Premiers Romans

Vie et destin de Célestin Arepo de Jérôme Millon

Un régal et une grande bouffée d’air frais, telles sont les premières phrases qui me viennent après avoir refermé ce petit livre.

Un premier roman étonnant qui mêle poésie, émotion et belle histoire.

 

Dans la première partie du livre, Célestin est un obscur comptable dans une usine, il s’habille en gris et mène une vie très monotone et triste. Une vie terne en résumé , sa seule passion : les mots croisés. Sa vie va commencer à basculer quand il décide de préparer ses obsèques, original, non ?

Dans le cimetière où il décide de reposer, il croise Mathieu, le gardien, petit à petit, ces deux là se parlent. Des liens se tissent et Mathieu décide de faire partager à Célestin sa passion : la pêche.

Après cette expérience, Célestin se révèle dans la poésie. La quête spirituelle se transforme en ode à la vie : être bien soi-même permet de s’ouvrir aux autres et de trouver l’âme sœur. L’amour chamboule alors sa vie.

Elle se prénomme Rose, son amour, cette rencontre lui donnera l’occasion de s’interroger sur sa foi. L’histoire se poursuit avec la métamorphose de Célestin.  

Sa vision du monde évolue, ses interrogations nous questionnent aussi et nous rapprochent. Tout au long du livre, je me suis sentie proche de Célestin, une histoire simple et pleine d’humanité à laquelle j’ai été très sensible.

Un livre qui se déguste, avec lenteur, ouvert et refermé plusieurs fois : comme c’est un livre court, cela permet de faire durer le plaisir de lecture. C’est ma méthode pour en profiter plus longtemps. 

Je me suis attachée aux personnages dont l’humanité est palpable, Mathieu le copain pêcheur qui déclenchera toute son évolution et sera près de lui toute la vie de Célestin. Rose, son amoureuse, lui permet de poursuivre son évolution culturelle et son goût des mots.

Une belle leçon de vie et un éloge de l’amitié et des vraies valeurs de la vie.

L’écriture fluide et savante, mais pas trop, concourt au plaisir de la lecture. Un récit émouvant aussi et tendre. Quant au livre, agréable au toucher et doté d’une belle couverture, c’est un bel objet. Les pages en vélin, au beau papier, se différentient des autres publications. 

La maison d’édition la Fosse aux Ours a été créée en 1997 à Lyon et rassemble dans son catalogue plus de cent titres en littérature française et étrangère.

 

Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer une citation : « Ils arrivèrent enfin à la source miraculeuse. Là encore des questions sans réponses, questions douloureuses qui accablaient Célestin. Pourquoi distribuer ces miracles comme ces récompenses faites aux bons élèves ? Cela n’est-il pas infantilisant ? Et si cette eau est miraculeuse, pourquoi ne profite-t-elle pas à tous ? Qui sera noyé ? Qui sera sauvé ? ».

 

L’auteur vit à Grenoble et est éditeur de livres de philosophie et d’histoire.

 

Ce récit de 120 pages est un vrai plaisir qui se lit vite et enchante, n’hésitez pas, plongez-vous dans cet ouvrage.

 

Chronique rédigée par Ckdkrk

 

Vie et destin de Célestin Arepo, jérôme Millon, La fosse aux ours, ISBN 9782357070417

 

 

Quatrième de couverture :

«SUR LA PALETTE INFINIE des couleurs, assurément c’est le gris qui peut donner à la vie de Célestin les reflets d’une existence marquée par l’ennui.
Pas le noble gris de son costume dominical, plutôt le gris du ciel quand les jours s’étirent monotones et qu’on oublie qu’il y eut et qu’il y aura un soleil pour nous réchauffer l’âme.
Si un chiffre doit qualifier cet homme, ce ne sont pas les neuf premiers, trop singuliers, trop originaux, trop indispensables dans l’infini des combinaisons; pas plus que le zéro dont la rondeur assure tant de souplesse dans l’articulation des dizaines… 212 conviendrait mieux, nombre qui n’a pas de sens, sans personnalité. Identique, qu’on le prenne à l’endroit ou à rebours, il est l’insignifiance même, divisible et sans intérêt. Incognito.»

Célestin ou l’éloge de l’incertitude.

Jérôme Millon est éditeur, fondateur des éditions du même nom. Vie et destin de Célestin Arepo est son premier roman.
Les thématiques philosophiques ou mystiques qui parcourent le catalogue de sa maison d’édition se retrouvent dans ce texte surprenant au charme unique.
D’une écriture des plus soignées, Jérôme Millon aime à dire qu’il «parsème le long de son ouvrage des petits cailloux blancs qui forment une trame» que l’on découvre avec plaisir en refermant la dernière page.
Un jeu construit avec le sourire, un personnage singulier mais jamais naïf, font de ce premier roman un texte à part, inclassable qui nous ouvre à l’imaginaire aux côtés d’un Célestin marginal et attachant.

Cercles de Sylvain Matoré

Cercles de Sylvain Matoré

Enfant, Sylvain Matoré parade et exulte au carnaval. En costume, il incarne un personnage, impunément. Plus tard, une institutrice lui donne une feuille blanche en lui demandant de décrire un personnage, n’importe lequel. Pas besoin de costume, les mots suffisent. Un jour, il décide que c’est ça qu’il a envie de faire, imaginer des personnages, leur donner vie sur des feuilles blanches.

Pourtant, dans Cercles, son premier roman, ce n’est plus dans le monde des rêves qu’il songe à se transporter mais dans un univers de cauchemar, habité par une mafia tentaculaire et par ses nombreuses victimes.

Le malheur frappe soudain une famille d’origine espagnole qui vit à Paris. Pedro, le petit frère, est renversé par une Mercedes qui roule à fond de train rue Tiquetonne alors qu’il part chercher de quoi payer la pute qui vient de lui tailler une pipe. Il n’aurait pas dû l’écouter, cette fille… La grande sœur, Camilla, traîne quelques jours plus tard du côté de Pigalle où un type lui file de la came. Comme ça. Gratis. Pour la consoler. La faire revenir. Ce qui ne la mène pas au Père-Lachaise mais à Bichat où une dispute avec ses parents bouleversés précipite une rupture définitive. Elle non plus n’aurait pas dû l’écouter, ce type… Mais ce qui est fait est fait, on ne peut revenir en arrière. Seulement observer les pièces de l’engrenage qui se déclenchent une à une. Les cercles qui se referment, inexorablement. Même quand on se débat. Surtout peut-être quand on se débat.

Le récit suit en alternance les deux chauffards à bord de la Mercedes qui a percuté Pedro, deux mafieux serbes en possession d’un pactole suite à un braquage à Monaco, et Camilla. Youri et Vlad foncent vers l’Alsace dans l’espoir de regagner la Serbie et de retrouver Igor, le frère de l’un et le cousin de l’autre, à la tête du clan. Par précaution, car la frontière est surveillée, on les fait repartir en moto jusqu’à Lesaka où ils retrouveront Sergio et Andrés qui tentent en vain de rentabiliser trois putes russes, Irina, Petra et Anna. En attendant qu’on trouve une solution pour eux, pourquoi ne pas les employer à infuser leur science de mafieux serbes au pays basque ? Pendant ce temps, Camilla, en proie au malheur et plus encore aux démons qui la persécutent depuis toujours, croise le chemin de Stéphane, un ancien paumé qui ne s’est pas tout à fait trouvé et qui représente pour elle, plus que la quintessence de la charité, la somme des possibilités qu’elle n’a pas su saisir. N’a-t-il pas le visage du garçon qu’elle a aimé sans retour, ou plutôt sans audace ?

Comme dans les tragédies où l’hamartia d’Aristote, la faute innocente qu’on aurait pu, qu’on aurait dû éviter, précipite dans le pire des engrenages, pour les sept personnages principaux que sont Youri, Vlad, Sergio, Andrés et Irina d’un côté – son fils, Alexander, aussi – Camilla et Stéphane de l’autre – c’est une terrible et brutale descente aux enfers, racontée tout du long dans un style sûr, nerveux et palpitant.

Car ce qui frappe, dans ce premier roman, c’est d’abord une voix mûre, un ton à la fois uni et varié qui fait que l’auteur peut tout aborder en alternant non seulement narration et passages dialogués mais encore descriptions et analyses psychologiques. La violence et la brutalité de Youri, l’amour et l’humanité d’Andrés, les sentiments maternels d’Irina, la dépression névrotique de Camilla, tous ces caractères transparaissent avec clarté, tous ces personnages ont une épaisseur malgré la densité et la concision du récit. L’auteur fait d’ailleurs dialoguer avec autant de facilité et de persuasion le mafieux pervers et la pute qui n’a rien à perdre, le trentenaire suicidaire et la jeune dépressive en quête d’elle-même. Ou même le Basque planqué quelque part dans sa cabane sur les rives de l’Adour et le Serbe en cavale qui essaie de sauver sa peau, petit moment d’anthologie qu’on voit déjà dans sa tête comme au cinéma, dans un film entre frères Cohen et frères Dardenne.

Sûr de lui, Sylvain Matoré se paie le luxe de faire des clins d’œil ou d’insérer des morceaux de bravoure qui, avec moins de talent, auraient pu tomber à plat ou même faire tache, que ce soit dans le genre humoristique – la performance des putes dans le style « résultat des courses » d’un journaliste sportif (« à sa décharge, le duo de choc aura été handicapé par des conditions de jeu difficiles »), la soirée à faire connaissance en sirotant le « vin rouge du Chili d’un bon rapport qualité prix » qu’on a laissé chambrer pendant une demi-heure (mais « ce n’est pas un grand cru non plus, donc ne soyons pas trop tatillons »), les hommes de la gendarmerie des Landes qui quittent les lieux « en embarquant le macchabée et la pelle » pour des analyses sans repérer la fosse toute fraîche juste à côté (ils « émettent l’hypothèse que l’outil aurait dû servir à creuser une tombe à l’Espagnol mais que ses meurtriers n’en ont finalement pas eu le temps ») – ou dans le genre poétique car certains passages de cette horrible histoire sont d’une authentique poésie – le crépuscule du matin sur les routes gasconnes, l’amour au bord du bassin d’Arcachon, les nuits de Paris et d’ailleurs – et d’une poésie qui fait toujours, toujours sens.

Par-delà la maturité du style, il y a l’efficacité de l’imagination, la précision et la vraisemblance des faits évoqués. Le temps du carnaval est loin. L’auteur n’improvise pas, il ne met pas en scène des personnages de fantaisie, de pacotille. Il connaît la mafia, ses réseaux et ses rouages, ses ressorts et ses ressources, il ne relègue pas la police au statut de protagoniste insignifiant pour la faire disparaître ou ressurgir, comme par enchantement, uniquement pour les besoins du récit comme un corps uniformément gangrené par la corruption, l’amateurisme et l’incompétence. Pas de facilité ni de commodité dans ce premier roman où l’auteur n’attend pas de son lecteur une quelconque indulgence. Et n’en a pas besoin non plus.

Même la composition du récit, avec ces deux parties séparées par une nuit qui ne porte absolument pas conseil et cet entrelacement de courts chapitres tour à tour sur la mafia qui a tué Pedro et sur le destin de Camilla, révèle une parfaite maîtrise. Tel quel, d’ailleurs, le roman soulève une question. Pourquoi ? Pourquoi une telle noirceur, pourquoi, surtout, une telle asymétrie ? Malgré les liens de sang entre Pedro et Camilla, la ressemblance des événements qui occasionnent leur chute et même le fait que ce soit la mort de Pedro qui précipite le sort de Camilla, le contrepoint n’est pas évident et on a le sentiment que les deux histoires ne jouent pas sur le même plan. Le cours des événements ne fait jamais que révéler chez Camilla une faille qu’elle porte en elle depuis toujours alors que les autres protagonistes du roman, par ailleurs beaucoup plus nombreux, sont broyés par une machine extérieure à eux même s’ils en font partie.

En même temps, on s’aperçoit vite que c’est cette alternance qui donne sa force à un roman qui, autrement, n’eût peut-être été qu’un roman de plus sur la pègre ou des trentenaires en crise. Que ce contrepoint ouvre une brèche, une faille qui donne à réfléchir, à méditer. Ne serait-ce que sur le sens de ce titre, Cercles, curieusement abstrait pour un roman où tout est si concret. Cercle de la mafia, ou cercle de la famille ?… Cercles comme un étau qui se resserre, ou cercles comme les pensées que l’on ressasse ?… Cercle, cercles… Cercles, donc… Un livre à lire et méditer en boucle, en attendant la suite.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Cercles, Sylvain Matoré, Alma, ISBN 978-2-36279-096-6, 208 pages, 17 €

 

Quatrième de couverture

 

Quels que soient les hasards heureux ou les embûches, le cercle se refermera inexorablement.

Paris. À bord de leur bolide, deux malfrats en fuite propulsent un jeune homme ad patres. Ils appartiennent à la mafia serbe qui les exfiltre de l’autre côté des Pyrénées au service du boss local pour augmenter le rendement de trois prostituées. L’une d’elles s’appelle Irina. À Paris, Camilla, la sœur du jeune tué, reste anéantie par la mort de ce frère qui donnait un peu de couleur à son existence. Elle se perd dans la nuit, boit, se shoote… Poste d’observation du déclin, Cercles se joue sur deux scènes, en alternance. Et voit sept personnages sombrer dans une spirale dantesque. Un premier roman qui s’inscrit dans la lignée de l’école réaliste américaine.

 

Né en 1985, batteur dans plusieurs formations dans les années 2000, Sylvain Matoré a suivi parallèlement des études en psychologie clinique. Il poursuit des projets de compositeur et de chanteur.

 

Tags : Cercles, Sylvain Matoré, Alma, ISBN 978-2-36279-096-6, Coups de cœur, Roman français, Premier roman.

Les voyages de Daniel Ascher de Déborah Levy-Bertherat

Les voyages de Daniel Ascher de Déborah Levy-Bertherat

Etudiante en archéologie, Hélène s’installe à Paris dans la chambre de bonne de son grand-oncle Daniel Roche. Elle n’est pas très proche de cet éternel enfant qui faisait la joie des plus jeunes lors des réunions de famille en racontant avec force gestes et mimiques ses voyages aux quatre coins de la planète. Ses talents de conteur, il les a aussi mis au service de Peter Ashley-Mill, le héros de La Marque noire, une série à succès de romans d’aventures pour adolescents dont il est l’auteur, sous le pseudonyme de H.R. Sanders. Mais Hélène n’a jamais réussi a dépassé le troisième chapitre du premier tome de ces livres qui ont fait frémir toute une génération. Daniel, à l’instar de son héros, voyage beaucoup, Hélène n’a donc que très peu de contacts avec lui et elle s’en félicite. Pourtant, à force de côtoyer ses fans, dont son petit-ami Guillaume est un bel exemple, ses voisins et amis, elle finit par s’intéresser et aux livres et à l’homme. Elle découvre ainsi que derrière Daniel Roche se cache Daniel Ascher, un petit garçon juif qui a fui l’Occupation et les rafles pour trouver refuge en Auvergne chez ses arrière-grands-parents. Intriguée, Hélène part sur les traces de son grand-oncle, à la recherche de ce qu’il fut et aussi de ce qu’elle est.

 

En même pas 200 pages, dans un roman qui ne paie pas de mine, un premier roman qui plus est, Déborah LEVY-BERTHERAT réussit avec beaucoup de douceur et de pudeur à évoquer des sujets graves sans tomber dans les clichés ou le pathos. On y suit une jeune fille sérieuse, à peine sortie de l’adolescence, et qui en garde encore les préjugés et les jugements à l’emporte-pièce, qui au fil d’une enquête au coeur des non-dits familiaux, va mûrir et se révéler à elle-même. Face à Hélène la pondérée, le fantasque Daniel roche, alias H.R. Sanders, semble frivole et pourtant…De la rue d’Odessa à Paris jusqu’à New-York, en passant par l’Auvergne, Hélène va découvrir l’histoire d’une famille juive décimée par la guerre, d’un enfant tiraillé entre le souvenir des siens et son nouvel attachement à ceux qui l’ont recueilli, sauvé, adopté et qui n’a eu d’autre choix que de s’évader et de se raconter à travers ses romans. Car c’est dans La Marque noire qu’Hélène va trouver les cailloux semés par Daniel pour aller vers la vérité. Chez les Roche le parcours de Daniel n’est pas un secret, plutôt un non-dit, un épisode recouvert du voile de l’oubli; les Justes sont discrets. Mais Daniel, bien sûr, n’a pas oublié le petit Ascher, ses parents, sa soeur, la boutique de photographe qu’ils habitaient et la nostalgie de ce bonheur saccagé par les nazis n’a jamais cessé de le hanter. C’est cette histoire, intimement mêlée à la sienne, qui va faire grandir Hélène, la réconcilier avec sa part d’enfance, lui donner les ailes pour s’envoler vers l’avenir.

Un roman tendre et sensible qui révèle une auteure brillante et prometteuse. A découvrir.

 

Chronique de Sandrine F

 

Les voyages de Daniel Ascher, Déborah Lévy-Bertherat, Payot Rivages, ISBN 2-7436-2584-8 

 

Quatrième de couverture :

Une année particulière commence pour Hélène, quand elle s’installe à Paris pour étudier l’archéologie. Elle est logée par son grand-oncle Daniel, un vieux globe-trotter excentrique qu’elle n’apprécie guère. Il est l’auteur, sous le pseudonyme de H.R. Sanders, de La Marque noire, une série de romans d’aventures qu’elle n’a même pas lus. Son ami Guillaume, fanatique de cette série, l’initie à sa passion. Mais pour Hélène le jeu des lectures ouvre un gouffre vertigineux. Elle découvre en Daniel un homme blessé, écartelé entre deux identités et captif d’un amour impossible. Elle exhume de lourds secrets de famille remontant aux heures sombres de l’Occupation. Pendant ce temps, les lecteurs de H.R. Sanders attendent le vingt-quatrième volume de la série, dont les rumeurs prétendent qu’il sera le dernier. En explorant avec finesse les blessures d’une mémoire tentée par le vertige de l’imaginaire, Déborah Lévy-Bertherat rend ici hommage aux sortilèges ambigus de la fiction.

Des enfants de Laurent Audret

C’est sûrement le texte le plus singulier que j’ai eu entre les mains depuis longtemps. Pas vraiment un roman, à peine un récit, un style poétique assurément. De là à parler de conte cruel comme le prétend la quatrième de couverture, je n’irai pas jusque là. Ou alors un conte post moderne, débarrassé des scories du genre.

Dans le futur ou le passé (le texte n’est pas daté), un groupe d’adultes semblent mener la guerre à des hordes d’enfants. Tout le monde semble revenu à une sorte d’état sauvage. La construction du livre renvoie à cette situation alternant de courts fragments, toujours écrits avec le pronom personnel « on », désignant parfois les adultes, parfois les enfants.

Très vite, on comprend que les adultes font la chasse aux enfants qui semblent revenus à l’état sauvage, les capturent, les violent et les tuent. Des enfants est un texte barbare et dérangeant, servi par une écriture, entre détachement moral et style vénéneux, qui produit un terrible malaise à la lecture. On est du côté des auteurs maudits, quelque part entre Sade et Bataille(1), quand la littérature produit des visions infernales et ressort du cauchemar éveillé.

Rouvrant ce livre pour écrire cette chronique, je ressens physiquement cet inconfort. Violent et physique. La littérature sert aussi à ça, mais mieux vaut être en forme et prévenu avant de l’ouvrir. Nul doute que l’auteur a cherché à retrouver un pouvoir sulfureux à une littérature tellement rangée, qu’elle ne dérange plus grand monde. C’est réussi, mais à quel prix ?

 

 

Chronique de Christophe Bys 

NB : quand j’écris entre Sade et Bataille, ce n’est pas que je classe cet auteur entre ces deux écrivains, j’indique juste une « famille » à laquelle il pourrait appartenir.

 

Des enfants, Laurent Audret,  Christophe Lucquin éditeur. ISBN  978-2366260106

 

Quatrième de couverture :

Des enfants est un texte qui perturbe, ce genre de texte qu’on lit une fois, que l’on repose, que l’on n’oublie pas. Et puis, il y a cette envie irrésistible de le reprendre, alors, on le reprend, on le relit,

Cosplay de Laurent Ladouari

Un entretien d’embauche chez 1T !! Katie Dûma n’osait en rêver et pourtant elle touche au but d’intégrer cette vénérable entreprise  spécialiste des microprocesseurs. Pour cette fille de la Zone, c’est une chance inespérée de se faire une place à la Capitale, à l’endroit même où le génial inventeur Nikola Protéus a fait ses débuts. L’entreprise est certes mal en point mais Katie est persuadée qu’elle saura se relever et affronter la concurrence déloyale que lui impose Sinind. Sa joie est cependant ternie par l’annonce de rachat d’1T par Zoran Adamas, richissime homme d’affaires, redouté et détesté par tous, qui déclare d’emblée que son but est d’anéantir 1T. Pour parvenir à ses fins, celui qu’on surnomme dédaigneusement Le Gitan, impose aux salariés un jeu de simulation : le Cosplay. Trois jours durant, chaque employé évoluera dans un monde virtuel où la hiérarchie est abolie. Dans la peau d’un personnage de son choix, réel ou imaginaire, caché derrière un masque, chacun pourra proposer des idées, dénoncer des injustices et même éliminer les gêneurs. A tout moment, le choix est possible de quitter la société avec un chèque substantiel en poche. Seuls resteront ceux suffisamment attachés à l’entreprise pour vouloir la défendre et, bien sûr, la jeune Katie, embauchée au pied levé par le nouveau directeur des ressources humaines.

Laurent LADOUARI, pour ce premier tome de son cycle Volution, situe son histoire dans un futur indéterminé dont on sait peu de choses si ce n’est que la guerre du Pacifique a ravagé la planète dont il ne subsiste que le Continent et sa Capitale qui pourrait bien être Paris. Siège d’une sorte de révolution nommée la Commune qui a été matée il y a quelques vingt années, cette Capitale est désormais protégée de la Zone par un mur hautement sécurisé. Tandis qu’elle concentre les capitaux et les industries, la Zone végète plus ou moins dans la misère. Voilà pour le contexte général.
Mais l’auteur n’entre pas dans les détails, son propos étant de nous présenter 1T et le Cosplay qui va secouer l’entreprise pendant trois jours d’une rare intensité. Dépassée par la concurrence et par la fin d’internet, ce fleuron de l’industrie est en sursis. Des dirigeants au service, avant tout, de leur intérêts personnels ont fini de mettre à mal cette société qui n’a pas su évoluer. Le jeu va bouleverser tout cela avec en finalité, soit l’implosion, soit la renaissance. Le Cosplay est un monde anarchique a priori mais qui a le mérite de révéler les vrais talents. Profiteurs et tire-au-flanc sont éliminés et ne restent que les plus méritants, quel que soit leur grade. Ainsi, Katie Dûma, ayant à peine plus de poids q’une stagiaire, devient un personnage important du jeu, et il en va de même pour les secrétaires, assistantes et autres voituriers, habituellement brimés, négligés, maltraités et qui se découvrent une âme de leader, de décideur. Les identités réelles restent anonymes mais sous le costume d’Athos, Madonna ou Périclès, des personnalités se révèlent et la galerie de personnages qui en découlent est fort réjouissante. C’est aussi vrai en dehors du jeu où les envoyés du terrible Adamas sont hauts en couleurs et contribuent grandement à l’intérêt et à la curiosité du lecteur. On peut toutefois regretter un manichéisme outrancier avec des gentils, volontaires, intelligents et désintéressés opposés à des méchants stupides, cupides et cyniques.
L’ambiance générale est baroque, avec un petit côté steampunk qui donne du relief au Cosplay et à cette Capitale partiellement détruite par la Commune.
Dans l’ensemble, ce premier tome est très accrocheur et addictif, on ne peut qu’espérer que la suite sera à la hauteur et que Laurent LADOUARI saura apporter des réponses cohérentes à toutes les questions en attente. On veut mieux connaitre Zoran Adamas et ses « enfants ». On veut tout savoir sur la guerre du Pacifique et la Commune et bien sûr on attend un retournement de situation dans l’ordre établi avec, pourquoi pas, une révolte de la Zone… Une belle réussite dont on ne peut qu’attendre la suite avec impatience.

 

Chronique de Sandrine F

Cosplay , Laurent Ladouari , Hervé Chopin édition , ISBN 978-2357201705

 

Quatrième de couverture :

ADAMAS, milliardaire cynique et haï de tous, rachète une ancienne gloire de l’industrie au bord de la faillite : 1T. Le redoutable prédateur déclare vouloir la détruire. Cela n’a aucun sens. Le même jour, par un invraisemblable concours de circonstances, KATIE DÛMA parvient à se faire recruter par 1T. Comme les trois mille autres employés, KATIE est invitée à plonger dans l’univers virtuel du COSPLAY : un jeu de masques où chacun agit et communique sous le couvert de l’anonymat. Le COSPLAY n’a pas de règles : ce jeu de simulation prône une liberté totale. Protégé par son masque, chacun révèle sa véritable humanité : calomnies, délations et règlements de compte se déchaînent dans une explosion de violence sans précédent. Le COSPLAY est la bombe envoyée par ADAMAS pour anéantir 1T. Mais depuis l’intérieur du jeu, KATIE organise la résistance.

En finir avec Eddy Bellegueule d’ Edouard Louis

Le Parisien, le Figaro et même Didier Eribon ont pris une claque, disent-ils. Une grosse claque de talent pur à la lecture de ce premier roman d’ Edouard Louis. Alors, sans doute par tentation masochiste d’en prendre une moi aussi, j’ai lu  pour « En finir avec Eddy Bellegueule »

Mais il n’est pas possible d’en finir avec Eddy, car il n’est qu’une voix parmi les 3 qui composent le livre : celle de l’enfant Eddy Bellegueule qui observe son village du Nord de la France, constate, relate les faits, les gens, l’histoire de son chez lui comme étant celle d’un destin commun à tous ses habitants, froidement. Celle orale de sa famille, de ceux qui l’entourent, celle qui n’a pas lu, ne lira pas, et ne saura pas écrire et décrire sa vie de Dickens du 21° siècle. Celle d’ Eddy devenue Edouard, celui qui a écrit un essai sur Bourdieu, sans doute parce que le Eddy en lui a vécu dans sa chair cette sociologie de classe, celle d’un jeune garçon qui veut s’extraire de son aliénation.  » En finir avec Eddy Bellegueule  » n’est pas possible : cela serait nier la réalité.

 

La réalité c’est  la catastrophe de la désindustrialisation, la peur de la différence, le dégoût de soi jusqu’à la haine de l’autre, l’anormalité de la normalité. C’est ainsi qu’on le décrirait vu du 5° arrondissement de Paris. La réalité d’Eddy, c’est un village du Nord de la France où la vie est une attente du soulagement de la mort, parce que la vie n’est qu’une énorme tartine de merde qu’il semble falloir manger avec résignation chaque jour,  » un partage de l’humiliation sans les mots ». Dans ce coin délaissé de France, les femmes sont responsables de leurs maris qu’elles se doivent de surveiller, face à leur alcoolisme, leur bêtise, leur haine de l’autre celui qui a pris leur travail, celui qui profite, celui qui est un fainéant. C’est un coin de france où il faut être un « dur » quand on est un homme, un qui se bat le samedi soir, qui boit comme un trou, qui travaille à l’usine. Eddy vit dans une famille où son lit s’effondre parce que rongé par l’humidité, où l’on « mange du lait » le soir parce qu’on est pauvre, où la fierté se place dans des recoins de l’âme humaine que la barbarie d’un quotidien trop rude a épargnés. Eddy , il a une mère en lutte contre elle-même pour ne pas sombrer face à ses 7 enfants et un père qui a voulu s’enfuir mais qui est resté comme un  » bonhomme « . Eddy, c’est un bourgeois dans un corps de Bellegueule, de pauvre qui va perdre ses dents à 20 ans. Eddy, il est différent.

On pourrait croire qu’  » En finir avec Eddy Bellegueule » est un coming out retentissant, d’un garçon qui a toujours eu des manières, comme on dit. D’un jeune homme qui a réussi à s’extirper de la honte d’  » être un pédé »  avant même d’avoir vraiment su qu’il était homosexuel, simplement parce qu’il ne comprenait pas les codes de sa classe sociale d’extraction. Ce n’est pas cela. Son homosexualité quasi-masochiste n’est que le moteur.  Le fond du livre est dans ce mouvement de l’âme et du corps chez Eddy, ce mouvement erratique et désespéré, pour sortir de la mécanique inéluctable de la reproduction sociale. La fuite n’est finalement que la conséquence d' »une série de défaites sur lui-même », qui lui offrent la possibilité du récit. Le trait est parfois un peu gros, sans pathos mais avec parfois trop de complaisance dans la misère, mais il crie une vérité que parfois les gens bien élevés veulent oublier : bien élevé, ne veut pas dire éduqué.

On ne peut pas en finir avec Eddy Bellegueule parce que , comme lui s’est fait cracher dessus et humilier toute son enfance pour sa différence, la lecture de ce récit/roman est un crachat qui s’écoule lentement sur notre joue pour nous rappeler qu’on laisse faire, qu’il y a encore des gens qui vivent dans Dickens et que malgré notre capacité à déconstruire, nous n’avons rien construit d’humain avec ces gens-là comme dirait Brel. A 21 ans, Edouard Louis s’en va les poings dans ses poches d’écrivain après nous avoir craché dessus. Et on l’en remercie.

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

 En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis, Seuil , ISBN 978-2021117707

 

Quatrième de couverture :

« Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d’entendre ma mère dire Qu’est-ce qui fait le débile là ?Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J’étais déjà loin, je n’appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j’ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l’odeur de colza, très forte à ce moment de l’année. Toute la nuit fut consacrée à l’élaboration de ma nouvelle vie loin d’ici. »

En vérité, l’insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n’a été que seconde. Car avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi. Très vite j’ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.

 

Édouard Louis a 21 ans. Il a déjà publié Pierre Bourdieu: l’insoumission en héritage (PUF, 2013). En finir avec Eddy Bellegueule est son premier roman.

 

 

 

Précipitation en milieu acide de Pierre Lamalattie

Il n’existe pas de remède connu à la dépendance littéraire, encore moins à l’oeuvre d’un écrivain en particulier. Ce dernier, sitôt lu, met en proie le lecteur intoxiqué à ce qu’il déteste le plus : attendre le prochain livre de son auteur favori. Bon gré mal gré, il lui faut temporiser. Recourir à des expédients pour tromper le temps. Surtout, ne pas se jeter sur le livre tant attendu dès sa sortie en librairie avec la précipitation d’un jeune fan d’Harry Potter. Une lecture trop vite expédiée livrerait l’impénitent aux affres d’une attente plus longue encore. Il faut trouver des subterfuges. Laisser passer la saison des prix littéraires. Avec un peu de chance, le livre tant convoité sera dans quelques semaines décoré d’un élégant ruban rouge. Il faudra néanmoins se résoudre à en faire l’acquisition. Ou faire preuve d’une ascèse non étrangère à quelques arrière-pensées économiques, en attendant une probable sortie en poche. L’affaire d’un ou deux ans. Le temps de relire les précédentes œuvres de l’auteur. Le poche est finalement disponible sur les rayons. L’acheter, mais pas tout de suite. Le lire, mais pas trop vite. Attendre à la rigueur le prochain salon du livre pour y voir dans la dédicace de l’auteur vénéré comme l’approbation discrète de céder enfin au plaisir sans doute coupable de la lecture. Tenir encore un peu, mais finir par abdiquer, le lecteur n’est pas non plus un saint. La récompense de longs mois d’attente est consommée en quelques heures, parfois quelques jours. L’ivresse finit par se dissiper, lui succède la chute dans une nouvelle attente. Un mauvais trip en somme. Un palliatif ? Trouver à l’auteur si longtemps convoité un substitut qui aidera à combler le vide.

L’accro en manque à Michel Houellebecq trouvera ainsi dans Précipitation en milieu acide, de Pierre Lamalattie, un traitement de substitution efficace. Son roman, publié chez l’Editeur, présente en effet des propriétés communes avec l’oeuvre houellebecqienne, le risque de la dépression post lectionem en moins. Les deux auteurs ont en effet une conception similaire du roman, milieu expérimental où s’observe le sort de personnages en proie à un système qui les dépasse. L’existentialiste entretenait l’illusion d’une liberté à portée de main, Houellebecq et Lamalattie écrivent à une époque où le dispositif ambiant s’est à ce point densifié que prétendre y échapper ne constitue même plus une hypothèse envisageable. Houellebecq a exposé sa vision de la condition humaine dans Extension du domaine de la lutte, et tous ses romans successifs en sont en quelque sorte l’illustration. Précipitation en milieu acide semble en reprendre quelques principes, et son style n’est pas sans rappeller celui de La carte et le territoire. Même souci de souligner systématiquement l’emploi des termes dans leur usage contemporain, recours un peu similaire à la digression (que Lamalattie manie plus légèrement que Houellebecq). Plus généralement, un je ne sais quoi d’apparenté dans l’agencement des mots. Un exemple de phrase pris au début du roman de Lamalattie et qu’il n’aurait pas été surprenant de retrouver sous la plume de Houellebecq : « Dans un sens, l’idée que la fin de mon contrat tombait précisément un 31 décembre avait quelque chose de net, et même de stimulant. Mais tout cela me faisait énormément chier. »

Il n’en existe pas moins une antinomie entre les deux écrivains. Elle tient notamment au point de vue que chacun d’eux porte sur le monde. Houellebecq aime adopter le point de vue de Dieu, qu’il teinte d’un pessimisme radical, lié à un sentiment écrasant de la vulnérabilité de l’homme. Il considère le monde comme un dispositif dont il n’est pas possible de s’échapper, et fait de son pessimisme un bocal dont ses personnages n’ont pas plus de chance de s’échapper qu’un poisson rouge. Le mieux qu’il puisse leur arriver, finalement, est d’éviter le monde, d’en devenir le plus possible étranger. Mais le monde, fondamentalement hostile, finit toujours par l’emporter, ce qu’incarne d’une certaine façon le personnage de Michel Houellebecq dans La carte et le territoire. Il s’agit d’un portrait de l’artiste, mais non de l’auteur. Ce personnage éponyme n’est au plus qu’un faire-valoir sans concession. Le véritable avatar de l’écrivain houellebecquien, c’est Adolphe Petissaud, le chirurgien pervers qui joue avec les humains et les animaux comme l’auteur avec ses personnages. Mais même un monde aussi noir ne saurait être absolument fermé. L’exutoire de Houellebecq, c’est le temps, l’espoir qu’à défaut d’être meilleur, l’avenir aura au moins la possibilité d’être différent. D’où la présence dans la plupart de ses romans d’une dimension anticipatrice, et d’une part de science-fiction.

A contrario, Pierre, le protagoniste de Lamalattie, semble être touché par une sorte de grâce. Toute relative, cela s’entend, il est lui aussi aux prises avec le système. Mais à la différence du personnage houellebecquien, il entrevoit une échapattoire, qui ne prend toutefois sens que dans un contexte de profonde déperdition. Approchant de la cinquantaine, Pierre constate sans illusion la vacuité à laquelle se résume sa vie. Il exerce la profession de consultant dans laquelle il n’a manifestement pas réussi à se réaliser (mais comment l’aurait-il pu?), sa femme le supporte plus qu’elle ne l’aime, il répète à l’envi tout au long du livre que sa vie n’est qu’une longue succession de moments vides, à peine ponctués ici et là de quelques réalisations satisfaisantes mais brèves. Au lieu de s’effondrer en s’adonnant à un vice quelconque, il résiste, de manière modeste mais déterminée, au mouvement dominant. Ainsi aime-t-il se promener aussi souvent que possible sur le Champ de Mars, pour y retrouver son ami Bernard et observer avec bienveillance ses semblables. Il participe également à un atelier d’écriture. Même pratiqué en amateur, l’art prend chez Lamalattie la dimension d’un exutoire au système, alors que chez Houellebecq, il s’agirait plutôt d’une carapace. Il prend enfin la décision de divorcer, ce qui lui laisse le champ libre pour rencontrer de nouvelles partenaires, puis un nouvel amour. Le sexe et l’art comme remède au mal de vivre, rien de bien révolutionnaire en somme (d’autant que Pierre n’a pas le moindre penchant pour quelque forme de spiritualité que ce soit).

Il dispose toutefois d’un atout supplémentaire : sa lucidité. Certes, celle-ci lui ôte toute illusion quant à sa propre situation. Mais elle lui permet aussi de percevoir la réalité avec une précision phénoménale, d’être ouvert au monde. Le lecteur en a un avant-goût dès le prologue, dans la description qu’il donne du bol bleu de son petit-déjeuner, et des conclusions qu’il en tire à l’égard de sa propre existence. Cette acuité s’exerce vis-à-vis de nombreuses situations actuelles telles que celle du mal-être qui sévit dans le monde du travail. Pierre y est notamment confronté par l’intermédiaire d’un ami de la famille, Luc Pontgibaud, figure à peine caricaturale du cadre sup enfermé dans ses certitudes.

Faut-il voir dans le roman de Pierre Lamalattie une version optimiste de ceux de Houellebecq ? Non, peut-être une version un rien irréaliste, c’est-à-dire moins ancrée dans la réalité que ce que nous supposons être son modèle. Pierre ne semble pas fondametalement affecté par le mal de vivre dont il se plaint ni par ses problèmes de couple, il n’est pas sujet à la dépression, et son divorce, décidé presque sur un coup de tête, se passe plutôt bien (à ce titre, le roman de Lamalattie pourrait, avec Extension du domaine de la lutte, initier le sous-genre littéraire des œuvres dans lesquelles un psychanalyste intervient pour provoquer la rupture du personnage principal avec sa femme). Il n’a manifestement plus, ou seulement peu, de revenus (il est licencié au début du roman, monte son propre cabinet, mais n’effectue qu’une seule mission au cours des neuf mois que dure le récit) mais cela ne semble pas perturber son train de vie (même s’il est propriétaire de son appartement). Il n’a pas charge d’enfants (et la perspective de devenir un « géniteur par défaut » précipite sa décision de divorcer). Lamalattie s’autorise avec le réel des concessions que Houellebecq refuse presque sadiquement à ses personnages. Il ne paie pas comptant son décalage avec la réalité. Mais parce que cette facilité lui permet de livrer une analyse corrosive, juste et délicieusement ironique des travers de l’époque, on lui pardonnera aisément. Et on reprendra volontiers une dose de cette Précipitation en milieu acide en attendant la sortie de son prochain roman.

Chronique de Philippe Lintanf 

Précipitation en milieu acide, Pierre Lamalattie, L’éditeur, ISBN 978-2362010767

Quatrième de couverture :

Après avoir travaillé comme médiateur social, Pierre Lamalattie se consacre à la peinture depuis 1995 et expose régulièrement ses uvres. 121 curriculum vitae pour un tombeau, son premier roman paru en 2011, a révélé une plume étonnamment précise, singulière et drôle, saluée par le public et la critique et primée au festival du premier roman de Laval.
Véritable Marcel Proust des PME de province, il bâtit son entreprise littéraire en pointant les détails de notre époque et les tics de langage qui expriment toute la vanité contemporaine, la modernité maladive, et le vide sidéral dans lequel chacun tente de se faire valoir.
Précipitation en milieu acide est à n en pas douter un roman qui fera date et confirmera la présence de Pierre Lamalattie parmi les meilleurs écrivains de ce siècle encore balbutiant.

Georgia de Julien Delmaire

Georgia de Julien Delmaire

Non, non, non, ce n’est pas parce que l’auteur a la peau ambrée et des locks que j’ai eu envie de lire ce roman. Bon, certes, le bandeau a attiré mon œil. Mais ne m’accusez pas ainsi, je suis une lectrice digne, qu’on se le dise…

Bon, sérieusement. Ce premier roman raconte comment deux destins se croisent, comment deux âmes perdues vont essayer pendant un temps trop court de s’offrir un peu de douceur dans ce monde de noirceur. Mais c’est malgré tout la fatalité qui les rattrape.

Le roman démarre en nous parlant de Venance. La narration revient sur le parcours de cet homme dont e corps est déjà froid, prêt à être enterré. Venance c’est l’homme noir, qui a quitté son Sénégal natal, fort de trouver en France le salut et la vie rêvée. Sauf que… pour lui non plus, le territoire des droits de l’homme ne sera pas l’Eldorado convoité. Il vit de quelques sous dans une minuscule chambre de bonne sous les toits. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne mange pas à sa faim tous les jours. Et puis, il y a la peur incessante de la police, du contrôle d’identité et du retour forcé…

Et puis sa route croise celle de Georgia, une jeune femme à la dérive, mais pas pour les mêmes raisons. Georgia est blanche, elle n’a donc pas les mêmes craintes que Venance. Mais elle est sans domicile et s’oublie dans la drogue. Pour se procurer sa dose, elle n’a que son corps, alors elle le cède… pour oublier quelques instants que le manque reviendra…

Alors ces deux personnages vont se croiser. Et s’aimer. Enfin à leur manière… car Georgia n’aime plus, Georgia ne vit que par et pour la drogue. Et en fil conducteur, il y a ce magnifique air de Ray Charles…

C’est un roman fort, très sombre, porté par une écriture poétique mais de cette poésie qui vous incise les chairs en profondeur, de cette poésie qui ne supporte aucun compromis, dont les images au lieu d’atténuer vous balancent coup de poing après coup de poing. Certains passages m’ont semblé rythmés tel un slam ou un rap. Ce texte est à la fois une réussite dans son fond et dans sa forme donc. L’auteur offre un premier roman très travaillé, exigeant, au vocabulaire précis et recherché (j’ai dû ouvrir le dictionnaire et j’ai découvert des mots qui m’étaient inconnus… merci !)

 

Chronique de Stéphie 

Georgia, Julien Delmaire, Grasset, ISBN-13: 978-2246808954

 

Quatrième de couverture :

Georgia est une chanson.
Georgia est une jeune femme perdue.
Georgia est un roman d’amour : deux êtres à la dérive se rencontrent, se racontent, dans une parenthèse en clair-obscur, au cœur de la ville, ici et maintenant.
Venance écoute, Georgia parle, et de sa voix jaillissent des paysages. L’enfance résonne avec les derniers accords de Joy Division.
« La vie de Georgia commence à peine, que déjà les heures épuisent le sablier. Le bluesman reprend son souffle. La chanson passe de bouche en bouche. L’amour, l’amour nous déchirera à nouveau. »

Wunderkind de Nikolaï Grozni

Ce premier roman est un récit époustouflant et terrible des deux dernières années de formation d’un « Wunderkind » du piano dans le conservatoire de Sofia, juste avant la chute du communisme. Portrait halluciné de trois jeunes talents que l’école et le régime sclérosés vont briser, galerie grinçante et sans concession des professeurs à la botte du système, et des élèves réduits à l’état de moutons, sans oublier l’entourage familial aussi moribond que la société Bulgare de cette époque.

Le grand sujet de ce récit, mené tambour battant au rythme des sonates de Chopin, réside dans l’analyse et la perception intérieure de la pratique de la musique comme rédemption. Konstantin, l’indomptable Irina, dont il est amoureux, et Vadim l’inégalable, illuminent ce roman happé par les ténèbres. Face à la médiocrité ambiante, promis à un avenir qui ne s’ouvre que pour les meilleurs éléments du système, les âmes talentueuses et sensibles s’épuisent d’orgueil dans la révolte et l’ivresse des sens. L’adolescence géniale et pétrie d’idéal brave les dangers et danse sur une corde aussi vibrante que celle d’un archet. Le désir de contrôle du parti martèlent les études de Bach. Les coups tombent de toute part jusqu’à la destruction des adolescents en quête d’absolu.

Le rythme de la narration emporte, vrille, prélude, tout est là, mais rien n’est jamais possible vraiment. Les aspirations à la liberté, au sublime de la musique, soutenues par la langue baroque et le vocabulaire lyrique de Nikolai Grozni, convient le lecteur au plus beau des concerts. La dernière note résonne encore, que le livre refermé vibre de ces destins habilement croisés. Vous avez dit Wunderkind ?

En ancien prodige, passé par la pratique bouddhiste. Nikolai Grozni signe une œuvre à hauteur de son parcours personnel. Une quête obsédante, complexe, de la liberté humaine.

« Le seul remède à la haine est l’amour … l’art …

J’ai commencé à écrire en Inde, où j’ai vécu cinq ans dans un monastère bouddhiste. Je n’avais alors pas de piano, mais j’avais un stylo. »

N.G.

Chronique de Christiane Miège

Le site de l’auteur

 

Wunderkind, Nikolaï Grozni, Plon , ISBN 978-2259218184

 

Quatrième de couverture :

 

Sofia, Bulgarie. Dans deux ans, le mur de Berlin s’effondrera, et le rideau de fer avec lui. Mais pour l’instant, c’est sous l’oppression du régime communiste que Konstantin, quinze ans, prodige du piano, tente de respirer. Intelligent et orgueilleux, sensible et cruel, Konstantin ajoute à la somme des paradoxes de l’adolescence les déchirements de l’artiste surdoué, balançant entre le désir brûlant d’être le meilleur et l’irrésistible tentation de l’échec et du danger. Ce livre résonne, souffle, chante, fracasse, virevolte et court, ralentit, s’emporte, c’est un concert, une rhapsodie. Dont on guette les variations comme autant de rebondissements. À travers cette écriture survoltée et ardente, Nikolai Grozni porte un regard vibrant sur cette période sombre, ce laminage. Et donne la mesure d’un talent époustouflant, véritablement virtuose. Un hymne rock’n roll à la beauté, à la provoc et au talent. Une vraie révélation.  » Wunderkind réveille tous les sens. La prose miroitante et viscérale de Nikolai Grozni déferle telle une symphonie, avec un piano à queue pour machine à écrire infernale.  » Patti Smith

Ce sera ma vie parfaite de Camille de Villeneuve

Dans son château de Sancerre, Victor des Ulmières attend la mort. Entouré d’une joyeuse bande de danseurs et musiciens baroques, il passe ses derniers instants à se repaître de leur jeunesse et à remonter le fil de ses souvenirs : les cures thermales avec sa mère, le désamour de son père, son amour passionné pour sa soeur Aimée, sa haine pour son frère Vivien, son amitié avec Valerio, un écrivain, ses tentatives pour faire carrière dans le journalisme ou l’écriture, les femmes et les hommes qui ont traversé sa vie… Pourtant, l’octogénaire n’est pas malade. Mais il sait qu’il va mourir de la main de Serge, son protégé, son fils spirituel, celui dont il voulait faire son héritier avant qu’une haine féroce ne vienne s’en mêler.

Une vie parfaite ? Certainement pas! Plutôt l’existence frivole d’un aristocrate décadent et oisif, solitaire, égoïste et incestueux. Il est bien difficile de s’attacher à cet homme blasé qui a goûté à tout (hommes, femmes, drogues, …) sans s’attacher à rien ni personne. Ses souvenirs décousus d’une vie vide de sens, sans amour, sans amis, brossent un tableau sans relief et sans réel intérêt. Dérangeant parce que franc, Victor des Ulmières se livre sans concessions, sans omettre ses pires bassesses, ses aversions, ses trahisons. Ruminant son passé, il ne se justifie pas, ne s’excuse pas, ne trouve pas grâce aux yeux du lecteur qui subit cet étalage souvent gênant. Personnage omniprésent mais sans charisme, le vieil homme finit par lasser ou agacer. Heureusement, l’écriture de Camille de VILLENEUVE sauve le livre du naufrage et de l’ennui. Distancée mais lumineuse, elle fait preuve de belles qualités littéraires et incite à aller jusqu’au bout de cette histoire désordonnée.

 

Chronique de Sandrine F

Ce sera ma vie parfaite, Camille de Villeneuve, Philippe Rey éditeur, ISBN 978-2848763392


Camille de Villeneuve – Ce sera ma vie parfaite par Librairie_Mollat

 

Quatrième de couverture :

La dernière journée d’une vie peut-elle en changer le sens ? En ce matin de printemps, Victor des Ulmières pressent sa mort, alors qu’autour de son domaine rôde Serge, son jeune protégé avec lequel il s’est battu au couteau la veille. Serge, menaçant, veut en découdre, une fois pour toutes. L’imminence de sa propre fin force Victor à une relecture lucide de sa vie, oscillant entre passé et présent. Une famille d’abord trop pesante pour lui avoir permis de vivre librement : sa mère tôt disparue ; son père qui l’a méprisé injustement après une supposée trahison pendant la guerre ; sa soeur, Aimée la bien nommée, véritable passion de sa vie, à côté de laquelle ont été bien insuffisantes les nombreuses femmes qu’il aura ensuite connues ; Vivien, le jeune frère haï dont après la mort il a osé piller le travail… Plusieurs lieux, ensuite : le Liban de la guerre, New York, qui vit la consécration de sa carrière de photographe, les plages de la Méditerranée, abris d’un inouï bonheur sensuel. Mais Victor est toujours revenu au château familial, proche de Sancerre qu’il peut admirer de ses fenêtres, bâtisse qui est à la fois son fardeau et sa chance. A proximité aussi du cimetière où est enterrée sa lignée depuis des générations, au fond d’un caveau qu’il pense rejoindre bientôt. Dans sa longue rumination intérieure, cet homme qui se croit impuissant, raté, cherche les êtres aimés, se remémore les signes et les gestes d’affection vraie. En cette dernière journée, Victor héberge une troupe de danseurs et de musiciens, dont il partage les activités : un concert, une baignade où il mêle avec jubilation son vieux corps aux leurs, éclatants de jeunesse. Cette proximité révèle en lui une vitalité toujours présente, un amour de la beauté que les tragédies de son existence n’ont pas entamé. Et c’est en cette compagnie que Victor décide d’un événement qui lui donnera la possibilité de traverser déceptions et fantasmes, de faire l’expérience d’une joie totale. De parachever ainsi sa vie « parfaite »…

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