines féminins, forum Internet où les uns conseillent les autres… Etre en couple, c’est finalement être toujours plus de deux, révèle ce roman élégant et révélateur sur l’art d’aimer en France en 2014.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Le saut du requin, Romain Monnery, Au diable Vauvert, ISBN 978-2846267854

 

Quatrième de couverture :

 

Toutes les histoires d’amour sont des questions sans réponse : où commence l’indifférence ? CDD ou CDI ? Comment se dire adieu ? Quel rapport entre le yéti et le point G ? Est-ce que ronfler, c’est tromper ? Deux garçons, une fille, combien de possibilités ?

Sur fond d’Internet et de chansons populaires, Le Saut du requin explore le fonctionnement d’un couple moderne perdu entre non-dits et pas chassés. Bref, ceci n’est pas une comédie romantique, mais ça y ressemble.

Romain Monnery est né en 1980, il vit à Paris et participe à la revue littéraire Décapage. Le Saut du requin est son second roman. Son premier roman, Libre, seul et assoupi, vendu à plus de 7000 exemplaires en France, a été traduit dans plusieurs pays et paraît au Livre de Poche en janvier 2014. Il est adapté au cinéma par la Gaumont, réalisé par Benjamin Guedj avec Denis Podalydès, Charlotte Le Bon et Baptiste Lecaplain. Le film sort en salle début 2014.

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