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La réparation de Colombe Schneck

C’est l’histoire d’un secret bien gardé, enfoui dans la mémoire d’une famille, enraciné dans le souvenir de la Shoah, un désastre ineffable. C’est l’histoire d’une jeune femme, qui veut savoir pourquoi ses proches se taisent et ne veulent pas dire l’indicible. La Réparation n’est pas l’histoire d’un objet que l’on répare, mais bien des plaies du passé laissant à peine quelques traces dans le présent.

Colombe Schneck l’a bien compris. Dans son entourage, le passé dérange. Seuls quelques membres de sa famille ont survécu à la Shoah, comme sa mère Hélène et sa grand-mère Ginda. Des disparus, il ne reste rien, juste quelques photographies dissimulées ici ou là. Mais, un large secret entoure les survivants, un souvenir dont personne ne souhaite évoquer. Avant sa mort, Hélène confie à Colombe une dernière volonté. Elle souhaite que son prochain enfant porte le prénom de Salomé, le même que celui de la fille de sa tante Raya, un petit être emporté par le génocide. Colombe n’avait jamais entendu parler de la fillette avant que sa mère ne l’évoque. Sa famille a toujours gardé le silence sur la petite Salomé. Lorsqu’elle tente d’interroger les survivantes à ce sujet, elle obtient peu de réponses. Chez ces femmes, la mémoire débute après la Shoah, car comme l’explique l’auteur, « il y a ce qui s’est passé dans les camps et qui n’est pas dicible et ce qui s’est passé après et qui l’est. » Mais quel secret entoure réellement l’existence de l’ancienne Salomé ? Que lui est-il arrivé ? Dans la famille de Colombe, il est interdit de se souvenir. Mieux, il faut oublier.

L’auteur décide alors de transgresser cet interdit et débute sa quête vers le passé. Elle découvre quelques souvenirs chez Pierre, le frère de sa mère. Lui aussi est un survivant, mais il n’a pas voulu oublié le passé et il est devenu écrivain. En mai 1942, il s’enfuie de Paris avec sa sœur Hélène et ses parents pour se réfugier à Vichy, échappant précipitamment aux rafles. Après la guerre, ils retrouvent leur appartement parisien occupé par des Français antisémites. La famille porte plainte, gagne le procès, mais finit par retourner s’installer à Vichy. Des années plus tard, Colombe touche mille cinq cents euros d’indemnité pour la spoliation de cet appartement. Mais, qu’est-ce que cette somme quand on a passé trois années de son existence dans la peur, sans n’avoir aucune nouvelle de sa famille, à vivre dans la souffrance de ne pas savoir ? Comment réparer le passé ? Pour comprendre ces souvenirs, Colombe devra poursuivre sa quête en Israël, aux Etats-Unis puis en Lituanie, le pays où sa famille est originaire.

Colombe Schneck fait partie de ces auteurs exquis qui abordent l’Histoire sans la réduire à une simple superposition d’évènements. Elle soulève subtilement la question des réparations des après- guerres. N’en livre-t-elle pas la réponse ? Car, peut-être que la meilleure façon de réparer le passé est d’en parler.

Chronique rédigée par Ingrid Gaza

La réparation, Colombe Schneck, Grasset, ISBN 978-2246788942

Quatrième de couverture :

« Je me suis d’abord trompée.
Je me disais c’est trop facile, tu portes des sandales dorées, tu te complais dans des histoires d’amour impossible, tu aimes les bains dans la Méditerranée et tu crois qu’une fille comme toi peut écrire sur la Shoah ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La petite Salomé, dont ma fille a hérité du beau prénom, mon arrière grand-mère, mes oncles et tantes, mes cousins, vivaient en Lituanie avant la guerre. Ils appartenaient à une communauté dont il ne reste rien. »

Que s’est-il vraiment passé dans le ghetto de Kovno en 1943 ? Et pourquoi cette culpabilité en héritage ?
Dans ce roman-vrai, Colombe Schneck remonte le temps et fouille les mémoires. Jusqu’à la découverte d’une vérité bouleversante.

Le retour du capitaine Emmet d’ Elisabeth Speller

Premier roman de l’auteur, « Le retour du capitaine Emmet », nous entraîne à la suite d’un soldat rentré de la 1e guerre mondiale: Laurence Bartram, dans son enquête.

Le contexte est celui de l’après-première guerre mondiale; du retour à la vie civile des soldats, avec leur lot de souffrances, de souvenirs d’horreurs vécues, et de la façon dont ils arrivent à les vaincre.

Laurence Bartram, pour l’affection de Mary Emmet, va enquêter sur les circonstances du suicide du frère de celle-ci:John.

On suit l’enquête en découvrant graduellement la vie de soldat de John,les horreurs vécues,ses origines familiales, ses difficultés de retour à la vie civile.

Laurence va mettre à jour, non seulement les difficultés et souffrances de ces soldats, mais également les siennes, liées à sa vie de soldat, de jeune marié, déjà veuf.

Comment Laurence va à la fois résoudre cette enquête et panser ses blessures, tel est l’intrigue du roman.

Le tout relaté, avec une écriture de qualité, des personnages bien campés(John, Laurence, Charles, Mary), un contexte intéressant et méconnu par certains aspects.

Un roman agréable, à découvrir.

 

Chronique rédigée par Sophie Bachet Husson 

 

Le retour du capitaine Emmet , Elisabeth Speller, Belfond

Quatrième de couverture :

 

De retour de la Grande Guerre, un ancien combattant anglais est chargé de faire la lumière sur le drame qui a emporté son ami d’enfance, le capitaine John Emmett. Mais le passé de cet homme regorge de secrets, dont certains pourraient entacher la victorieuse armée britannique…
Portée par une construction subtile et une plume délicate, une belle saga littéraire riche en suspense, inspirée d’Un long dimanche de fiançailles et des Âmes grises.Dans l’Angleterre meurtrie des années 1920, un ancien officier enquête sur une terrible tragédie familiale. Labyrinthe de fausses pistes, femmes fatales et scandales dans l’armée britannique, un premier roman à l’atmosphère envoûtante et à l’écriture élégante.

C’est une lettre qui, par un matin d’août 1921, va bousculer la vie de l’ancien officier Laurence Bartram. Un appel à l’aide de son amour de jeunesse, Mary.
La jeune femme veut comprendre ce qui a conduit son frère, le capitaine John Emmett, à mettre fin à ses jours quelques mois plus tôt. Interné depuis son retour du front, John semblait pourtant aller mieux. Et si Laurence pouvait lui apporter des réponses ? Après tout, les deux hommes ont partagé les mêmes horreurs en France…

Secondé par Charles, dandy féru de romans policiers, Laurence joue les détectives. Et les zones d’ombre ne manquent pas : qui sont ces trois inconnus inscrits sur le testament du défunt ? Qui est cette sublime rousse qui venait lui rendre visite ? Quel lien existait entre John et un jeune soldat poète exécuté pour trahison ? Et quelle est cette malédiction qui emporte un à un les anciens camarades d’Emmett dans la tombe ?

À mesure que les pièces du puzzle s’assemblent, les secrets de John se dévoilent. Mais Laurence n’est pas le seul à chercher des réponses..

 

L’homme qui avait soif d’Hubert Mingarelli

1946, le Japon, vaincu, est occupé par les soldats américains. Démobilisé, Hisao prend le train pour rejoindre Hokkaido et sa fiancée Shigeko. Il y a dans sa valise, bien protégé par son caleçon de laine, un oeuf de jade qu’il compte offrir à celle qu’il ne connait pour l’instant qu’à travers des lettres échangées. Mais Hisao n’en a pas fini avec la guerre. Il est revenu de la terrible bataille de Peleliu des cauchemars plein la tête et une soif inextinguible dans la bouche. Ce désir de boire plus fort que tout l’a fait descendre du train, abandonnant la valise et le cadeau. Car quand Hisao a soif, il n’est plus qu’une bête prête à tout pour quelques gouttes d’eau, même lapées dans une flaque. Une fois sa soif momentanément étanchée, arrivent les regrets. Il faut courir le long de la voie ferrée jusqu’au terminus, vers cette valise et son précieux contenu, vers son avenir.

 

C’est dans une montagne qu’il a creusée jour et nuit jusqu’à ce qu’elle finisse par s’effondrer sur lui qu’Hisao a laissé son ami Takeshi, un ami qui partageait son temps, son labeur, sa peur, un ami qui avait le don d’écrire des chansons qu’il lui murmurait dans le creux de l’oreille avant qu’ils s’endorment, un ami mort sans eau, sans oxygène, écrasé par la montagne bombardée. Hisao a survécu amis son ami le hante toutes les nuits, lui et le soldat étranger qui lui a tendu sa gourde quand il a réussi à s’extraire de la montagne. Les cauchemars, la soif qui le taraude, il voudrait les laisser derrière lui et ne penser qu’à Shigeko sa future femme. Peut-être l’apaisement viendra-t-il de sa marche forcée, de ses rencontres avec d’autres laissés-pour-compte de cette guerre achevée dans le déshonneur…

Périple initiatique, L’homme qui avait soif est un roman âpre qui se lit la gorge sèche, avec l’impression de suffoquer à chaque page. Le récit d’une douloureuse errance, illuminée toutefois par le souvenir d’une amitié très forte et l’espoir de jours meilleurs. Un homme en souffrance dans un pays en souffrance, marqués tous deux par la défaite, par les morts trop nombreux, supportant le fardeau de celui qui doit réapprendre à vivre après le chaos.

Un roman triste, douloureux mais porteur d’espoir. Magnifique !

 

Chronique de Sandrine F 

 

L’homme qui avait soif, Hubert Mingarelli, Stock, ISBN 978-2234074866

 

Quatrième de couverture :

 

Japon, 1946, pendant l’occupation américaine.
Démobilisé depuis peu, Hisao revient de la montagne avec une soif obsédante et des rêves qui le hantent. À bord du train qui doit le conduire vers la femme aimée, il commet une terrible erreur. Descendu pour boire, il voit le train repartir avec sa valise et l’oeuf de jade qu’il a prévu d’offrir à Shigeko.
Alors qu’un suspens subtil mais intense invite le lecteur à suivre les péripéties d’Hisao courant après sa valise, se dessine la bataille de Peleliu où il a combattu aux côtés de Takeshi, jeune soldat troublant qui chante dans le noir. Et qui mourra à ses côtés.
Dans ce roman aussi puissant que poétique, Hubert Mingarelli évoque avec une rare élégance l’amitié entre hommes et le Japon meurtri par la guerre.
Hisao retrouvera-t-il sa valise et arrivera-t-il jusqu’au « mystère Shigeko » ?

Le sang des papillons de Vivian Lofiego

J’ai choisi de lire ce premier roman de Vivian Lofiego, auteur argentin, pour une raison qui n’en est pas une, à savoir le titre, que je trouvais mystérieux et poétique, et les titres des chapitres tels que « La fillette, la religieuse, la mort » ou « Des roses à sainte Rita ».

J’y ai découvert un énième roman sur la dictature argentine (1976-1983) qui a torturé et fait disparaitre plus de 30 000 personnes. Je suis sûre qu’il y a des études à faire sur l’écriture des fictions suite au traumatisme politique et personnel de tout un continent aux mains de dictateurs et, notamment, sur la variation du traitement narratif à mesure que ces faits s’éloignent dans le temps. Bref, tout cela pour souligner l’abondante production romanesque, souvent d’inspiration autobiographique, sur le sujet.

Tamara est encore une enfant lorsqu’elle voit, cachée derrière un rideau du salon, son père trainé dans la rue et emmené loin d’elle par des hommes armés. A partir de cet événement traumatisant, la narratrice nous conte dans un joyeux désordre l’enfance et l’adolescence de Tamara, l’histoire des femmes de cette famille, de leur maison… Le décor est planté par la lettre de Tamara à Angélica, sa grand-mère. Elle écrit d’Europe où elle voyage et revient à demi-mots sur le drame et le silence qui ont voilé son enfance. Chaque nouveau chapitre sera alors un élément pour mieux comprendre une histoire familiale complexe (Angélica a quand même pour amant un juif polonais dont la mère a été déportée et l’amoureux de Tamara part faire la guerre des Malouines, on a difficilement un destin plus lourd), noyée dans le silence. Ces femmes, éternelles Pénélope, tissent leur vie dans l’attente et la patience, espérant le retour d’un homme, ne supportant pas la vue du Rio de la Plata qui enferme en ses eaux les corps torturés d’opposants au régime.

Ce qui fait l’originalité de ce roman parmi l’abondante production sur le sujet, c’est d’abord le point de vue. Celui d’une enfant solitaire qui observe sans comprendre. Seule l’introduction « Ne pleure pas pour moi, Argentine, 1976 » (oui, c’est un peu facile comme titre, mais les autres sont mieux) et quelques paragraphes du chapitre « Tamara, l’inutile combat », dressent le tableau politique du pays. Dans tout le roman, il restera à l’arrière-plan, puissance lointaine et menaçante. Ce n’est donc pas une dénonciation violente des crimes de la junte mais plutôt un point de vue personnel sur la façon dont ils étaient vécus par une famille qui en était victime. La loi du silence, la méfiance, la patience, qui propulsent Tamara dans un monde hors de l’enfance, un monde où elle doit se conduire comme une adulte qu’elle n’est pas. D’ailleurs, la narratrice oscille entre point de vue interne et externe en permanence, comme si elle n’arrivait pas à trouver sa place. Est-elle vraiment cette fillette ? Ou, détachée, se contente-t-elle de la regarder vivre ?

Autre point fort de ce livre, une plume poétique sans être lyrique. La narration est élégante et vive, contrastant nettement avec le contexte dictatorial, la peur et l’ombre menaçante qui imprègnent le roman. Comparaisons et métaphores partent un peu dans tous les sens (végétales, animales, mythologiques, etc) : « Tamara, tisser, c’est comme écrire. Les mots sont des fils qui communiquent entre eux, ils créent une trame, une phrase, un vers, une histoire, un pont qui nous mène vers quelque chose qui nous abrite, comme un gilet ou une écharpe ». Néanmoins, la figure du papillon domine. Régulièrement, s’invitent aussi des figures antiques, Pénélope, Minos, Icare ou Antigone, proposant des modèles éternels et une continuité dans la tragique condition humaine. Ils donnent au drame de Tamara une grandeur et un réconfort, absents des relations familiales.

Ce premier roman est une belle réussite car le point de vue enfantin n’influe pas sur le ton du livre, ce qui aurait pu lui donner une naïveté bien souvent agaçante pour le lecteur. L’enfance n’est ici pas dénuée d’un regard intelligent et subtil, même si tout ne lui est pas immédiatement compréhensible. On sent également le goût pour la poésie de l’auteur, poète et traductrice, qui transparait beaucoup dans sa plume, créant des images frappantes, sans alourdir le récit. Un roman très personnel et intime qui renouvelle la façon d’aborder une période sombre de l’histoire argentine.

 

 

Chronique de Praline 

 

Le sang des papillons, Vivian Lofiego, JC Lattès , ISBN 9782709642774, traduction Claude Bieton 

 

Quatrième de couverture :

 

« Commença alors l’histoire d’un être qui avait disparu. Commença alors l’obsession de le maintenir en vie, de le sentir, de le palper, de suivre la piste, à l’endroit où il ne restait plus qu’une vague empreinte, de plus en plus floue, abstraite, imperceptible, de son existence.»
Argentine, 1976. À la suite d’un coup d’État, la Junte militaire commandée par Videla, Massera et Agosti prend le pouvoir. Le climat est délétère, la méfiance s’installe, les gens ont peur. Les opposants de gauche sont traqués comme des bêtes. Peu à peu, des hommes « disparaissent ».Tamara, la narratrice, est encore une enfant lorsqu’elle voit, un soir, son père se faire emmener de force par des hommes. Ils le jettent dans une voiture et démarrent. À cette même période commencent les « vuelos de la muerte », « les vols de la mort » – châtiment des opposants au régime, jetés d’un avion dans le Río de la Plata. Tamara ne verra plus jamais son père. Ana, sa mère, plonge dans le désespoir et se coupe de tout: du monde, de sa fille. Angélica, la grand-mère, essaie de soutenir la famille, mais comment vivre avec le poids du silence?
Vivian Lofiego, avec beaucoup de délicatesse, nous livre un premier roman intime sur la blessure et l’effroi des pires années que connut l’Argentine.

 

 

 

 

 

L’homme qui a oublié sa femme de John O’Farell

Parfois, quand tout va mal, on a juste envie de mettre les voiles pour fuir une vie devenue insupportable. Vaughan, lui, a conjugué l’art de la fuite de façon plus subtile : la fugue dissociative. En clair, il a tout oublié de lui-même et de tout ce qui faisait sa vie. Il lui est tout à fait possible de nommer le premier ministre ou le dernier vainqueur de la Coupe de la ligue, il peut aussi dire qui est napoléon ou qui a gagné la guerre de 14-18, mais il est incapable de se souvenir de son propre nom, de son enfance, de ses amis, du visage de sa mère ou de celui de sa femme. Car Vaughan a deux enfants et une épouse, du moins pour quelques jours encore. Recueilli par Gary, son meilleur ami, il apprend que son divorce doit être prononcé bientôt et qu »une nouvelle vie s’offre à lui, loin d’un mariage rendu pénible par la routine, les disputes, les reproches, les rancoeurs. Pourtant, Vaughan n’est pas prêt à accepter ces révélations. La femme qui a partagé sa vie, il l’a aperçue, il l’a trouvée belle, il l’a aimée à nouveau au premier regard, il ne veut pas la quitter. Le Vaughan nouveau, sans passé ni souvenirs, saura-t-il reconquérir la belle Maddie ?

 

Un homme qui erre dans les couloirs du métro de Londres, amnésique et désemparé, voilà une entrée en matière qui peut sembler traiter d’un sujet des plus sérieux. Mais le vent léger de l’humour so british de John O’Farrell va emporter sur son passage toute gravité et compassion et c’est le sourire aux lèvres que l’on suit les tribulations de Vaughan dans sa double quête, celle de son identité et celle de l’amour de sa femme. Si de prime abord, il paraît un peu benêt (normal ! Il a l’innocence du nouveau-né), très vite au fil des souvenirs qui refont surface, il s’avère plus complexe, perdu entre l’homme qu’il a été et celui qu’il est désormais. Dorénavant, il lui faudra concilier ces deux hommes en lui pour avancer, accepter son passé pas toujours glorieux, et surtout se faire accepter de Maddie qui, elle, n’a rien oublié, malheureusement.

Le ton est enlevé et léger mais cela n’empêche une réflexion sur la manière dont on s’arrange avec son histoire, sur la vie de couple, sur l’amour. Une comédie à l’anglaise, enjouée et drôle, pour un bon moment de détente et de rire. A lire sans modération !

 

 

Chronique rédigée par Sandrine F

 

L’homme qui a oublié sa femme, John O’Farell, Presses de la cité,  Traduit par Santiago Artozqui

 

 

Quatrième de couverture :

 

Après un étrange malaise, Vaughan, un quadragénaire, reprend connaissance dans le métro londonien. Il ne se souvient plus de rien : ni de son nom, ni de ses deux enfants, ni de sa femme, la sublime Maddy. Quand, après moult péripéties, il revoit celle-ci pour la première fois, c’est le coup de foudre. Pas de chance, ils sont en pleine procédure de divorce. Vaughan n’aura désormais qu’une obsession : la reconquérir ! Une mission quasi impossible, puisque Maddy ne veut plus entendre parler de lui. Et pour cause, Vaughan découvre que son ancien « moi » était un homme plutôt odieux porté sur la bouteille. S’il souhaite la séduire à nouveau, Vaughan devra lui prouver qu’il a changé !

Les thermes du Paradis d’Akli Tadjer

Les thermes du Paradis d’Akli Tadjer

Voilà un roman qu’on lit facilement d’un bout à l’autre et agréablement aussi selon qu’on est sensible à la destinée de son héroïne et narratrice, Adèle Reverdy, directrice de pompes funèbres à Aubervilliers. Adèle a hérité très jeune de l’entreprise de ses parents qui sont morts dans un carambolage sur l’A1 en direction de Roissy. Depuis, elle vit une vie de jeune femme chaperonnée par sa sœur aînée Rose qui est le portrait craché de leur mère à tous les points de vue et surtout par son amie et colocataire Leïla Benameur, la thanatopractrice de Bobigny qui a restauré les dépouilles de ses parents avant la mise en bière.

La vie amoureuse d’Adèle est un vaste échec car elle est timorée, complexée par son physique peu avantageux comme par son métier socialement handicapant, une situation que Leïla connaît bien jusqu’à ses retrouvailles avec Hubert, un présentateur de télévision un brin narcissique avec qui elle a eu une brève relation plusieurs années avant, mais que Rose, parfaitement épanouie avec le riche et bel Étienne, ophtalmologue à l’hôpital des Quinze-Vingt, a de plus en plus de mal à supporter. Au lieu de sortir et de draguer les garçons, Adèle reste affalée dans son canapé à avaler du lait concentré sucré et des Curly qui la font boulotter. Elle enfle à vue d’œil ! Elle ne rentre plus dans les jupes qu’elle vient pourtant juste d’acheter aux soldes ! À l’occasion de son trentième anniversaire, Rose et Leïla emploient donc les grands moyens. Leïla l’emmène chez Louboutin pour lui acheter une paire de talons hauts « Pigalle », du meilleur effet avec une petite robe noire H&M qu’elle lui offre aussi, tandis que Rose organise une fête à La Paloma, une péniche amarrée sur le quai de la Loire.

Le soir venu, voilà qu’Adèle a le coup de foudre pour un homme qui n’est même pas un invité, Léo, un patient d’Étienne qui ne savait pas quoi faire de sa soirée. Une pièce rapportée ! Un handicapé ! Loin de se trémousser sur la piste de danse pour se dénicher un mari digne de ce nom, voilà qu’Adèle se laisse masser les deux pieds (mis au supplice par les « Pigalle » de chez Louboutin) aux mains de cet homme quasiment aveugle qui s’avère masseur aux Thermes du Paradis, un hammam du faubourg Poissonnière. Soudain aventureuse, elle réserve un soin aux Thermes du Paradis où elle retrouve Léo et elle entame bientôt une relation charnelle, torride avec lui. Elle apprend ainsi qu’enfant des banlieues, il est devenu trapéziste au cirque Amar, sillonnant toute l’Europe pour éblouir le public de ses saltos, doubles saltos et triples saltos avant et arrière, jusqu’au jour où voulant en faire un peu trop dans le seul but d’impressionner sa mère et ses amis de banlieue venus le voir aux pelouses de Reuilly, il a eu un grave accident.

À partir de là, on pourrait s’attendre à ce que ce récit rondement mené entre dans une autre dimension. Adèle a rencontré un homme hors du commun avec qui elle a commencé une relation hors du commun. Va-t-elle dépasser ses complexes et surmonter le regard des autres ? Va-t-elle découvrir d’autres valeurs et adopter un mode de vie qui ne soit en rien dépendant des apparences ? Pas tout à fait. Après les premiers émois, Adèle est tourmentée d’un côté par le fantôme de Carla, la belle acrobate qui accompagnait Léo dans ses tournées et qui revient le voir aux Thermes du Paradis car elle regrette de l’avoir quitté quand il a perdu la vue, et de l’autre par le mirage d’une opération chirurgicale de Léo, car à partir du moment où Étienne lui révèle qu’il existe à New York une clinique spécialisée où il pourrait éventuellement retrouver la vue, aussi minces soient les probabilités de réussite, Adèle en fait aussitôt une obsession personnelle. Dès lors, tout tourne autour de la question de savoir laquelle, de Carla ou d’Adèle, Léo choisirait s’il retrouvait la vue.

Derrière une façade de modernité, Les Thermes du Paradis ne fait ainsi, somme toute, que raconter une histoire de grisette éperdument sentimentale. Le public adolescent sera sans doute impressionné par Adèle, qui apparaît à la fois comme une héroïne au caractère affirmé, soucieuse de conserver son indépendance et capable de renvoyer à peu près tout le monde dans les cordes par son franc-parler (une caractéristique qu’elle partage avec Leïla), et comme une narratrice au style audacieux, évoquant avec une apparence de grande liberté des scènes de sexe ou de thanatopraxie. L’auteur a d’ailleurs multiplié ce qu’on peut appeler « les indices de modernité », avec des allusions aux modes de communication modernes ou encore aux actualités plus ou moins récentes, comme les scores de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen aux dernières élections présidentielles, ou encore des films tels Intouchables ou Django Unchained. Le public adulte, cependant, restera peut-être sceptique devant ce roman éducatif assez traditionaliste où tout est affaire de sentiments et de jalousie.

Il faut reconnaître à Akli Tadjer l’immense mérite d’avoir signé un roman captivant voire passionnant pour le public scolaire notoirement difficile des banlieues de Paris, qui pourra aborder grâce à lui, que ce soit en classe ou non, de nombreuses problématiques qui lui sont familières et essentielles, en particulier autour des rapports Paris/banlieues, hommes/femmes, musulmans/chrétiens, et bien sûr pression sociale/aspirations individuelles, sentiments/sexualité, amour/argent. « Il ne faut pas avoir peur du bonheur », dit en exergue Romain Gary. En ce sens, on peut voir Les Thermes du Paradis comme un roman d’éveil spirituel pour la jeunesse de notre époque.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Les Thermes du Paradis, Akli Tadjer, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-3816-6, 314 pages, 18 €

 

Quatrième de couverture

 

Adèle Reverdy est une jeune femme pleine de complexes et, pour comble de malheur, les hommes la fuient dès qu’elle avoue son métier de croque-mort.

Mais sa vie va basculer le jour de ses trente ans. Parmi les invités à la fête organisée par sa sœur, il y a Léo, ancien trapéziste devenu aveugle, puis masseur aux Thermes du Paradis. C’est le coup de foudre. Un soleil noir illumine désormais sa vie. Aidée de sa meilleure amie Leïla, talentueuse thanatopractrice, Adèle va tout faire pour conquérir le cœur de Léo.

 

Avec Les Thermes du Paradis, Akli Tadjer signe un roman plein d’humour, de tendresse, de sensualité, où l’on découvre que l’« on ne voit bien qu’avec le cœur ». Il est aussi l’auteur du Porteur de cartable et de Il était une fois… peut-être pas, tous deux adaptés à la télévision.

 

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Mer agitée à très agitée de Sophie Bassignac

Mer agitée à très agitée de Sophie Bassignac

« J’ai tourné la dernière page sans émotion et même avec soulagement. » Ainsi notre amie Tamara concluait-elle il y a trois ans sa chronique de Dos à dos de Sophie Bassignac. Je pourrais en dire autant de Mer agitée à très agitée dont je découvre à la lecture de cette chronique qu’il est fabriqué à partir de la même liste d’ingrédients. Primo, une station balnéaire où des personnages aux noms improbables et aux vies qui ne le sont pas moins coulent des jours aussi heureux qu’ils le peuvent à l’abri des paparazzi et de leurs voisins qu’ils n’ont parfois jamais rencontrés. Deuzio, un couple de quinquagénaires qui défont et refont leur vie et dont l’unique enfant n’a pas grandi sous les meilleurs auspices. Tertio, des personnages américains et japonais par-ci par-là, dont le rôle est apparemment d’incarner la quintessence de la civilisation américaine et de la culture nipponne, ça se vend plutôt bien depuis Amélie Nothomb et Muriel Barbery. Enfin, quatro, un peu pour cimenter le tout, une intrigue ou plutôt une pseudo intrigue policière avec un crime qui n’en est pas un et un enquêteur qui n’a rien d’un enquêteur, qui divulgue à peu près autant d’informations qu’il en recueille, qui révise et corrige les faits en fonction de son attachement aux gens du coin qu’il connaît bien puisqu’il a grandi là et qui couche avec l’une des principales intéressées, qui elle-même se laisse ligoter sans aucune semblance de raison chez l’un des principaux suspects. Ah ! the French “joie de vivre” !

Nous voici donc en Bretagne – on peut dire Le Croisic ou Le Pouliguen car on sait que Nantes et Batz ne sont pas loin et qu’il y a des criques un peu partout donc pas La Baule – dans la maison d’hôtes qui est la propriété de Maryline, ex-mannequin de mode qui en a hérité de ses parents bostoniens, et William, ex-star du rock à moitié désintoxiquée, deux quinquagénaires qui doivent supporter leur fille Georgia qui, évidemment, doit aussi les supporter. Sachez que dans cette maison d’hôtes qui attire une clientèle internationale, William peut tout à coup faire de la guitare à en percer les oreilles à des kilomètres à la ronde et que Georgia peut se faire dépuceler par un client japonais par ailleurs fin tacticien dans la commercialisation des caramels au sel de Guérande et des bols en faïence de Quimper (puisqu’on est en Bretagne) au pays du soleil levant (et Osamo et Daito, puisqu’ils viennent du Japon, sont aussi des maîtres en bouddhisme zen et des judokas confirmés qui peuvent improviser une représentation de kabuki dans le jardin pour honorer la maîtresse des lieux, Maryline, à l’occasion de son anniversaire). Sachez aussi que sur la crique juste devant la maison d’hôtes, Maryline, dans un élan de passion retrouvée pour le bel et ténébreux Simon Schwartz, un ancien camarade de classe, peut coucher avec lui comme ça, à l’abri des regards (enfin, pas de tous, car un voisin un peu dérangé qui vit toujours chez son père, il en faut un, épie tout le monde avec ses jumelles à toute heure du jour et de la nuit, comme vous le devinez ce personnage est utile dans l’enquête).

Oui, parce que voilà : un beau matin, Rebecca Merriman, une vieille fille de la Nouvelle-Angleterre qui loge à l’année chez les Halloway et qui part toujours faire une petite balade sur la côte pour commencer sa journée, découvre sur la crique juste devant la maison le corps d’une jeune femme qui s’avère être Elyne Folenfant, une inconnue que le rivage a rejetée là passablement dénudée. Trois suspects : William et les deux acolytes de ses virées au bar et au casino, « Herr », antiquaire taciturne déjà signalé pour harcèlement, et « Flag », sympathique mais au Q.I. limité, le trio étant rentré plus qu’éméché au milieu de la nuit après avoir ramassé une fille dont on découvre vite qu’il s’agit de ladite Elyne Folenfant. Et un enquêteur : Simon Schwartz, qui a fait sa carrière dans la police à Strasbourg mais qui est revenu en Bretagne pour retrouver l’air de la mer et aussi Maryline, son premier amour. N’est-ce pas l’expérience partagée du deuil d’un parent à l’adolescence – lui son père, elle sa mère – qui les a aussi bien unis que désunis ? N’ont-ils pas quelque chose de fort, de radical, de passionnel – une aventure, une vie de couple – à vivre tous les deux ? Pendant ce temps, un inconnu qui rôde dans le village finit par aborder William que ses vieux démons semblent rattraper à toute allure.

À l’image de la propriété des Halloway qui est à la fois une maison de famille, un B&B chic un palais de la décadence, Mer agitée à très agitée oscille entre roman policier, comédie de mœurs et drame psychologique. Dans le fond, pourquoi pas ?… Mais dans les faits, le résultat aussi incertain que les conditions météorologiques qui ont inspiré le titre de l’ouvrage. Car rien n’est vraiment abouti. Au fil des pages, on est envahi par une sensation de grand n’importe quoi, à l’image de cette soirée d’anniversaire où Flag met la chaîne à fond pour que Maryline danse au corps à corps avec William en repensant à ses étreintes lascives avec Simon et où tout le monde fume du shit tandis que Daito, c’est rigolo, se jette la tête la première dans un massif d’hortensias. Le tout dans une prose elle-même indéfinissable, que dès le premier paragraphe on dirait traduite de l’anglais, tant dans la langue que dans le style et dans le contenu : « Adossés à la rampe du premier étage, Maryline et William Halloway regardaient leur fille unique, Georgia, écumer de rage en secouant son épaisse chevelure. Elle rappelait à William la Janis Joplin de la fin, la souillon grasse et magnifique qui hurlait dans des aigus stridents son désespoir définitif. En toile de fond, la déchetterie qui servait de chambre à Georgia s’additionnait au chaos ambiant. Maryline et William venaient de se faire traiter de tortionnaires et, le regard neutre, arboraient malgré les insultes un calme de parents. William soupirait en auscultant le plafond et Maryline, bras croisés, refaisait mentalement sa liste de courses tout en vérifiant l’état du ciel par le Velux du couloir. » De quoi retourner à la page de titre histoire de voir si la mention « traduit de l’anglais par… » n’a pas échappé à notre attention.

Les paris sont ouverts sur le prochain roman de Sophie Bassignac. Deauville, Biarritz ou Berck ? Un couple d’ex-scénaristes de Hollywood, d’ex-propriétaires de restaurant à San Francisco ou d’ex-développeurs informatiques de la Silicon Valley ? Un Tokyoite addict au pachinko répondant au nom de Totoro, un survivant du tremblement de terre de Kobé dessinateur de mangas reconverti en vues du mont Fuji ou la petite-fille d’un kamikaze de Pearl Harbor née à Hiroshima et devenue spécialiste du raku ? Et le prénom bizarre, ce sera Percival, Orson, ou Rosalinde ? Le suspense est entier.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Mer agitée à très agitée, Sophie Bassignac, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-4570-6, 250 pages, 18 €

 

Quatrième de couverture

 

William se promenait depuis vingt ans sur le corps de Maryline avec des mots magiques et des effleurements, propageant une vie légère poudrée de drogue et de paillettes. Simon, lui, sentait la mer, énervait comme le vent su large et il était sa jeunesse. Elle se dit que Simon était quelqu’un à qui on appartient ou rien, alors que William n’avait jamais eu aucun sens de la propriété.

Après des années new-yorkaises intenses et dangereuses, Maryline et William Halloway s’installent sur la côte bretonne pour commencer une nouvelle vie, paisible et discrète. Mais un matin de juillet, le petit monde de Maryline vacille lorsque Simon Schwartz, son amour de jeunesse, met le pied dans la porte.

 

Sophie Bassignac signe un roman plein d’allant, où l’amour et l’humour courent comme un furet entre les membres d’une tribu déjantée.

 

Tags : Mer agitée à très agitée, Sophie Bassignac, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-4570-6

Cercles de Sylvain Matoré

Cercles de Sylvain Matoré

Enfant, Sylvain Matoré parade et exulte au carnaval. En costume, il incarne un personnage, impunément. Plus tard, une institutrice lui donne une feuille blanche en lui demandant de décrire un personnage, n’importe lequel. Pas besoin de costume, les mots suffisent. Un jour, il décide que c’est ça qu’il a envie de faire, imaginer des personnages, leur donner vie sur des feuilles blanches.

Pourtant, dans Cercles, son premier roman, ce n’est plus dans le monde des rêves qu’il songe à se transporter mais dans un univers de cauchemar, habité par une mafia tentaculaire et par ses nombreuses victimes.

Le malheur frappe soudain une famille d’origine espagnole qui vit à Paris. Pedro, le petit frère, est renversé par une Mercedes qui roule à fond de train rue Tiquetonne alors qu’il part chercher de quoi payer la pute qui vient de lui tailler une pipe. Il n’aurait pas dû l’écouter, cette fille… La grande sœur, Camilla, traîne quelques jours plus tard du côté de Pigalle où un type lui file de la came. Comme ça. Gratis. Pour la consoler. La faire revenir. Ce qui ne la mène pas au Père-Lachaise mais à Bichat où une dispute avec ses parents bouleversés précipite une rupture définitive. Elle non plus n’aurait pas dû l’écouter, ce type… Mais ce qui est fait est fait, on ne peut revenir en arrière. Seulement observer les pièces de l’engrenage qui se déclenchent une à une. Les cercles qui se referment, inexorablement. Même quand on se débat. Surtout peut-être quand on se débat.

Le récit suit en alternance les deux chauffards à bord de la Mercedes qui a percuté Pedro, deux mafieux serbes en possession d’un pactole suite à un braquage à Monaco, et Camilla. Youri et Vlad foncent vers l’Alsace dans l’espoir de regagner la Serbie et de retrouver Igor, le frère de l’un et le cousin de l’autre, à la tête du clan. Par précaution, car la frontière est surveillée, on les fait repartir en moto jusqu’à Lesaka où ils retrouveront Sergio et Andrés qui tentent en vain de rentabiliser trois putes russes, Irina, Petra et Anna. En attendant qu’on trouve une solution pour eux, pourquoi ne pas les employer à infuser leur science de mafieux serbes au pays basque ? Pendant ce temps, Camilla, en proie au malheur et plus encore aux démons qui la persécutent depuis toujours, croise le chemin de Stéphane, un ancien paumé qui ne s’est pas tout à fait trouvé et qui représente pour elle, plus que la quintessence de la charité, la somme des possibilités qu’elle n’a pas su saisir. N’a-t-il pas le visage du garçon qu’elle a aimé sans retour, ou plutôt sans audace ?

Comme dans les tragédies où l’hamartia d’Aristote, la faute innocente qu’on aurait pu, qu’on aurait dû éviter, précipite dans le pire des engrenages, pour les sept personnages principaux que sont Youri, Vlad, Sergio, Andrés et Irina d’un côté – son fils, Alexander, aussi – Camilla et Stéphane de l’autre – c’est une terrible et brutale descente aux enfers, racontée tout du long dans un style sûr, nerveux et palpitant.

Car ce qui frappe, dans ce premier roman, c’est d’abord une voix mûre, un ton à la fois uni et varié qui fait que l’auteur peut tout aborder en alternant non seulement narration et passages dialogués mais encore descriptions et analyses psychologiques. La violence et la brutalité de Youri, l’amour et l’humanité d’Andrés, les sentiments maternels d’Irina, la dépression névrotique de Camilla, tous ces caractères transparaissent avec clarté, tous ces personnages ont une épaisseur malgré la densité et la concision du récit. L’auteur fait d’ailleurs dialoguer avec autant de facilité et de persuasion le mafieux pervers et la pute qui n’a rien à perdre, le trentenaire suicidaire et la jeune dépressive en quête d’elle-même. Ou même le Basque planqué quelque part dans sa cabane sur les rives de l’Adour et le Serbe en cavale qui essaie de sauver sa peau, petit moment d’anthologie qu’on voit déjà dans sa tête comme au cinéma, dans un film entre frères Cohen et frères Dardenne.

Sûr de lui, Sylvain Matoré se paie le luxe de faire des clins d’œil ou d’insérer des morceaux de bravoure qui, avec moins de talent, auraient pu tomber à plat ou même faire tache, que ce soit dans le genre humoristique – la performance des putes dans le style « résultat des courses » d’un journaliste sportif (« à sa décharge, le duo de choc aura été handicapé par des conditions de jeu difficiles »), la soirée à faire connaissance en sirotant le « vin rouge du Chili d’un bon rapport qualité prix » qu’on a laissé chambrer pendant une demi-heure (mais « ce n’est pas un grand cru non plus, donc ne soyons pas trop tatillons »), les hommes de la gendarmerie des Landes qui quittent les lieux « en embarquant le macchabée et la pelle » pour des analyses sans repérer la fosse toute fraîche juste à côté (ils « émettent l’hypothèse que l’outil aurait dû servir à creuser une tombe à l’Espagnol mais que ses meurtriers n’en ont finalement pas eu le temps ») – ou dans le genre poétique car certains passages de cette horrible histoire sont d’une authentique poésie – le crépuscule du matin sur les routes gasconnes, l’amour au bord du bassin d’Arcachon, les nuits de Paris et d’ailleurs – et d’une poésie qui fait toujours, toujours sens.

Par-delà la maturité du style, il y a l’efficacité de l’imagination, la précision et la vraisemblance des faits évoqués. Le temps du carnaval est loin. L’auteur n’improvise pas, il ne met pas en scène des personnages de fantaisie, de pacotille. Il connaît la mafia, ses réseaux et ses rouages, ses ressorts et ses ressources, il ne relègue pas la police au statut de protagoniste insignifiant pour la faire disparaître ou ressurgir, comme par enchantement, uniquement pour les besoins du récit comme un corps uniformément gangrené par la corruption, l’amateurisme et l’incompétence. Pas de facilité ni de commodité dans ce premier roman où l’auteur n’attend pas de son lecteur une quelconque indulgence. Et n’en a pas besoin non plus.

Même la composition du récit, avec ces deux parties séparées par une nuit qui ne porte absolument pas conseil et cet entrelacement de courts chapitres tour à tour sur la mafia qui a tué Pedro et sur le destin de Camilla, révèle une parfaite maîtrise. Tel quel, d’ailleurs, le roman soulève une question. Pourquoi ? Pourquoi une telle noirceur, pourquoi, surtout, une telle asymétrie ? Malgré les liens de sang entre Pedro et Camilla, la ressemblance des événements qui occasionnent leur chute et même le fait que ce soit la mort de Pedro qui précipite le sort de Camilla, le contrepoint n’est pas évident et on a le sentiment que les deux histoires ne jouent pas sur le même plan. Le cours des événements ne fait jamais que révéler chez Camilla une faille qu’elle porte en elle depuis toujours alors que les autres protagonistes du roman, par ailleurs beaucoup plus nombreux, sont broyés par une machine extérieure à eux même s’ils en font partie.

En même temps, on s’aperçoit vite que c’est cette alternance qui donne sa force à un roman qui, autrement, n’eût peut-être été qu’un roman de plus sur la pègre ou des trentenaires en crise. Que ce contrepoint ouvre une brèche, une faille qui donne à réfléchir, à méditer. Ne serait-ce que sur le sens de ce titre, Cercles, curieusement abstrait pour un roman où tout est si concret. Cercle de la mafia, ou cercle de la famille ?… Cercles comme un étau qui se resserre, ou cercles comme les pensées que l’on ressasse ?… Cercle, cercles… Cercles, donc… Un livre à lire et méditer en boucle, en attendant la suite.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Cercles, Sylvain Matoré, Alma, ISBN 978-2-36279-096-6, 208 pages, 17 €

 

Quatrième de couverture

 

Quels que soient les hasards heureux ou les embûches, le cercle se refermera inexorablement.

Paris. À bord de leur bolide, deux malfrats en fuite propulsent un jeune homme ad patres. Ils appartiennent à la mafia serbe qui les exfiltre de l’autre côté des Pyrénées au service du boss local pour augmenter le rendement de trois prostituées. L’une d’elles s’appelle Irina. À Paris, Camilla, la sœur du jeune tué, reste anéantie par la mort de ce frère qui donnait un peu de couleur à son existence. Elle se perd dans la nuit, boit, se shoote… Poste d’observation du déclin, Cercles se joue sur deux scènes, en alternance. Et voit sept personnages sombrer dans une spirale dantesque. Un premier roman qui s’inscrit dans la lignée de l’école réaliste américaine.

 

Né en 1985, batteur dans plusieurs formations dans les années 2000, Sylvain Matoré a suivi parallèlement des études en psychologie clinique. Il poursuit des projets de compositeur et de chanteur.

 

Tags : Cercles, Sylvain Matoré, Alma, ISBN 978-2-36279-096-6, Coups de cœur, Roman français, Premier roman.

Sans Faille de Valentin Musso

Le très charmant Ryan Gosling avait, il y a quelques années, conforté sa place d’acteur de premier plan face à un monstre du cinéma et du théâtre qu’est Anthony Hopkins, dans un thriller accablant : La FAILLE, où il est question d’ambition, d’art de la guerre et évidemment d’égos blessés. Le héros ou devrait-on dire le protagoniste du dernier roman de Valentin Musso pourrait être incarné par sexy Gosling. Il s’appellerait Théo, diminutif de Théodore. Il serait beau, intelligent et plein d’argent. Il aurait lui aussi une faille narcissique et comme Philippe Labro, lui aussi très compétent en matière d’égo – ou Mylène Farmer mais on s’égare-, l’aurait dit, il va tomber 7 fois pour se relever 8.

Donc Ryan Gosling, pardon, Théo Delcourt est un trentenaire sexy, banquier, bien sous tout rapport, flanquée d’une petite amie légèrement vénale, Dorothée, d’un ami de toujours ou plutôt d’un faire-valoir d’adolescent David et de sa petite amie anorexique Juliette. Théo est né avec une cuillère d’argent dans la bouche et ne l’a jamais recrachée en espérant que sa merveilleuse salive la transforme en platine, couleur de l’AMEX qui fait du bien. Théo rejoint Romuald dans un chalet dans les Pyrénées pour une ballade autour d’un glacier. Et qui dit glacier dit depuis Les Rivières Pourpres catastrophe, meurtre, vengeance.

Valentin Musso choisit de faire une construction à rebours comme celle que tous les spin-off mettent en place. D’abord la tête qui tape contre le parebrise, l’éclat du verre, le sang puis … la narration. C’est efficace. Comme son frère, il choisit d’y mettre un style blanc et simple… à l’américaine, mais pas celle de Franzen, Palaniuk.

L’originalité provient du twist final où l’interrogation sur la nécessité du pardon ou de la vengeance, sur la construction de l’être au travers de ces vicissitudes et turpitudes, se transforme en réflexion sur le pouvoir démiurgique de l’imagination.

On peut tourner les pages en visualisant Ryan Gosling dans les Randonneurs, espérant que Stallone n’apparaisse pas pour le Cliffhanger … On peut aussi chercher la faille et s’engager alors dans une spéléo des profondeurs dans l’abysse du polar page turner. Ou on peut faillir avant la fin …

 

Chronique d’ Abeline Majorel 

 

Sans faille, Valentin Musso, Seuil, ISBN 978-2021141887

 

 

Sanderling d’Anne Delaflotte Mehdevi

En voyage au Groenland avec un groupe d’agriculteurs français, Landry est victime d’un accident qu’il a lui-même provoqué et qui le contraint à prolonger son séjour sur place. Rien ne le rappelle en France. Sa femme est partie avec ses enfants et ses voisins sauront s’occuper de ses terres durant son absence. Il décide donc de passer sa convalescence avec Germain, un belge expatrié en terre inuite. Lors d’une partie de chasse, Landry trouve un oisillon Sanderling dans un nid posé sur la toundra gelée. Pour l’agriculteur las de vivre, cet oiseau appelé à devenir un extraordinaire migrateur, représente l’espoir et la persévérance. Landry y voit le signe d’un renouveau et c’est, dopé par une envie d’en découdre et de tout changer, qu’il rentre à Belligny, sur les terres qui l’ont vu naître et auxquelles il a consacré sa vie. Il ne sait pas encore que sa révolution intérieure va trouver un écho très concret dans sa vie. Les volcans islandais ont décidé de rappeler les hommes à l’ordre en déversant lave, fumée et cendres sur l’Europe ébahie et désemparée. L’Islande est rayée de la carte, le Danemark et l’Ecosse sont au plus mal, l’Europe toute entière est menacée. A Belligny, on s’organise pour faire face au nuage de cendre et son lot de calamités : été caniculaire, hiver polaire, inondations, glissements de terrain, gaz toxiques. Face à cette nature soudain hostile, il faut inventer une nouvelle façon de vivre; certains s’adaptent, d’autres rechignent, les plus vils tentent d’en tirer profit. Landry est un des hommes-clés de la communauté et, pour lui, c’est un nouveau départ, difficile certes, mais peut-être l’occasion inespérée pour tout recommencer à zéro sur des bases plus saines.

 

Evacuation des populations en Islande, trafic aérien paralysé en Europe, quand il entre en éruption en mars 2010, l’Eyjafjöll a rappelé aux hommes que la nature parfois reprend ses droits et que rien ne peut la maîtriser. Quelques années plus tard, cet épisode n’est plus qu’une anecdote qui ‘a eu pour conséquence que de clouer au sol quelques vacanciers malchanceux qui de toute façon l’auraient été par une grève des aiguilleurs du ciel. Mais si ce coup de semonce venu du Nord n’était qu’un avertissement avant une catastrophe de plus grande ampleur ? Et si les volcans islandais sortaient de leur sommeil pour déverser sur l’Europe leur lave, leur fumée, leur cendre ? Quelles seraient les conséquences humaines, économiques, écologiques ? C’est à cette réflexion que nous invite Anne DELAFLOTTE MEHDEVI dans son roman mi-roman d’anticipation, mi-conte moderne qui raconte la vie d’un village français à l’heure où le continent européen est mis sous cloche par un nuage de cendres volcaniques. Privés de soleil, confrontés à des problèmes d’un autre âge, les habitants de Belligny, aux personnalités hautes en couleurs, vont créer une communauté parée à survivre en mêlant les méthodes du passé et les nouvelles technologies. Mais comme dans toute communauté humaine, les natures les meilleures côtoient les sentiments les plus vils. le partage, l’échange, la solidarité seront confrontés à la jalousie, la trahison, la violence. Mais Landry, Merlin, Ladona, Alice, Lila et tous les autres sauront trouver un équilibre dans un univers qui vacille au bord du gouffre.

Au-delà d’une vision catastrophiste de l’avenir de l’humanité, Sanderling est une belle réflexion sur le monde rural, le travail de la terre, l’écologie et un chant d’espoir pour l’Homme, ses défauts les plus terribles palliés par sa fabuleuse capacité à s’adapter.Anne DELAFLOTTE MEHDEVI est une auteure d’ambiance qui sait à merveille raconter les aléas d’un microcosme dont elle nous rend les protagonistes infiniment proches. Malgré les circonstances dramatiques et la noirceur du contexte, on s’attache à ces survivants-combattants et on les quitte avec un immense regret. Ils sont en guerre contre un ennemi qui s’est rebellé après des années de maltraitance mais ils savent que l’ennemi d’aujourd’hui était l’ami d’autrefois et sera obligatoirement celui de demain. Optimiste et plein de bons sentiments, Sanderling, sous ses airs un peu naïfs, est une invitation à la réflexion sur l’avenir, le rapport à la nature, le monde paysan, le voyage, la vie. A lire.

 

Chronique de Sandrine F. 

 

Sanderling, Anne Delaflotte Mehdevi, Gaïa , ISBN 978-2-84720-329-5

 

 

Quatrième de couverture :

Prix Thyde Monnier 2013

En voyage d’agrément dans les étendues du grand Nord, Landry s’attarde. Ses collègues paysans sont déjà rentrés et ont repris le rythme des cultures. À part la terre, rien n’attend Landry au pays. Et la terre, qu’attend-elle de lui ? Lorsqu’il rentre au bercail, c’est avec des envies de changement. Mais un nuage de cendres s’épaissit dans le ciel, annonciateur de bouleversements bien plus grands, pour la terre comme pour le paysan. Et pour le sanderling aussi, un oiseau migrateur que Landry guette comme on espère le retour des saisons.

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