Entretiens avec les auteurs

Entretien avec Jean-Marie Blas de Roblès pour La Montagne de Minuit

jean marie blas de roblesEntretien avec Jean-Marie Blas de Roblès pour La Montagne de Minuit aux éditions Zulma

1/Après le baroque, le foisonnement stylistique de Là où les tigres sont chez eux, La Montagne de Minuit semble extrêmement épuré. Votre écriture semble s’adapter au lieu de votre narration

.
C’est le cas. La concision, l’effacement maîtrisé me semblaient nécessaires pour donner tout son poids à cette fable tibétaine.
2/ Lors d’une interview, vous disiez ‘vouloir atteindre un idéal d’écriture ‘ , quel est il ? est ce un absolu ou une adaptation au sujet ? Pensez vous l’avoir atteint ici ?


Il s’agit plutôt d’une adaptation au sujet, mais avec le souci de l’épure, de l’économie de moyens. Par définition, un « idéal d’écriture » ne s’atteint pas, et je suis bien mal placé pour juger si je m’en approche ou m’en éloigne. Je suis simplement content de ce que j’ai fait, dans la mesure où le résultat correspond à ce que j’avais en tête en commençant à écrire ce livre.
3/ Une dizaine d’années d’écriture pour Là où les tigres sont chez eux, et un an après La Montagne de Minuit, avez-vous acquis une facilité d’écriture, ou vous sentiez vous plus libre sur le sujet ? Avez-vous acquis une plus grande discipline d’écriture ? et si oui, quelles sont vos habitudes d’écriture ?


J’avais commencé La Montagne de minuit durant la période où Là où les tigres sont chez eux ne trouvait pas d’éditeur. Il s’agit d’un projet auquel je pensais depuis plusieurs années, alors même que je terminais mes Tigres. L’écriture du roman précédent m’a probablement servi, mais je ne sais pas encore de quelle façon. Pas pour la facilité d’écriture, en tout cas… J’en ai retiré sans doute une plus grande conscience des processus narratifs, et peut-être une meilleure compétence dans le maniement de la langue. Quant à la discipline d’écriture, elle est acquise depuis très longtemps. Lorsque tout est prêt, documentation et vision claire de ce que je veux raconter, j’écris de 5 h du matin jusqu’au soir sans me préoccuper d’un délai quelconque.
4/ Vous disiez avoir voulu Là où les tigres sont chez eux comme un opéra, La Montagne de Minuit est il votre tantra ?


Plutôt un mandala, non ?
5/ Ici encore, vous mettez en œuvre votre prédilection pour les structures compartimentées, les narrations à plusieurs voix. Pourquoi ce choix ?


Ce n’est pas un choix délibéré. Cela vient peut-être de mon goût pour les anamorphoses, les reflets, la mosaïque. De ma méfiance instinctive, même dans la fiction, pour ce qui pourrait apparaître comme une vérité absolue. J’ai besoin de cette relativisation, semble-t-il, pour conserver toute sa force au questionnement.
6/ Pourquoi choisir de faire se croiser Histoire et fiction ? Que pensez vous des dernières polémiques sur le sujet , notamment sur Jan Karski ?


Histoire et fiction se croisent nécessairement ; la seconde se nourrissant de la première pour inventer des mondes possibles et leur donner leur vraisemblance. C’était déjà le cas dans le roman précédent avec le personnage d’Athanasius Kircher, mais aussi avec le Brésil des années 80. Il n’y a problème que lorsque l’Histoire en vient à se nourrir de la fiction. Et dans ce cas, la falsification des faits est inacceptable. Pour ce qui est de Jan Karski et du roman de Yannick Haenel, je ne vois pas matière à polémique et je me range du côté de Jorge Semprùn lorsqu’il dit que « seule la littérature peut rendre la mémoire vivante. »
7/ Vous vous servez bien sûr de votre expérience dans les pays tels que la Chine ou le Brésil où vous avez enseigné pour vos romans. Mais vous servez-vous de votre expérience d’enseignant pour vous approprier « cette infinie capacité du monde à produire des fables » ?


Non, je ne crois pas.


8/ Dans cet ouvrage, les motivations ne sont jamais explicitées, et jusqu’au bout restera un suspens, une fable. La morale en est elle que le secret , l’inconnu est ontologique au cœur de l’humain ? ou est ce l’interrogation qui vous porte à écrire ?


En commençant à écrire ce livre, je ne me suis pas dit que j’allais écrire un roman à thèse ou un conte philosophique. Ce sont les histoires que j’ai choisi de raconter, et la façon dont je l’ai fait, qui ont généré leur propre morale, ou plutôt la sensation d’une morale à en tirer. Au lecteur de choisir la sienne ; mais s’il est important pour moi de garder le mystère à son mystère, de mettre en scène un questionnement « ontologique », il est aussi crucial de dénoncer la fiction lorsqu’elle trahit dangereusement la vérité historique et entretient des mythes scélérats, comme les théories du complot actuelles. À ce moment-là, il faut sortir du conte et montrer les vrais loups derrière leurs masques de brebis.

9/ Bastien votre héros, si l’on peut dire, est traversé par une volonté de transcendance, de spiritualité. Pensez vous que cela est une quête moderne ? Est-ce la vôtre ? L’écrivain a-t-il vocation à transcender l’humain ? Doit il viser une universalité ? Le chemin en est il l’introspection ou le voyage de préférence ?


Bastien est à la recherche d’une sagesse. Il croit l’avoir trouvée – et sans doute à raison – dans le bouddhisme tibétain, mais il ne reflète que le délaissement dans lequel se trouvent nos sociétés occidentales depuis la « mort des dieux » et la chute des idéologies qui promettaient, sinon une transcendance, du moins des lendemains nouveaux. Comme je le fais dire à l’un de mes personnages, ce qui est grave, « ce n’est pas que les hommes ne croient plus en Dieu, c’est qu’ils sont prêts désormais à croire en tout ». Cette quête d’une transcendance de substitution, et comme par défaut, n’est certainement pas la mienne. Elle ouvre grand les portes à la superstition, aux spiritualités de pacotille voire à l’obscurantisme. De mon côté, je suis profondément athée. La seule universalité que je reconnaisse à l’homme est d’être jeté au monde en dehors de tout projet divin et en sachant qu’il est mortel. C’est donc à lui de poser ses propres valeurs, de se construire en tant qu’homme et de faire en sorte d’habiter le monde au milieu des autres. Ce constat sartrien, qui passe par la démystification systématique et le refus de la mauvaise foi, continue à poser, me semble-t-il, les conditions d’un véritable humanisme. L’écrivain fait ce qu’il peut avec tout ça. Il se raconte des histoires en essayant de vivre sa propre vie. Il chante, plus ou moins bien, en alternant les cigarettes et les verres de whisky.

10/ Quels sont vos auteurs de prédilection , vous qui aimez les fables représentant la réalité ? Avez-vous découvert dernièrement de jeunes auteurs qui vous passionnent ?


Borges, Flaubert, Lowry, Huysmans, Thomas Mann… Mathias Enard, Arno Bertina, et toute l’équipe de la revue Inculte pour la nouvelle génération.

11/ Vous créez des allégories de la vérité qui se montre et qui se cache. Mais quelle est la vérité cachée de Jean Marie Blas de Roblès ?
« Extrema acedia hominem in imum ultimumque gradum extrudit facitque mineralibus persimilem. » Carolus Bovilius, Liber de sapiente, Paris 1510

Retrouvez ici la chronique de son livre, La montagne de Minuit

Entretien avec Pierre Chavagné, pour "Auteur Academy"

48792737_pEntretien avec Pierre Chavagné, pour Auteur Academy chez Grasset

Faire coincider une rentrée littéraire et la télé-réalité, sans être dans son fauteuil tenant un Guillaume Musso pour regarder s’ébattre des has-been dans une ferme en Afrique, voilà un pari risqué que relève Pierre Chavagné, dans « Auteur Academy » . Là où l’abêtissement ou l’assoupissement menace tout téléspectateur, le lecteur de ce roman lui risque la compréhension des écrivains de toutes sortes et au minimum le sourire.

C’est donc avez les zygomatiques coincés en position haute et l’esprit critique revigoré que nous avons conversé avec ce jeune auteur, cynique peut être et non pas inique, pour un premier roman loin d’être minuscule.


Votre étrange action se situe dans le berceau de la pensée occidentale (la Grèce si j’ai bien situé), vous n’avez pas songé à la faire naitre dans le berceau de l’humanité, dans une ferme en Afrique, par exemple, non pas au pied du Kilimandjaro ?

La Grèce est la matrice de la littérature occidentale, pas l’Afrique. Et si je connais bien les Cyclades et les mythes grecs, j’ignore tout de la vallée de l’Omo, du Kilimandjaro et des contes Peuls. Et puis je voulais appeler mon île Nikos…
Ceci est votre premier roman, songez vous d’ores et déjà à « devenir un écrivain confirmé c’est à dire capitaliste » ?

Mon activité professionnelle actuelle me préserve de ce travers. A l’instar de mon héros, je n’écris pas pour l’argent, ni pour la gloire d’ailleurs. Je souhaite devenir un écrivain tout court, ni communiste, ni socialiste, ni centriste, ni écologiste, ni capitaliste.


Plus sérieusement, « la vocation de l’écrivain est de rendre compte », avez vous voulu affirmé un divorce entre la culture et la télévision, ou plus exactement, entre la littérature et la société du spectacle, notamment avec le morceau de bravoure de la prise d’otage (que j ai adoré) ?

Oui, ce n’est pas nouveau mais le fossé se creuse. Aujourd’hui, tout est bruit, tout est émotion, tout est divertissement. On traite les sujets chronomètre en main et pied sur l’accélérateur, le chroniqueur est roi. Lors de cette prise d’otage, la revendication de mon narrateur était simplement d’appuyer sur « pause » ; s’asseoir quelques minutes et réfléchir.
Votre protagoniste éponyme étudie la technique d’écriture et vous la décrivez d’un vocabulaire guerrier, est ce une lutte ? Avez vous vraiment une stratégie d’écriture ? Faut il étudier SunZe pour lutter contre la page blanche ?

Non, ce sont des cérémonials vus chez d’autres. Je n’ai pas de stratégie particulière, ni de discipline. J’écris n’importe où et longtemps. J’écris très facilement en fait. C’est plutôt lors des séances de corrections que je traîne des pieds, je trouve mille excuses pour différer cette épreuve.
Si comme vous le dites être écrivain est un travail, pensez vous vraiment que cela s’apprend ? Que pensez vous par exemple des ateliers d écriture ? ou des cours de creative writing ?

Une partie s’apprend. Pour cela il faut lire beaucoup et avoir du goût. En revanche le Creative Writing n’est pas du tout ma tasse de thé. Les romans bricolés dans ces ateliers sont souvent ratés et toujours formatés. Construire des personnages et raconter une histoire ne suffisent pas. Évidemment, il existe des contre-exemples L’Histoire de l’amour de Nicole Krauss en est un. L’atelier d’écriture à la française est différent, il s’appuie sur les jeux oulipiens et les contraintes (comme le texte sans « e », sans verbe…), il est ludique et vise à stimuler la créativité. S’il est bien mené comme chez Hélène Dassavray ou Flore Naudin, il s’apparente à un jeu, à un échauffement avant la course. Alors pourquoi pas ?
« Pour écrire, il faut avoir vécu et se faire violence pour le raconter « , votre rapport à la littérature actuelle est donc si conflictuel, si difficile ?

Trop d’auteurs publie du vide, ne propose rien. Oublions-les ! Et lisons les autres, ceux qui créent de nouveaux univers,  ceux qui cherchent, ceux qui proposent, par exemple dans ma génération : Foenkinos, Viel, Egloff, Mauvignier, Jaenada, Vallejo, Ovaldé…


Vous avez choisi des pseudonymes homophoniques à tous vos « professeurs  » sauf Beigbeder , pourquoi ?

Je trouvais ça drôle. (Réponse décevante, je le sens).
Chacun de vos « concurrents » est une caricature d’une forme d’écrivain,  parlons du cas Vernal, il y a donc des écrivains nés, touchés par la grâce ?

Oui et j’en suis jaloux. Blondin par exemple.
Et vous, où avez vous appris à écrire finalement, quel est votre parcours ?

J’ai beaucoup lu. J’ai pris mon temps.  J’ai écrit quand j’étais prêt.
Quel est votre rapport à l’auto-fiction ?

Le problème de l’autofiction c’est qu’il a peu de représentant talentueux. Ça paraît abordable alors tout le monde s’y lance. Et puis, je me moque de ce genre littéraire, je me moque de savoir si ce que je lis est faux ou vrai ; d’un livre j’attends de l’émotion, de l’étonnement, du style. Si l’auto-fiction est un roman faux, j’ai écrit une fausse auto-fiction c’est-à-dire un roman vrai !

Vous qui avez l’âge d’être un des fameux enfants de la télé, vous semblez mettre un point d’honneur à ne pas être de votre temps, pas représentatif de votre époque, on sent toute votre culture classique, votre demande d’exigence dans la littérature et sa représentation. Comment vous sentez vous dans notre temps ? Avec internet par exemple ?

Je suis un enfant de la télé et j’ai coupé le cordon en 2000. J’ai écrit ce livre sans avoir vu une seule fois la Star Academy, ma seule documentation a été la presse pipole – des milliers de gens dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. C’est très difficile d’écrire sur la télévision, d’éviter le cliché, je ne suis pas tombé dans cet écueil, car j’ai écrit sur un souvenir. Il s’y dégage par endroit une tendresse, peut-être la nostalgie des trois chaînes Hertziennes. J’ai choisi de quitter Paris, de me retirer sur une colline du Haut-var et de là haut j’ai une belle vue sur notre époque et je n’aime pas ce que je vois.

Internet je l’ai découvert très tôt, 1992 ou 93, mon adresse hotmail date de 1995. Mais depuis je n’ai pas progressé. Je m’en sers comme d’un livre magique qui a toutes les réponses à mes questions. Pour le reste, je suis atteint d’incuriosité chronique. Facebook, Twitter, ça me fatigue. J’ai tout de même un blog pour faire mes gammes.
Etes vous vraiment « un sentimental cynique, le coeur pour voile et l’ironie pour gouvernail  » ?

Oui, j’évolue en équilibre instable. La lucidité gâte tous mes rêves. A la longue, c’est fatigant d’être moi.

Quel auteur vous semble le plus proche de vous ?

Je me sens proche de Roger Nimier et de Michel Déon : pour Le Hussard bleu et Le Jeune homme vert ; pour un Déjeuner de soleil et Les Enfants tristes, pour la Grèce ; et surtout pour leur conception de la littérature. Si je poursuivais l’exercice d’admiration, je citerai Jean d’Ormesson pour le style et l’enthousiasme (même s’il écrit toujours le même livre). Et Jean Echenoz pour sa virtuosité narrative. Pour le rugby alors là, c’est Michel Embareck !
Il me semble nécessaire de vérifier si vous vous êtes vraiment entraîné au questionnaire de Bernard Paix :
C’est drôle que vous me posiez cette question, le questionnaire de Pivot faisait l’objet d’un chapitre entier dans une première version du roman. Je l’ai coupé…

Votre mot préféré ?

Pneu car le « n » après le « p » est improbable et fait la fortune des orthophonistes français.
Le mot que vous détestez ?

Angoter (néologisme, écrire en alternant le mauvais et le pire).
Votre drogue favorite ?

L’encre bleue et le café noir.
Le son, le bruit que vous aimez ?

« Le bruit des ailes du silence qui volent dans l’obscurité»
Le son, le bruit que vous détestez ?

Une craie blanche sur un tableau noir (les couleurs ont leur importance car une craie rouge sur un tableau vert ne me dérange pas du tout)

Votre gros mot juron ou blasphème favori ?

« Puta madre », ca passe toujours mieux en espagnol
Homme ou femme pour illustrer un billet de banque ?

Chateaubriand pour les billets de 10000 euros
Le métier que vous n’auriez pas aimé faire ?

Comptable

La plante, l’arbre ou l’animal dans lequel vous aimeriez être réincarné ?

Si c’est un arbre, l’arbousier, si c’est un animal, le paresseux.

Si Dieu existe, qu’aimeriez vous, après votre mort, l’entendre vous dire ?

–        Vous m’avez dit : Pierre Chavagné ?

–        C’est cela.

–        Et bien mon ami, je ne vous trouve pas.

–        Mon vrai nom est Pierre Gavanche, si ça peut aider.

–        Ah ! Encore un artiste !

–        …

–        Voilà votre fiche. Mais vous êtes en avance. Nous ne vous attendions pas avant la fin de la décennie.

–        C’est que je n’ai pas trop compté, vous savez.

–        Oui, mais si tout le monde faisait comme vous, on serait vite désorganisés.

–        Désolé.

–        Profession ?

–        Ecrivain décédé.

–        Hum, je vais vous mettre à côté de Monsieur Beigbeder, il est arrivé la semaine dernière. Vous le connaissiez ?

–        Un peu oui.

–        C’est entendu, vous avez la chambre 2 566 245 677, vue sur terre. Le petit-déjeuner est disponible à partir de six heures et jusqu’à dix heures. Un brunch peut-être pris à partir de midi. Le bar et le restaurant gastronomique sont au dernier étage. Vous pensez rester longtemps ?

–        Un petit bout d’éternité.

Enfin,  » pour être un écrivain confirmé il faut publier un deuxième roman  » apparemment vous avez un plan de carrière très au point, où en êtes vous ?
Au début. Juste au début…

Vous pouvez retrouver Pierre Chavagné sur le web où il a consacré un blog à son ouvrage : http://auteuracademy@canalblog.com

Entretien avec Véronique Ovaldé

Véronique OvaldéEntretien avec Véronique Ovaldé, auteur de « Ce que je sais de Vera Candida  » aux éditions de l’Olivier

A Chroniques, nous avons aimé tout de suite Rosa Bustamente et Vera Candida, les personnages du nouveau roman de Véronique Ovaldé. Nous avons même aimé l’autre face de cet auteur, celle d’éditrice de Jean-Michel Guenassia, ce qui nous donnait donc deux bonnes raisons (au moins ) de poser quelques questions à cette romancière.

Votre livre est construit en chapitres assez courts avec des titres inventifs et jubilatoires. Le titre, c’est important pour vous ?

C’est important. C’est comme un polaroïd de l’ensemble.Je cherche les titre de mes livres très longtemps, je fais de longues listes de titres. Pour les chapitres, en revanche, les titres surgissent immédiatement.

Votre livre se termine par « ils rient ensemble » C’est important l’humour dans votre écriture, parfois cocasse, souvent absurde. Est-ce naturel pour vous de l’introduire dans votre narration ?

« Ils rient ensemble. » A la fin du texte c’ets moins par humour que les deux personnages rient mais comme pour pacifier leur relation. C’est au moment de complicité au milieu d’un chagrin qui les rassemble. Quant à l’humour dans la narration, j’aime profondément l’absurde et le burlesque. C’est une face du tragique qui me semble nécessaire.

Rose Bustamente profère des aphorismes aussi définitifs qu’imagés. On dit souvent de vous que l’oralité a une grande place dans votre écriture, mais l’image me semble aussi importante. Comment la construisez -vous?

Je ne sais pas. Il y a Rose devant mes yeux et elle prononce des paroles qu’elle seule pouvait prononcer. Il y a une sorte de tranquille évidence dans les paroles des personnages. Mais je ne sais pas si c’est vraiment la réponse à la question que vous me posiez.

Avez-vous la tentation d’inventer un langage propre à vos personnages, une langue à la Tolkien ?

Dans mon premier roman Le Sommeil des poissons, j’avais inventé tout un lexique propre au pays où se situait l’action – les femmes étaient des madous par exemple, les enfants étaient des gueuniards. J’aime beaucoup que les gens utilisent des mots désuets quand ils parlent ou des expressions qu’ils inventent. Je me permets moi-même tout un tas d’entorses, ça parasite ma diction, ça jaillit n’importe où mais ce n’est pas très grave.

Les femmes de votre livre sont fortes par leur sensualité assumée ou refoulée mais laissent assez peu de place à l’intimité. La féminité pour vous est-elle séduction et artifice ou intériorisée et naturelle ?

C’est une question très personnelle, ça…Je dirais que j’utilise la séduction (et ses artifices) comme une arme de poing. La féminité c’est encore autre chose…

Votre Vera Candida a un peu le destin d’Homère qui décide de faire « retour à l’île de naissance, à l’être originel ». L’insularité, le périple étaient-ils évidents pour vous dans la construction de votre narration ?

La première phrase que j’ai écrite (qui est demeurée la première phrase de Vera Candida) faisait référence à un retour au pays natal. J’avais besoin d’une construction circulaire pour ce livre. C’est un livre qui parle de la mort et de l’abandon finalement…

Boutang disait que toute décision de chercher l’être original est dès le point de départ une décision de retour. Avez-vous dès le départ imaginé le retour de Vera Candida à Vatapuna ? Etait-ce votre intention de narrer le retour à l’origine d’une femme émancipée ?

Ah ? Je n’avais pas lu cette question en répondant à la précédente… Je crois que j’ai répondu aux deux, non ?

Lorsque Monica Rose nait, vous écrivez : « elle le ( le bébé Monica Rose) lui tendit en lui (Vera Candida ) disant : ceci est ton horizon » . La maternité vous apparait-elle comme une limite ou une impossible quête ?

Plutôt comme une extension du domaine de la lutte.

Etre résolument contre est la manière de s’émanciper que Vera Candida a choisie. C’est le conseil d’émancipation que vous donneriez à votre fille ?

Je pense qu’il faut savoir équilibrer les non et les oui. Apprendre à refuser. Pas si simple.

« A Lahomeria on avait officiellement droit à la rédemption » C’est donc dans l’exil que Vera Candida peut s’extirper du poids des origines ? Ou est-ce plutôt dans l’anonymat et l’activité citadine ?

C’est l’exil qui permet de se débarrasser – plus ou moins bien – de ses oripeaux. ce n’est pas le lieu où vous vous retrouvez qui est important. C’est le fait de rompre, je crois.

Vera Candida découvre l’amour avec Itxaga, chevalier moderne à la patience d’ange. Vous faites dire à Monica Rose : « en fait Maman cherche un gentil tueur ». L’homme-chevalier moderne se définit ainsi pour vous ?

Non c’est juste une petite phrase bizarre d’une petite fille bizarre.N’est-ce pas ?

Lorsqu’elle décrit la manière de faire l’amour d’Itxaga, Vera Candida « dit une manière livresque ». Il y a une sensualité propre au lecteur à vos yeux ?

Non. C’est plutôt qu’elle n’a une connaissance de ce type de sensualité que dans les livres. Qu’elle n’imaginait pas cela possible dans la réalité.

« Elle se rendit compte qu’à chaque fois qu’elle avait lu un livre pendant toutes ces années elle avait cherché un éblouissement quelque chose qui lui dirait comment appréhender la mort. La barrière à franchir est dans ma tête, se dit-elle. Et en réalité il n’y a pas de barrière. » Est-ce vous ou Vera Candida qui pose ce constat ?

C’est Vera Candida. Mais ce rapport à la littérature et à la lecture comme d’une recherche d’élucidation et d’éblouissement n’est pas sans rappeler le mien.

« Toute personne capable d’écrire une page de prose ajoute quelque chose à nos vies » a dit Raymond Chandler, que je crois vous appréciez beaucoup. Qui vous a apporté ce supplément ? Et quel supplément aimeriez vous avoir apporté à vos lecteurs ?

Beaucoup d’auteurs m’offrent ce supplément (cet éblouissement) : des romanciers, des poètes, des morts et des vivants – la liste serait très longue

Quant à moi je ne sais pas bien ce que j’espère apporter au lecteur. Un type de réconciliation peut-être. Un apaisement. « Pouvoir rire ensemble ».

Et en tant qu’éditrice, quel « supplément » recherchez vous ?

Je cherche la même chose qu’en tant que lectrice. Et ça peut être très divers, je peux aimer un roman au charme ténu, quelque chose de très silencieux, je peux aimer un texte baroque et furieux.

Propos recueillis par Abeline Majorel

Entretien avec Vincent Message, auteur des Veilleurs

Vincent MessageEntretien avec Vincent Message, auteur des VEILLEURS au Seuil

Nous avons proposé à Vincent Message, auteur des Veilleurs, ce premier roman phénomène de la rentrée littéraire, déjà lauréat du Prix Lire, de se livrer avec nous à un jeu et de commenter des citations littéraires célèbres, toutes en rapport avec son oeuvre. Vincent Message a joué avec nous et nous vous proposons de découvrir la partie ci-après.

« Qu’est ce qu’une autre vie sinon une autre intrigue linguistique ? » Pascal Quignard

Il est certain que les fictions contribuent à accroître notre expérience indirecte de la vie. En nous identifiant aux personnages d’un roman, nous détournons un peu de leur vie qui vient enrichir le flux de la nôtre.

« Associer les dormeurs que nous sommes aux dormeurs littéraires, c’est renforcer l’image d’un sommeil cosmique, qui nous touche tous. » Fanny Dechanet Platz


Le sommeil m’intéressait en effet parce que c’est un besoin humain fondamental, qui nous concerne tous, quel que soit par ailleurs notre mode de vie. Cela dit, en interrogeant mon entourage, je me suis rendu compte que chacun développe un rapport très personnel au sommeil : ce sont donc aussi ces différentes façons d’endormis qu’il s’agissait de décrire dans le roman. Ainsi Traumfreund est noctambule, Nexus hypersomniaque,…

« Les hommes cheminent sur la terre comme des prophètes de l’avenir et tous leurs actes ne sont qu’essais et expériences puisque tout acte peut être dépassé par le suivant. »


C’est une magnifique citation d’Emerson, reprise par Robert Musil dans L’Homme sans qualités. J’y retrouve cette énergie, ce vitalisme que j’ai cherché à donner au roman. Il permet de lutter efficacement contre les airs blasés qu’affiche trop souvent la littérature de la vieille Europe… Dans Les Veilleurs, j’ai donc cherché à me tourner vers l’avenir, à parler de choses qui sont encore embryonnaires, comme par exemple notre connaissance de la psyché humaine, des pathologies mentales, etc.

« On n’a pas de visions sans se compromettre avec le mal et s’enfoncer à moitié dans la mort. » Vincent Message


Le personnage qui s’exprime ici s’appelle Darès, c’est un artiste que son activité de création a déçu et qui s’en est détourné précocement. Il reprend l’idée très répandue selon laquelle on ne peut pas créer sans tutoyer la folie et le mal. À vrai dire, c’est une conception que je désapprouve : une des intentions du roman était de montrer que la création intellectuelle et artistique peut aussi passer par une autre voie, et se faire sans perte de contact avec le réel.

« Nous sommes plus curieux du sens des rêves que des choses que nous voyons éveillés » Diogène « Si la vie pouvait n’être que sommeil désappointé » René Char

Les visions de rêve nous attirent parce qu’elles gardent toujours une part de mystère, mais beaucoup de gens s’en méfient également : elles font peur, on n’ose pas les affronter. Dans Les Veilleurs, il s’agissait de tenir à la fois le rêve et le réel, et de trouver le point d’équilibre entre les deux, parce que tous deux sont nécessaires à la construction de notre identité. L’originalité de mon projet consistait donc à envisager le rêve dans un cadre rationaliste.

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » Térence


Cette phrase de Térence n’a rien perdu de sa modernité. C’est pour lui être fidèle que j’ai voulu m’identifier à Nexus, ce personnage de meurtrier menacé par la folie.

« Qui seras tu, cette nuit, dans le sommeil obscur de l’autre côté de son mur ? » Borges

Le sommeil nous délivre de notre identité habituelle et nous permet de découvrir d’autres aspects nous-mêmes, que nous refoulons de jour, et qui reviennent en force de nuit.

« L’imaginaire confit de superstitions a engendré une raison orgueilleuse et sûre de son bon droit. Cette raison étroite à son tour, ne pouvait que faire basculer l’imaginaire vers la nuit la plus noire. » Vincent Message


C’est mon personnage de psychiatre, Traumfreund, qui s’exprime ici. En esquissant une théorie générale de la nuit, Traumfreund cherche à comprendre pourquoi l’imaginaire moderne a un tel penchant pour le nihilisme et une telle prédilection pour les sujets sombres, des histoires de crime aux horreurs de l’Histoire.

« L’homme en tant qu’homme ne peut vivre horizontalement. Son repos, son sommeil est le plus souvent une chute. » Bachelard


Bachelard évoque ici très bien le caractère angoissant du sommeil. Dans beaucoup de sociétés traditionnelles, on ne dort pas en position horizontale, parce que cette position évoque la mort. Cette angoisse ne quitte pas mon personnage de Nexus, qui se fait parfois l’effet d’un mort-vivant.

« Le sommeil est le plus secret de tous nos actes. » Borges


Il est en effet impossible de savoir ce que les autres vivent pendant qu’ils dorment. La science du rêve dépend des récits que veulent bien livrer des dormeurs. C’est tout le problème de Rilviero et de Traumfreund, mes deux enquêteurs, qui cherchent à percer la psychologie de Nexus, mais sont aussi contraints de l’écouter et de lui faire confiance pour en apprendre plus.

« Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? » Kafka


C’est l’ambition de tout romancier qui prend la littérature au sérieux, oui. Il s’agit de faire sortir le lecteur de sa vie ordinaire ; de dépoussiérer la langue pour dépoussiérer le regard que nous portons sur le monde. Je crois que c’est la raison pour laquelle les grands livres sont toujours déstabilisants, au contraire de livres plus faciles qui ne font que nous conforter dans nos habitudes de pensée et nous répéter ce que nous savons déjà.

Interview de Karl Mengel pour son ouvrage les séditions

Interview de Karl Mengel pour son livre Les séditions les séditions

Nous avons reçu les séditions, il y a quelques semaines. Nous avons été tant intrigué par la collection dans laquelle il est publié que par l’ouvrage lui meme. Nous avons donc décidé de le lire et ce fut un choc. Vous pouvez lire la chronique de Raphael Labbé ici. Nous avons donc voulu en savoir plus en interrogeant l’auteur. Voici donc 4 questions posées à Karl Mengel alias Alois Hiller

1) Vous êtes publié chez Léo Scheer dans une collection un peu spéciale, M@nuscrits, qui se propose de publier dans l’édition traditionnelle des textes issus de l’Internet et représentatifs d’une écriture influencée par son rapport au réseau. L’écriture des Séditions, en effet, est « extrêmement web » (à supposer que cela ait un sens). Vous tenez d’ailleurs un blog, http://www.lesseditionsduzoeil.net, qui a été le point de départ de votre ouvrage. Quel lien existe-t-il entre le web et votre écriture ?

Le roman est né sur le web. En temps réel, d’ailleurs, car je donnais à lire immédiatement ce que j’écrivais. Nul doute que mon écriture porte l’empreinte de la toile, en raison notamment du rapport particulier que cela induit avec le lectorat. Il est évident que la littérature n’a que faire de la manière dont on la produit, au sens où le passage de la plume à la machine à écrire, puis au traitement de texte, n’a pas dû fondamentalement changer le contenu des livres. Seulement la publication en ligne oblige à penser la réception du texte, non en lui-même mais dans sa forme. D’où ces chapitres courts, bien sûr, et aussi le ton résolument percutant, accrocheur et fondamentalement marqué par l’urgence. Peu de digressions, encore moins de descriptions superflues. La lecture à l’écran est rapidement pénible, et l’on a encore plus vite fait d’aller voir ailleurs dès qu’on décroche – contrairement à un livre imprimé, qu’on met nettement plus de temps à lâcher : lui n’est pas gratuit, résulte souvent d’un choix mûri (guidé, surtout), et puis le simple fait d’être en vente lui confère une certaine légitimité, si illusoire soit-elle parfois. Le web est capricieux et s’affranchit à cet égard de toutes les considérations économiques, au sens large. Il faut donc jouer de ces spécificités si l’on veut être lu. Vous noterez d’ailleurs que, dans Les Séditions, la presque totalité des chapitres s’ouvre in media res, autrement dit le récit commence invariablement au cœur de l’action. Pas le temps de poser le décor, d’installer un climat. L’efficacité prime, la densité aussi.

2) À ce propos, la narration est très déliée, il s’agit d’une succession de flashs, de souvenirs, de descriptions de scènes. On pourrait tout à fait en inverser un grand nombre. Qu’est ce qui a présidé à l’ordre ?

La structure en fragments relève de la même logique web, en cela qu’elle est complètement réticulaire. Le lecteur peut (apparemment) naviguer à sa guise entre les parties, de la même façon qu’on navigue sur l’Internet. C’est notamment ce qui m’a permis d’avoir un public de plus en plus large sur mon site, d’autant que chaque chapitre offre la possibilité d’être lu comme une courte nouvelle indépendante. Toutefois, au bout du compte, c’est l’ordre du livre qui donne sa vraie cohérence à l’ensemble. Un travail de haute précision. Mais il y a une autre dimension « réseau » dans Les Séditions, moins flagrante et pourtant cruciale. Le texte, facile à lire en surface, est hyper-référencé. Il s’agit là d’une intertextualité d’un nouveau genre, moderne en diable, qui appellerait idéalement un travail de déconstruction systématique de la part du lecteur. Autrement dit, la narration superficielle se suffit à elle-même, bien sûr, mais un moteur de recherche est de nature à donner une profondeur toute autre à l’histoire.

3) Orev est le qualificatif qui décrit le personnage principal. On retrouve dans cette qualification et l’univers identitaire / mythologique un lien fort avec les identités numériques. Plus prosaïquement, l’identité multiple est une figure traditionnellement attachée à l’espionnage (comme dans votre roman), or le monde du numérique à ouvert la possibilité à tous de devenir multiple…..

La comparaison est effectivement opérante entre les identités virtuelles, numériques, et la figure de l’espion. Dans les deux cas il est question de masques et de faux-semblant, de duplicités multiples, de légendes. Il en va du pouvoir qui réside dans le non-dit. On parle de cryptage et de décoder les messages. On se construit des identités de toutes pièces autour de traits réels, qui se font ainsi saillants à l’œil entraîné, pour s’approprier l’espace du discours. On ment par déplacement. Mon roman est ainsi plein de jeux de miroir, d’ellipses trompeuses, et le narrateur s’amuse à tricher avec la vérité – et à le signaler pour invalider le moindre repère. C’est tout le sens du paradoxe du Crétois, cité en épigraphe du livre. Enfin, les deux mondes se rejoignent en dernière instance dans la grande solitude qui les caractérise, sentiment qui est précisément au cœur des Séditions.

4) Bonus question // Pourquoi cette mise en abyme du narrateur qui écrit lui aussi dans le roman et dont les textes sont retranscrit? « Ce sont les passages que j’ai le moins aimés. »

Les mises en abyme sont nombreuses dans le livre, mais généralement plus discrètes. Celle-ci est volontairement caricaturale pour faire dire – avouer – au narrateur qu’il raconte des histoires, et même qu’il fantasme tout haut. La première occurrence de sa prose est naïve, sans relief, et la seconde abracadabrante et confuse. En apparence. Sauf que le jeu consiste en réalité (sans doute) à faire diversion, à présenter le narrateur comme un médiocre menteur, alors qu’il excelle. Peut-être parce qu’il dit simplement la vérité. Et la vraie-fausse modestie avec laquelle il introduit ses textes, en prétendant aspirer à la publication, devrait à cet égard soulever des interrogations quant à la hiérarchie des différentes strates qui composent les Séditions. Que vous n’ayez pas aimé ces morceaux de bravoure est donc une vraie satisfaction pour moi.

Interview réalisée par Raphael Labbé qui a chroniqué le livre les séditions.

Interview de l’auteur

José Carlos Somoza, la Clé de l'abîme

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José Carlos Somoza, la Clé de l’Abîme, Actes Sud

José Carlos Somoza est l’auteur de « Daphnée disparue » ou « la dame du n°13 ». Psychiatre espagnol, il est un virtuose mélangeant un suspens classique et la recherche des codes cachés dans le texte de la vie, dans une quête du sens final. Dans ‘Daphnée diparue’ il écrit : « Il m’arrive une chose très bête, vraiment bête. Je suis un écrivain de sorte que je ne peux pas me fier à ce que j’écris. » Nous avons voulu nous fier à ce fantaisiste grave lors d’une interview autour de ‘la Clé de l’Abîme’ son nouveau roman.


Dans vos précédents romans, l’intrication du réel et de la littérature est une de vos thématiques de prédilection. Pensez-vous avoir réalisé  » la quadrature du cercle » dans cet ouvrage ?

JCS : Il est clair que dans  La clé de l’Abîme , je reviens aux thèmes qui m’ont toujours obnubilé, comme la relation entre littérature et réalité. Mais à la différence de mes œuvres précédentes, ce thème se développe ici sur un fond d’aventures et d’action.

Clark Ashton Smith, Robert Bloch, ou Brian Lumley se sont inspirés de Lovecraft. Vous voyez vous une sorte de filiation avec ses auteurs ?

JCS : Je savais bien qu’on a beaucoup écrit sur HP et que peut-être « trop » de romans et de contes se sont inspirés de ses œuvres. J’ai essayé d’emblée de faire quelque chose de différent, non pas pour le simple fait de chercher l’originalité, ce qui est illusoire, mais parce que c’était ce que je souhaitais réellement faire sous l’influence puissante de cet auteur.

Votre œuvre évoque Saramago et Roussel, quels sont vos illustres anciens ?

JCS : Je me définis comme un auteur « borgien », ce qui inclut des auteurs allant de Nabokov et Kafka jusqu’à Paul Auster ou John Connolly. La littérature et la réalité externe sont des chemins parallèles pour le Borgien. Le monde des romans n’est jamais le monde dans lequel nous vivons, ni même son « reflet ».

Vous avez dit « la lecture ne répond pas à nos questions mais les éclaire », dans cet ouvrage, avez vous voulu résoudre ce paradoxe lovecraftien du rapport entre le mythe et le fantastique, ce passage entre le réel et le symbolique et la validité de ce passage ?

JCS : Cette œuvre découle plutôt (comme l’indique la citation du début) d’une idée surgie avec « Daphné disparue », un petit roman écrit à mes débuts et déjà publié en France : à savoir, le sens des textes littéraires varie selon le contexte que nous choisissons. Ici, ce qui est fictif devient religion uniquement parce que le point de vue est différent.

(La citation du début : Nous savons que la Bible prétend être la parole de Dieu, tandis que Les Milles et une Nuits sont un recueil de contes fantastiques. Le rabat, c’est ça : ce que nous savons, ou croyons savoir, sur ces livres. Maintenant, imaginez que la Bible et les Milles et Une Nuits aient échangé leurs rabats il y a des millénaires : les aventures de Yahvé constitueraient un délice pour les petits enfants, pendant que de nombreux dévots…auraient été torturés pour avoir nié l’existence de Shéhérazade – Fragments d’un texte prébiblique d’origine inconnue)

Ne faites-vous pas alors le chemin inverse à celui de notre culture qui transforme les mythes en concept ?

JCS : Je crois que l’idée de La clé de l’Abîme est très proche de celle de notre culture : convertir en quelque chose de sacré tout ce que nous croyons (ou qu’ils croient) devoir l’être. Aujourd’hui nous vivons cela à de nombreux niveaux, et il est évident que celui de la religion n’est pas le moins influent.

Notre culture européenne est devenue a-cosmique, son point de départ ne compte pas. Pensez vous que votre travail symbolise la nécessité dangereuse et absurde de l’homme de trouver l’origine ?

JCS : En effet, même si la solution «échappatrice» d’affirmer que nous sommes de simples porteurs de gênes est facile, notre conscience est toujours à la recherche de nouvelles solutions, c’est-à-dire, des exceptions. Peut-être existent-elles. Apparemment, parmi les trous noirs, la physique telle que nous la connaissons s’effondre. Il est possible qu’il existe des exceptions aussi réelles que les cellules ou les gênes, et si ces exceptions existent, nous pouvons être l’une d’entre elles. Mes personnages recherchent dans  La clé de l’Abîme une «Vérité», même symbolisée par un autre personnage, et bien sûr, une telle recherche est toujours risquée.

«Croire signifie animer» disait Cioran. Et pour vous ?

JCS : Le problème de la croyance est qu’il s’agit d’un monologue. Celui qui croit pense qu’il ne parle pas seul : qu’il y a quelqu’un qui l’entend, et qui lui répond même. Dans  La clé de l’Abîme , croire veut dire «créer».

Vous avez repris toute la construction lovecraftienne, telle que la dimension onirique, la recherche de l’ ensemble des plans de savoir, ou même la récurrence de personnage professoral, pourtant la peur, extrêmement présente chez Lovecraft est moins prégnante chez vous ?

JCS : Les personnages de La clé de l’Abîme sont tenaillés par la peur, mais il s’agit d’une peur chronique, perpétuelle, comme lorsque l’on dit que le chrétien vit « dans la paix » ou « dans l’amour ». La peur est pour les personnages de mon œuvre un état lié au fait d’être et d’exister, et le but de leur recherche est précisément de se libérer de cette peur.

Et si finalement, c’était votre livre qui dans 2000 ans fonde une civilisation ?

JCS : Je cherche à montrer dans mon œuvre que n’importe quel texte peut fonder une civilisation, tout dépend du contexte duquel elle s’entoure. Cependant, je ne cherche pas avec mes écrits à fonder la moindre culture mais bien à divertir le lecteur.

Interview réalisée par Abeline Majorel avec l’aimable traduction de Cécile Bouteca.

Quatrième de couverture :

Daniel Kean découvre à bord du Grand Train un jeune homme portant une bombe greffée sur son corps. Pour éviter le carnage, l’employé des chemins de fer amorce le dialogue et l’homme lui susurre quelques mots à l’oreille. Immédiatement emmené avec sa famillepar les forces de sécurité, Daniel est incapable de dévoiler le secret qu’il pense ne pas avoir entendu : l’emplacement de la « Clé » qui décide du sort de Dieu, clé que cherchent deux bandes rivales, aussi déterminées que dangereuses. Il ne doit son salut qu’à une mystérieuse jeune femme aveugle qui deviendra sa compagne d’aventures pour retrouver sa fille enlevée par deux
agresseurs. Le couple est rejoint par des amis, croyants et lecteurs de différents chapitres de la Bible, dans cette quête dont le secret se cache au fond de l’esprit d’un sceptique, Daniel en personne.

Vincent Wackenheim, La revanche des otaries

wackenheimVincent Wackenheim, La revanche des otaries

Nous vous avons invité  à naviguer sur l’océan des publications de la rentrée littéraire et vous nous avez suivis. Mais s’il est un îlot, un mont Ararat sur lequel l’entièreté de la rédaction a aimé se reposer, c’est bien « La revanche des otaries » de Vincent Wackenheim (Le Dilettante). Alors, nous avons poursuivi le plaisir de la lecture par une rencontre avec son auteur. Trois heures de délicieuse discussion avec un homme charmant, aussi drôle dans la vie que dans la prose, et en prime, il s’est embarqué dans notre vaisseau. Au cours de nos digressions, nous avons parlé littérature, religion, religion de la littérature, de son ancien métier de libraire, de l’avenir de l’édition et… de Christine Angot et Doc Gynéco (n’y voir aucune causalité) car il est celui qui a cédé à Bruno en favorisant la rencontre avec Christine (c’est dire ce que la rentrée littéraire dernière doit à Vincent Wackenheim !) Nous vous offrons de partager quelques instants de ce dialogue.

Votre livre est dédié à votre fille, n’est-elle pas un peu jeune pour avoir inspiré cette vision peu orthodoxe ?

Ma fille est bien à l’origine de ce livre. C’est à 9 ans, revenant du catéchisme, qu’elle m’a interpellé sur ce passage de la Bible, l’Arche de Noé, et particulièrement sur la présence éventuelle de dinosaures à bord. C’est une question plus ardue qu’on pense, et qui a été le point de départ de mon livre. Ne sachant pas quoi répondre, je me suis interrogé, revenant d’abord au texte de la Genèse qui ne donne pas beaucoup de pistes. Ensuite, j’ai pensé aux nombreuses représentations qui en ont été faites. Dans l’imaginaire, il faut reconnaître  que c’est toujours un peu « Martine et l’Arche de Noé ». On ne nous montre jamais les animaux moches, au contraire ce sont toujours les animaux dits nobles, genre « lions majestueux » qui grimpent sur la passerelle, sous l’œil paternaliste de Noé. L’univers du Déluge m’est apparu finalement très convenu, très politiquement correct. Il m’est alors venu l’envie d’introduire une part de chaos dans l’Arche, sous la forme d’un couple de dinosaures, puisque dans ce navire tout va par deux. Du coup, la navigation va contre le dogme, et au devant de gros problèmes, Darwin oblige. Dans une structure aussi figée que l’Arche de Noé, introduire une part de chaos, touchant aux deux éléments essentiels de cet univers fermé, le sexe et la nourriture, puis regarder comment se répand la pagaille : voilà qui était amusant. J’ai quand même dû lire les théories existantes et sur l’Arche de Noé et sur la disparition des dinosaures ! Savez-vous qu’il y a des gens qui cherchent encore les restes de l’Arche ? C’est dire l’utilité de ce livre.

Pourquoi avoir choisi d’écrire « dinoZores » avec ce Z majuscule ?

C’est un peu comme Mickey. Il a une forme humaine, mais pour ne pas inquiéter les enfants, sa main n’a que quatre doigts. Je ne voulais ni d’anthropomorphisme, ni d’animalocentrisme. Avec ce « Z », la symétrie qu’il crée dans le mot adoucit quelque peu la peur du dinosaure.

Votre Noé  est un sacré personnage ! Un anti-héros en tout cas, et loin de son image biblique. Lâche face à sa femme, arbitraire dans ses décisions, pas très catholique en fait ! Pire, il est zoophile …avec une prédilection pour les otaries. Pourquoi elles ?

Saviez-vous que l’on dit une otarie, même lorsqu’il s’agit d’un mâle ? Le sexe des animaux est aussi une question d’enfant à laquelle il est impossible de répondre. Une girafe, mais un rhinocéros. Pourquoi diable ? Bien sûr, nous pouvons joyeusement user de l’étymologie. Mais au tout début, avant le sanskrit, qu’est-ce qui fait que le mot otarie sera féminin ? Mystère. Pourquoi une porte et un tabouret ? Evidemment, certaines langues n’ont pas ce problème du genre. Le français par ailleurs regorge d’expressions familières piquantes, de formules étonnantes sur les animaux, souvent d’usage oral, et donc en posant en supplément la question du genre, je trouvais intéressant d’introduire ces expressions, et les otaries, dans mon livre. Et si l’otarie répondait à ma problématique du genre… en plus elle a les yeux doux, et le pelage séduisant. De plus, de nombreux animaux sont, en la matière, très évocateurs : la loutre, la marmotte et la belette furent en peinture de très joyeuses allusions sexuelles. Vous remarquerez que si Noé est zoophile, je n’ai pas laissé de côté la question de l’homosexualité animale : est-ce que les mammifères supérieurs les plus proches de nous ont des tendances homosexuelles ? Et comme dans l’Arche, tous venaient en couple, dans le but certes de se reproduire, je pouvais m’interroger.

Parlant de couple, Madame Noé est une stratège-mégère peu sympathique. Elle oscille entre Lilith, Hillary Clinton et la Mère Denis. Est-ce Noé ou l’auteur qui est misogyne ?

Noé est ailleurs. Il n’est pas dans ce genre d’interrogations. La noirceur de Madame Noé le dépasse. Elle fait preuve d’une belle réussite : c’est autour de sa personne que se forge un accord entre Dieu et le Diable. Dieu a choisi Noé à contrecœur, il le savait incapable. Le vrai pouvoir, la supervision, c’est Madame Noé qui l’exerce. Dieu n’a pourtant pas pensé que la dame s’acoquinerait avec le Diable. Mais Madame Noé est un personnage moderne. Il y a des femmes terrifiantes dans notre vie quotidienne, le saviez-vous ? Lors de mon départ d’une maison d’édition juridique, j’ai rendu un sincère hommage aux femmes, à mes collaboratrices. Elles sont capables d’un travail d’une excellente qualité, souvent bien meilleur que celui des hommes. Mais lorsqu’elles entrent dans des systèmes de pouvoir, elles deviennent pires que les hommes, tout aussi redoutables, et effrayantes ! Personne n’avait jusque-là imaginé d’épouse à Noé. La Bible est assez misogyne. J’ai trouvé intéressant de lui donner sa vraie place dans l’histoire du Déluge.

A Chroniques de la rentrée littéraire, nous sommes de grands amateurs d’un autre auteur qui a beaucoup utilisé ses interrogations sur le monde animal, Alexandre Vialatte. Il y a des similitudes dans votre écriture, notamment dans le détournement du langage familier, l’absurde que vous mettez en scène.

Vialatte, évidement.  J’ai toujours un projet pour les années à venir d’une édition illustrée des « Fruits du Congo ». Dans la même eau de l’absurde, et d’une certaine mélancolie, j’aime aussi Bove, ou Gadenne, ou Guérin.  Ce sont des auteurs qui ne donnent pas beaucoup de place à l’espoir, mais ce sont des pessimistes joyeux – joyeusement lucides. C’est la seule position qui me semble honnête et défendable. Ceci étant, pour vivre tous les jours, l’espoir est assez nécessaire. Ces auteurs font preuve à leur manière d’une certaine truculence. Cette gourmandise des mots découle parfois d’un rapport à la nourriture qui m’intéresse. Actuellement, nous sommes pris dans un flux inverse. Bientôt nous décorerons ceux qui mangent des salsifis ! Tout est devenu si normatif. Nous sommes pourtant encore maîtres de nos choix ! Il faut lutter contre les tristes !

Il y a dans « La revanche des otaries » une vraie analyse politique de l’apparition du chaos, de l’anarchie dans un système établi.

J’aime l’idée d’introduire un petit grain de chaos dans un univers figé. J’ai dans l’idée un dialogue entre De Gaulle et sa femme dans l’hélicoptère qui les conduit à Baden Baden en 1968. J’aime ajouter une petite touche gaullienne dans un ensemble à dominante trotskyste comme l’est mon arche, et voir ce qui peut se passer en cas de révolution.

Vous êtes croyant ?

Plutôt de tendance jésuite, donc oui.

En Dieu donc, mais vous donnez aussi une grande place au Diable, qui semble tout diriger dans votre livre.

Les cathares prétendaient que le monde tel que nous le connaissons avait été créé par le Diable, car jamais Dieu n’aurait pu concevoir quelque chose d’aussi lamentable. Théologiquement parlant, il ne peut pas y avoir de principe divin sans principe malin. Donc, oui j’y crois, au malin. Bien obligé. En plus, sans le Diable, il n’y aurait pas de piment dans notre vie. Avant l’apparition des dinosaures, on s’ennuyait ferme dans l’Arche. J’ai réécrit à trois reprises le dialogue entre Dieu et le Diable à la demande de mon éditeur insatisfait (le Dilettante). Et chaque fois qu’il m’appelait pour me faire part de sa déception, je me trouvais dans état de moindre résistance, voire de faiblesse ! Si ce n’est pas une preuve !

Finalement, votre fille a lu « La revanche des otaries » ?

Mes deux filles, celle de 10 ans et celle de 13 ans l’ont lu. Il ne me reste plus qu’à le faire lire à ma belle-mère …

Interview réalisée par Abeline Majorel

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