Coups de coeur

En finir avec Eddy Bellegueule d’ Edouard Louis

Le Parisien, le Figaro et même Didier Eribon ont pris une claque, disent-ils. Une grosse claque de talent pur à la lecture de ce premier roman d’ Edouard Louis. Alors, sans doute par tentation masochiste d’en prendre une moi aussi, j’ai lu  pour « En finir avec Eddy Bellegueule »

Mais il n’est pas possible d’en finir avec Eddy, car il n’est qu’une voix parmi les 3 qui composent le livre : celle de l’enfant Eddy Bellegueule qui observe son village du Nord de la France, constate, relate les faits, les gens, l’histoire de son chez lui comme étant celle d’un destin commun à tous ses habitants, froidement. Celle orale de sa famille, de ceux qui l’entourent, celle qui n’a pas lu, ne lira pas, et ne saura pas écrire et décrire sa vie de Dickens du 21° siècle. Celle d’ Eddy devenue Edouard, celui qui a écrit un essai sur Bourdieu, sans doute parce que le Eddy en lui a vécu dans sa chair cette sociologie de classe, celle d’un jeune garçon qui veut s’extraire de son aliénation.  » En finir avec Eddy Bellegueule  » n’est pas possible : cela serait nier la réalité.

 

La réalité c’est  la catastrophe de la désindustrialisation, la peur de la différence, le dégoût de soi jusqu’à la haine de l’autre, l’anormalité de la normalité. C’est ainsi qu’on le décrirait vu du 5° arrondissement de Paris. La réalité d’Eddy, c’est un village du Nord de la France où la vie est une attente du soulagement de la mort, parce que la vie n’est qu’une énorme tartine de merde qu’il semble falloir manger avec résignation chaque jour,  » un partage de l’humiliation sans les mots ». Dans ce coin délaissé de France, les femmes sont responsables de leurs maris qu’elles se doivent de surveiller, face à leur alcoolisme, leur bêtise, leur haine de l’autre celui qui a pris leur travail, celui qui profite, celui qui est un fainéant. C’est un coin de france où il faut être un « dur » quand on est un homme, un qui se bat le samedi soir, qui boit comme un trou, qui travaille à l’usine. Eddy vit dans une famille où son lit s’effondre parce que rongé par l’humidité, où l’on « mange du lait » le soir parce qu’on est pauvre, où la fierté se place dans des recoins de l’âme humaine que la barbarie d’un quotidien trop rude a épargnés. Eddy , il a une mère en lutte contre elle-même pour ne pas sombrer face à ses 7 enfants et un père qui a voulu s’enfuir mais qui est resté comme un  » bonhomme « . Eddy, c’est un bourgeois dans un corps de Bellegueule, de pauvre qui va perdre ses dents à 20 ans. Eddy, il est différent.

On pourrait croire qu’  » En finir avec Eddy Bellegueule » est un coming out retentissant, d’un garçon qui a toujours eu des manières, comme on dit. D’un jeune homme qui a réussi à s’extirper de la honte d’  » être un pédé »  avant même d’avoir vraiment su qu’il était homosexuel, simplement parce qu’il ne comprenait pas les codes de sa classe sociale d’extraction. Ce n’est pas cela. Son homosexualité quasi-masochiste n’est que le moteur.  Le fond du livre est dans ce mouvement de l’âme et du corps chez Eddy, ce mouvement erratique et désespéré, pour sortir de la mécanique inéluctable de la reproduction sociale. La fuite n’est finalement que la conséquence d' »une série de défaites sur lui-même », qui lui offrent la possibilité du récit. Le trait est parfois un peu gros, sans pathos mais avec parfois trop de complaisance dans la misère, mais il crie une vérité que parfois les gens bien élevés veulent oublier : bien élevé, ne veut pas dire éduqué.

On ne peut pas en finir avec Eddy Bellegueule parce que , comme lui s’est fait cracher dessus et humilier toute son enfance pour sa différence, la lecture de ce récit/roman est un crachat qui s’écoule lentement sur notre joue pour nous rappeler qu’on laisse faire, qu’il y a encore des gens qui vivent dans Dickens et que malgré notre capacité à déconstruire, nous n’avons rien construit d’humain avec ces gens-là comme dirait Brel. A 21 ans, Edouard Louis s’en va les poings dans ses poches d’écrivain après nous avoir craché dessus. Et on l’en remercie.

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

 En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis, Seuil , ISBN 978-2021117707

 

Quatrième de couverture :

« Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d’entendre ma mère dire Qu’est-ce qui fait le débile là ?Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J’étais déjà loin, je n’appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j’ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l’odeur de colza, très forte à ce moment de l’année. Toute la nuit fut consacrée à l’élaboration de ma nouvelle vie loin d’ici. »

En vérité, l’insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n’a été que seconde. Car avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi. Très vite j’ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.

 

Édouard Louis a 21 ans. Il a déjà publié Pierre Bourdieu: l’insoumission en héritage (PUF, 2013). En finir avec Eddy Bellegueule est son premier roman.

 

 

 

La femme à 1000 degrés d’Hallgrimur Helgason ( 2)

Elle a beau vivre dans un garage, abandonnée de tous sur son lit médicalisé, rongée par la maladie, Herbjörg Maria Björnsson n’a rien perdu de sa verve, de son cynisme et du tempérament de feu qui la caractérisent. A 80 ans, celle qu’on appelle Herra, a gardé le contact avec le monde extérieur grâce à une connexion internet, mais à l’approche de la mort, l’heure est surtout à l’introspection et à l’évocation des souvenirs d’une vie intense et hors du commun, vécue à 100 à l’heure, sans souci des convenances et autres diktats sociaux, des fjords gelés d’Islande à la pampa argentine, de Paris libéré à Berlin bombardé.

 

Qui est Herra ? Une loque qui se traîne de son lit aux toilettes, entre deux cigarettes et une caresse à la grenade qu’elle garde toujours à portée de main, une vieille femme malade qui passe le temps en s’inventant une vie de top model sur les réseaux sociaux. Pourtant la résumer à ce qu’elle est aujourd’hui serait oublier tout ce qu’elle a été : la fille chérie d’une femme dure à la tâche qui a vécu selon son coeur, la petite-fille du premier président islandais, la fille du seul islandais à avoir épousé les théories du Führer, une petite fille seule pendant la guerre et qui a traversé l’Europe à feu et à sang, une femme libre qui s’est mariée trois fois, a eu trois fils de trois pères différents, une adolescente violée, prostituée de force, une amoureuse battue par un pêcheur alcoolique, celle qui failli hériter d’une vaste propriété en Argentine, celle qui a connu l’amour, le vrai même s’il n’a duré qu’une nuit, celle qui a refusé de végéter dans une maison de retraite, celle qui a survécu à la guerre, à la honte, à l’amour, au froid et même à la crise, celle dont le corps flambera dans les 1000° du four crématoire le 14 décembre, son dernier jour sur terre. Herra, c’est la liberté, la soif de vivre ! Herra, c’est l’Islande, petite île loin de tout, qui s’est relevée de tous les outrages, de la domination danoise à la deuxième guerre mondiale, de la mondialisation à la crise financière, grâce, sans doute à un tempérament de feu et de glace.

Avec cette ambitieuse saga qui mêle l’histoire d’une femme à celle de son pays et de l’Europe tout entière, Hallgrimur HELGASON signe un roman fabuleux dans une langue parfois lyrique, parfois crue, mais toujours juste et emmène son lecteur dans une épopée flamboyante construite comme un de ces mythes si chers aux islandais. Un livre dans lequel il faut se laisser embarquer à 1000 à l’heure pour 1000° de plaisir, entre cynisme et larmes, bonheur et tragédie.

 

Chronique de Sandrine F

 

La femme à 1000 degrés, Hallgrimur Helgason, Presses de la cité, 

 

 

 

La robe des léopards de Kristopher Jansma

Voilà un roman dont on s’étonnera longtemps qu’il n’a pas été davantage repéré par les gens dont le métier est d’être critique littéraire. Il a tout pour plaire : drôle et intelligent, il réussit à être à la fois un récit d’aventures divertissant, un page turner qui fait voyager de New York à l’Afrique, en passant par le Luxembourg, tout en étant une réflexion sur le pouvoir de la fiction. avec ce qu’il faut de branché pour séduire le public qui aime le cinéaste Wes Anderson (référence citée en quatrième de couverture que j’approuve contrairement à celle faite à Fitzgerald qui me laisse interrogatif, mais c’est une autre histoire).

Le narrateur, dont le prénom change, est né d’une hôtesse de l’air et d’un père inconnu. S’il se dit écrivain, ces textes ont tous disparu dans des circonstances aventureuses faisant douter de la réalité du récit. Une chose est sûre : Julian, son camarade d’université est lui devenu une star mondiale de la littérature, une sorte de Salinger des temps modernes. Alors le narrateur se voit confier la rédaction d’une biographie alors qu’il a usurpé l’identité du dit ami pour décrocher un poste de professeur dans une université américaine où il enseigne le nouveau nouveau journalisme. Pour écrire sa biographie, il va partir à travers le monde (ou imaginer qu’il traverse le monde) pour le retrouver, cherchant sa trace, chaque étape de sa quête étant une nouvelle version de la même histoire. « Dites toute la vérité mais dites la de biais » a appris le professeur aux deux jeunes étudiants (Julian et le narrateur), un conseil qu’il suit à la lettre.

Pour que la fête soit réussie (ou le livre, mais Jansma fait partie de ses écrivains pour lesquels la lecture, et donc la littérature, est une fête), il y a bien sûr une histoire d’amour avec Evelyn, une comédienne que Julian a présenté au narrateur. Elle lui préfèrera un prince du Luxembourg. A moins que ce ne soit un prince hindou.

Qu’importe finalement quelle est l’ultime réalité, tant qu’on aura des mots pour raconter nos réalités fantasmées? « Quelle trace les autres ? Une famille ? Une maison ? Moi, tout ce que je voualisas laisser derrière moi c’est un livre. Un stupide assemblage de mots. »

Le roman de Kristopher Jansma n’est pas un stupide assemblage de mots. Il combine une joyeuse énergie et de subtiles variations. Chacun le lira au niveau qu’il veut.

 

Chronique de Christophe Bys

 

La robe des léopards ,  Kristopher Jansma, Jacqueline Chambon , traduit par Laure Manceau,  ISBN 978-2-330-02466-6

 

 

Quatrième de couverture :

Le narrateur de ce premier roman n’est décidément pas fiable. Il s’appelle tour à tour Walter, Timothy, Outis, mais personne ne connaît son vrai nom. Il se dit écrivain, mais a perdu tous les textes qu’il a écrits. Il enseigne le journalisme, mais n’a jamais mis le pied dans une salle de rédaction. Et pourtant c’est à lui qu’un éditeur commande la biographie d’un grand écrivain qu’il a bien connu quelques années plus tôt. Lui, qui repeint sans cesse la réalité aux couleurs trompeuses de l’imaginaire, lui, le menteur maladif, l’imposteur magnifique, le voilà, pour la première fois, sommé d’écrire la vérité. Pour retrouver celui qui fut son meilleur ami, en même temps que son plus grand rival en littérature, il se lance dans un surprenant tour du monde. Des clubs de jazz de Manhattan aux villages du Sri Lanka, de Dubaï au Luxembourg et du Ghana à l’Islande, il part à la recherche de l’homme qui, depuis plusieurs années, se cache derrière l’auteur culte. Il se met aussi, sans le savoir, en quête de lui-même…

 

Loin du roman initiatique traditionnel, quelque part entre les univers de Francis Scott Fitzgerald et de Wes Anderson, Kristopher Jansma livre dans La Robe des léopards une variation pleine d’invention et d’esprit sur l’art du roman. Au fil des pages, les histoires s’imbriquent, réalité et fiction s’échangent leurs détails, tandis que le narrateur prend un malin plaisir à brouiller sans cesse les règles du jeu. Où est la vérité ? Peu importe. “Toutes les histoires sont vraies, mais ne le sont qu’ailleurs.”

La cravate de Milena Michiko Flasar

« Il paraît qu’on ne vit qu’une fois, pourquoi n’agonise-t-on si souvent » s’interroge Taguchi Hiro, le narrateur de ce court récit (page 150). Si ce genre d’interrogations ne vous émeut pas, passez votre chemin ce livre délicat n’est pas fait pour vous. La cravate narre l’histoire de la rencontre d’un jeune homme et d’un homme mûr dans un jardin public nippon. Le narrateur est un adolescent qui vit cloîtré dans sa chambre. Le second est un cadre qui a perdu son emploi qui n’ose l’avouer à sa femme et part chaque matin comme si de rien n’était et passe le temps dans ce parc. Ces deux exclus de la société productive s’approchent peu à peu et vont apprendre à se connaître (même si le roman adopte le point de vue du plus jeune des deux qui en est le narrateur), dévoiler leurs drames intimes et s’épauler.. jusqu’à retrouver le goût de la vie. Le récit est si subtil, tout y est si bien dit, qu’on doute qu’il s’agisse d’un premier roman écrit par une jeune femme venue d’Autriche (sa mère est nippone apprend-t-on), qu’on hésite à révéler quoi que ce soit, pour ne rien gâcher la lecture de ceux qui souhaiteront le lire. Je peux dire qu’entre les deux se tisse une belle relation, que ce salarymen (comme on dit au Japon !) et ce hikikomori (comme on appelle ces adolescents ermites épuisés avant l’heure par un monde d’hyper compétition au sens incertain) se tissera une sorte de relations quasi filiales bien plus intenses que celle biologique qui existe entre le père et le fils reclus. Je peux vous parler de ce moment très où le titre de ce roman est peut-être expliqué « Ce matin, quand elle [la femme du cadre licencié]me nouait la cravate, elle a dit et elle était sérieurse : Si seulement on était assez fous pour faire autrement. » Ou cet être autre détail quand l’adolescent observe le bento préparé par l’épouse aimante et qu’il décrit la trace des doigts de celle-ci sur une boulette de viande, exprimant tout l’amour qui lie cette femme et cet homme. Au début du roman, le narrateur note : « je comprends aujourd’hui qu’il est impossible de ne pas rencontrer quelqu’un. Dès lors qu’on est là et qu’on respire, on rencontre le monde entier ». Si certaines rencontres comptent plus, elles risquent aussi de faire davantage soufrir. Ici, l’enfer ce n’est pas les autres, c’est moi avec les autres. C’est peut être pour ça qu’on agonise si souvent et qu’on continue de vivre pourtant. Longtemps même après notre mort.

 

Chronique de Christophe Bys

 

La cravate, Milena Michiko Flasar, Editions de l’Olivier, ISBN-13: 978-2823601367, traduit par Olivier Manonni

 

Quatrième de couverture :

«Un regard fugitif à sa montre, puis il a allumé une cigarette. La fumée s’est élevée dans une suite de ronds. Ce fut le début de notre relation. Une odeur âcre à mes narines. Le vent soufflait la fumée dans ma direction. Avant même que nous ayons échangé nos noms, c’est ce vent qui nous fit faire connaissance.»
Dans un parc, quelque part au Japon, Taguchi Hiro et Ohara tetsu se sont assis sur un banc. Le plus jeune vient de sortir de la chambre où il vit cloîtré depuis deux ans.
L’homme à la cravate a été licencié, mais il est incapable de l’avouer à sa femme.
L’ermite moderne et l’employé modèle se regardent en silence, s’apprivoisent, se racontent. La disparition d’un ami poète fauché par une voiture, le suicide d’une camarade de classe, la vie professionnelle brisée, l’amour d’une épouse, les rêves et les renoncements.
Bribe par bribe, ils se livrent l’un à l’autre.Milena Michiko Flašar est née en 1980 à St Pölten. Elle a étudié la littérature comparée et la philologie germanique et romane à l’Université de Vienne. Après avoir publié des nouvelles remarquées, Milena Michiko Flašar publie son premier roman, La Cravate, qui connait en 2012 un grand succès en Allemagne et en Autriche.

La main de Joseph Castorp de Joao Ricardo Pedro

La main de Joseph Castorp de Joao Ricardo Pedro

Premier roman virtuose d’un ingénieur portugais qui s’est mis à écrire après avoir été licencié (on se dit que la crise européenne peut avoir du bon) la main de Joseph Castorp est un roman qui laisse sur le cul, qu’on me pardonne cette trivialité, mais je ne vois pas meilleur moyen de dire le vertige à lire un roman qui brasse autant de thèmes avec une telle maîtrise et un style d’une énergie telle qu’on a l’impression que l’auteur a réussi à capter les battements de coeur d’un monde pour restituer toute la force de la vie. Le roman réussit à raconter l’histoire d’une famille, les Mendes et d’un pays, le Portugal, l’un et l’autre étant aux proies de la violence de la dictature salazariste à la décolonisation de l’Angola.

Difficile à réusmer, il conte dans un désordre apparent et en alternant personnages, générations et récits entremêlés, la généalogie du jeune Duarte, pianiste virtuose, sorte de prodige musical, qui pourtant arrêtera tout. Car l’art ne sauve pas chez Pedro, à l’image du destin de Joseph Castorp, ce pianiste qui préféra se couper la main après avoir réalisé qu’il avait joué pour les nazis. Créer c’est encore participer au monde et à sa violence, violence qui semble la pulsion de vie et de destruction. Chez Pedro, les humeurs humaines s’écoulent, sang et sperme, et la mort rôde toujours. Parfois brutale. Parfois plus pernicieuse, comme dans ce chapitre vertigineux, où la journée d’une femme est narrée par le menu jusqu’à la chute fatale de ces pages qui constituent au sein du livre, une sorte de nouvelle en diamant noir. Ou quand la vie se réfugie dans les détails au moment où…

Livre savant qui évoque la peinture et la musique, qui donne à voir et à entendre, irrigué d’un mystère qu’aurait pû goutter l’immense Borgès – qui est donc l’étrange Célestino qui est venu un jour frapper à la porte du grand père de Duarte, le médecin venu s’installer dans les montagnes et qui entretient une correspondance mystérieuse avec un ami parti pour l’Argentine ?

Roman mystérieux qui révèle certains de ses secrets, en opacifiant d’autres, où le mot « notre Duarte » provoque une réaction du personnage, qu’on comprendra des pages plus tard, quand on saura quand cette expression a été utilisé pour la première fois.

Et puis il y a le style, vibrant et fiévreux, refuge de la vie, capable de reproduire toutes les pulsations d’un coeur, depuis la naissance jusqu’à la dernière diastole. Evoquant Mozart : « …Wolfgang, l’enfant prodige.L’enfant gâté se prenant pour un plaisantin. Un gros maln jouant aux notes. Un footballeur de plage adroit, incapable de marque un but en dehors de la surface, de salir son short, de fare une faute, une passe de quarante mètre, un roi de l’esbrouge, perdu dans le labyrinthe, ourdi par sa propre dextérité. »

« Cela arrive, très souvent, qu’une profonde empathie se crée entre nous et une oeuvre d’art précise, on peut ainsi se découvrir en elle ou dans une partie d’elle. » La main de Joseph Castorp appartient à cette catégorie.

 

Chronique de Christophe Bys 

 

La main de Joseph Castorp, Joao Ricardo Pedro, Viviane Hamy , ISBN : 9782878585865, Traducteur : Elisabeth Monteiro Rodrigues

 

Quatrième de couverture :

25 avril 1974. Au Portugal, c’est la Révolution des Œillets. Tombe la dictature de Salazar, surgit la démocratie. Ce même jour, dans un petit village isolé au centre du pays, Celestino, armé de son fusil, disparaît… Quand on le retrouve, il est mort. Débarqué il y a plus de quarante ans dans cette zone rurale, comme sorti de nulle part, il s’était bien intégré mais demeurait auréolé de mystère. Le lecteur fasciné décrypte au fil des pages l’histoire de l’étrange bonhomme en même temps que celle de la famille de son ami, le docteur Auguto Mendes, et cela sur trois générations profondément marquées par le salazarisme et les guerres coloniales. Chacune des figures qui hantent ce roman étourdi de musique et de violence apprend irrésistiblement que les secrets et les mystères du passé traversent le temps…

Qu’est-il arrivé à Celestino ? Pourquoi et comment la rencontre de la petite et de la grande histoire fait-elle émerger un passé enfoui dont les répercussions résonnent comme le destin ?

La Main de Joseph Castorp foisonne d’histoires, de scènes insolites, de personnages fantasques et tragiques. L’ironie, l’humour, sans oublier la tendresse, caractérisent la belle entrée en littérature de João Ricardo Pedro.

Précipitation en milieu acide de Pierre Lamalattie

Il n’existe pas de remède connu à la dépendance littéraire, encore moins à l’oeuvre d’un écrivain en particulier. Ce dernier, sitôt lu, met en proie le lecteur intoxiqué à ce qu’il déteste le plus : attendre le prochain livre de son auteur favori. Bon gré mal gré, il lui faut temporiser. Recourir à des expédients pour tromper le temps. Surtout, ne pas se jeter sur le livre tant attendu dès sa sortie en librairie avec la précipitation d’un jeune fan d’Harry Potter. Une lecture trop vite expédiée livrerait l’impénitent aux affres d’une attente plus longue encore. Il faut trouver des subterfuges. Laisser passer la saison des prix littéraires. Avec un peu de chance, le livre tant convoité sera dans quelques semaines décoré d’un élégant ruban rouge. Il faudra néanmoins se résoudre à en faire l’acquisition. Ou faire preuve d’une ascèse non étrangère à quelques arrière-pensées économiques, en attendant une probable sortie en poche. L’affaire d’un ou deux ans. Le temps de relire les précédentes œuvres de l’auteur. Le poche est finalement disponible sur les rayons. L’acheter, mais pas tout de suite. Le lire, mais pas trop vite. Attendre à la rigueur le prochain salon du livre pour y voir dans la dédicace de l’auteur vénéré comme l’approbation discrète de céder enfin au plaisir sans doute coupable de la lecture. Tenir encore un peu, mais finir par abdiquer, le lecteur n’est pas non plus un saint. La récompense de longs mois d’attente est consommée en quelques heures, parfois quelques jours. L’ivresse finit par se dissiper, lui succède la chute dans une nouvelle attente. Un mauvais trip en somme. Un palliatif ? Trouver à l’auteur si longtemps convoité un substitut qui aidera à combler le vide.

L’accro en manque à Michel Houellebecq trouvera ainsi dans Précipitation en milieu acide, de Pierre Lamalattie, un traitement de substitution efficace. Son roman, publié chez l’Editeur, présente en effet des propriétés communes avec l’oeuvre houellebecqienne, le risque de la dépression post lectionem en moins. Les deux auteurs ont en effet une conception similaire du roman, milieu expérimental où s’observe le sort de personnages en proie à un système qui les dépasse. L’existentialiste entretenait l’illusion d’une liberté à portée de main, Houellebecq et Lamalattie écrivent à une époque où le dispositif ambiant s’est à ce point densifié que prétendre y échapper ne constitue même plus une hypothèse envisageable. Houellebecq a exposé sa vision de la condition humaine dans Extension du domaine de la lutte, et tous ses romans successifs en sont en quelque sorte l’illustration. Précipitation en milieu acide semble en reprendre quelques principes, et son style n’est pas sans rappeller celui de La carte et le territoire. Même souci de souligner systématiquement l’emploi des termes dans leur usage contemporain, recours un peu similaire à la digression (que Lamalattie manie plus légèrement que Houellebecq). Plus généralement, un je ne sais quoi d’apparenté dans l’agencement des mots. Un exemple de phrase pris au début du roman de Lamalattie et qu’il n’aurait pas été surprenant de retrouver sous la plume de Houellebecq : « Dans un sens, l’idée que la fin de mon contrat tombait précisément un 31 décembre avait quelque chose de net, et même de stimulant. Mais tout cela me faisait énormément chier. »

Il n’en existe pas moins une antinomie entre les deux écrivains. Elle tient notamment au point de vue que chacun d’eux porte sur le monde. Houellebecq aime adopter le point de vue de Dieu, qu’il teinte d’un pessimisme radical, lié à un sentiment écrasant de la vulnérabilité de l’homme. Il considère le monde comme un dispositif dont il n’est pas possible de s’échapper, et fait de son pessimisme un bocal dont ses personnages n’ont pas plus de chance de s’échapper qu’un poisson rouge. Le mieux qu’il puisse leur arriver, finalement, est d’éviter le monde, d’en devenir le plus possible étranger. Mais le monde, fondamentalement hostile, finit toujours par l’emporter, ce qu’incarne d’une certaine façon le personnage de Michel Houellebecq dans La carte et le territoire. Il s’agit d’un portrait de l’artiste, mais non de l’auteur. Ce personnage éponyme n’est au plus qu’un faire-valoir sans concession. Le véritable avatar de l’écrivain houellebecquien, c’est Adolphe Petissaud, le chirurgien pervers qui joue avec les humains et les animaux comme l’auteur avec ses personnages. Mais même un monde aussi noir ne saurait être absolument fermé. L’exutoire de Houellebecq, c’est le temps, l’espoir qu’à défaut d’être meilleur, l’avenir aura au moins la possibilité d’être différent. D’où la présence dans la plupart de ses romans d’une dimension anticipatrice, et d’une part de science-fiction.

A contrario, Pierre, le protagoniste de Lamalattie, semble être touché par une sorte de grâce. Toute relative, cela s’entend, il est lui aussi aux prises avec le système. Mais à la différence du personnage houellebecquien, il entrevoit une échapattoire, qui ne prend toutefois sens que dans un contexte de profonde déperdition. Approchant de la cinquantaine, Pierre constate sans illusion la vacuité à laquelle se résume sa vie. Il exerce la profession de consultant dans laquelle il n’a manifestement pas réussi à se réaliser (mais comment l’aurait-il pu?), sa femme le supporte plus qu’elle ne l’aime, il répète à l’envi tout au long du livre que sa vie n’est qu’une longue succession de moments vides, à peine ponctués ici et là de quelques réalisations satisfaisantes mais brèves. Au lieu de s’effondrer en s’adonnant à un vice quelconque, il résiste, de manière modeste mais déterminée, au mouvement dominant. Ainsi aime-t-il se promener aussi souvent que possible sur le Champ de Mars, pour y retrouver son ami Bernard et observer avec bienveillance ses semblables. Il participe également à un atelier d’écriture. Même pratiqué en amateur, l’art prend chez Lamalattie la dimension d’un exutoire au système, alors que chez Houellebecq, il s’agirait plutôt d’une carapace. Il prend enfin la décision de divorcer, ce qui lui laisse le champ libre pour rencontrer de nouvelles partenaires, puis un nouvel amour. Le sexe et l’art comme remède au mal de vivre, rien de bien révolutionnaire en somme (d’autant que Pierre n’a pas le moindre penchant pour quelque forme de spiritualité que ce soit).

Il dispose toutefois d’un atout supplémentaire : sa lucidité. Certes, celle-ci lui ôte toute illusion quant à sa propre situation. Mais elle lui permet aussi de percevoir la réalité avec une précision phénoménale, d’être ouvert au monde. Le lecteur en a un avant-goût dès le prologue, dans la description qu’il donne du bol bleu de son petit-déjeuner, et des conclusions qu’il en tire à l’égard de sa propre existence. Cette acuité s’exerce vis-à-vis de nombreuses situations actuelles telles que celle du mal-être qui sévit dans le monde du travail. Pierre y est notamment confronté par l’intermédiaire d’un ami de la famille, Luc Pontgibaud, figure à peine caricaturale du cadre sup enfermé dans ses certitudes.

Faut-il voir dans le roman de Pierre Lamalattie une version optimiste de ceux de Houellebecq ? Non, peut-être une version un rien irréaliste, c’est-à-dire moins ancrée dans la réalité que ce que nous supposons être son modèle. Pierre ne semble pas fondametalement affecté par le mal de vivre dont il se plaint ni par ses problèmes de couple, il n’est pas sujet à la dépression, et son divorce, décidé presque sur un coup de tête, se passe plutôt bien (à ce titre, le roman de Lamalattie pourrait, avec Extension du domaine de la lutte, initier le sous-genre littéraire des œuvres dans lesquelles un psychanalyste intervient pour provoquer la rupture du personnage principal avec sa femme). Il n’a manifestement plus, ou seulement peu, de revenus (il est licencié au début du roman, monte son propre cabinet, mais n’effectue qu’une seule mission au cours des neuf mois que dure le récit) mais cela ne semble pas perturber son train de vie (même s’il est propriétaire de son appartement). Il n’a pas charge d’enfants (et la perspective de devenir un « géniteur par défaut » précipite sa décision de divorcer). Lamalattie s’autorise avec le réel des concessions que Houellebecq refuse presque sadiquement à ses personnages. Il ne paie pas comptant son décalage avec la réalité. Mais parce que cette facilité lui permet de livrer une analyse corrosive, juste et délicieusement ironique des travers de l’époque, on lui pardonnera aisément. Et on reprendra volontiers une dose de cette Précipitation en milieu acide en attendant la sortie de son prochain roman.

Chronique de Philippe Lintanf 

Précipitation en milieu acide, Pierre Lamalattie, L’éditeur, ISBN 978-2362010767

Quatrième de couverture :

Après avoir travaillé comme médiateur social, Pierre Lamalattie se consacre à la peinture depuis 1995 et expose régulièrement ses uvres. 121 curriculum vitae pour un tombeau, son premier roman paru en 2011, a révélé une plume étonnamment précise, singulière et drôle, saluée par le public et la critique et primée au festival du premier roman de Laval.
Véritable Marcel Proust des PME de province, il bâtit son entreprise littéraire en pointant les détails de notre époque et les tics de langage qui expriment toute la vanité contemporaine, la modernité maladive, et le vide sidéral dans lequel chacun tente de se faire valoir.
Précipitation en milieu acide est à n en pas douter un roman qui fera date et confirmera la présence de Pierre Lamalattie parmi les meilleurs écrivains de ce siècle encore balbutiant.

Le jour où les skateboards seront gratuits de Saïd SAYRAFIEZADEH

Né d’un père iranien et d’une mère juive new-yorkaise, le petit Saïd rêve d’un skateboard mais sa mère n’a pas les moyens de le lui offrir. Cela importe peu puisqu’un jour les skateboards seront gratuits. Quand la révolution des travailleurs aura vaincu le capitalisme, les patrons, les propriétaires, les salauds de riches perdront leurs privilèges et tout le monde pourra disposer d’un skate à sa guise. En attendant ce jour béni, il faut réveiller la conscience du peuple. Et les parents de Saïd s’investissent à fond dans cette tache. Le père quitte sa femme, appelé par la révolution, aux Etats-Unis, puis en Iran où le Shah est sur le point d’être chassé du pouvoir et du pays. Et la mère distribue des tracts, assiste à des réunions, des meetings, des manifestations, bref, est sans cesse là ou le parti des travailleurs socialistes a besoin d’elle. De New-York à Pittsburgh, de logements insalubres en quartiers mal famés, la mère célibataire, militante avant tout, entraîne son fils dans le sillage des causes à défendre, certaine qu’un jour, quand elle sera à la hauteur de ses engagements politiques, son mari reviendra vers elle. C’est ainsi que Saïd grandit, privé de skateboard, privé de raisin quand les ouvriers viticoles sont en grève, privé de ses frère et soeur enrôlés très jeunes par le Parti, privé de ses parents appelés par la cause, obligé de se construire avec une vision du monde faussée par les idéaux politiques de sa famille.

Avec une bonne dose d’humour et de lucidité, Saïd SAYRAFIEZADEH raconte son parcours de fils de militants communistes dans l’Amérique des années 70/80. Né dans une famille atypique et décomposée où la Cause prime sur le bien-être, il s’est construit dans l’antagonisme entrre les valeurs socialistes et les convictions du reste de la population américaine. Quand chacun rêve de réussir, de posséder, de s’enrichir, sa mère vivait pauvrement par choix, renonçant à une carrière d’écrivain pour servir le Parti. Quand ses camarades de classe soutenaient la politique extérieure des Etats-Unis, lui, était pris en otage entre la lutte révolutionnaire, ses origines iraniennes et sa volonté de s’intégrer. Difficile de garder ses amis quand en Iran, des américains sont pris en otage et que l’on est désigné comme coupable car portant un nom exotique. Privée d’un foyer stable, la tête farcie de slogans politiques, Saïd s’interroge. Ils vivent dans des appartements lugubres partageant les conditions de vie des travailleurs mais ne seraient-ils pas plus heureux dans une maison luxueuse comme celle de son oncle, écrivain reconnu? La révolution arrivera-t-elle plus vite s’il ne mange plus de raisin alors qu’il en a terriblement envie? Faut-il dénigrer le mode de vie privilégié des américains quand les cubains vivent de peu mais sont heureux grâce à Fidel Castro? Le jour où les skateboards seront gratuits, chacun pourra-t-il en profiter ou les considérations matérielles seront-elles secondaires au regard de la félicité acquise? Entre un père absent et une mère occupée à militer, Saïd saura trouver sa voie, prenant le meilleur (la tolérance, l’anti-racisme, la lutte pour les plus démunis, le combat contre les injustices) et composant avec le reste.
Chroniques disparates, souvenirs épars, espoirs et désillusions, idéaux et convictions, l’auteur livre un roman qui fait sourire mais aussi réfléchir et que l’on quitte avec tristesse. Si Philipp Roth et Jonathan Tropper avait un fils, pour sûr, il aurait la verve de Saïd SAYRAFIEZADEH!

Chronique de Sandrine F

Le jour où les skateboards seront gratuits,Saïd SAYRAFIEZADEH , Calmann-Lévy, ISBN 978-2702144626

Quatrième de couverture :

Dans l’Amérique des années 70, l’histoire touchante et cocasse d’une enfance en marge. Alors que Saïd n’a que neuf mois, son père estime qu’il a mieux à faire que de s’occuper de sa famille : oeuvrer pour que la révolution triomphe aux États-Unis. Mahmoud est né en Iran, il a fui le régime du Shah et s’est installé à New York où il devient un membre éminent du parti socialiste des travailleurs. Personnage haut en couleur sachant jouer de son charme, il épouse Martha Harris, juive américaine, elle aussi une fervente militante trotskiste, dépressive et à côté de la plaque.
Pour être fidèle à ses idéaux, elle choisit l’expérience du déclassement. Saïd sera ainsi brinquebalé d’appartements miteux en deux-pièces sordides, de Brooklyn à Pittsburgh, élevé au gré d’interdits absurdes qui l’excluent subtilement de la communauté des enfants : interdiction de manger du raisin à cause du boycott du syndicat des ouvriers agricoles, interdiction de posséder un skateboard tant qu’ils ne seront pas gratuits pour tous, etc.
Mère et fils passent vacances et week-ends à militer, distribuer des tracts, manifester ou à rendre visite à des prisonniers noirs évidemment victimes de ces salauds de capitalistes…

En même temps, toute la terre et tout le ciel de Ruth Ozeki

En même temps, toute la terre et tout le ciel de Ruth Ozeki

Ruth a quitté sa trépidante vie new-yorkaise pour suivre son mari au Canada sur une île de Colombie britannique. Bien sûr elle aime son mari et sa nouvelle vie mais éprouve tout de même une certaine nostalgie et connait une panne d’inspiration dans son travail d’écrivain. Un jour, lors d’une de ses promenades le long de la plage, elle trouve un étrange paquet rejeté par la mer, sans doute un de ses rebuts provenant du Japon comme il y en a souvent depuis le tsunami. Au milieu d’objets hétéroclites, Ruth découvre le journal intime de Nao, une adolescente japonaise qui couche ses réflexions dans un carnet, installée dans un maid café tokyoïte. Très vite, Ruth est emportée par le récit de cette jeune fille hors du commun qui raconte ses jeunes années en Californie, le difficile retour au Japon, le harcèlement dont elle est victime au lycée, la déprime de son père, son grand-oncle kamikaze, son arrière grand-mère nonne bouddhiste, sa vie de l’autre côté de l’océan. Par delà la distance et le temps, un lien très fort se tisse entre l’auteure américaine et l’adolescente japonaise.

Foisonnant et audacieux, le dernier roman de Ruth OZEKI est un saut en chute libre dans la société nipponne, entre traditions ancestrales et modernité. Inclassable, mêlant rêve et réalité avec bonheur, il est complexe sans être compliqué et fait la preuve que l’auto-fiction, si elle est bien maîtrisée, peut être autre chose qu’une étude attentive de son nombril. Ruth OZEKI, portée par sa double culture, américano-japonaise, crée un monde parallèle où tout est possible : croiser un kamikaze de la deuxième guerre mondiale, une nonne centenaire qui pratique le zazen, un homme qui se met à l’origami pour éloigner son désespoir, et -pourquoi pas ?- changer la fin de l’histoire et sauver l’adolescente et sa famille. Il faut lire ce roman, apprendre à connaitre l’attachante Nao et se laisser emporter dans ce voyage onirique. Une lecture surprenante mais magique, à ne pas rater !

Chronique de Sandrine F

« En même temps, toute la terre et tout le ciel « , Ruth Ozeki, Belfond, ISBN978-2714454058 , traduit par Sarah Tardy

Quatrième de couverture :

Baie Desolation, Colombie britannique, Canada, 2011

Écrivain privée d’inspiration, Ruth découvre sur une plage un sac abandonné. Sans doute un des multiples restes du tsunami de 2011, qui s’échouent régulièrement sur les plages canadiennes.
Mais ce sac cache bien des secrets : à l’intérieur, un bento Hello Kitty qui renferme un journal intime, reprenant la couverture originale de À la recherche du temps perdu, mais aussi un vieux carnet et quelques lettres illisibles.
Piquée par la curiosité, Ruth entreprend de résoudre l’énigme et de traduire le journal. Elle découvre l’histoire de Nao Yasutani, adolescente japonaise de seize ans.
Dans l’univers feutré de leur maison canadienne, Ruth et son mari, Oliver plongent dans l’intimité d’une jeune fille déracinée qui, après une enfance passée dans la Silicon Valley, a dû regagner Tokyo, sa ville natale, terre inconnue dont elle ne maîtrise pas les codes.
Un retour brutal, le début du calvaire pour Nao : humiliée par ses camarades, la jeune fille se réfugie un temps chez son arrière-grand-mère, Jiko, fascinante nonne zen de 104 ans, ancienne anarchiste féministe, qui vit dans un temple près de Fukushima. Là, Nao apprend à être attentive à l’instant présent, à écouter les fantômes. Celui de son grand-oncle, Haruki Ier.
Nao va mieux, jusqu’à ce jour tragique à l’école. Privée de tout lien avec ses parents, la jeune fille dérive de nouveau. Au risque de se perdre complètement…

À des milliers de kilomètres, Ruth n’a qu’une obsession : sauver Nao. Mais comment la retrouver ? De quand date ce journal ? Ce peut-il que la jeune fille ait disparu, emportée par le tsunami ?

La femme à 1000 degrés de Hallgrimur Helgason

Soufflés, projetés puis éparpillés en morceaux : voilà ce que l’explosion d’une grenade fait subir à l’homme. Herjbörj Maria Björnsson dite Herra, « La femme à 1000 degrés »  vit et survit à son existence, une grenade entre ses jambes. Comme une reine parmi les hommes, une reine du pragmatisme, de la résilience, une reine évidemment seule. La vie d’Herra a mille existences, mille traumatismes, mille histoires d’hommes. Mille degrés de passion et de compassion qui nous éclatent à la figure dans le dernier opus d’Hallgrimur Helgason.

 

Herra a plus de 80 ans, survit dans un garage, fume clope sur clope pour nourrir son crabe généralisé, et caresse sa chère amie : sa grenade. Elle se raconte Herra avec son franc-parler, n’omettant pas ses trahisons, ses lâchetés. Elle raconte son histoire et avec elle, l’Histoire de l’Islande, son pays, sa patrie, son cœur. Herra est la petite-fille du premier président de l’Islande, elle a été aux premières loges de l’Histoire, et très mal logée.

 

Prenant rendez-vous pour sa crémation pour être bien sure de partir la tête la première, elle remonte le fil de sa biographie. De sa naissance à son cancer, elle est l’Islande : une île rude mais solidaire, paysanne mais éduquée, isolée mais cosmopolite, charnelle mais distante, pragmatique mais idéaliste. Très loin de ce que l’on peut imaginer d’une petite-fille de président, plus proche du drame d’une famille paysanne prise dans la tourmente de l’Histoire. Née d’un père errant personnellement et politiquement et d’une mère droite et paysanne, elle est leur héritière. Elle débutera sa vie dans les salons d’ambassadeur, polyglotte et éduquée. Mais la Seconde Guerre Mondiale éclate, donnant son indépendance à l’Islande autant qu’à la jeune Herra. «  Parce qu’on ne met pas tous ses œufs dans le même panier », Herra se verra obligée de lutter pour survivre et rejoindre sa terre d’Islande, quand sa mère et ses grands-parents seront rentrés au pays, honteux du choix de son père, celui de rejoindre le Reich. Violée à plusieurs reprises, forcée à survivre dans les bois, obligée à se prostituer, pourtant Herra a un formidable appétit de vie. Elle voit le monde avec compassion pour les hommes et passion pour la nature et leur nature. Au sortir de la guerre, après avoir connu la misère et la prostitution, elle suivra son père en Argentine. Elle pensera avoir enfin gagner un statut en tombant enceinte d’un propriétaire terrien. Elle perdra tout et naviguera à nouveau vers l’Islande. Elle connaîtra des hommes violents, elle aura 3 fils, elle sera une mauvaise mère, une bonne femme et une vieille dame indigne. Elle sera ce que le traumatisme le plus essentiel aura fait d’elle, ce pourquoi que l’on ne découvre que dans les dernières lignes. Elle gardera tout le long de sa vie, une ironie distante, une chaleur intermittente et un appétit constant. Elle sera exemplaire, mais ne l’aura pas voulu.

 

Avec ce portrait de femme pliant mais ne rompant pas, Hallgrimur Helgason signe une saga, une histoire de son pays et de ses mythes. Il donne voix à une femme brûlante de vie, comme une lave, battue par le monde, comme l’Islande par les vents, froide et réaliste, comme les glaces. Cette voix, il la lui a créée poétique et inventive. Les chapitres sont très courts, comme péremptoires. L’ordre est celui du discours de la mémoire, avec de fréquents retours au réel quotidien, illustration d’un esprit d’escalier propre au récit oral. La langue est originale, pleine des mythes de l’Islande et de la mythologie d’Herra, un régal au coin du feu. Hallgrimur Helgason fait découvrir la nature d’Herra et celle des hommes, et fait littérature de ce parcours après guerre. Il crée une narration sur le 20° siècle, centrée sur l’énorme rupture que fut la Seconde Guerre Mondiale, comme pour nous rappeler que depuis 2008 en Islande, la littérature ne peut se faire qu’en crise.  Une explosion de vie qui vous souffle 1000 degrés d’émotions au cours de votre lecture.

 

NB1: Saluons ici le formidable travail de traduction de Jean-Christophe Salaün

NB2: Saluons aussi la formidable couverture choisie par les Presses de la cité.

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

La femme à 1000 degrés, Hallgrimur Helgason, Presses de la cité, ISBN 978_2_258_10033_6, traduit par Jean-Christophe Salaün

 

Quatrième de couverture :

Condamnée à vivre dans un garage avec pour seule compagnie son ordinateur portable, une provision de cigarettes et une grenade datant de la fin de la Seconde Guerre mondiale, une octogénaire islandaise atteinte d un cancer en phase terminale revient sur sa vie en attendant la mort. Car Herra, comme on l’appelle, a beaucoup de choses à raconter. Petite-fille du premier président d’Islande, fille d’une paysanne et du seul nazi islandais avéré, elle a, au fil de son existence mouvementée, vécu la guerre et l’exil, connu beaucoup d ‘hommes, parfois célèbres, et vu la mort, de bien trop près. Avant de s’envoyer en l’air pour de bon, elle passe en revue son passé et celui de son pays, l’occasion pour elle de régler au passage quelques comptes.

Wunderkind de Nikolaï Grozni

Ce premier roman est un récit époustouflant et terrible des deux dernières années de formation d’un « Wunderkind » du piano dans le conservatoire de Sofia, juste avant la chute du communisme. Portrait halluciné de trois jeunes talents que l’école et le régime sclérosés vont briser, galerie grinçante et sans concession des professeurs à la botte du système, et des élèves réduits à l’état de moutons, sans oublier l’entourage familial aussi moribond que la société Bulgare de cette époque.

Le grand sujet de ce récit, mené tambour battant au rythme des sonates de Chopin, réside dans l’analyse et la perception intérieure de la pratique de la musique comme rédemption. Konstantin, l’indomptable Irina, dont il est amoureux, et Vadim l’inégalable, illuminent ce roman happé par les ténèbres. Face à la médiocrité ambiante, promis à un avenir qui ne s’ouvre que pour les meilleurs éléments du système, les âmes talentueuses et sensibles s’épuisent d’orgueil dans la révolte et l’ivresse des sens. L’adolescence géniale et pétrie d’idéal brave les dangers et danse sur une corde aussi vibrante que celle d’un archet. Le désir de contrôle du parti martèlent les études de Bach. Les coups tombent de toute part jusqu’à la destruction des adolescents en quête d’absolu.

Le rythme de la narration emporte, vrille, prélude, tout est là, mais rien n’est jamais possible vraiment. Les aspirations à la liberté, au sublime de la musique, soutenues par la langue baroque et le vocabulaire lyrique de Nikolai Grozni, convient le lecteur au plus beau des concerts. La dernière note résonne encore, que le livre refermé vibre de ces destins habilement croisés. Vous avez dit Wunderkind ?

En ancien prodige, passé par la pratique bouddhiste. Nikolai Grozni signe une œuvre à hauteur de son parcours personnel. Une quête obsédante, complexe, de la liberté humaine.

« Le seul remède à la haine est l’amour … l’art …

J’ai commencé à écrire en Inde, où j’ai vécu cinq ans dans un monastère bouddhiste. Je n’avais alors pas de piano, mais j’avais un stylo. »

N.G.

Chronique de Christiane Miège

Le site de l’auteur

 

Wunderkind, Nikolaï Grozni, Plon , ISBN 978-2259218184

 

Quatrième de couverture :

 

Sofia, Bulgarie. Dans deux ans, le mur de Berlin s’effondrera, et le rideau de fer avec lui. Mais pour l’instant, c’est sous l’oppression du régime communiste que Konstantin, quinze ans, prodige du piano, tente de respirer. Intelligent et orgueilleux, sensible et cruel, Konstantin ajoute à la somme des paradoxes de l’adolescence les déchirements de l’artiste surdoué, balançant entre le désir brûlant d’être le meilleur et l’irrésistible tentation de l’échec et du danger. Ce livre résonne, souffle, chante, fracasse, virevolte et court, ralentit, s’emporte, c’est un concert, une rhapsodie. Dont on guette les variations comme autant de rebondissements. À travers cette écriture survoltée et ardente, Nikolai Grozni porte un regard vibrant sur cette période sombre, ce laminage. Et donne la mesure d’un talent époustouflant, véritablement virtuose. Un hymne rock’n roll à la beauté, à la provoc et au talent. Une vraie révélation.  » Wunderkind réveille tous les sens. La prose miroitante et viscérale de Nikolai Grozni déferle telle une symphonie, avec un piano à queue pour machine à écrire infernale.  » Patti Smith

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