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Buvard, de Julia Kerninon

Buvard, de Julia Kerninon

Buvard, un papier doux et poreux capable d’absorber l’encre. Une étape par laquelle passe tout jeune écrivain. Il boit les mots de ses prédécesseurs, s’inspire, construit ses bases avant d’apporter quelque chose de neuf. C’est ce que fait la thésarde en littérature Julia Kerninon dans son premier roman « Buvard », publié en janvier aux Editions du Rouergue et distingué récemment par le 5e prix Françoise Sagan.

 

C’est également ce que vit le narrateur du livre, Lou, étudiant de 24 ans. Ce dernier découvre tardivement – ou plutôt dévore goulument – les romans du personnage Caroline N. Spacek, sentant confusément qu’une partie de ces récits le concerne. Leur enfance les lie et la compréhension tacite qui en découle ouvre alors les portes d’un long huit clos.

 

Tout d’abord, l’étudiant rejoint l’adulée et recluse romancière « jusqu’au trou d’herbe où elle vivait », à Exester, dans la campagne anglaise. Telle une Alice au pays des merveilles, il tente de rattraper non pas un lapin blanc doté d’une montre mais un « petit oiseau de proie portant rouge à lèvres » et armée d’une machine à écrire. Tous deux ont pour point commun de vivre au rythme du cliquetis de leur machine.

 

Isolée du reste du monde, la diva de la littérature, accepte étonnamment de recevoir Lou pour une interview. Elle l’accueille dans son univers foutraque composé de sculptures de marbre, de livres, de pâtisseries, d’une plante carnivore, d’un palmier, de piscines gonflables et, surtout, d’une terrasse. Sur cette dernière, le temps se suspend, comme pour une précieuse soirée d’été entre amis. L’interview s’y poursuit alors… pendant deux mois entier.

 

Soir après soir, Lou découvre alors comment cette femme est devenue écrivaine. Tel un buvard, lui-même, il s’imprègne de son histoire. À l’instar du dictaphone qui rythme les journées des deux protagonistes, il enregistre. Pour mieux raconter plus tard.

 

Petit à petit, au fil de ses confessions, Il comprend comment elle a attrapé le virus de la littérature, elle qui venait d’une famille « où les bouquins, c’était pour les tafioles». Il découvre également comment elle-même a été le buvard – en devenant la secrétaire – d’un autre auteur célébrissime, avant d’exister par elle-même en imposant son style et son univers, aussi précis que violent.

 

L’histoire de ce personnage envoûtant, sorte d’archétype de l’écrivain étudié dans son habitat naturel, est également le buvard de l’histoire littéraire française. Quand le personnage Caroline N. Spacek suit un poète Pygmalion, on ne peut s’empêcher de penser à Simone de Beauvoir qui entre dans les traces de Jean-Paul Sartre que pour mieux s’en émanciper. L’arrivée de Lou dans la campagne anglaise rappelle également celle du jeune étudiant caennais en philosophie, Yann Andréa. Suite à une correspondance nourrie avec Marguerite Duras, il la rencontre à Trouville et s’installe chez elle.

 

Inscrit dans la tradition littéraire française, le roman montre ceux qui se cachent derrière les caractères imprimés avec la fraicheur d’un premier roman mais aussi, surtout, un style déjà finement ciselé. Buvard mais jamais bavard, la meilleure façon d’expliquer ce tour de force reste encore de citer l’auteure – ou les auteures, la phrase étant prononcée par le personnage de Caroline N. Spacek et écrite par Julia Kerninon – : « il me touchait – avec des mots – moi qui n’avais ici été touchée que par des mains. »

 

Chronique de Morgane Rémy 

 

 

 

Après minuit de Irmgard KEUN

Après minuit de Irmgard KEUN

Un texte écrit en 1937 par un écrivain allemand et oublié ensuite.

D’abord intéressée par le texte et l’histoire, j’ai vite été déçue et le livre m’est même tombé des mains.

Pourquoi cette constatation lapidaire ? Mon commentaire devrait l’éclairer.

L’histoire : Suzon, l’héroïne raconte une succession d’anecdotes sur son quotidien dans cette Allemagne des années 30 déjà peuplée de SS. Les gens ordinaires qui l’entourent, adulent Hitler et suivent très attentivement toutes les recommandations données par le pouvoir. Est-il possible d’y échapper d’ailleurs ?

La violence monte dans l’indifférence générale

Suzon, orpheline à 16 ans, se retrouve chez sa tante à Cologne et fréquente Franz son cousin puis elle rejoint Algin son frère ainé. Celui-ci partage sa vie avec une femme aux mœurs légères; Suzon découvre alors une jeunesse privilégiée et liée aux artistes en vogue. En face de ces jeunes, des militaires qui appliquent les consignes du pouvoir hitlérien : attention donc à certains propos pouvant conduire ensuite à des dénonciations et interrogatoires. Suzon comprend alors les dangers qui l’entourent.

Ce qui impressionne dans cet ouvrage, c’est la description du climat qui régnait avant-guerre en Allemagne. Des gens ordinaires deviennent nazis très naturellement. Le peuple chante les hymnes, trinque à la santé du pouvoir dans une ambiance festive.

La lâcheté et méchanceté des uns au travers des dénonciations, fait aussi leur bonheur en leur assurant un bon avenir.

L’antisémitisme monte et certaines paroles deviennent des menaces pour ceux qui tentent de s’opposer à cette montée de violence.

Malgré ce climat si bien traduit, je n’ai pas adhéré à l’histoire qui est une succession d’anecdotes sur la vie quotidienne qui ont fini par m’ennuyer. Pas de rythme dans ce roman et une écriture un peu simple, décevante également.

Pour ces raisons, le livre m’est tombé des mains.

J’avais tant aimé, dans un registre proche, le livre «Inconnu à cette adresse» de Kressmann Taylor, qui est aussi une plongée dans la période d’avant-guerre et la montée du nazisme. L’émotion est tellement présente dans le livre de Kressman Taylor alors qu’elle est inexistante dans «Après minuit».

Je vous livre un extrait : « Oui, sans doute, ma vie ici est un enfer, dit Heini, grave et calme, mais que faire à l’étranger ? /…/ J’ai aimé les hommes ; pendant plus de dix ans je me suis usé les doigts à écrire, je me suis creusé la tête pour mettre en garde contre cette folie de barbarie que je sentais venir. Une souris qui siffle pour arrêter une avalanche ! L’avalanche est venue, a tout enseveli, la souris a fini de siffler (p.215).»

L’auteure, née à Berlin, fut contrainte à l’exil. Elle voyagea alors avec son amant, Joseph Roth, avant de revenir clandestinement en Allemagne en 1939, en faisant croire à son suicide pour vivre cachée sous une fausse identité à Cologne, puis fut oubliée. Ce roman initialement publié en 1939 chez Stock vient de reparaître dans la collection « Vintage » chez Belfond.

Chronique de Ckdkrk

Après minuit , Irmgard Keun, Belonf vintage

Quatrième de couverture :

Un chef-d’oeuvre de la littérature allemande, écrit en 1937 et injustement oublié pendant des années, témoignage unique sur les tensions, les ambiguïtés et l’hystérie régnant dans l’Allemagne des années 30, dénonciation sans appel de l’idéologie nazie, un roman plein de charme et d’humour, lors même qu’il décrit les premiers instants d’un cauchemar. Et au passage, la redécouverte – ou la réhabilitation – d’une des personnalités les plus fascinantes de la littérature : Irmgard Keun.

Nous sommes à Francfort, en 1936, et la ville est surexcitée. Partout des banderoles, des oriflammes, les uns ont mis leurs plus beaux habits, les autres leurs uniformes tout neufs. Le Führer vient d’arriver, il prendra la parole à l’Opéra. C’est la fête.
Gaie, vive, jolie, Suzanne Moder a dix-huit ans. Avec ses amies, elle se moque des garçons dans leurs tenues de parade. Amourettes, chansons, discussions passionnées, pourquoi ne pas s’abandonner à ce monde nouveau, enthousiaste et fascinant ?
Mais en réalité, Suzanne a peur. Certains signes l’inquiètent : la police et ses perquisitions, les juifs et leurs regards traqués, les ouvriers qui murmurent…

Témoignage unique sur les tensions, les ambiguïtés et l’hystérie régnant dans l’Allemagne des années 1930, dénonciation sans appel de l’horreur totalitaire, un roman plein de charme et d’humour, lors même qu’il décrit les premiers instants d’un cauchemar. Un chef-d’oeuvre à redécouvrir, par une des personnalités les plus fascinantes et les plus injustement méconnues des lettres allemandes.

La vie privée d’ Olivier Steiner

La vie privée d’ Olivier Steiner

« Je veux qu’il me fasse bouffer mon lyrisme, mes métaphores, mes élucubrations, mes formules et mes exagérations » écrit Olivier, le narrateur de la vie privée, le second roman d’Olivier Steiner. Comme un écho de Bohème le premier roman qui dégueulait de lyrisme et d’élucubrations, de formules et d’exagérations. Autant dire, que, comme l’auteur me l’a suggère, ce second roman est l’antithèse du précédent. Et, qui s’en étonnera, il m’a autant plu que le premier m’avait agacé.

Prévenons d’avance que c’est un livre à ne pas mettre entre toutes les mains, ou plutôt que c’est un livre à ne pas mettre devant tous les yeux. Olivier vit dans une maison en bord de mer. Il erre, semblant n’attendre plus rien dans la vie, sans se résoudre à la quitter, « le suicide ne pouvait pas tenir lieu de réponse, puisqu’il n’est qu’un moyen de se débarrasser de la question ». Emile un jour l’a recueilli, on ne saura jamais pourquoi. Pas plus qu’on ne connaîtra les relations qui unissaient les deux hommes.

Car tandis qu’Olivier attend, puis reçoit son amant au rez-de-chaussé, pour un plan SM, le cadavre d’Emile repose sur un lit au premier étage. Dans ce texte finalement assez court, Olivier Steiner confirme qu’il a un véritable talent de narrateur, quon avait déjà remarqué dans Bohème. Quand je l’ai acheté, ma libraire m’avait prévenu « c’est un livre qu’on ne peut pas lâcher ». En particulier parce que le récit passe en permanence du rez de chaussée au premier étage, avec un art de la transition remarquable. L’espace d’un instant, l’auteur nous perd. Et ce à chaque à fois, ce qui révèle une grande maîtrise. Un des effets de ce texte est d’abolir la frontière entre le vivant et l’inerte. Par moments, le corps en décomposition d’Emile semble plus vivant, animé d’une autre sorte de vie -la fameuse vie privée du titre – que le corps d’Olivier qui se livre au sadomasochisme, animée d’une pulsion d’anéantissement. Où le jouir ultime serait dans le « ne plus être ». Comme une envie de dissipation, qui abolirait toutes les souffrances, jusqu’à l’existence.

Pour ce faire, Olivier Steiner donne à son texte une drôle de tonalité, étonnament singulière : il invente une sorte de lyrisme froid, pour ne pas dire glacial. Loin d’être insensible, La vie privée regorge d’une vie bouillonnante, mais qui semble comme congelée. Comme si vivre pleinement risquait de tout détruire.

 

Attention : nous devons prévenir les lecteurs que ce texte comporte de nombreuses scènes décrites crûment. On est plus du côté de George Bataille que de Katherine Pancol.

 

Chronique de Christophe BYs

 

La vie privée, Olivier Steiner, l’Arpenteur, 

 

Quatrième de couverture :

Huis clos dans une maison du bord de mer. Tandis que la dépouille d’Emile repose dans une chambre à l’étage, le narrateur attend le dominateur. Une voiture se gare, c’est lui, le voilà dans l’embrasure de la porte, pile à l’heure, et sa ponctualité est déjà une forme de sévérité. Se joue alors la scène primitive, danse d’Eros et Thanatos, entre ombres et lumières, « sexe et effroi ». Poussés aux derniers retranchements de la chair et de l’esprit, les corps exultent, souffrent et jouissent, livrent leur essence même. Avec La vie privée, Olivier Steiner signe un voyage sans retour, magnifique oraison funèbre, expérience de lecture rare où se dévoile notre humanité dans ce qu’elle a de plus noir et de plus cru.

Sous les toits de Sébastien Ayreault

Sous les toits de Sébastien Ayreault

Dans Loin du monde, Sébastien Ayreault entrait en littérature en racontant une enfance française dans les années 80. Sous les toits, son deuxième roman poursuit dans la veine biographique, le narrateur se rapprochant du centre du monde littéraire (attention ironie) puisqu’il monte à Paris pour une éducation tant sentimentale, sensuelle que littéraire. Au centre du monde, mais sous les toits, c’est-à-dire dans une chambre de bonne d’une dizaine de mètres carrés pour écrire comme ses grands modèles, qui vivent plutôt outre-Atlantique qu’à Saint Germain des Prés. « Non, on lit des livres, parce que sans eux, l’hiver aux fenêtres vous flinguerait ».

Sous les toits confirme les qualités du premier roman de Sébastien Ayreault. A commencer par la précision de son regard, précision qu’il traduit par un style d’une exactitude et d’une concision finalement assez peu répandu dans la littérature française où on a la métaphore facile. A cet égard, le récit du quotidien dans un atelier où le narrateur part gagner sa vie en découpant des relvés bancaires est remarquable.
On retrouve aussi ce regard véritablement amoral de l’auteur. Il écrit ce qui est, sans jugement aucun. Qu’il parle de ses amours complexes ou de ses petites magouilles, il ne porte aucune condamnation, ni ne tire aucune gloire. Les choses sont et c’est tout. Sébastien Ayreault réussit de cette façon à réduire son récit au strict minimum, ne s’encombrant de rien de superficiel pour aller au coeur des choses. Car du coeur il en a. Le récit du voyage dans le village où il a grandi est aussi déchirant qu’il est bref.

Si vous n’avez pas encore lu Loin du monde, procurez vous le, lisez les deux livres à la suite de l’autre. Sous les toits raconte la naissance du premier roman et donne une folle envie de lire les futurs ouvrages de Sébastien Ayreault. Un Auteur à suivre.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Sébastien AYREAULT, Sous les toits, Au diable vauvert

 

Quatrième de couverture :

Un fils d’ouvrier de l’ouest de la France monte à la capitale. Chômeur sans perspectives, misérable errant d’une mansarde à l’autre sous les toits de Paris, il découvre dans une librairie le sens de sa vie.

Fantaisie-sarabande d’Héléna Marienske

Un lecteur savant et lettré, le genre qui fréquente ou a fréquenté la Sorbonne, trouvera dans ce roman, allusions et références qui feront sa joie. Tant mieux pour lui. D’autres moins avertis de ces choses là feront comme moi et le liront au premier degré et prendront leur pied au premier degré, tant le talent d’Héléna Marienské est grand et son univers singulier. J’avais lu il y a quelques années son premier roman, Rhésus, paru aux éditions POL, qui relatait l’arrivée d’un singe dans une maison de retraite, désorganisant l’univers de l’hospice. Je n’avais rien lu depuis de cet auteure et continue de m’étonner que cette fantaisie sarabande n’ait pas fait parler davantage d’elle. Peut être que l’attachée de presse de Flammarion était malade au moment de la sortie du livre. Car franchement, un roman intelligent bien ficelé, ode à la femme et au plaisir féminin. Le tout bien écrit, jouant des clichés avec brio, il ne s’en publie pas tous les jours. Loin de là.
Fantaisie-sarabande évoque pour moi les expériences que l’on faisait en classe de seconde en cours de sciences physiques quand on étudiait le mouvement des corps. Soit l’étude de la mécanique. Ici l’auteur lance deux personnages féminins et attend de voir ce que provoquera leur rencontre programmée. Soit Annabelle, jeune fille, sorte d’Eddy Bellegueule au féminin pour la généalogie socio familiale, devenue prostituée (mais le mot lui va tellement mal) de luxe, ayant fait de son corps un instrument de conquête de sa liberté. Soit Angèle, la professeure épouse d’un pianiste égoïste et invivable, l’épouse parfaite pour une vie provinciale. Quoique, les maris, Angèle ne s’en encombre pas trop longtemps. Pour épaissir la sauce, Héléna Marienské ajoute un policier aux pulsions sado-maso inquiétantes  et tout ce qu’il faut de personnages secondaires pour rendre son récit réjouissant.

Comme dans Rhésus, son premier roman, on retrouve son goût pour casser les progressions logiques, son talent à décrire les corps et les humeurs, sa qualité à faire du plaisir d’écrire et de lire un symétrique au bien jouir. « Le sentiment paralyse, les conventions accablent, les griffes de la timidité enserrent les geste dans une comdéie de froideur qui masque mal la confusion, le tumulte. Elle n’est pourtant que désire, que désires, tellement plus que pour les tribades du Marais. Elle rêve de l’effleurer, Elle, d’arrêter dans sa course la main qui va et vent tandis qu’elle parle, et de l’embrasse, cette main, ou d’y verser des larmes. »

Pour ne rien gâter, Héléna Marienské possède un solide sens de l’ironie qui trouve son acmé dans l’ultime chapitre, aux allures sociologiques.

Revenant sur le mystère de la discrétion qui a entouré la publication de cette ouvrage, la solution est en quatrième de couverture. Ce roman est « une comédie réjouissante qui mêle fantaisie policière et pornographie débridée ». Et le gros mot n’est pas celui que l’on croît. Récemment le critique de cinéma Michel Ciment notait au Masque et la plume le mépris dans lequel on tenait le genre comique, à propos de Dans la cour de Pierre Salvadori, le critique étant toujours tenté de minorer le genre « ce n’est qu’une comédie après tout ».

Alors oui Fantaisie-sarabande n’est qu’une comédie, mais faire bien rire est à peu près aussi rare que faire bien jouir. Merci Héléna Marienské de faire divinement les deux. Je vous aime.

 

Chronique rédigée par Christophe Bys

 

Fantaisie-sarabande, Héléna Marienské, Flammarion , ISBN 978 2 0813 1416 0  

 

Quatrième de couverture :

Peut-on supporter d’un mari avare et volage qu’il vous empoisonne la vie ? Non : on le tue. Peut-on, lorsqu’on est belle à se damner, supporter de vivre au sein d’une famille de nazillons misérable et malodorante dans les friches de la Lorraine ? Non: on profite de sa beauté pour s’en sortir. Angèle la meurtrière, Annabelle la prostituée de luxe ont dit non. Elles se rencontrent : coup de foudre. Elles disent alors oui, oui à l’amour, la déraison, la passion. Oui, la femme est clairement l’avenir de la femme. Si ce n’est qu’un flic enquête sur le meurtre du mari d’Angèle. Une comédie réjouissante qui mêle fantaisie policière, romance et pornographie débridée.

Le portique du front de mer de Manuel Candré

Le portique du front de mer de Manuel Candré

Voilà un livre sur lequel on hésite à poser des mots tant sa poésie et osons le mot sa grâce irradient et réchauffent le lecteur. Voilà un auteur dont c’est le deuxième roman et qui réussit un récit magistral. Tout ce qu’on écrira échouera à rendre la beauté de son écriture incandescente, à l’élégance fragile et certaine. Lançons nous quand même.

Soit l’histoire d’un quator de personnages qui pourraient hanter les pages d’un roman de Patrick Modiano. On les imagine encore jeunes, oisifs et errants, désoeuvrés, participant à de drôles d’activité, comme les chasses aux raies des sables ou aux parties de jeux de Igo. L’auteur explique que cet univers est inspiré de récits de l’écrivain britannique J.G. Ballard.

Roman hypnotique où l’errance prend des allures de cauchemar, roman d’avant ou d’après la catastrophe, Le portique du front de mer est avant tout une sublime balade existentielle. « Alors, nous reprenons nos jambes et nous les faisons glisser sur les ombres du jour, traversant mentalement chaque villa du parc, saccageant les jardins en pensée, cheminant sans rien dire d’autre qu’une forme de joie fatiguée. »

Quand trop d’écrivains succombent au tintamarre des réponses, Manuel Candré préfère la sourdine des questions les plus essentielles. « Nous entrâmes comme en un ralenti insupportable dans l’univers opalin de la forêt de givre, cette épouvantable période, qui fut aussi, par d’autres aspects, la plus belle. »

Le portique du front de mer pourrait être la version romanesque des plus belles chansons de Radiohead, où « chaque mirage nous laisse dans un état de sidération légère que vient troubler le sentiment vague d’une tristesse profonde. » Dans un univers, avant ou après la fin du monde, on finit par ne plus savoir, le temps semblant s’être dissous comme l’un des personnages, les mots restent pour dire l’errance toujours recommencée, la quête inaboutie..

 

Taisons nous et laissons agir l’écho des mots de Manuel Candré.. ils nous rendront meilleurs.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Le portique du front de mer, Manuel Candré , Editions Joëlle Losfeld, ISBN 978 2 0 7 252840 8

 

Quatrième de couverture :

Joao, Lucio, Ray Mayo et M sont les personnages fatigués de R., cité balnéaire ensablée, à l’abandon, dans laquelle la léthargie semble avoir remplacé jusqu’à l’atmosphère. Entre la chasse aux raies des sables, les parties de I.Go, les bières et les fritures de poulpe au Zanzibar, la vie pourrait s’y écouler sans heurts, si on excepte, toutefois, les mirages fantastiques qui viennent troubler l’horizon aux confins du désert.
Jusqu’au jour où l’un d’eux disparaît. Commencent alors les premiers hoquets du temps et la lente agonie de R – à moins que ce ne soit le début de quelque chose… Avec une écriture hypnotique et une ambiance à la J-G Ballard, ce deuxième roman de Manuel Candré est une expérience où l’on retrouve toute la force et la poésie d’Autour de moi.

L’été des lucioles de Gilles Paris

L’été des lucioles de Gilles Paris

Victor a neuf ans et décide raconter l’histoire de cet été exceptionnel, l’été des lucioles. Il aimerait écrire un livre pour sa maman qui en a toujours un à la main. Il ouvre donc son cahier à spirale et s’applique.

La famille, pour commencer : Victor a deux mamans et un papa. Deux mamans car Claire, sa vraie maman, ne vit plus avec son papa : il refuse de grandir, accumulant les factures. Claire est libraire et vit avec Pilar, qui peint les paysages de son enfance en Argentine. Papa est photographe, il vit seul et Victor le rejoint de temps en temps mais revient à la maison tout triste. Victor a aussi une grande sœur, Alicia : elle cherche le bon garçon et est un peu perdue entre Luigi et Lorenzo.

Ensuite il y a les copains : Gaspard, le meilleur ami qu’il retrouve en vacances, en descendant les poubelles et Justine qui lui chavire le cœur. Ensemble, ils iront jouer sur le chemin des douaniers. Les jumeaux Tom et Nathan les guideront dans les villas abandonnées du Cap Martin car en plus de quelques secrets, ils détiennent les clés de toutes ces vieilles demeures. Cet été s’annonce riche en aventures.

Dans un style inimitable et si aisément identifiable, l’auteur nous invite à suivre Victor au cours de cet été: il se met à la place du petit garçon et nous relate, avec candeur et délicatesse, ses journées en famille et les escapades entre copains.

Victor parle à cœur ouvert, décrivant ses joies et ses peines. Ce quotidien enfantin est attachant et plaisant à suivre, fait de rêves et de candeur. Sous le regard de Victor, ces semaines estivales prennent une autre dimension. Ses petites escapades sur le chemin des douaniers passent par le prisme de l’enfance et deviennent de fabuleuses aventures, tout en mystère et en frissons.

Si le récit de Victor est teinté d’innocence, il n’est pas insouciant pour autant : car Victor s’inquiète pour son papa, cet adulte qui refuse de grandir et de revenir dans la « belle résidence », où il a passé, lui aussi, ses vacances étant enfant. Victor profite de son séjour pour trouver une explication à cette maladie et tenter de lever le voile sur le mystère qu’il devine.

Donnant la parole à ce héros si jeune et charmant, Gilles Paris aborde des thèmes sérieux, parfois tristes mais les présente, grâce à ses personnages, de manière légère et candide. Ainsi exposées, les aventures de Victor et la vision qu’il porte sur le monde des adultes offrent un roman innocent, riche en émotions: un texte rafraîchissant qui prête tant à rire et à pleurer, un cocktail de tendresse et d’émerveillement, qui porterait le nom d’une des somptueuses villas que rêvent de visiter, en toute insouciance, Victor et ses amis.

Chronique rédigée par Nahe 

L’été des lucioles, Gilles Paris, Héloise d’Ormesson

Quatrième de couverture :

J’ai deux mamans et un papa qui ne veut pas grandir.  » Ainsi commence l’histoire de Victor, qui vient d’arriver dans la villégiature familiale du Cap-Martin. Cet été caniculaire s’annonce sous le signe de l’étrange avec une invasion de lucioles, des pluies sèches et des orages aussi soudains que violents. Du haut de ses neuf ans, Victor a quelques certitudes. C’est parce que François n’ouvre pas son courrier qui s’amoncelle dans un placard que ses parents ne vivent plus ensemble. C’est parce que Claire et Pilar adorent regarder des mélos tout en mangeant du pop-corn qu’elles sont heureuses ensemble. Et c’est parce que les adultes n’aiment pas descendre les poubelles au local peint en vert qu’il a rencontré son meilleur ami Gaspard. Pourtant, de nombreuses questions restent sans réponse. Pourquoi François refuse-t-il de grandir ? Pourquoi Alicia, son aînée, fugue-t-elle sans arrêt ? Qui était Félicité, la s?ur de son père dont on ne parle jamais ? Sur l’étroit chemin des douaniers qui surplombe la côte et relie Cap-Martin à Monaco, Victor rencontrera deux jumeaux, Tom et Nathan, qui lui ouvriront les portes d’un monde imaginaire et feront émerger des secrets de famille trop longtemps ensevelis. Gilles Paris brosse les portraits de personnages attachants ? une ado nonchalante, une maman libraire, un père-enfant ? et décrit avec tendresse l’univers poétique du petit Victor. Un roman d’apprentissage sensible et drôle.

Vie et destin de Célestin Arepo de Jérôme Millon

Un régal et une grande bouffée d’air frais, telles sont les premières phrases qui me viennent après avoir refermé ce petit livre.

Un premier roman étonnant qui mêle poésie, émotion et belle histoire.

 

Dans la première partie du livre, Célestin est un obscur comptable dans une usine, il s’habille en gris et mène une vie très monotone et triste. Une vie terne en résumé , sa seule passion : les mots croisés. Sa vie va commencer à basculer quand il décide de préparer ses obsèques, original, non ?

Dans le cimetière où il décide de reposer, il croise Mathieu, le gardien, petit à petit, ces deux là se parlent. Des liens se tissent et Mathieu décide de faire partager à Célestin sa passion : la pêche.

Après cette expérience, Célestin se révèle dans la poésie. La quête spirituelle se transforme en ode à la vie : être bien soi-même permet de s’ouvrir aux autres et de trouver l’âme sœur. L’amour chamboule alors sa vie.

Elle se prénomme Rose, son amour, cette rencontre lui donnera l’occasion de s’interroger sur sa foi. L’histoire se poursuit avec la métamorphose de Célestin.  

Sa vision du monde évolue, ses interrogations nous questionnent aussi et nous rapprochent. Tout au long du livre, je me suis sentie proche de Célestin, une histoire simple et pleine d’humanité à laquelle j’ai été très sensible.

Un livre qui se déguste, avec lenteur, ouvert et refermé plusieurs fois : comme c’est un livre court, cela permet de faire durer le plaisir de lecture. C’est ma méthode pour en profiter plus longtemps. 

Je me suis attachée aux personnages dont l’humanité est palpable, Mathieu le copain pêcheur qui déclenchera toute son évolution et sera près de lui toute la vie de Célestin. Rose, son amoureuse, lui permet de poursuivre son évolution culturelle et son goût des mots.

Une belle leçon de vie et un éloge de l’amitié et des vraies valeurs de la vie.

L’écriture fluide et savante, mais pas trop, concourt au plaisir de la lecture. Un récit émouvant aussi et tendre. Quant au livre, agréable au toucher et doté d’une belle couverture, c’est un bel objet. Les pages en vélin, au beau papier, se différentient des autres publications. 

La maison d’édition la Fosse aux Ours a été créée en 1997 à Lyon et rassemble dans son catalogue plus de cent titres en littérature française et étrangère.

 

Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer une citation : « Ils arrivèrent enfin à la source miraculeuse. Là encore des questions sans réponses, questions douloureuses qui accablaient Célestin. Pourquoi distribuer ces miracles comme ces récompenses faites aux bons élèves ? Cela n’est-il pas infantilisant ? Et si cette eau est miraculeuse, pourquoi ne profite-t-elle pas à tous ? Qui sera noyé ? Qui sera sauvé ? ».

 

L’auteur vit à Grenoble et est éditeur de livres de philosophie et d’histoire.

 

Ce récit de 120 pages est un vrai plaisir qui se lit vite et enchante, n’hésitez pas, plongez-vous dans cet ouvrage.

 

Chronique rédigée par Ckdkrk

 

Vie et destin de Célestin Arepo, jérôme Millon, La fosse aux ours, ISBN 9782357070417

 

 

Quatrième de couverture :

«SUR LA PALETTE INFINIE des couleurs, assurément c’est le gris qui peut donner à la vie de Célestin les reflets d’une existence marquée par l’ennui.
Pas le noble gris de son costume dominical, plutôt le gris du ciel quand les jours s’étirent monotones et qu’on oublie qu’il y eut et qu’il y aura un soleil pour nous réchauffer l’âme.
Si un chiffre doit qualifier cet homme, ce ne sont pas les neuf premiers, trop singuliers, trop originaux, trop indispensables dans l’infini des combinaisons; pas plus que le zéro dont la rondeur assure tant de souplesse dans l’articulation des dizaines… 212 conviendrait mieux, nombre qui n’a pas de sens, sans personnalité. Identique, qu’on le prenne à l’endroit ou à rebours, il est l’insignifiance même, divisible et sans intérêt. Incognito.»

Célestin ou l’éloge de l’incertitude.

Jérôme Millon est éditeur, fondateur des éditions du même nom. Vie et destin de Célestin Arepo est son premier roman.
Les thématiques philosophiques ou mystiques qui parcourent le catalogue de sa maison d’édition se retrouvent dans ce texte surprenant au charme unique.
D’une écriture des plus soignées, Jérôme Millon aime à dire qu’il «parsème le long de son ouvrage des petits cailloux blancs qui forment une trame» que l’on découvre avec plaisir en refermant la dernière page.
Un jeu construit avec le sourire, un personnage singulier mais jamais naïf, font de ce premier roman un texte à part, inclassable qui nous ouvre à l’imaginaire aux côtés d’un Célestin marginal et attachant.

« Clandestines» de Zoé Ferraris

Un faux polar ce livre mais un grand livre, le contexte policier est un prétexte à la description de la vie en Arabie Saoudite de nos jours. En tout cas, c’est comme ça que je le perçois et c’est ce qui m’a convaincue et intéressée. Pourquoi me direz-vous ?

Je me suis aperçue que je ne connaissais rien ou presque de ce pays. Ou bien juste un lointain souvenir livresque avec « Tintin au pays de l’or noir » : autant dire que je n’avais jamais lu auparavant d’histoire se déroulant dans ce pays.

Dès le départ, l’histoire de ces corps découverts dans le désert nous emmène dans un autre monde : celui d’un pays doté d’un pouvoir religieux ancré dans les traditions, qui rejaillit sur le quotidien de tous et surtout sur celui des femmes. 

Voici l’histoire ou plutôt quelques éléments uniquement, un polar se découvre à sa lecture. Les ingrédients du roman policier sont tous là : des meurtres, des enquêteurs tenaces et intelligents, des pistes multiples, un vrai suspense.

Le tour de force réalisé ici est de mettre en avant une enquêtrice, Katya, particulièrement douée, alors que dans ce pays les femmes ne jouent que des rôles subalternes.

Un autre personnage féminin est le spécialiste des tueurs en série du FBI : l’auteur s’est amusée à confronter une femme experte dans un monde régenté par la gent masculine. Les policiers sont très mal à l’aise devant cette femme dont le rôle est de les aider. 

Les autres personnages principaux comme Nayir ,le fiancé de Katya, ou Ibrahim responsable des recherches, aident Katya et la soutiennent dans une quête de la vérité souvent périlleuse.

Revenons à l’histoire, après la découverte des corps dans le désert, Ibrahim, enquêteur principal, s’interroge sur la signification de ces meurtres puisque près des corps, des mains tranchées sont découvertes. Pourquoi ces femmes enterrées pour certaines depuis plus de 10 ans, n’ont jamais été déclarées disparues ? Quel lien les unit ? Pourquoi cette mise en scène ? 

Toutes les réponses à découvrir dans le roman qui se lit facilement grâce à l’écriture très fluide, les situations s’enchainent et le suspense très prenant.

Remarquable aussi par ces démonstrations des différences entre hommes et femmes ainsi que celles entre saoudiens et immigrés : les immigrés travaillant notamment à la place des saoudiennes qui sont très peu nombreuses à travailler. La dureté de la justice est souvent évoquée dans le texte également : un vol est puni d’une main tranchée et un adultère est passible de la peine capitale.

Je ne connaissais pas cette auteure qui a déjà publié deux livres avant celui-ci.

Américaine, elle a épousé un saoudien et vécut quelque temps à Djeddah avec son mari et ses enfants. Elle vit actuellement à San Francisco.

 

Je vous conseille ce roman pour son intrigue et plus encore pour la découverte de l’Arabie Saoudite. Une belle et étonnante découverte pour moi.

 

Chronique rédigée par Ckdkrk

 

Clandestines, Zoé Ferraris, Belfond , 

 

Quatrième de couverture :

 

Sous le sable, le sang, et dix-neuf cadavres. Serial-killer puisant son inspiration dans les versets du Coran, maîtres-chanteurs aux charmes envoûtants, réseaux secrets impénétrables… la brillante et farouche Katya est bien décidée à mener l’enquête. Mais dans un pays ne répondant qu’à la voix des hommes, comment se faire entendre ?
Après Les Mystères de Djeddah, un thriller haletant à la découverte des troubles d’une société saoudienne schizophrène, écartelée entre modernité et tradition.
Roman noir d’une actualité brûlante, un suspense ravageur doublé d’une plongée au coeur de l’envoûtante Djeddah, à la rencontre de celles qui ont cru au mirage d’une vie meilleure, ces clandestines laissées pour compte dans le pays des Mille et Une Nuits.

Dans le désert, une tempête a mis au jour un terrifiant sanctuaire : dix-neuf cadavres de femmes asiatiques, nues, mains tranchées, ensevelies sous une dune depuis dix ans.
Qui étaient-elles ? Pourquoi personne n’a jamais signalé leur disparition ? Et quel message dissimule l’étrange disposition de leurs corps ?

Katya, légiste talentueuse, est décidée à rendre justice à ces victimes anonymes. Et à prouver aux hommes de sa brigade ses talents d’enquêtrice. Elle mieux que quiconque sait la violence, les humiliations réservées aux femmes.
Au péril de sa vie et de son amour pour Nayir, son pieu fiancé bédouin qui ne voit pas d’un bon oeil ses choix de carrière, Katya va se mettre en quête du tueur et découvrir l’envers du décor : la misère derrière l’opulence, l’hérésie derrière le masque de vertu. Le sang qui coule sous le sable…

La maison Zeidawi d’Olga Lossky

Le livre s’ouvre la marche épuisante d’une femme et son enfant, dans les montagnes du Liban. Elle vient soumettre un projet ambitieux à l’homme d’affaires de son village natal, d’où elle avait dû fuir pour vivre sa grossesse. Plusieurs générations plus tard, Fouad, parisien fraîchement débarqué au Liban pour une histoire d’héritage, découvre sa famille maternelle. Il passe signer des papiers pour la vente d’une maison familiale dont il ignore tout. Nelly, sa mère, originaire du Liban, a vécu en France depuis ses 20 ans. Mais pourquoi a-t-elle ainsi quitté les siens ? Fouad, d’abord méfiant et mal à l’aise, n’a qu’une envie : partir. Puis, accompagné de sa séduisante nièce, Nicole, il se propose de mener l’enquête et va interroger les proches de Nelly.

Ce roman d’Olga Lossky propose une quête des origines du héros, en forme de miroir. Car Nelly, femme de caractère, n’a rien à envier à son aïeule, Evelyne. La vie de l’une renvoie à celle de l’autre. Volontaires et enthousiastes, elles aiment lancer des défis, sans se soucier du regard des autres. Amoureuses, fières, elles avancent. Au cœur de ce récit, l’attirance de femmes pour ce qui leur est interdit et la rivalité d’hommes trop fiers. Si le cadre d’un Liban qui se modernise, qui repense les relations homme-femme et qui panse les plaies d’une guerre civile m’a semblé intéressant, j’ai toutefois trouvé l’histoire de Fouad assez classique, sans originalité, ni dans la construction de la narration qui alterne flash-back et cours principal de la quête, ni dans le style, fluide et simple. Si ce roman se déguste bien et rapidement, comme une de ces pâtisseries orientales dont est gavé le héros, j’avais d’autres attentes pour ce livre. J’espérais une véritable saga familiale, des relations plus poussées entre les personnages. Ou l’histoire de cette maison du titre, cette maison bâtie par Evelyne pour les siens, celle où Nelly a grandi, qui va bientôt être démolie. Cette histoire existe dans le roman mais elle est racontée au pas de course. Quant à la maison au sens de famille, elle n’intéresse pas réellement le héros, trop en quête de lui-même. Car finalement, seul Fouad compte ici. Et il la joue plutôt solo. Tout ce qu’il exhume n’a qu’un but personnel, une curiosité comme prétexte à son indécision. Il utilise les souvenirs des autres pour se forger une histoire mais n’éprouve pas d’empathie ou de désir de partager plus avec ces personnages. A l’exception de Nicole… Ah, que j’ai trouvé très mal amenée et très lourde la relation ambigüe qui s’esquisse avec elle ! Cette ambiguïté ne prend corps que dans les impressions de Fouad, qui se sent lui-même pris dans cette tornade d’amours adultères qu’il exhume. Pourquoi lutter contre ce sentiment ? Après tout, n’est-ce pas le destin ? Cette oscillation entre déterminisme et liberté reste néanmoins très classique. Mais de là à proposer un inceste potentiel, j’ai trouvé que la ligne ne méritait pas d’être franchie. On peut concevoir qu’un homme qui questionne enfin son identité, à quarante ans, puisse sentir vaciller toutes ses certitudes. Toutefois, cette situation pseudo amoureuse perd toute crédibilité et agace le lecteur car elle apparait très artificielle, comme si elle avait été greffée a posteriori dans le livre.

Bref, j’ai trouvé que ce roman aurait mérité des personnages plus consistants et des relations plus complexes qu’un simple phénomène de répétition transgenerationelle. Il aurait fallu soit entrer plus dans les détails et proposer un roman plus costaud, soit rester dans un entre deux comme celui-ci mais en se contentant de la quête. Les interrogations de Fouad sur sa nièce, répétitives et ridicules, ont discrédité ce livre. Dommage pour un roman à la couverture si jolie, qui laissait imaginer un arbre généalogique touffu à remonter.

Chronique rédigée par Praline 

La maison Zeidawi, Olga Lossky, Denoël, 

Quatrième de couverture :

Dominant le port de Beyrouth, la maison Zeidawi est le symbole d’une réussite : celle d’Évelyne, la paysanne maronite devenue par son mariage l’aïeule d’une prestigieuse lignée libanaise. Entre les murs de la demeure familiale, les générations se succèdent et se déchirent, au rythme des soubresauts que l’Histoire impose aux rives du Levant. Lorsqu’il vient à Beyrouth signer la vente de la maison Zeidawi dont il est l’un des héritiers, Fouad, Parisien d’âge mûr, découvre le pays de ses ancêtres, que sa mère a quitté cinquante ans auparavant dans des circonstances obscures. Confrontation avec un passé qu’il avait toujours fui, son voyage prend alors les accents d’une quête intérieure dont il sortira renouvelé…
Olga Lossky nous mène des montagnes du Metn à la fébrilité des rues de Beyrouth en perpétuelle mutation et aux somptueux paysages de Byblos. À travers ces portraits des femmes Zeidawi, fortes, courageuses, rebelles, elle raconte la métamorphose d’un homme, sa renaissance.

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