Entretiens avec les auteurs

Entretien avec Marius Popescu pour les Couleurs de l’hirondelle

Entretien avec Marius Popescu pour les Couleurs de l’hirondelle

Les couleurs de l’hirondelle de Marius Daniel Popescu nous ont enchantés par leur voix originale et originelle, par leur réflexion sur l’intégration concrète, détaillée et sublimée, par leur langue précise, obsessionnelle et tendre.

Marius Daniel Popescu, roumain d’origine et suisse d’adoption, écrit des romans français. Lauréat du Grand Prix Littéraire du Web, il a accepté avec beaucoup de gentillesse et d’humilité de répondre à nos questions. Avec la joie de celui qui suit son propre chemin, il nous remercie de le partager.

 

Le deuil est-il un point de départ?

Oui et non! Le livre Les Couleurs de l’hirondelle est la suite de La Symphonie du loup; je garde les mêmes personnages et j’ajoute de nouveaux « destins » présentés plus ou moins brièvement; la mort du père ouvre La Symphonie du loup, la mort de la mère « commence » Les Couleurs de l’hirondelle; le deuil est présent dans les deux livres, le deuil « de l’instant » est présent sans arrêt, le deuil d’une personne chère de la famille est un « départ » fort dans l’histoire qui suit à la fois des êtres et leur habitat: quartier, appartement, pays.

 

Est-ce le diable ou Dieu qui se cache dans les détails que vous aimez transcrire?

C’est le lecteur qui décide! je ne pense pas au diable et ni à Dieu, quand j’utilise la description, je veux seulement être fidèle à la réalité qui nous entoure, qui entoure mes personnages. Je veux « faire sentir », « faire voir », « faire vibrer » le lecteur! C’est toujours le lecteur qui décide si le diable ou Dieu sont présents!

 

Est-ce que le détail de la vie, de la minutie de son récit constitue le seul moyen de donner à voir des mots conceptuels tels que Bonheur ou Tristesse? Le mot précis existe-t-il vraiment pour vous?

Non, le détail et la minutie de son récit ne constitue pas le seul moyen de faire « voir » les sens des mots comme Bonheur ou Tristesse! Chaque écrivain a ses moyens, plus ou moins inédits, plus ou moins originaux. Chez moi, il y a des descriptions qui « valsent » entre Bonheur et Tristesse, entre Joie et Absurde. Et le mot précis, il n’existe jamais, chaque mot est une « relativité »!

 

On pourrait considérer votre phrase comme répétitive ou ressassante, comme Péguy, comment construisez vous votre voix?

La répétition est une sorte d’incantation, les mots sont les mêmes ou presque les mêmes, mais ils disent autrement et autre chose par rapport aux sens qu’ils sont censés de transmettre.

 

Vous laissez la place au lecteur de travailler, de se faire traverser par le livre. Envisagez-vous le lecteur comme une voix supplémentaire dans le livre?

Oui, bien sûr, le lecteur est une voix unique, chaque lecteur est une voix unique et cette voix se plaque sur la « partition » que je lui propose. J’impose un « style dans le dire » et chaque lecteur invente sa voix, sa lecture, son ton et son sens!

 

Vous semblez vous interroger sur la vérité des mots. Quelle est votre vérité sur vos mots?

Mes mots, tous les mots ne devraient pas exister!

 

Plier le concret à l’imagination du mot juste: est-ce une bonne définition de votre écriture?

Le concret nous échappe sans arrêt, les mots lui courent après…

Je m’approche le plus possible de chaque élément qui nous entoure, je sors en évidence ce que certains ignorent…

Je sacralise « le banal »…

Avez-vous l’impression d’offrir une voix nouvelle, un nouveau style à la littérature contemporaine?

Je n’offre pas une voix nouvelle, je crée, je travaille, je « rédige », j’invente des phrases, un style qui évite le plus possible de « réinventer la roue ». L’originalité est un critère très important dans l’art, dans la littérature, cette originalité passe aussi par la « manière de dire », de faire du « conte »!

 

D’ailleurs, que pensez-vous d’elle, de la littérature contemporaine?

La littérature contemporaine est à la fois « vieille » et « jeune innocente », il y a la littérature de « consommation » et celle dont il sort, de temps en temps, de belles et bonnes surprises artistiques; malgré tout, cette littérature contemporaine ne réussit pas à rivaliser avec ce qu’on attend d’elle, elle ne réussit pas à parler de la complexité du monde actuel.

 

Comment faire la différence entre une parole banale et une parole significative?

Chaque parole est à la fois banale et significative! La différence se fait à travers nos jugements de valeurs, nos éducations, nos attentes, nos désirs.

 

Les mots sont ils toujours signifiants pour vous? Quel est le sacré du mot de nos jours?

Oui, les mots sont toujours signifiants pour moi, j’ai fait le choix de m’éloigner de leur non-sens, de leur absurde, je leur cherche la vibration qui donne un sens dans la vie, avec la vie. Le sacré du mot, de nos jours, c’est le fait que le mot est plus humble que nous, ceux de cette époque, ceux de cette actualité!

 

Quelle différence faite vous entre votre écriture en roumain et celle en français?

Depuis plusieurs années j’écris seulement en français, il n’y a pas de différence à faire, je suis devenu un écrivain de langue française!

 

Vous avez écrit: « Je parle de vous/et/vous parlez de moi,/sans qu’on se demande la permission/, on est de drôles/de machines à écrire. » De quoi je parle en lisant Les couleurs de l’hirondelle?

En lisant Les Couleurs de l’hirondelle, vous parlez de vous même en vous « soumettant » aux « règles » du livre, vous vous racontez au « micro » de mon histoire, vous parlez toujours de vous même, avec l’aide de ce miroir qu’est le livre!

 

Peut-on voir dans le récit de la mort de votre mère et celui de la naissance de votre fille, une métaphore de la renaissance après l’exil et l’adoption d’une autre langue et culture?

Je suis un exilé amoureux, j’ai quitté le pays de là-bas pour une femme du pays d’ici! Il y a une renaissance perpétuelle, elle est aussi liée à la mort et à la naissance, en même temps elle est dans l’exil de chacun, sans quitter son village, sa ville, son pays et/ou sa langue maternelle.

 

Vous avez choisi de déconstruire le roman autobiographique. Pourquoi?

La déconstruction de ce que certains appellent mon « roman autobiographique » résulte surtout de la structure du livre, de la « composition » de ce livre: il y a des parties courtes et des parties longues, il y a une sorte « d’anormalité » du détail de la vie de chaque jour, ma vie, votre vie, la vie de n’importe qui!

 

Comment définiriez-vous votre écriture? postmoderne? déconstruite? et que pensez-vous d’un point de vous formel des productions littéraires francophones actuelles?

Je ne veux pas définir mon écriture, c’est le travail des lecteurs de toutes sortes! Je ne peux pas me prononcer sur les productions littéraires francophones et actuelles, je lis beaucoup moins que vous!

 

Comment faire passer le charnel dans une écriture très objective?

L’écriture peut ou doit paraître objective mais elle n’est jamais objective! Le charnel est sous ce voile « d’objectivité », le charnel se sent à travers toutes les matières, à travers tous les mots.

 

Quelle est la place du dialogue pour vous?

Le dialogue « classique » ne m’intéresse pas, je fréquente un « dialogue par les cinq sens » tout d’abord! Chaque narrateur peut être n’importe qui! Chaque lecteur est un narrateur du livre!

 

Votre roman est un formidable plaidoyer pour l’intégration. Pouvez-vous nous parler de votre adoption de la langue et de la culture francophone? Qu’est ce que l’intégration pour vous?

J’ai « atterri » dans la langue française de Lausanne, de la Suisse romande, je suis tombé dans cette marmite française et francophone et je n’arrête pas de me nourrir, de nager et de plonger dans cette francophonie! L’intégration, c’est d’apprendre à aimer TOUT! L’intégration, c’est d’apprendre à tout comprendre! Et respecter TOUT!

 

 

Propos recueillis par Abeline Majorel

 

Entretien avec José Carlos Somoza pour L’appât

Entretien avec José Carlos Somoza pour L’appât

José Carlos Somoza revient cette année avec un roman autour de Shakespeare, « L’appât » Ce dernier opus est aussi divertissant qu’une relecture pointue et extrêmement vivifiante de l’oeuvre du grand dramaturge anglais. Dans un Madrid uchronique, un appât Diana Bianco, cherche à déjouer les plans d’un tueur en série le Spectateur. Mais c’est dans la méthode utilisée pour ce faire que tout se joue. Le théâtre de Shakespeare est sa  véritable technique d’investigation. Rencontre avec José Carlos Somoza. ( retrouvez la chronique sur l’Appât )

  Pourquoi cet exercice extrêmement périlleux de relecture de Shakespeare ?

 J’ai toujours eu une passion pour Shakespeare, c’est mon auteur préféré, alors, quand on sait que dans mes romans à suspense j’introduis des éléments culturels (poésie dans « La dame numéro 13 », art dans « Clara et la pénombre », physique dans « La Théorie des cordes »), il aurait été surprenant que je n’écrive pas sur cet auteur.

 

Quel est le point de départ dans votre esprit de cette nouvelle narration ?

L’idée, qui n’a rien d’insensé, de pouvoir découvrir comment fonctionnent nos désirs, de la même façon que nous analysons un code génétique. C’est pour cette raison que j’ai appelé ce dernier « psynome » par comparaison avec « génome ».

 

Pouvez-vous commenter cette phrase de  Bergson : « Je veux bien que Shakespeare n’ait été ni Macbeth, ni  Hamlet, ni Othello, mais il eût été ces personnages divers si les circonstances, d’une part, le consentement de la volonté, de l’autre, avaient amené à l’état d’éruption violente ce qui ne fut chez lui que poussée intérieure. » ?

Je crois que cela revient à couper les cheveux en quatre. Il faudrait comprendre cette phrase d’un point de vue général : nous sommes TOUS capables, si « les circonstances » et « la volonté » s’y prêtent, d’être n’importe lequel des personnages de Shakespeare, et non uniquement leur auteur.

 

Est-ce que votre premier métier de psychiatre  vous a aidé à concevoir et à écrire ce roman ?

Je ne nie pas qu’il ait influé, cette fois, sur mon idée selon laquelle nous pouvons être « déchiffrés », que notre conscience et notre volonté sont façonnées par les perceptions.

 

 Pouvez-vous nous  dire  pourquoi Diana Blanco, ce nom signifiant, et pourquoi une femme  comme protagoniste principale ?

En espagnol, « Diana Blanco » va de soi de par son rôle d’ « appât » (NDT : « blanco », en espagnol, signifie à la fois « blanc » et « cible »). Mais à part le jeu de mots, j’ai rarement vécu un personnage avec tant d’intensité, et j’ai rarement eu la sensation qu’elle était là, présente, me faisait participer à ses nécessités. Ce n’est pas un hasard si j’ai décidé d’écrire le roman à la première personne, ce que je n’avais pas fait depuis longtemps.

 

 Quelle est votre lecture de  Shakespeare ? Et quel serait votre psynome ?

Il est difficile de choisir une œuvre précise chez un auteur aussi vaste que le monde que je connais. Il y a de tout dans sa production. Et si je devais pencher pour une philia, je choisirais celle de « Labeur » : j’aime travailler et je ne conçois pas la vie sans mon travail d’écrivain.

 

Avez-vous  démêlé  enfin le rapport entre littérature et réalité ?

Non, même si dans mon œuvre, la métalittérature est passée au deuxième plan. Cela ne signifie pas que le problème soit résolu, mais que soudain, avec « Clara », j’ai senti que je pouvais raconter des fables littéraires parce que le chemin de l’autoréflexion de la littérature ne conduit pas qu’au néant. Cela revient à dire : « C’est écrit parce que quelqu’un l’a écrit ».

 

Lorsque vous dites « je ne peux pas me fier à ce que j’écris », que voulez-vous  dire ? Et en quoi le lecteur peut se fier à vous?

Je veux dire que la fiction est, en soi, un mensonge. Même si je préfère dire qu’il s’agit d’une autre vérité. Ce qui arrive, bien sûr, avec de nombreux « mensonges ». La fiction se situe à l’opposé des conclusions scientifiques. Elle ne cherche pas la vérité objective (la seule que nous puissions connaître) mais à repousser nos limites, notre horizon, en nous faisant connaître d’autres vérités qui ont pour caractéristique fondamentale d’être personnelles, privées. Nous pouvons tous partager ce que signifie la loi de la gravité… mais nous ne serions pas d’accord sur la signification exacte de « Hamlet ».

 

Vous vous  définissez souvent comme un auteur borgien. Avez-vous relu les leçons de  littérature anglaise du même Borges pour écrire ?

Je relis souvent Borges avec la fréquence que me permet mon lent rythme de relectures. C’est un maître incontestable de tout ce qui allait venir par la suite en littérature. Je l’ai toujours dit, Borges est le grand Préfacier du XXème siècle. La littérature du XXI ème siècle est préfacée par lui, qui l’a anticipée, qui a su voir les contrastes et les paradoxes de la création littéraire d’aujourd’hui.

 

 Comment  avez-vous travaillé pour ce roman ?

D’abord, j’ai relu Shakespeare et j’ai noté les caractéristiques de chacune de ses 37 pièces. En même temps, j’ébauchais un plan et je notais les « philias » et « masques » possibles qui me serviraient pour le sujet (même s’il y en a beaucoup plus, et le lecteur peut se rendre sur la page web du roman pour consulter la liste exhaustive).

 

Vous dites que  vous souhaitez divertir le lecteur, n’y avait il pas plus que cela dans  l’Appât ?

C’est possible, mais divertir ne doit pas nécessairement être un but modeste : en conservant les distances, n’est-ce pas ce à quoi prétendait Shakespeare quand il présentait ses œuvres à son public ? Les écrivains, avant tout, tels les « appâts » de mon roman, doivent donner du plaisir. Le reste viendra ou non.

 

Propos recueillis par Abeline Majorel,  Traduction de Marianne Millon  

 

 

 

 

Entretien avec Xabi Molia pour Avant de disparaître.

Entretien avec Xabi Molia pour Avant de disparaître.

Xabi Molia est cinéaste et romancier. L’un influence peut être l’autre et vice versa, mais c’est surtout un narrateur. Dans son dernier opus  » Avant de disparaître », il nous livre une uchronie pop, où Antoine Kaplan, médecin se passe à la question de l’innocence, dans un Paris assiégé par une peste plus proche de Resident Evils que de la bubonique chère à Camus. Séquencé, le récit interroge autant qu’il captive. 28 heures plus tard et non pas 28 jours, vous avez fini la lecture de cet opus et vous vous demandez : y aura t il des innocents pour nous sauver de la fin du monde ? Et comme Xabi Molia vous restez sur votre interrogation, parce que vous doutez autant de l’innocence que du monde. Rencontre autour d’un café d’un écrivain en doute qui répond aux questions avec autant de délicatesse que d’écoute. Rencontre avec Xabi Molia 

Votre roman est il un roman à thèse ?

 

Avant de disparaître est d’abord une histoire, et j’espère que jusqu’à la fin, cela reste une histoire. J’imaginais un homme dans une citadelle qui a perdu la femme qu’il aime, et c’est le point de départ de l’écriture de ce roman. C’est un livre à dispositif, ce qui me plaisait, c’était d’écrire une histoire avec un point de départ qui ne soit pas formaliste.

 

Les gens touches par l’épidémie dans votre roman ressemblent dans leur description à des zombies n’est ce pas ?

 

C’est le référent visuel, certes, mais je me suis amusé à ne pas prononcer le mot.

 

Pouvez vous nous parler de la construction de votre personage principal, ce médecin Antoine Kaplan ? et de celle de la narration ?

 

J’avais envie d’un personnage qui s’affaiblisse progressivement. Sa douleur au genou par exemple, elle semble bénigne mais elle m’a permis de montrer combien on peut être misérable face à cette petite douleur . Dans mon travail, le discours ne précède pas la figure. Il faut s’extirper de l’aspect ultra intellectuel, se débarrasser d’un attirail d’intention, de vouloir- dire, cela ne fait pas de bons romans. Le lecteur produit de la métaphore, de l’interprétation , mais moi j’aime produire des choses directes. J’avais envie d’une  citadelle  assiégée. C’est un peu bête, cela provient d’une culture pop que je voulais acclimater à la France. Alors je me suis demandé : c’est quoi un zombie rue Guynemer ? Je voulais que ce soit la rencontre entre deux romans, un collectif et un roman sur l’homme. J’ai une certaine frustration parce qu’Avant de disparaitre va être lu comme un roman d’anticipation et une parabole.  Or, c’est pas parce que l’on est pas dans la parabole que l’on écrit pas de manière politique.  Je me suis demandé : en temps de crise extrême  quelles seraient les idées qui émergeraient, quelle serait la forme de pouvoir ?  Et mon roman ne l’anticipe pas, il le figure.

 

Vous avez un style qu’on pourrait qualifier de plutôt sec, non ?

 

J’ai une sorte de maladie de Proust :  je l’ai trop lu, donc je l’ai d’abord imité, j’ai subi un refus de mon ancien éditeur Gallimard, alors j’ai pris le contre-pied, j’ai asséché la langue de Proust. Cette envie me rendait anachronique d’une part et puis, je suis un passionné de Perec, qui a un style sec. En tant que lecteur , je n’arrive pas à commencer un livre sans envie formelle inclue dans un projet narratif, ce qui est rassurant parce que parfois, ce qui est formel peut paraître un peu vain.

 

Votre roman est à la première personne. Pourquoi ?

 

C’est la première fois que j’écrivais à la première personne, mais là, épouser le point de vue de cet homme qui est dans le chaos, et celui du narrateur pour que cela reste dans la confusion, cela me permet d’être dans le surplomb, de récupérer le collectif.

Au départ j avais prévu un système stable ( je/il/je /il ) avec une disparition du je à la fin . Ce que j’aime c est le clinamen c’est-à-dire le défaut dans le système. Le trouble du personnage exige que le système se fragilise, se mette à dysfonctionner.

Mais j’ai quand même repris des choses de mes romans précédents : Joseph Bel est un des personnages de «  Reprise des hostilités « et   c  ‘était intéressant de justement le reprendre.

 

 

Le thème central de votre roman est tout de même celui de la culpabilité, il semble dans la mouvance de ces interrogations que l’on lit beaucoup en ce moment sur la nature du bourreau.

 

Il y a eu des débats, comme par exemple autour des Bienveillantes, mais à mon avis, cela affaiblit la fiction. Le but reste quand même de raconter une histoire. Si je devais écrire sur la culpabilité française , j’écrirai plus sur Vichy que sur la Shoah. Qu’est ce que serait un roman historique où l’on ne se poserait pas la question de l’histoire mais celle de la fiction ?

Le chapitre sur le dénuement est une clé secrète. Il faut arriver à ce chapitre pour comprendre le personnage, et c’est une question de technique du roman pour moi. Le sujet est intéressant parce qu’on a du mal à le penser mais on interroge jamais la victime qui n’est pourtant pas toujours innocente.

Il fallait que je fasse un livre sur une faute mais qu’on a  assumé au nom de la vie.

 

Avant de disparaitre est une narration extrêmement bien séquencée. C’est quasi cinématographique.

 

J’avais une envie très forte de faire un livre à scènes et à climat. Parfois on lit un autre auteur et on prend une leçon de littérature. Par exemple Marie N’ Diaye, c’est un écrivain de la sensation. Moi je cherche une sécheresse stylistique mais au fond je cherche le corps, comment le sentiment influe sur le corps. En cela ce livre est plus visuel . Le plaisir de la littérature est de donner à voir un monde qui n’est pas là .

 

Avant de disparaitre pourrait être lu avec une grille de lecture très chrétienne finalement. Est-ce voulu ?

 

On vit dans une époque du décryptage. Si cette maladie nous frappait on passerait notre temps à en faire l’exégèse. Mais non, je n’y ai pas pensé.

 

Pourquoi une maladie ?

 

J’ai vécu une jeunesse ennuyeuse à Bayonne où l’on rêvait de l’apocalypse, le côté survivaliste nous attirait. Et puis il y a eu les rumeurs de pandémie H1N1 etc .. Alors cela m’ a frappé : l’épidémie était un motif vraisemblable. Mais l’on reste sur le terrain de la littérature c’est-à-dire celui d’interprétations qui se juxtaposent. Il y a une omniprésence romanesque aujourd’hui.

 

Et le manifeste d’où provient il ?

 

Pour le manifeste, j’avoue que j’ai lu « l’insurrection qui vient «  et j’ai trouvé que c était un très beau texte de littérature oscillant entre le sublime et le ridicule. C’est un texte très rhétorique, dans la lignée de Bossuet.  Mais ce n’est qu’une source d’inspiration, parmi tant d’autres. Je voulais juste que cela dise les préoccupations que j’avais, notamment   une question que je prends très au sérieux : est ce que le monde ne serait pas mieux sans nous ? Il y a un certain vertige de la destruction que je ressens profondément.Au siècle prochain, l’homme du XX° siècle sera très probablement vu comme un salopard.

J’ai du goût pour certaines idées mais cela ne veut pas dire que je me les approprie. Par exemple j’aime celle qui dit que la destruction est le point d’aboutissement logique. La catastrophe continue d être pensée sur le mode du dérèglement et non pas comme la finalité, ce qui doit arriver. Et moi je me demande : mais qu’est ce qu’on peut faire ?

 

 

Le régime de votre Paris assiégé est quasi fasciste. Pourquoi ?

 

Ce n’est pas du fascisme mais du populisme. Nos contemporains prouvent en ce domaine qu’ils ont d’ailleurs une formidable capacité à recycler. Par exemple, j’ai trouvé une publicité qui nous disait que la crème de nuit est le devoir de mémoire de notre peau. Comment un concept solide peut devenir aussi liquide ?

Je me suis dit que dans un régime extrême, il y aurait des festivals. Et puis ce roman parle du passé plus que du futur. J’ai beaucoup recherché sur la guerre de 14/18 où Paris était assiégé.

 

 

Réalisé par Abeline Majorel

Crédit @brouillonsdeculture.fr

Avant de disparaitre , Xabi Molia , Seuil, 313p, ISBN 978 2 02 105419 4, 19,80€, 313p

 

 

 

 

 

 

Sorj Chalandon pour Retour à Killybegs

Sorj Chalandon pour Retour à Killybegs

Sorj Chalandon est revenu sur cette blessure qui avait déjà donné lieu au roman « Mon traître »      : son ami, celui avec qui il avait appris l’Irlande, ce pays qu’il aime avec la profondeur ambrée d’une bière rousse, a trahi sa cause, celle qui a donnée lieu à une guerre sale dans le Nord de l’Irlande, l’ a trahi, lui, en n’étant pas réellement, entièrement le héros et le héraut de cette cause. Pour faire son deuil, autant que pour conter son amour pour l’Eirin, Sorj Chalandon  est retourné sur les pas romanesques d’un traître qui ressemble beaucoup au véritable. Tyrone Meehan, anti-héros dont on suit la dernière danse dans  » Retour à Killybegs » est le Denis Donaldson fantasmé mais surtout compris et peut être pardonné de Sorj Chalandon.  Entretien avec l’auteur. 

Retour à Killybegs creuse le sujet que vous avez abordé dans ‘Mon traitre’. En quoi est –il plus un roman ? 

 Il est plus qu’un roman parce qu’inspiré d’un fait réel. Un homme a trahi pendant 20 ans son combat en Irlande, ses parents et ses amis dont j’étais. Dans « Mon traître », j’ai changé le français, qui me ressemble, pour en faire un luthier. Et aussi vieilli ce traître pour en faire une figure paternelle. Dans « Retour à Killybegs », je me glisse dans la peau de ce traître pour lui donner le droit de nous raconter son histoire. C’est donc un roman, parce que j’en ai masqué les personnages. Mais les rapports entre le Français et l’Irlandais, la douleur et la violence de la trahison sont bien réels.

Ni livre enquête, ni biographie, Retour à Killybegs a pourtant une part de vérité historique. Quelle est-elle ? 

Dans ce roman, seul Tyrone Meehan est un personnage de fiction. L’Irlande qu’il traverse, la guerre, les combattants, la souffrance, la misère, la prison, les tortures et sa propre mort, tout cela appartient à la vérité des faits. Un historien qui se pencherait sur ce roman y trouverait les échos de la brutalité vraie.

En avez-vous fini avec ce travail de deuil d’un ami ? et avec l’Irlande où en êtes-vous ?

Avec « Retour », j’ai fait le deuil de ma rancœur. Après la stupéfaction du trahi j’ai accepté de partager la solitude du traître et prendre ma part de trahison. Oui, ce travail est fini. L’Irlande est une amie chère, une partie de ma vie.  Elle n’a pas été blessée par cette trahison. Elle va redevenir pour moi une source d’espoir, la musique, la littérature, la dignité, les amis, ma sphère intime.  Et non plus une douleur.

   Après avoir objectivé le conflit irlandais en tant que journaliste, comment prend-on sa part de nuit en charge en tant que romancier ?

S’il n’y avait pas eu cette trahison, jamais je n’aurais écrit une fiction sur l’Irlande. J’ai pris ma part de nuit –merci pour cette image – pour  cesser d’être un passant. La fiction m’a permis de raconter ce que j’étais une fois le stylo du journaliste rebouché : un homme persuadé de la justesse du combat républicain. Elle m’a permis aussi non seulement de hanter mon ami et traître en lui offrant mes mots, mais aussi de l’interroger par-delà la mort.

 Pourquoi avoir voulu faire de votre traitre une figure paternelle ?

Tous mes textes ont un accès difficile au père. Une blessure d’enfance. Et donc la certitude que la trahison en serait encore plus douloureuse.

  Ce ‘Retour à Killybegs ‘ n’est ce pas aussi une exploration de ce qu’a été être irlandais en guerre, de cette identité nationale douloureuse, selon votre point de vue ?

Il est le rappel  brutal d’un conflit qui s’est déroulé à nos portes et presque dans l’indifférence générale. Je le raconte enfin, comme jamais le journaliste n’avait pu le faire. La mort des hommes est une statistique guerrière, je leur rends ici leurs chairs lacérées.

  Pensez vous que la figure de ce traitre, et celle de votre ami Denis Donaldson sont parties intégrantes de l’identité nationale, en sont même constitutives ?  Est-ce pour cela que votre traitre est aussi un héros ? (il n y a pas de héros sans traitre)

« Fais ce que tu as à faire, et fais le vite », aurait dit Jésus à Judas lors de la cène. Jésus aurait-il été Jésus sans l’Iscariote ? Le débat est infini. La guerre fait le traître. Elle réveille celui qui dort en nous. A l’heure du choix mortel, notre ventre parle. Héros, lâche, belle femme pistolet à la main ou collaboratrice, Geneviève de Gaulle ou Coco Chanel.  La paix ne nous permet de ne pas savoir réellement qui nous sommes.

Je ne crois pas que le traître fasse partie de l’identité nationale, mais il fait partie de notre identité. Notre part de crépuscule. Un jour, quand je serai tout à fait guéri de ce drame, je viendrai vous dire que le traître est une victime de guerre comme une autre. Je n’en suis pas là. Pour l’heure, le traître reste celui qui a trompé la communauté qui le protégeait, qui l’aimait, qui le chérissait. Le traître, c’est l’ennemi . Vraiment. La part de l’ennemi qui a réussi à se glisser jusqu’à vous.

   Que pensez- vous de la phrase de Talleyrand, la trahison est une affaire de date ? Et de celle de Séfaris «  L’ennemi, le traître, nous l’avons vu dans le miroir » ?

La trahison est une affaire de guerre intérieure. Si vous renoncer à combattre le traître en vous oui, il grimace dans votre miroir et ricane de votre désarroi.

Une trahison est toujours une relation à trois, quasi œdipienne.  Avez-vous le sentiment d’avoir fait le deuil de cela ?

Je ne garde de la traîtrise de Denis que le sentiment d’une relation à deux qu’il a saccagé. Ce qui le liait à ses maîtres britanniques ne m’intéresse pas.

 Comment la mémoire peut elle triompher sans vengeance ?

Avant de mourir en grève de la faim pour obtenir le statut de prisonnier politique, le républicain irlandais Bobby Sands avait écrit : « notre revanche sera le rire de nos enfants ». Cette beauté me va.

 Se tromper sur la limite entre le bien et le mal, c’est peut être ce qui constitue un traitre. Mais n’est ce pas aussi la question du romancier ?

Le traître se trompe t-il ? Je ne crois pas. Il sait, le premier jour de sa trahison, qu’il vient de briser la confiance des autres. Bien ? Mal ? Je ne sais pas si ces mots ont un sens pour lui. Mais il vient de perdre sa dignité. Quand à moi, auteur, j’espère ne pas me tromper entre le bien et le mal. Ancien reporter de guerre, j’ai marché comme d’autres dans du sang humain. J’ai vu le mal. Je crois reconnaître le bien. J’ai trop souffert pour en jouer dans un roman. J’ai trop payé pour m’offrir une posture de détestation. Trop côtoyé  la saloperie humaine pour en jouer. Si je me suis glissé dans la peau de ce traître, ce n’est pas pour faire frémir ou louer le mal, ce n’est pas pour jouer avec l’interdit, ce n’est pas pour étriper je ne sais quel « politiquement correct », expression que je déteste. Mais pour partager les silences de mon ami, ses mensonges,  et  refermer son tombeau.

  La solitude de l’écriture peut elle être comparable à celle qui étreint votre traitre ?

Ecrire Killybegs a été une épreuve. Ma solitude a été extrême. Deux ans, j’ai pleuré de tristesse et de rage.

 

 Le traitre comme Judas, ne mesure pas la portée de l’action qu’il effectue. Mais quelle est la portée de l’action du romancier ?

Dans ce cas précis, elle consiste à donner aux autres la force de ne pas juger.

 

 Votre style prend les ‘mots à l’os’. Croyez- vous que traitre soit le bon mot ?

 

Oui, il l’est. Mais j’ai tenu à « Mon » traître, ce possessif renvoyant au chemin de pardon qu’il me restait à faire.

 

Lorsque vous écrivez en musique et la nuit, quelle résonance cherchez-vous dans les mots ?

La musique ne me sert qu’à reprendre le fil du récit là où il s’était coupé. J’écris à voix basse, je relis à voix haute. Je veux que les mots montrent. Pas qu’ils disent.

 

  Etre auteur de fiction n’est ce pas gagner l’autonomie d’écrire sa propre histoire ?

 Oui. C’est avouer enfin.

 

 Vous sentez vous enfin auteur ?

 

Après « Le Petit Bonzi », mon premier roman, je me sentais comme l’enfant qui venait de revendiquer son bégaiement. Après « Une promesse », je me suis senti en paix avec l’idée de la mort. Après « Mon traître », j’étais encore douloureux de questions. Après « La légende de nos pères », j’étais fier d’avoir rendu hommage aux femmes et aux hommes qui avaient combattu pour nous. Après « Retour à Killybegs », je suis épuisé. Vidé. Juste un homme qui revient de l’enfer.

C’est cela, être auteur ?

 

Propos recueillis par Abeline Majorel

Retrouvez l interview de Sorj Chalandon par notre partenaire le magazine Interlignes ici

Entretien avec Alain Guyard pour la Zonzon

Entretien avec Alain Guyard pour la Zonzon

 Alain Guyard est un drôle de gonze qui enseigne la philosophie là où il vaut mieux être philosophe c’est à dire en prison. Et c’est dans « La Zonzon » qu’il nous balance une narration mélange de philosophie foraine et d’intrigue politique, juste pour nous claquer le beignet en pleine rentrée ! Juste pour nous rappeler que tout n’est pas aussi douillet que ce que Foenkinos et Beigbeder veulent bien nous le chanter. Rencontre avec Alain Guyard. 

Placer votre narration sous l’égide de François Villon n’est ce pas pour le moins ambitieux et un peu convenu à la fois ? Est ce à dire que vous comparez la condition de prisonnier au travers des siècles ? Croyez vous à l’absolution et donc en la rédemption ? Est ce à cela que vous a servi le roman ? et si oui, de quoi vouliez vous vous faire pardonner ?

 J’ai six ans et j’habite à Dijon. Je viens de déménager. Je ne connais personne. Mon maître d’école, Monsieur Bombois, nous fait apprendre par cœur ce qu’on appelle improprement « La Ballade des pendus ». Il m’interroge. Je la récite debout, en blouse, la main droite posée sur le pupitre pour masquer ses tremblements. Les mots sortent de ma bouche presque malgré moi. Au fur et à mesure qu’ils s’en écoulent comme fait l’eau des morts lorsqu’on les retourne et qu’ils se vident, je me rends compte de l’énormité de ce que je profère : … je suis cadavre à la chair pourrie et dévorée, je demande pitié à des inconnus, le vent me tanne au bout d’une corde, j’ai peur de la foudre divine et de l’enfer…  « Hommes, icy n’a point de mocquerie… »… j’achève bientôt… Ma voix chevrotte… Mon maître ne dit rien. Il plonge ses yeux gris dans les miens et a tenu ma main tout au long de cette descente aux enfers.

J’en ai conçu un effroi fasciné et une espèce de sidération incroyable. Ainsi, on pouvait écrire ça ?! Ainsi, je pouvais devenir charogne affolée par une seconde mort pire que la première ?! Ainsi je pouvais redire à cinq siècles de là, ces horreurs proférées par un tueur devant un adulte qui m’écoutait gravement ?!…

 Je pense qu’aujourd’hui aucun instituteur n’oserait faire apprendre du Villon à des enfants de cours préparatoire. Il serait traîné en justice par les parents. Cette poésie est désespérée, imprécatoire, implorante, grotesque et Grand-Guignol (des squelettes réduits en poussières et des carcasses aux yeux caves bouffées par les corbaks hèlent le passant). Et en même temps, elle est bouleversante. Tragi-comique. Comme l’est la vie. Je crois que je suis entré en littérature par cette horreur que je récitais à l’âge où les mômes d’aujourd’hui apprennent des comptines d’Henri Dès.

 Par conséquent, ne voyez dans cet incipit renvoyant à Villon aucune portée politique, religieuse ou crypto-christique. Elle est d’abord un hommage à un vieil instituteur, à une poésie qui m’a laissée transi.

 Et quant à savoir si j’ai foi en l’absolution et en la rédemption, oui, j’y crois parfois. Par la force de la littérature. Voyez Edward Bunker.

 

Pouvez-vous nous définir ce qu’est la philosophie foraine ? 

 C’est mon métier. Aller dans les bergeries et les grottes, les foyers ruraux et les centres sociaux, au fond des bistrots et dans les vignes, dans les prisons et chez les fous. Hanter les festivals de bouts de ficelle et les patelins tordus. Faire l’article philosophique au chaland qui passe. A tous. Aux petits. Aux sans-grades. Ne pas se sentir investi d’une mission. Faire l’article en déconnant. Mais faire l’article. Boire dru avec des inconnus dont les sidérations cosmiques feraient peur à un Pythagoricien. Accrocher des lampions dans la cour, monter sur une estrade en palette, débagouler du Kant, du Hegel, du  Wittgenstein, est-ce que je sais, moi ?… Exposer Bachelard dans une cour d’école communale et taper au cœur d’une artisan-potière qui passait par là. Débrouiller les coloquintes de l’arrière-pays en droit de réclamer leur part de Weltanschauung. Braconner les concepts et les passer en doucedé chez les gens qui ont arrêté l’école à douze ans. Etre payé en fraiche artiche, de la main à la main, au coin du bar, en négociant les prix à la baisse pour pas couler la buvette, rouler les billets en poche, serrer les pognes, boire un dernier coup, remonter dans sa camionnette et retraverser les Cévennes dans l’autre sens au milieu de la nuit… Faire le pétomane conceptuel. Le cracheur de feu mental. Des couillonnades savantes… Être bonimenteur de métaphysique, décravateur de concepts et philosophe tellement forain que j’en deviens parfois foireux…

 Dès la première page vous affichez une sorte de mépris pour le philosophe de salon l’intellectuel parisien. Pourquoi ? Est ce parce que vous pensez que la philosophie devrait n’être liée qu’à une pratique, une expérience ?

 Je ne sais pas ce que c’est que la philosophie. Elle est, dit Aristote, la seule discipline qui soit à elle-même son propre objet. Par conséquent, je suis infoutu de savoir si la philosophie « devrait n’être liée qu’à une pratique, une expérience ».

En revanche je constate qu’on la dit aujourd’hui populaire. Or je constate dans le même temps que, plus on la dit populaire, plus elle devient un marqueur symbolique fort pour les classes dominantes. Elle se substitue à la psychanalyse et devient l’insigne par quoi on opère une distinction de classe. Il faut s’y connaître un peu en philosophie, faire lire à ses enfants des bouquins de la collection des « Goûters-philo », assister soi-même à des séminaires, lire son Sénèque à la plage, citer le dossier spécial d’un hebdo quelconque sur « Sagesse d’Orient et d’Occident », et tout ça suffit pour être hype and arty.

Ici, ce qu’on appelle philosophie (et qui n’est que le nouveau cache sexe de l’idéologie bourgeoise fin de règne) doit reproduire les critères existentiels familiers aux classes moyennes avec un fort capital culturel : éloge de l’hédonisme et de scepticisme délicatement désabusé, idéalisme libertaire en politique mais réformisme douceâtre dès qu’il s’agit de voter au second tour, tolérantisme de mœurs, absolutisme démocratique… Métaphysique du thé bergamotte…

Sous couvert d’universalisme philosophique, ce qui se joue là n’est rien d’autre que la généralisation de la néo-sensibilité bourgeoise. Toutes ces chichiteries me font chier. Si la philo est un outil symbolique destiné à creuser le fossé entre les classes, qu’elle aille se faire foutre, et ceux qui en font avec.

En vérité, dans toutes ces pratiques de classes, l’essentiel n’est pas de faire de la philosophie, mais de se défaire de ceux qui n’ont pas le loisir d’en faire.

  Croyez vous que l’on peut apporter de l’extérieur du sens à une peine ? Quel est d’après vous le sens à y apporter ? 

 Il faut, sur ce sujet, lire l’excellent essai de Nicolas Frize, « Le sens de la peine », (Léo Scheer, 2004). En gros, (en très gros) l’institution pénitentiaire et judiciaire dégueule de cette injonction de « donner du sens à la peine », mais sous ce pseudo-humanisme bêlant, il n’y a rien d’autre que l’incitation à embraser l’appétit dévorant de vengeance des victimes et à soumettre le prisonnier à l’absolutisme de l’autorité pénitentiaire. Avant l’obligation de donner du sens à la peine, le détenu restait libre de penser tout ce qu’il voulait de sa détention. Après cette injonction, le système judiciaro-pénitentaire fait irruption dans son intimité et demande des comptes à ce qu’il pense. La prison ne se contente plus d’enfermer et de contraindre des corps, elle contraint aussi des âmes et s’applique à violer les consciences, dernier espace de liberté dans l’univers concentrationnaire de la prison. Il faut au détenu se torturer lui-même, macérer dans une justification de sa souffrance. De ce masochisme institutionnel, doit découler la jouissance sadique des familles et de l’institution. Elle est la fin et le but ultime de tout enfermement. On enferme pour libérer les pulsions sadiques de l’enfermeur.

 Finalement, les cours à proprement parler de philosophie sont portion congrue dans le livre;  Elles sont pourtant jouissives à lire. Pourquoi ?

 Parce que le roman fait trois cent pages et que la moitié est déjà consacrée à ces dialogues philosophiques. Si j’en avais fait plus, je redoutais de perdre la tension dramatique de l’intrigue.

Mais j’en ai des wagons en réserve, de dialogues socratiques incroyables avec les taulards et rien que du juteux… J’en ai gardé une vingtaine dans le bouquin, mais j’aurai pu doubler… Une autre fois, peut-être… La prison est un vache d’accélérateur de radicalité existentielle, vous savez.

Et même, pour tout vous dire, je n’ai gardé, des entretiens philosophiques, que les plus « tendres ». Il en est d’autres, que j’ai vécus, où les propos des interlocuteurs feraient dresser les cheveux sur la tête à Sade et au comte Dracul. Emportés, la Despentes et autres frissonneuses des lilas…. Je n’ai pas voulu emmener mon lecteur dans ces régions-là, d’où parlent des bourreaux, des pédophiles, des assassins et des tortionnaires. Et pourtant, contre toute attente, il se joue là-aussi quelque chose de l’ordre de la philosophie. Le côtoiement du mal le dispute sans cesse à l’étourdissement voluptueux.

Mais, non, même un roman ne peut pas tout se permettre. D’être auteur n’autorise pas tout.

 Votre expérience de professeur en prison n’est finalement qu’un prétexte à un roman policier que vous avez voulu plus ambitieux, plus politique ?

 Je ne fais pas le prof de philo en prison pour nourrir un roman policier politique. Je vais en prison parce que c’est là que je trouve l’une de mes principales sources de revenu.

  Y a t il des sujets ou thèmes de philosophie qui vous semblent inabordables sans les conditions de la liberté ?

 Le truc marrant, avec la philosophie, c’est qu’elle requiert comme condition nécessaire et suffisante, la liberté de celui à qui elle s’adresse. On ne peut pas forcer quelqu’un à s’engager en chemin de philosophie, comme on ne peut forcer personne à être libre ou à agir moralement. Et Socrate, – qui s’y connaissait question déconne -, disait que nul ne peut enseigner la vertu, puisqu’il ne dépend que de chacun d’entre nous de se convertir à la vertu ou à la liberté.

 Le truc absolument épatant, c’est donc cela : la philo rend libre celui qui a décidé de l’être. Elle est utile à celui pour qui elle devient inutile. Et réciproquement.

 Démerdez-vous avec ça. Moi, ça me fout dans une hilarante perplexité.

  Chercher la substantifique moelle de humain dans sa part maudite, vous semble t il la seule facon supportable de connaitre l’humain ?

 Oulah… C’est du lourd…

Je ne crois pas à la profondeur ni à l’introspection. Encore moins à la part maudite… J’aime trop la rigolade. En plus faudrait déjà être sûr qu’il existe quelque chose de dur qui s’appelle le Moi, que l’on devrait connaître… Une confusion grammaticale sans doute, dérivée de l’attribut du sujet. Il faut désattribuer le sujet, disait le vieux Deleuze…

Pour connaître un gonze, il suffit de regarder sa tronche, et comment il se déplace. C’est pas du délit de faciès, c’est de la physiognomonie croisée avec de la caricature. Regardez les rides de front, celle aux commissures des lèvres, la place du menton par rapport au larynx… Regardez marcher, s’asseoir… et vous savez tout d’un mec, son rapport à la fesse, au pognon, à l’envie, à la peur, au pouvoir… Voyez Guéant, ses petits yeux glacés, sa bouche taillée au rasoir, sa peau flaccide et molle… Et Royal, son doux sourire flottant rêveur, son cou d’albaâtre tendu vers le devant, la gaze soyeuse de sa mèche…  Tout est dit d’eux dans leur corps et leur face… Y a pas de fond chez ces gens là. Pas de programme non plus… Des travers et les élans physiologiques, des humeurs qui les brassent et les transportent… Matez les tronches… L’âme est sur la peau, autour du corps, elle flotte comme une buée… Plutôt que connaître, moi, je préfère croquer.

 Finalement la philosophie c’est  » de sacrés conversations de parloir  » . Pourriez vous nous en imaginer une sur l’amour que ce soit sur Vanessa ou pour Leila ? Schopenhauer a t il toujours raison ?

 Peut-être que la philosophie, c’est aussi des conversations sur l’oreiller. D’ailleurs, vous avez raison… J’ai toujours clamé haut et fort que la philosophie est née en prison en trente jours de parloir de Socrate… Mais ce que je dis aussi des fois, c’est que Socrate se revendique comme un proxénète supérieur, qu’il dédie ses dernières paroles à un petit gîton qu’il a acheté dans un bar à putes (Phédon) et qu’il a été initié à la philo par deux tapins (Aspasie et Théodote)…

Donc, vous voyez, y aurait des trucs à dire… Peut-être après LA ZONZON, que j’écrirai LE BOXON… Eh eh, chouette d’idée… Faudrait que j’aille dans un bordel de ma connaissance pour y commencer des cours…

 Et Schopenhauer là-dedans, vous me demandez ? Ah boaf… C’est d’abord un éjaculateur précoce qui donne à son problème une dimension métaphysique.

Pouvez vous nous décrire une prison Descartes ?

Bon, dans le bouquin, j’en parle un peu. Faut se souvenir que Descartes se fait une frayeur alors qu’il est en robe de chambre, peinard, au coin du feu, à scribouiller ses méditations métaphysique… Frayeur due au fait que rien ne peut lui démontrer qu’il n’est pas en train de rêver qu’il est en train d’écrire… Et donc, cette déréalisation, elle est très courante en zonzon, entre consommation effrénée de came, schizoïdie ordinaire, répétition ad nauseam  des jours et des nuits…

Sauf que, Descartes, qui flippe de s’émietter l’âme, s’accroche à ce roc solide qu’est l’existence d’un JE qui est en train de s’autohalluciner… Que ce JE soit lui-aussi fiction, il n’ose pas l’envisager, ça foutrait en l’air deux mille ans de théologie.

 Les plus faibles des taulards ne s’emmerdent pas avec cela. Leur moi se délite, s’étiole et disparaît, au gré des entreprises de démolition psychotique quotidienne. Ils s’en foutent. Ils n’ont pas de caractère, et ce qu’ils sont oscillent au gré de leurs humeurs, elles-même déterminées par leur testostérone, par la morphine, l’adrénaline, la température, l’addiction…

Les plus forts d’entre eux résistent, et cartésianisent à mort. Il y a quelqu’un qui demeure, contre vents et marées, malgré les délires et les shoots, quelqu’un qui demeure et sur qui on peut compter. Quelqu’un qui n’a qu’une parole. A la vie à la mort.

L’expérience du cogito cartésien, chez les vrais gangsters n’est pas justifiée pour des raisons théologiques, elle l’est pour des raisons morales. Le Code d’honneur. Ainsi, un homme, un vrai, tient sa parole. La preuve : il ne balance JAMAIS.

 Pourquoi introduire le propos politique aussi tard ?

 p. 14 : « ce n’est plus à la pauvreté qu’on fait la guerre c’est aux pauvres ». C’est quand même assez tôt, page quatorze, non ? Et dire qu’aujourd’hui le concept de lutte de classe est suranné, parce qu’il est dépassé par celui de guerre de classe, c’est quand même assez politique, non ? Ca se confirme un peu, quand même, avec les émeutes en Grèce, en Angleterre…

 Avez vous véritablement rencontré Toto ? et si oui que pensez vous de cette situation ?

 Oui, j’ai rencontré Toto, ce psychotique lourd qui s’ouvrait le ventre avec des couvercles de boîte de conserve, et qui s’arrachait les plaques que les chirurgiens lui avaient mis sur la paroi abdominale pour qu’il évite de recommencer. Il ne s’appelle pas Toto, bien sûr, mais c’est bien lui…

J’ai pas tout dit. Les lits sont superposés en cellule. Il dormait sur le lit supérieur, et il pissait au lit… La pisse dégoulinait à travers son matelas sur le détenu dessous… Un jour, il a foutu le feu au matelas de son cocellulaire pendant que celui-ci dormait…

 Qu’est-ce que je peux bien penser de cette situation…

  Pourquoi avoir voulu mêler une intrigue politique d’actualité, la Françafrique, avec votre intrigue première ? Comment avez vous construit ces rebondissements ?

 La Françafrique, c’est d’actualité en France depuis les réseaux Foccart du Général de Gaulle, au moins, repris par la gauche et Mitterand… C’ets un coupde chatte qui ça ressort en même temps que mon bouquin… Mais ça fait soixante-dix ans que ça dure… J’ai construit toute cette histoire après la rencontre d’un mec des services spéciaux qui m’a raconté des trucs qui lui ont coûté sa carrière…

Et puis les rebondissements, je les ai écrits à Lacenat, dans le Beaujolais, dans la chouette maison de mes copains Réjane et Gilles. C’est le pays des Pierres Dorées. Qu’est-ce que c’est beau, là-bas… J’ai pris dix jours, à travailler quinze heures par jour, et à ne m’autoriser qu’une heure quotidienne de course à pied dans les vignes (Gamay), avec mon clébard, à fond les gamelles. Voilà comment j’ai écrit. Comme un moine. Mais je n’ai rien bu.

  Votre style est très audiardesque. Mais la langue des prisons n’est elle pas plus proche du parler  » cité  » et rap que de ce français truculent argotique mais daté ? 

 Sociologiquement, la langue des prisons s’apparente au « parler wesh » qu’on entend dans les cités. Mais ce parler-là porte en lui ses propres contradictions. Il n’est pas un parler des classes populaires mais un parler des classes qui aspirent à leur médiatisation spectaculaire. Or le propre des langues d’argot, comme langues populaires issues des classes dangereuses, était d’être incompréhensible aux ennemis (les flics) et aux victimes (les bourgeois). Du procès des Coquillards à Dijon en 1455 jusqu’au Simonin du Grisbi en passant par Vidocq, la langue d’argot est une langue de la dissimulation… Elle brille, pourrait-on presque dire, par sa disposition à l’enfouissement. Clément Marot, qui édite les œuvres de Villon seulement trente ans après la disparition de ce dernier, confesse déjà que cette langue est obscure et lui échappe. Il renonce à « racoustrer » ces ballades.

 Or le « wesh » se démarque absolument de la langue d’argot et des voleurs en ce qu’il cherche la reconnaissance et la visibilité médiatique. Langue des scènes rap et des battles, le wesh est le pur produit de la société spectaculaire, et il le paie au prix fort : sa spectacularisation marchandisée en fait un produit de consommation courante avec lequel croient s’encanailler les bourgeois petits blancs qui le slament sur des scènes de cafés branchouilles. Il n’est plus puissance létale de contestation de l’ordre social, une vulgaire plus-value marchande dans l’industrie culturelle, au même titre que les robes de viandes de Lady Gaga.

 Il n’est donc pas question pour moi de succomber à cette mode. Le magasine Actuel s’est livré à cette compromission dans les années 1990. Il suffit de lire aujourd’hui ces articles pour éclater de rire devant la ringardise proxénète du fond et de la forme.

 D’autre part, je ne crois pas que la fonction de la littérature (car c’est de cela dont il est question, in fine) soit de redire le monde avec les mots même du monde. Il est assez chiant comme ça. Avez-vous jamais écouté des taulards venus de la cité ? Avez-vous jamais essayé de prendre en note le flux ronronnant, monomaniaque, fatigué, qui s’en échappe ? C’est le balbutiement lancinant qui répète l’ennui des vies qui s’étalent à longueur de béton. C’est toute la laideur du monde quand elle n’est pas rehaussée par la pointe de l’écriture. Or Deleuze, dans ses Dialogues, de mettre en garde : « Le but de l’écriture, c’est de porter la vie à une puissance non personnelle ».

Il fallait donc, pour que je sois fidèle à mes lascars, que je les arrache à un langage pauvrement vital. Rendre leur humanité ne pouvait se faire qu’à la condition que je célèbre leur inventivité, leur vitalité, toutes qualités que la langue réelle qu’ils habitaient (le wesh industriel et spectacularisé) ne parvenait pas à rendre.

Je me souviens de Flaubert, aussi, s’adressant à Louise Collet qui yoyotait de la touffe et se posait la question d’un internement chez les foubracs à la Salpêtrière, projet à quoi Stendhal répondit : « plus vous serez personnelle, plus vous serez faible ». Alors voilà, moi aussi je voulais rendre la force à mes loulous. Et pour cela, être intransigeant avec la langue personnelle, le wesh, dans laquelle ils habitaient.

Comment terminer sur un « je t aime » un roman sur la solitude à laquelle on ne peut échapper dans la prison de son enveloppe corporelle autant qu’entre quatre murs ? Ne seriez vous pas un peu midinette parfois ? Et comment va votre boussole ? Ou vous mènera t elle pour le prochain roman ?

 Eh ben oui, merde à la fin. Je suis midinette. De causer avec des tueurs et des proxénètes n’empêche pas d’avoir du sentiment.

ET ousque j’irai au prochain roman ?… Est-ce que je sais, moi ? Qu’est-ce qu’elle me dira, ma boussole, hein ? Peut-être : « allez, hop, sagouin, au Bordel ! » Au bordel, comme vous me le suggériez, coquine, à la question 9 ? Pourquoi pas ?… Est-ce que je sais, moi ?…

L’écriture commande…

Interview de Delphine de Vigan pour Rien ne s’oppose à la nuit.

Interview de Delphine de Vigan pour Rien ne s’oppose à la nuit.

Delphine de Vigan est une des auteurs chouchou autant de la blogosphère littéraire, des lecteurs de tout bord que des médias. Elle nous livre cette année un roman , »Rien ne s’oppose à la nuit  » , déjà sélectionné dans les listes des grands et vieux prix littéraires. Mais est ce vraiment là un roman, quand Delphine de Vigan tente de retracer le parcours de sa mère ? N’est ce pas finalement une quête auto fictive de l’origine?  Avec son style simple mais éclairant, sans pathos, Delphine de Vigan construit une réflexion sur elle même et par cette construction nous livre un roman et répond ici à nos questions. 

 

Après vos dernières fictions qui ont connu le succès que l’on sait, Rien ne s’oppose à la nuit, semble signer votre retour à un récit plus personnel comme Jours sans faim l’était.  Pourquoi  roman sur la couverture ?

Dès lors qu’on raconte, même si on cherche à être au plus près de ce qui s’est passé, il me semble qu’on est dansla fiction. Lelivre s’appuie sur des témoignages, des écrits, des souvenirs, il constitue en cela une forme de reconstruction qui m’est propre. Au fond, ce n’est que mon regard sur les choses, ma petite histoire reconstituée et recolorisée,

Vous datez précisément l’origine de l’écriture chez vous au 31 janvier 1980. Pouvez-vous nous l’expliquer ? Et finalement, n’est ce pas la vraie raison de ce livre : retrouver l’origine. Celle de votre écriture, celle de la maladie de votre mère et finalement la votre ?

J’avais depuis longtemps cette intuition confuse que l’écriture était liée chez moi à l’enfance, et plus précisément à ce moment de déracinement, presque d’exil, que nous avons vécu – ma sœur et moi- lors de la première hospitalisation de ma mère. Au-delà du 31 janvier qui est un jour de drame, il y a eu dans ce moment une confrontation brutale entre le réel et la fiction (celle que ma mère s’est inventée) et pour moi le début d’un besoin impérieux d’écrire pour que les choses aient une consistance, retrouvent une forme de stabilité, pour que quelque chose s’oppose au vertige.

Oui, c’est une quête de l’origine. En cherchant autour de ma mère et de son inénarrable famille, je suis allée au plus près de ce qui me constitue : ce qui m’a été transmis, ce que j’ai reçu ou pris de l’héritage familial, mais aussi ce que j’ai refusé. Le livre explore le mythe, mais aussi son envers.

Malraux disait que la vocation essentielle de l’écrivain est de rendre compte.  C’est ce que vous dites avoir voulu faire de la vie de Lucile. Peut-on être comptable d’une vie ?

J’aime beaucoup cette idée, et je crois qu’elle est valable pour tous mes livres, même si je pense que c’est une forme d’illusion. Je ne crois pas qu’on rende compte d’une vie au sens comptable, méticuleux, ou objectif du terme. Mais j’ai sans doute espéré rendrecompte dela vie de ma mère, au sens le plus subjectif et pictural du terme. C’est une interprétation, une reconstitution fabriquée à partir de mes propres motifs, à partir de la couleur de mes propres souvenirs, auxquels j’ai tenté d’ajouter d’autres motifs, d’autres couleurs qui venaient des autres, et de ma mère elle-même, notamment à travers ce qu’elle avait écrit.

Pourquoi avez-vous abandonné l idée d un récit objectif à la troisieme personne à partir de votre naissance ?

Il m’a semblé impossible de me mettre en scène en tant que personnage comme je l’avais fait pour elle et ses frères et sœurs dans la première partie du roman. Je ne pouvais pas parler de sa première  fille à la troisième personne, puisque cette fille c’était moi ! Dès lors, le je s’est imposé, sans doute aussi parce qu’il me permet alors d’assumer pleinement la narration.

Pourquoi avoir choisi de taire la vie amoureuse, la vie d’amante  de votre mère,  qui pourtant semble importante et constitutive de son parcours ?

Je n’ai pas interviewé mon père pour des raisons qui sont liées à leur histoire, à la nôtre aussi, et sur lesquelles je ne voulais pas m’étendre.  Du coup, il m’a semblé qu’il serait biaisé d’interroger les autres hommes qu’elle a connus. Je me suis contentée d’une certaine manière de cet état de fait, et je crois qu’il y avait aussi une forme de pudeur. Ce n’était pas tant la vie d’amante de ma mère qui m’intéressait que son irrémédiable solitude. J’évoque les hommes qu’elle a côtoyés, à partir du souvenir que certains m’ont laissé, de la manière dont elle les a écrits ou décrits, de la manière dont elle a construit autour d’eux son propre fantasme ou sa propre poésie, et au fond cela me va bien.

-Avez-vous relu votre journal intime en son entier ? qu’est ce qui ressort de cette plongée dans votre ancien vous ?

Mon journal intime remplit des dizaines de cahier d’écoliers ! Je n’ai relu que ceux qui concernaient les périodes qui m’intéressaient et dans lesquels j’étais susceptible de retrouver des traces de ma mère. C’est une expérience étrange, qui m’a sidérée. J’ai été frappée par la manière si détaillée dont je décrivais les moments, les situations, les conversations, comme s’il fallait tout consigner, garder trace de tout. Ce qui m’a le plus émue je crois, c’est de retrouver l’écho des autres, ma sœur, ma famille, mes amis, tels qu’ils étaient.

Qu’avez-vous appris sur la distance de l’écrivain face à ses personnages  lors de l’écriture de ce roman ?

Je crois que j’ai appris beaucoup mais je suis incapable de le formuler ou de l’établir de manière précise, dans le sens où cela ne revêt aucune forme théorique ni aucune vérité soudainement apparue. Il s’agit plutôt d’un lent travail, d’un apprentissage, d’une manière d’aborder la langue, les langues, qui peu à peu fera peut-être de moi un écrivain. Je conserve tous ces moments d’errance, de doute, d’exaltation précieusement dans une sorte de mémoire physiologique qui m’est précieuse et le sera sans doute lorsque j’aborderai un nouveau livre.

Quels sont vos rituels d’écriture ?

Depuis que je ne fais plus que ça, j’écris le matin dès que mes enfants partent en classe. Je n’ai pas vraiment de rituels si ce n’est que je prends toutes mes notes sur des carnets, des bouts de papiers, des post-its que j’accumule en petits tas savamment ordonnés ! La rédaction à proprement parler se fait directement sur l’ordinateur.

Pourriez vous nous parler de la voiture balai ?

Ah la voiture balai ! C’est un processus matinal (avant de commencer quoi que ce soit) qui consiste à relire ce que j’ai écrit la veille et… à jeter ou à recommencer. La voiture balai est nécessaire, elle est parfois douloureuse ou de mauvaise humeur, je ne sais pas. Parfois je jette tout ce qui a été écrit la veille.

Jours sans faim  vous a semblé moins périlleux, moins vain . Parce que c’était une démarche de reconstruction de vous-même  sans rapport à l’autre ?

Je crois que c’est parce que « Jours sans faim » contenait une vraie part de fiction, je veux dire de fiction volontaire. Aucun des personnages secondaires de ce roman n’a vraiment existé, et j’y ai ajouté un certain nombre de motifs ou de détails totalement inventés. « Rien ne s’oppose à la nuit » était une quête de vérité. Cette quête est vaine dans la mesure où il n’ya pas une vérité unique et incontestable, mais des vérités. Un certain nombre de choses me sont restée opaques, et c’est sans doute tant mieux. J’espère avoir offert à ma mère un destin de personnage tout en conservant cette part irréductible de mystère qu’elle a elle-même toujours préservée.

« -Je cherche un espace qui ne soit ni la vérité ni la fable mais qui soit les deux à la fois » . Pourriez vous définir cet espace ?  Quelle  en serait la morale ?

Au fond je crois que cet espace s’appelle la littérature… Il est amoral. C’est un territoire de questionnement  et d’exploration, pas d’affirmation.

Lucile Poirier, un pseudonyme ? et  vous si vous prenez le tournant Annie Ernaux, quel serait votre pseudonyme et pourquoi ? Avez-vous lu « l autre fille « ?

J’ai écrit « Jours sans faim » sous un pseudonyme et j’y ai finalement renoncé dès mon deuxième livre car cela me mettait mal à l’aise. J’ai lu « l’Autre fille » lorsque j’ai eu terminé « Rien ne s’oppose à la nuit ». Jaime beaucoup Annie Ernaux, sa démarche, son écriture. Elle trace depuis longtemps son propre chemin, avec sa propre voix, il lui appartient et n’appartient qu’à elle.

Pensez vous que la volonté de s’écrire soit transmissible ? votre mère semblait l’avoir, vous qu’aimeriez vous transmettre à vos enfants ? et si ils voulaient écrire, que leur conseilleriez vous ?

Je viens d’une famille où l’on raconte beaucoup, sans cesse, et je crois que cela fait quasiment partie de mon ADN ! Je le vois dans la manière qu’ont mes enfants de raconter, et dans  le plaisir qu’ils y trouvent. Ecrire, c’est autre chose. C’est une démarche très intime, personnelle, exigeante et parfois aveugle. Je ne suis pas sûre que cela se transmet. Ma mère n’a jamais établi de lien entre mon écriture etla sienne. J’ai découvert en rouvrant les cartons qu’elle avait tant écrit et surtout qu’elle avait cherché à publier. Peut-être ai-je mené à bien son désir sans le savoir. Je n’en suis pas sûre.

 

 

 

 

 

 

Véronique Ovaldé pour des Vies d’oiseaux

Véronique Ovaldé pour des Vies d’oiseaux

Elle a l’écriture légère qui se pose sur les branches de nos sentiments, Véronique Ovaldé. En cette rentrée, elle revient avec «  Des vies d’oiseaux » et fait jouer sa plume sur les vies mélancoliques et passionnées de ses personnages,  Vida la mère et Paloma la fille, et leurs hommes Gustavo, Adolfo et l’inspecteur Taibo. Ne vous attendez pas à lire un polar au style magique, mais un roman ovaldien, sur les liens et le petit pas de côté qu’il faut avoir le courage de faire. Véronique Ovaldé nous parle de «  vies d’oiseaux » .


Vos précédents romans ont reçu de nombreux prix (Prix France Culture Telerama pour Et mon coeur transparent, Prix de Lectrices Elle, Prix Renaudot Lycéens, prix France Télévision pour Ce que je sais de Vera Candida). Est ce plus difficile d’aborder l’écriture d’un nouveau roman après avoir reçu ces prix ? y a-t-il une « pression », même involontaire, une peur de décevoir vos lecteurs (et la critique)?

 

Il n’est jamais confortable d’écrire un nouveau roman, de se plonger dans l’écriture d’un nouveau texte. Si vos romans ne reçoivent pas l’accueil que vous escomptez, s’ils n’arrivent pas à trouver leur lectorat, écrire un nouveau roman est très angoissant aussi. Le succès de mes précédents livres est une donnée que j’essaie de perdre de vue pendant l’écriture de mon roman ; afin qu’elle ne me paralyse pas, qu’elle ne m’emmène pas à un endroit où je ne voudrais pas aller. Cela demande une grande vigilance. Mais c’est très salutaire aussi de ne pas penser à ses lecteurs quand on écrit. De continuer son chemin quel qu’il soit. C’est après coup que vient la peur du jugement des lecteurs, des libraires et de la critique.

« On peut considérer que ce fut grâce à son mari que Madame Izarra rencontra le lieutenant Taïbo » : ainsi débute « Des vies d’oiseaux ». Avez vous d’abord pensé à cette phrase sans savoir comment se déroulerait le reste, comme cela a été le cas avec la première phrase de « Ce que je sais de Vera Candida » ?

J’ai d’abord écrit la scène du bison. J’ai su que tout était concentré dans cette scène originelle et violente. Et puis comme je sentais qu’elle était au cœur même du roman, je l’ai déplacée et je l’ai mise en son centre.

Les chapitres de votre roman sont autant de plans successifs assez brefs, chapeautés par un titre poétique et imagé. Pourquoi une narration aussi séquencée ?

C’est ainsi que les choses se mettent en place. Par saynètes. Comme des scènes que j’enfile les unes derrière les autres sur un lacet  pour former un collier – plus ou moins harmonieux.

D’ailleurs, pourquoi avez-vous commencé à donner ces titres de chapitre seulement à partir de Ce que je sais de Vera Candida, quand vos précédents romans n’en comportaient pas ?

J’ai infiniment de plaisir à intituler ces scènes. J’ai l’impression de donner des titres à des chansons. J’aime les contrepoints qu’elles offrent ; c’est la possibilité d’une lecture supplémentaire, elliptique, pointilliste.

Votre écriture est très sensuelle : odorat, toucher, vue, ouie… tous les sens sont presque stimulés, évoqués au fil des pages et des images qui se forment. Est ce calculé ?

Je me sers de tous mes sens pour rendre compte de l’endroit où je suis, où se déroule l’action et puis pour donner à voir un personnage. Pour permettre sa représentation. C’est très important pour moi cette manière de figurer le récit. Dans un lieu que j’invente, afin de le rendre vivant et crédible, j’ai besoin d’être la plus précise possible 

Il y a beaucoup de délicatesse dans le chapitre « La peau », même si c’est une scène très voluptueuse (et magnifique). Est ce votre vision de la sensualité féminine, ce mélange de pudeur et d’érotisme ?

Je suis heureuse que cette scène vous ait plu.

Je n’ai pas une vision générale de l’érotisme féminin. Ceci correspondait à la situation de cette femme qui pensait ne plus jamais faire l’amour avec un homme, qui avait renoncé à cette part d’elle-même, qui l’avait soigneusement mise de côté et qui pensait s’accommoder de cette absence. Ce qui me semblait important ici c’était l’inconnaissable, ce que l’on ne peut deviner de l’autre avant de le voir nu. C’est la mise à nu qui m’intéresse. L’intimité. Tenter de dire les choses crûment, poétiquement, précisément.

Le chat de l’ex-femme de Taïbo s’appelle Méthylène. Attachez vous une importance particulière aux noms de vos personnages, mêmes aux animaux ?

J’ai une passion pour les noms sonores, les noms étranges et imprononçables. Vida par exemple s’appelle Vida Gastorozu Izarra. Nommer les êtres est un acte sincère. Qui est déjà une possibilité de les connaître.

La magie est moins présente dans ce dernier roman, avec seulement quelques touches, comme le fantôme de Chili qui flotte dans les dernières pages. Souhaitiez-vous ancrer vos personnages dans une réalité plus tangible ?

C’est juste que le magique ici n’était pas de circonstance. Il y a des histoires où les anges s’invitent à notre table comme dirait Janet Frame. Et puis d’autres où le recours au magique est moins nécessaire, où l’onirique est plus ténu, plus délicat, moins visible.

Vida est totalement soumise à son mari Gustavo qui l’étouffe. Elle subit sa vie et se trouve « bien vivante dans sa tombe ». C’est une femme faible qui se laisse écraser par son mari. Un thème qui vous est cher ?

Vida est plus complexe qu’une simple femme soumise à l’autorité d’un époux qui lui imposerait sa loi. Mais cela dit les soumissions consenties, les émancipations et le prix à payer pour s’affranchir sont des thèmes qui me sont chers.

Ce qui me fascine c’est la façon dont on accepte une situation inacceptable : il ne faut parfois qu’un tout petit changement d’orientation, un minuscule changement de lorgnette pour décider d’y mettre fin.

Cependant Gustavo, le mari de Vida, ne se rend  pas  compte de sa violence. Il est pétri d’égoïsme et considère Vida comme un objet qu’il a modelé. Il en est fier. Pensez vous que cette violence souterraine soit plus dangereuse ?

Elle est plus pernicieuse, oui. Elle est discrète, policée, destructrice et acceptable socialement. Mais je ne suis pas sûre de pouvoir établir une échelle entre les violences physiques et les violences mentales. C’est juste un problème de reconnaissance des autres

L’inspecteur Taibo a quelques points communs avec Itxaga, un personnage de « Ce que je sais de Vera Candida » : patience, douceur, calme. Il attend simplement que Vida vienne vers lui. Une façon de montrer que tous les

 

 hommes ne sont pas des monstres ?

 Oh je n’ai rien à montrer… il s’avère que certains personnages masculins sont des hommes très séduisants. Qu’ils ont parfois des qualités communes. Mais personnellement j’aime beaucoup Adolfo dans ce livre et c’est plutôt
une petite frappe…

Revenons aux personnages féminins. Par opposition aux femmes fortes de Vera Candida, Vida est plutôt faible, au début. Elle va lentement prendre comprendre qu’elle peut partir. Et le faire. C’est le roman d’une renaissance ?

 C’est un roman sur la nécessité de l’autre, un roman sur la liberté, l’amour et le champ des possibles qui nous paraît souvent plus restreint qu’il n’est en réalité. 

Vida reviendra à Irigoy, la « ville des chiens » où elle a grandi, tout comme Adolfo ou Paloma. Tout nouveau départ passe-t-il nécessairement par un retour aux origines ?

C’est juste que Vida avait oublié l’endroit des origines. Elle le dit au début du roman : « Mais qui saura d’où je viens ? » (ça a failli être le titre du livre en fait) Et qu’en oubliant cela elle s’était oubliée elle-même.

Vous évoquez les liens à la fois fragiles et forts qui unissent les mères à leurs filles, tout comme le nécessaire détachement de l’enfant et la souffrance qu’il provoque. Paloma veut, elle aussi, s’évader, quitter sa famille. Vous l’évoquiez déjà dans Vera Candida. Un besoin récurrent  ?

Le besoin de rompre et de partir est un besoin essentiel, me semble-t-il. En tout cas dans la relation entre les enfants et les parents. C’est très douloureux mais il me semble difficile de ne pas en passer par là. Toutes les formes de lien m’intéressent profondément.

 Finalement Vida et Paloma vivent la même expérience : toutes deux vont s’échapper et prendre leur envol grâce à un homme. En auraient-elles été capable si Taïbo ou Adolfo n’avaient pas croisé leurs routes ? Les femmes ont-elles forcément besoin d’un homme pour grandir ?

Je suis sûre que Paloma serait partie quand même. Quant à Vida elle a une façon de s’absenter des choses qui lui est très particulière. Ici il s’agit juste de la façon dont l’amour peut vous permettre de faire un petit pas de côté. Vida n’est pas une amazone. Cela fait trop longtemps qu’elle est assise immobile dans sa maison climatisée.

C’est la rencontre d’un homme qui a bouleversé leurs vies, donc. Vida et Paloma ressentent la même chose : « un orgasme et vous êtes toute énamourée ». C’est une vision très romantique, non ?

Ah ?Vous trouvez ça romantique ?

Je crois qu’elles, Vida et Paloma, trouvent cela assez affligeant. Elles ont l’impression d’avoir les mêmes réactions que les campagnols.

Le dernier chapitre forme une suite de plans très courts où l’on retrouve tous les personnages du roman, dans un effet très cinématographique. Pourquoi cette conclusion en forme d’épilogue imagée ?

 Les personnages me sont apparus comme sur autant de polaroids. J’ai eu l’impression de pouvoir les surprendre au même instant, chacun attelé à sa tache, même Chili le fantôme scintillant est présent. C’est comme si je les avais tous convoqués pour leur dire au revoir et les laisser continuer leur route.

Pour finir, possédez-vous un toaster ?!

Oui mais ça fait longtemps qu’il n’est plus sous garantie…

 

 

Propos recueillis par Amanda Meyre et Abeline Majorel

 

 

 

Hélène Frappat pour Inverno

Hélène Frappat pour Inverno

 En plein été, nous avons lu et aimé Inverno. Ce nouvel opus  est un voyage en train dans le temps où L, Bérengère et Emmanuelle, les héroïnes vont vivre leurs vies entremêlées, au rythme de la plume fluide et sèche de la romancière. Rencontre sensible avec Hélène Frappat.

 

Bonjour Hélène, Pourquoi un roman dans un train ?

L’idée d’INVERNO m’est venue dans un train. J’adore les gares, j’aime l’idée des rêveries que produit le train, cet espace transitoire entre deux lieux, deux temps, à l’image de l’écriture qui, pour reprendre le titre du texte de Nathalie Sarraute, se situe « entre la vie et la mort ». Lorsque Bérangère, l’un des personnages d’INVERNO,  couche avec des hommes dans le compartiment d’un train, c’est un peu comme si elle n’avait jamais trompé son mari, puisque tout est advenu dans cette sorte de deadzone. Cela peut paraitre un cliché, mais j’aime les clichés, littéralement, pour leur puissance d’image (photographique). Je voulais dans ce roman démultiplier les histoires de trains. En outre, ce qui m’intéressait, c’était de déployer le récit sur le sentier tortueux de la mémoire et de ses trahisons, je tenais à ce qu’il y ait des « peut-être », du conditionnel passé… Or le train est une image physique de  la temporalité.

Ce roman, comme vos précédents, interroge beaucoup la mémoire que vous liez à la trahison.

C’est une véritable question pour moi puisque j’ai très peu de mémoire. Le besoin de remplir des blancs, des vides,  fait sans doute partie de ma vocation d’écrivain.

On a l’impression que vous écrivez au fil de l’eau, comme si vous cherchiez une réponse dans vos personnages.

J’écris comme je vois un film au cinéma : j’ouvre les yeux dans le noir. J’écris à l’aveuglette, avec des images dans la tête. Le récit, ce sont des gros plans, des détails, des objets qui surgissent comme, dans INVERNO, la nappe à carreaux rouges et blancs qui fait partie d’un décor invisible mais en fait révèle un conflit et une opposition de classes.

Comment travaillez vous ?

En aveugle! Pour les trois romans précédents, j’étais partie d’une question spéculative. La question du secret est mon obsession. Mais INVERNO me semble être un livre encore plus secret que les autres et je n’en ai moi-même pas percé le secret… J’aime qu’un récit soit accompagné d’un certain secret, c’est pour moi une forme de morale du récit, dans la mesure où il préserve le mystère des personn(ag)es. Je trouve malhonnête de faire semblant d’avoir le dernier mot sur les choses. Les romans où l’on nous vend la résolution d’un secret me dégoûtent. Regardez le charme tenace des romans d’Agatha Christie : il provient de l’écriture, pas de la résolution des énigmes.  C’est la même chose dans « Une femme disparait » d’ Alfred Hitchcock, un de mes films préférés, auxquels j’ai beaucoup pensé en écrivant INVERNO, et pas seulement parce que le film se passe presque entièrement dans un train.  Pour INVERNO, je suis partie des rêveries qu’on a  quand on part rejoindre quelqu’un qui nous attend dans une gare. On rêve de cette personne pendant le trajet et on a peur qu’elle ne corresponde pas à l’image que notre rêverie s’en est faite. J’ai aussi pensé à l’un de mes écrivains préférés, Anne Tyler, et à son récit de voyage en voiture dans «  Leçons de conduite » (Breathing Lessons). Enfin, j’ai pensé aux trains si mystérieux, et aux noirs et blancs effrayants des tunnels…

Comment travaillez vous vos phrases ?

Le travail des phrases… C’est une obsession. Je travaille beaucoup en lisant à voix haute. La ponctuation surtout est essentielle, et personne d’autre que moi ne peut intervenir.  J’aime une forme de sécheresse du style, mais aussi une certaine forme de lyrisme : l’irruption du lyrisme dans la sécheresse, c’est précisément ce que j’admire chez un auteur comme Brett Easton Ellis. J’aime énormément cette phrase d’un roman d’Anne Tyler : « Il eut le sentiment que la vie était déchirante, un mot qu’il n’employait pas à la légère ». J’aime l’idée d’une forme épurée, mais avec parfois des digues qui sautent.  La littérature est un flux impersonnel qui nous traverse (les  écrivains russes parleraient de « la vie » ), et en même temps elle s’adresse à ce qu’il y a de plus intime. J’aimerais que l’on lise mes livres d’une traite parce qu’ils fonctionnent musicalement comme une chambre d’écho.

Pourquoi votre personnage principal n’a encore une fois pas de nom ?

J’ai relu « Rebecca » de Daphné du Maurier pour mon prochain roman, une sorte de roman gothique. La narratrice n’y a pas de nom ni de prénom. Je voulais faire ça, mais j’ai eu peur que l’on soit perdu, d’une manière qui ne m’intéressait pas. Alors finalement « elle » est devenue « L. » Je ressens de l’angoisse face à ce que l’on nomme « l’identité », je n’y crois pas beaucoup.  Vous connaissez le roman de Wilkie Collins «  No Name » ?

Non, navrée. Mais pour en revenir à INVERNO, c’est tout de même un roman sur le rapport avec ceux qui nous ont précédés, en l’occurrence Bérangère, la mère d’Emmanuelle.

C’est un livre traversé surtout par le sentiment d’amour et plus encore par l’obsession. Bérangère est aussi un fantôme. Et j’adore les histoires de fantômes, de morts vivants, de zombies, les romans  de Stephen King… Entre la vie et la mort : l’écriture se passe là. On ressent une sensation très étrange lorsque l’on écrit : certaines choses que l’on vit sont transformées en souvenir au moment même où on les vit.

Pourquoi ce titre INVERNO ?

INVERNO est un roman d’hiver, c’est pour moi la saison du souvenir. Et puis l’italien est comme une deuxième langue pour moi.

Le roman va de la jalousie à la libération, et pour vous ?

Il y a plusieurs types de jalousie. Je voulais radicaliser la jalousie jusqu’à la démasquer, presque dans son ridicule aussi. J’ai relu Anna Karénine, et la jalousie que ressent L. s’inspire lointainement de ses obsessions. L. est spectatrice dans la jalousie. Alors que la jalousie de Jean, c’est le vide, le soupçon. la peur qu’il ressent et qu’il inspire. La honte et la peur sont pour moi deux sentiments liés. Bérangère, elle, finit par se libérer, par choisir « une vie nouvelle », et j’avais aussi en tête de retracer, des années soixante à nos jours, une forme de libération d’un personnage féminin.

 

Inverno, d’Hélène Frappat , Actes Sud , ISBN 978-2-7427-9909-1, 16€, 140p 

 

Quatrième de couverture:

Un endroit où aller Inverno Pourtant, qui a goûté au poison ambigu et douceâtre de la nostalgie sait qu’elle ne nous lâche pas, déplaçant seulement le vague malaise, la jubilation secrète qui l’accompagnent, vers un autre objet, une autre vie, une autre ville.

Dalibor Frioux pour Brut, aux éditions du Seuil

Dalibor Frioux pour Brut, aux éditions du Seuil



Que faisons nous de notre excédent ? C’est ce qui détermine l’être humain. De ce postulat, Dalibor Frioux a tiré une uchronie particulièrement crédible, la situant en Norvège, ce petit pays ‘conservatoire des humanités’ dont la récente actualité a malheureusement donné encore plus de pertinence à ce premier roman. Rencontre avec Dalibor Frioux

 

Votre roman, « Brut », qui est une uchronie, sort en cette rentrée. Il semble que la triste actualité norvégienne braque les projecteurs sur lui. Vous sentez vous prêt à être un des phénomènes littéraires de la rentrée ?

Malheureusement, il y a cette tuerie dans l’actualité norvégienne. Mais, «  Brut » est un roman sur le pétrole, comme personnage principal, plus que sur la société norvégienne. Il résulte de ce sentiment qui, je crois, est assez bien partagé, d’un monde en déréliction.  La Norvège n’est qu’un lieu géométrique répondant à mon imaginaire. Elle est un lieu privilégié pour cristalliser tout ce que je voulais dire sur mon thème principal : le pétrole et sa place dans nos vies. Je ne suis même jamais allé en Norvège, pour tout vous dire. Mais j’ai beaucoup visité par internet.  D’autant plus que la Norvège ayant une politique de transparence, tout est accessible en deux clics.

Comment est née l’idée de ce roman ?

J’avais lu dans « le Monde » le portrait du philosophe que le Fonds souverain norvégien a mis à sa tête. Cet universitaire, propulsé à la tête d’un fonds d’investissement, pour en faire un fonds éthique, et qui va se retrouver avec un salaire exorbitant, des avantages, des voyages, au centre d’un monde qui a priori n’est pas le sien, m’a fasciné.  Je m’intéressais déjà aux énergies, à leur circulation et surtout au pétrole. Le Fonds norvégien repose sur les revenus du pétrole, il est même en passe de devenir le premier au monde, devant Abu Dhabi.  Et je me suis demandé comment une société pouvait vivre, se vouloir éthique en revendant cette saleté comme un bon dealer, tout en faisant attention de ne pas trop en consommer elle-même.

Vous dites cette saleté à propos du pétrole?

Demandez aux nigériens par exemple si ils trouvent que le pétrole est un produit noble. Depuis toujours, l’or noir est considéré comme assez sauvage, voire diabolique, il ne provient que de régions que les Grecs de l’Antiquité auraient qualifiées d’infernales. Il appartient au domaine de Pluton. Certains disent même que le buisson ardent de Moise serait une flaque de pétrole.  L’influence du pétrole sur notre monde me semble majeure et quasi sans limite.

Pourquoi  le pétrole ?

Le pétrole est véritablement l’énergie qui a changé le monde, mais on l’occulte, on ne le voit plus du tout . Nous avons une dépendance quasi métaphysique au pétrole. Le monde est habitué à une unité de base qui est l’explosion, dans les moteurs, qui  s’est répandue avec une densité phénoménale sur notre planète, comme odeur, comme bruit, comme puissance. On parle du nucléaire, mais il n’a pas créé une société à l’échelle mondiale, alors que le pétrole est un fait social mondial. Il est partout, ne- serait ce que dans cette pâte à modeler pour adultes qu’on appelle le plastique. Or comme beaucoup, j’ai le sentiment de la fin d’une époque, de la fin de la dépense énergétique à tout crin.

Alors, pourquoi une uchronie en Norvège ?

J’ai commencé le roman il y a 4 ans maintenant, il est terminé depuis un an. Ma problématique principale, mon interrogation personnelle était : comment gérer l’excès ? Nous sommes habitués à stocker, comme des animaux, mais nous consumons  aussi, c’est ce qui fait de nous des êtres humais. La Norvège est un Etat peu enclin à l’ostentation et qui n’a donc pas les exutoires préétablis que nous connaissons tous pour consumer ( armée, politique de prestige et influence). Comment peuvent-ils donc faire pour se débarrasser de la part maudite du pétrole ? Leur seule possibilité est  de l’enfermer dehors, au sens éthique et universel. De plus, la Norvège telle que je la dessine est un conservatoire des idéaux humanistes occidentaux, une sorte de dernier flambeau dans la nuit. Or pourquoi peut-elle se permettre d’être ce flambeau ? Parce qu’il est allumé par les revenus du pétrole.  Je me suis beaucoup interrogé sur cette hypocrisie et finalement, le roman se termine sur l’avènement d’un régime quasi-fascisant construit par des femmes et des handicapés. Bref, ce roman répond à un questionnement sur nos idéaux politiques : ne sont-ils pas dus  plus à notre énergie qu’à nos idées ?

Pouvez vous développer cette interrogation pour nous ?

La pratique la plus universelle a pendant longtemps été l’esclavage ou la division en castes, c’est sur l’inégalité que ce sont construites nos sociétés. Aujourd’hui avec le pétrole, on a des équivalents-esclaves ? Finalement, une société égalitaire serait-elle  possible sans un substitut des inégalités qui permet une sorte de lévitation politique comme dérivée d’une lévitation énergétique. Nos idéaux politique ne sont il pas le résultat de cette contingence énergétique ?

Vous vous référez dans l’exergue à Georges Bataille, notamment à ‘la part maudite ‘. Celui-ci met en valeur la fabuleuse énergie du soleil dans cet ouvrage. Est-ce pour cela que vous faites nommer par un de vos personnages un gisement de pétrole « Soleil Noir » ? Vous êtes intéressé par cette philosophie de la dépense pure ?

« Soleil noir » était un des titres possibles du roman, mais nous l’avons écarté à cause de sa proximité avec le chef d’œuvre cinématographique «  Soleil vert » où le héros découvre que la nourriture distribuée à tous est composée de cadavres recyclés. Pourtant il y a des points communs. Par la circularité du pétrole, on en vient à se recycler les uns les autres et finalement à se bouffer les uns les autres aussi. Effectivement, on peut penser à la dépense pure, au potlach,  quand on voit Savannahorg, le potager éco responsable que la Norvège de « Brut » crée en plein Nigéria. Quand on ne peut plus consumer matériellement, il faut quand même que ça crame, pour la gloire.

Vous mettez en scène un repli identitaire dans un pays qui a pourtant tout et qui n’ a même pas d’ennemi. Pouvez vous nous l’expliquer ?

Comme je le disais précédemment, la Norvège de «  Brut » est un conservatoire. Pour conserver ses valeurs humanistes, il faut être caché. Le bonheur ne semble possible que si l’on est que quelques-uns. C’est une tendance réelle de cette société. Par exemple, Anders Behring Breivik, ce fou qui a commis cette tuerie cet été en Norvège, qui a tiré sur l’avenir de son propre pays, pense que les idéaux norvégiens ne peuvent pas être compris par l’étranger et parle ‘ d’importation d’électeurs’ . Ce pays avait jusque là été protégé des soubresauts et des hoquets de l’histoire, mais pour ce faire, il doit se particulariser, devenir de plus en plus petit, de plus en plus caché.  Son isolationnisme se nourrit des malheurs du monde. Et c’est aussi là que réside son hypocrisie. La Norvège a ce caractère hypocrite, cette part obscure. Par exemple, il est véridique que la Norvège a refusé de prendre part à la mise en place d’un fonds par l’Equateur pour la non exploitation de leur pétrole. Cela serait se tendre un miroir dans lequel elle n’a pas envie de se voir.

La Norvège n’est elle pas pourtant un pays de transparence ?

Cette tyrannie de l’ouverture révèle une grande hypocrisie. Elle rend tout équivalent comme si rien n’était caché.  Dire que tout est transparent, c’est la meilleure façon de faire oublier ce qui est caché.

Dans votre roman, l’environnement social, le décorum de la vie est transparent alors que vos personnages sont repliés, cachés dans leur motivation, leurs envies. Est- ce intentionnel ?

La Norvège de « Brut » est l’image d’un pays qui se veut lui-même exemplaire et se pose en retrait pour juger le monde. Mes personnages  sont comme eux. Prenons l’exemple de Jensen, il  est vice président de ceci, vice de cela. Il est toujours dans l’ombre dans le retrait. Henrik Larsen lui est comme dépossédé des conséquences de ses actes et Katrin se contente de jouir de la situation, elle ne veut pas en connaitre les conséquences. Pour elle, tout est dans une façon de compartimenter et de donner une certaine étanchéité.  Le personnage de Larsen est inspiré d’une réalité. Je me suis demandé comment se retrouver sous les projecteurs pouvait ne pas être incompatible avec une certaine naïveté d’intellectuel. Mais, je le répète, je n’ai pas de relation ou de contact avec la Norvège réelle, j’aime la Norvège fantasmée et future, celle qui est dans « Brut ».

Votre uchronie débute par une série d’attentats que vous nommez «  Black February », vu par Katrin, jeune norvégienne alors top model. Puis, nous sommes transportés bien après ces catastrophes, nous retrouvons Katrin dans un monde que l’on aurait pu penser devenir apocalyptique mais qui est resté le même. Parlez nous de Katrin.

Lors de cette série d’attentats que j’imagine « Black February », Katrin a une crise de panique abstraite, une peur des heureux du monde qui voient s’ouvrir l’abime sous leurs pieds. Elle a alors un mouvement de déni et se jette dans une course à la jouissance. Mais, ce n’est pas qu’imagination, j’ai l’impression que nous y sommes, nous avons le pressentiment que nous ne faisons que corriger marginalement une trajectoire qui nous mène dans le mur, et notre maxime comme celle de Kathryn semble être « Après moi le déluge ». Kathryn, elle, ne veut même pas voir le déluge, elle est dans une position de jouisseur. Mais elle a son contrepoint dans le roman en la personne de la chef du parti populiste qui s’apprête à remporter les élections.

Avez-vous imaginé vos personnages comme des contrepoints les uns des autres ? Des entités qui incarnent des concepts ?

Tout ce que je savais, c’est que je voulais un personnage de philosophe écartelé, un personnage double de femme, Kathryn la mère jugée par sa fille Sigrid, et le personnage de Jensen. Jensen cet homme d’affaires voulant rentrer au comité Nobel , a son pendant  avec Geir le plongeur.L’un est l’eau vive, l’autre l’eau sombre, mais ils sont les deux faces d’un même problème.  Jensen, dans cette société qui se féminise et qui vieillit est en pleine crise de panique, il replonge dans son histoire, c’est la rançon de sa quête de pouvoir, et ainsi il intensifie tous ses actes pour se sentir vivant. Geir quant à lui, est un peu la figure du Christ de cet évangile « Brut ».

Les objets ont un rôle important dans votre narration.

Ils m’étaient utiles pour décrire une société qui est pleine comme un œuf. L’exemple est la maison de Kathryn qui ne laisse pas de place aux mouvements de la vie. C’est plus profondément aussi un parti pris d’anti psychologisme. Je pense qu’avant d’être déterminé par des sentiments nous le sommes par notre environnement. Je crois peu au libre arbitre. Aussi je m’inspire d’un environnement matériel très concret et j’explore la façon dont cela pèse sur l’âme humaine qui finalement est malléable et creuse.

Comment avez-vous conçu cette œuvre-continent finalement ?

IL y a une part de naïveté dans la création. J’avais des aspirations philosophiques mais je voulais qu’elles débouchent sur de l’esthétique, de la littérature. Je suis inspiré par des concepts mais satisfait par des métaphores. J’ai crée un laboratoire philosophique à partir de documents vrais comme le personnage d’Henrik ou l’histoire d’indemnisation des plongeurs. Finalement c’est un roman plutôt paranoïaque. J’y ai mis l’intrigue classique de quelqu un qui veut, qui a un objectif à atteindre . Mais ce qui m’intéresse vraiment  c’est mon personnage Pétrole. Je voulais carotter la société dans laquelle il vit, étudier son écosystème, un peu comme celui d’un animal. «  Brut » est une radiographie lente, une intrigue plus en spirale qu’en trajectoire, mes personnages sont des points d’obstacle qui permettent d illuminer le tableau.

Pour finir, quels sont les romans qui vous inspirent ?

J’aime beaucoup « Moby Dick » pour la présence lancinante des éléments et leurs effets hallucinogènes. Il y a ce caractère obsessionnel du thème, ce vampirisme, cette obsession de la métaphore. C’est aussi ce que j’ai voulu pour « Brut » une métaphore-pieuvre du pétrole. J’aime les romans de l’énergie primaire, des romans de quête un peu monstrueux. Par exemple, «  l Amant de Lady Chatterley », ce roman symboliste sur la fertilité me  touche beaucoup. J’aime aussi la méditation métaphysique sur le rapport à la nature d’ Aldo Leopold dans « l’Almanach d’un comté des sables ».

 

 

 

 

Interview de François Marchand, prix du roman francais pour Plan social

plan socialInterview de François Marchand, prix du roman francais pour Plan social chez Cherche Midi.

Plan social c’est Molex et autres entreprises. Un mot à la mode, avec des conséquences tragiques pour beaucoup. Francois Marchand poursuivant la veine sociale et drole de son premier roman invente ici un nouveau type de plan social, efficace, égalitaire, hasardeux un peu et surtout désespérément criminel. Nous l’avons rencontré pour vous.

Puis je recueillir votre réaction à l’obtention de ce prix ?

Une grande surprise car mes romans n’ont normalement aucune chance de satisfaire une majorité quelconque. Ça me rappelle une phrase d’Iegor Gran :  « en France, il n’est de bon écrivain que de sérieux écrivain, à la narration posée, rassurante, subjonctive. Si un roman fait rire, c’est de la mauvaise littérature. ». C’est vraiment très juste. Je ne comprends donc pas le vote du jury, que pourtant je n’ai pas corrompu : peut-être est-il possible quand même de l’invalider avant la remise du prix ?

Depuis votre premier roman, vous travaillez sur un quotidien social absurde comme terreau de votre narration. Pourquoi ce choix ?

Parce que le monde qui nous entoure est absurde. Plus précisément, il est idiot et très satisfait de lui-même. Le boulanger à côté de chez moi a baptisé sa baguette à son nom, comme s’il allait laisser une trace dans l’Histoire. Au moins l’a-t-il fait lui-même, son pain. Mais que dire de ce relieur qui a laissé lui aussi son nom en énorme sur le magnifique roman de Jacques Laurent que j’ai eu la faiblesse de lui confier ? Il n’a pas écrit le roman, pourquoi le défigure-t-il ainsi ? Voilà, c’est ça, notre monde : le nom de Jacques Laurent est écrit en plus petit, sur son propre livre, que le type qui a simplement raccommodé l’ouvrage. Je me demande si la disparition du catholicisme ne joue pas un rôle dans cette disparition conjointe de toute forme d’humilité.

Votre livre « Plan Social » plutôt fable ou plutôt réalité ?

Les deux. Le récit relève en effet de la fable, ou de la farce d’ailleurs, avec tous ces gens qui crèvent comme dans un western de Sergio Leone. Mais tout est réaliste et vraisemblable.

Pourquoi la légionellose ? Quelle place laissez vous au hasard dans cet absurde que l’on ressent dans la narration ?

Cette idée m’est venue pendant une conversation avec un ami chauffagiste. Il m’a semblé que ce serait une bonne idée pour exterminer une partie aléatoire d’une population donnée, ce que désire forcément un patron à un moment donné de sa carrière. Le patron en question ne laisse pas grand-chose au hasard, mis à part la liste nominative des victimes.

Cette fois le narrateur est un point de vue omniscient. Avez-vous eu peur que l’on vous prête les idées de vos protagonistes ?

Non, car je suis bien pire à l’oral.

Rassurez nous, votre quotidien professionnel ne ressemble pas à cela ?

Non, j’évite de toute façon désormais tout lien entre ce que j’écris et mon activité professionnelle. C’est beaucoup mieux comme ça. Et donc, non, je ne travaille pas dans une usine nordiste d’ancres de marine !

Finalement vos personnages sont assez sympathiques dans leur horreurs et leurs erreurs. L’avez-vous voulu ainsi ?

Oui. Le patron de droite et le syndicaliste CGT sont des personnages qui me sont très sympathiques, en tout cas. Ce sont des êtres réels, qui ne se paient pas de mots. Il y a d’ailleurs des ressemblances psychologiques entre un patron catholique et un ouvrier communiste, et d’ailleurs entre l’Eglise et le Parti de jadis, mais cela mériterait des développements qui dépasseraient le cadre de cet entretien. Et il faut du Cognac, aussi.

Votre syndicaliste et son patron se rejoignent dans le crime. Est-ce votre vision de l’échiquier politique ?

Non, ce n’était pas mon idée principale. Le patron n’a pas le choix. Soit il joue le jeu institutionnel et légal, et il crève, parce que ce jeu est absurde. Soit il joue sa propre partition. Mais son but est honorable : il veut sauver son usine et continuer à être utile à quelque chose. C’est la même chose avec le CGT.

Ce n’est pas trop dur pour un romancier de faire un roman drôle pour une rentrée littéraire ?

C’est plutôt faire un roman pas drôle qui me serait difficile. Mais des romans pas drôles, en France, ce n’est pas comme le carburant : il n’y a pas grève des producteurs, ni des distributeurs et donc pas de pénurie non plus.

Et votre prochain roman, quel en est le sujet ?

Je suis en train de finir l’histoire d’un type qui fait la connaissance de sa belle-famille. Il y a, hélas, des cadavres (je m’ennuie très vite sinon). Pour l’éditeur, j’hésite entre Gallimard, Grasset et Seuil. Peut-être Gallimard quand même. J’aime bien l’immuable couverture de la collection NRF : ça fait un peu penser à ces visites rendues à des arrière-arrière-grandes tantes qui n’ont jamais quitté Saint Flour. Rien ne bouge, rien n’a jamais bougé, à part le balancier de la pendule près de l’escalier. On s’y ennuie doucement et on attend le moment de prendre congé.

Retrouvez la chronique de son roman ici

Interview réalisée par Abeline Majorel


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