Premiers Romans

Les fuyants d’ Arnaud Dudek

Un vrai plaisir ce livre, court mais dense, plein d’humour, de tendresse et d’émotion. Un récit sur la filiation et la position de l’homme dans la famille. La dédicace de Bernard Pivot sur la couverture donne le ton immédiatement : « Arnaud Dudek a le talent de raconter les malheurs de la vie avec des bonheurs d’écriture ». Déjà on est tentés par cette dédicace, moi je l’ai été.

Les rentrées littéraires se suivent et ne se ressemblent pas forcément et cette année, d’autres romans abordent ce thème de la fuite, notamment cet autre texte « Les évaporés ».

Pourquoi tout quitter ? Pourquoi refuser son quotidien et chercher ailleurs ce que l’on a perdu 

Est-ce de la lâcheté ou plutôt du courage : oser tout quitter et recommencer une nouvelle vie ?

 

Les fuyants aborde ces différents thèmes avec finesse, sensibilité plus un soupçon d’optimisme.

 

Les protagonistes sont Joseph, le plus jeune, David son père, Jacob le grand-père de Joseph et Simon son oncle. Ces quatre hommes d’une même famille, ont tous décidé de fuir quelque chose : femme, enfant, routine. Pourquoi cet acharnement à s’enfuir et se cacher ?

 

La narration alterne entre les quatre protagonistes, ce qui donne du rythme au récit. Ces hommes ordinaires qui survivent et tentent de s’adapter à leur quotidien cherchent tous leur place.

 

Ce qui m’impressionne le plus suite à cette lecture, c’est le contenu riche dans un texte si court. Le style est fluide, concis et en même temps tout y est : une histoire sur plusieurs générations, une réflexion sur la place de chacun de ces hommes, l’hérédité, la fatalité et le sens de la vie.

Mon personnage préféré est Jacob dès le début du livre, voici d’ailleurs, un extrait issu du premier chapitre le concernant : « le principal accouchera d’un discours aussi fatiguant qu’une naissance de triplés ». Jacob est simple c’est-à dire sans hobby, sans ami, sans femme et il n’aime rien sauf son whisky;  sa vie va basculer quand il apprend que l’heure de la retraite à sonné. Que va-il devenir ? En discuter avec un psychothérapeute ? Rechercher ceux qu’il a laissé derrière lui après  sa fuite ?

David est présenté au travers du journal de Joseph et beaucoup de mystère l’entoure.

Simon, lui, se débat entre une jeune amante, sa sœur Esther et son neveu Joseph qu’il cherche à aider. Joseph, le plus jeune, veut comprendre pourquoi son père et son grand-père ont décidé de tout plaquer.

Un véritable tour de force de réunir toutes ces histoires en si peu de pages.

Un roman que je n’ai quitté qu’à regret et que j’ai lu très vite. Alors que tant de livres proposent des histoires moins riches sur plus de 300 ou 400 pages, ici l’histoire tient en 100 pages très efficaces. Jamais de sentiment d’ennui ou lassitude. Bravo. Les trois dernières pages où l’auteur s’exprime sont remarquables.

 

J’aime beaucoup l’objet livre : beau papier, couverture sobre, et ses couleurs beiges et oranges. L’oiseau, emblème de la l’éditeur, échassier orange, décore la tranche et les couvertures. C’est vraiment un bel objet.

 

Je souhaite un bel avenir à cet auteur et Alma éditeur.

Je vais dorénavant suivre cet auteur mais aussi me pencher sur les autres titres de cette jeune maison d’édition.

 

 

Chronique de Ckdkrk 

 

Les fuyants, Arnaud Dudek, Alma éditeur, ISBN 978-2362790645

 

Quatrième de couverture :

Dans la famille Hintel quatre hommes décident d’en découdre avec la filiation. Mais l’herbe est-elle vraiment plus verte ailleurs ? Une tragi-comédie tendre et rosse, désopilante à souhait, construite comme un Rubik’s cube. Jacob, David, Simon et Joseph Hintel n’ont pas vraiment l’esprit de famille chevillé au corps. Les uns après les autres, ils s’évaporent. Adieu famille, moquette et vieillesse : la vie, même ordinaire, est ailleurs. Courage, partons. Les trois premiers fuyants connaîtront des fortunes diverses : Jacob pose ses valises au pays de l’ennui (sidéral), David choisit les contrées éternelles (il avale un insecticide), Simon part en quête de sagesse à marche forcée (en devenant oncle actif à défaut d’être mari ad hoc). Seul le petit dernier, Joseph, hacker farouchement marxiste et amoureux transi, brise la ligne de fuite et les habitudes de la tribu. Après Rester sage, retenu dans la sélection finale du Goncourt 2012 du premier roman et traduit aux Pays-Bas, Arnaud Dudek propose une nouvelle tragi-comédie. Ici, les personnages voudraient ne pas rester sages mais le demeurent, malgré eux. Enlevée, savamment organisée, sa mini-saga familiale, écrite en phrases courtes qui font mouche, file les chagrins et les drames de la filiation d’une voix rieuse et parfois narquoise.

Uniques de Dominique Paravel

Voilà un jolie découverte de la rentrée littéraire 2013, il s’agit d’un premier roman que j’ai reçu par Les Chroniques littéraires de la rentrée. En fait j’avais choisi deux ou trois autres livres mais à chaque fois il n’était  plus dispo. Je me suis donc rabattu sur celui ci.

J’aimais bien  le titre mais n’étais pas très convaincu epar la quatrième de couverture, lorsque je lis je veux être transportée ailleurs que dans le quotidien banal, triste et déprimant de mes contemporains.

J’ai donc commencé ce roman,  pas convaincue du tout. Et là belle surprise, l’écriture de l’auteur est presque délicieuse, elle est toute en finesse en opposition au quasi désespoir des protagonistes.

Des vies tellement touchantes et vraies, une sorte de mélancolie ressort des personnages, j’ai ressenti une grande empathie pour chacun d’entre eux et l’écriture de l’auteur n’y est pas pour rien.

Ce livre est un petit bijou, avec un sujet que l’on pourrait croire au premier abord banal et très terre à terre Dominique Paravel parsème son roman de poussière d’étoile, une petite touche de quelque chose qui fait que certains passages du livre sont un mélange de réalité difficile voir cruelle et pourtant poétique.

J’ai aimé aussi la manière dont l’auteur relit les hommes et femmes de ce roman. A noter aussi que le « personnage » principal n’est pas celui que l’on croit, il est le point de ralliement des personnages du roman.

En conclusion un très bon premier roman à lire absolument !

 

Chronique de SylvieCerisia

 

Uniques, Dominique Paravel, Serge Safran éditeur, ISBN : 979-10-90175-12-9

 

 

Quatrième de couverture :

Jour de l’Épiphanie, rue Pareille, à Lyon. La vieille Elisa, émigrée italienne, erre entre les rayons du supermarché, Élisée épie sa voisine depuis la fenêtre, Angèle cherche à vendre des forfaits téléphoniques, Violette souffre d’exclusion à l’école, tandis que Jean-Albert procède à des licenciements. Vies fragmentées, parallèles, que rassemble dans son regard d’artiste Susanna, originaire elle aussi de cette rue Pareille qui fait songer à la rue Vilin de Georges Perec.
Dans ce premier roman subtil et audacieux, Dominique Paravel met à nu les mécanismes sociaux : discours creux pour justifier les licenciements, robotisation des standardistes, inepties proférées sur l’art contemporain… Uniques se fait satire sociale et révèle la solitude d’êtres brisés par le monde d’aujourd’hui. Une pointe d’humour, quelques échappées oniriques et une sourde révolte apportent aux habitants de la rue Pareille un peu d’espoir, une humanité certaine et peut-être un autre destin.

Consolation de Nathalie Aumont

Quand j’ai refermé ce livre je savais déjà que j’aurais beaucoup de mal à en parler. C’est un récit si personnel, si profondément intime… Le lecteur, inévitablement, devient le témoin impuissant d’une douleur si vive qu’elle ne peut se dire. Juger…? Presque impossible…


Nathalie Aumont aura mis vingt-trois ans à se décider à mettre en mots cette vie broyée par le deuil. Celui de son frère, mort brutalement d’un accident de la route alors qu’il n’avait que 18 ans. Une vie, des vies détruites. Le temps, s’il finit par atténuer la douleur, ne peut faire que le drame n’ait jamais eu lieu. La narratrice ne peut qu’imaginer la douleur de ses parents, désormais orphelins de fils. Loin du lieu du drame, alors ignorante du terrible destin qui se noue, elle ne peut s’empêcher, des années après, de culpabiliser de cette joie et de cette insouciance d’alors… si honteuse d’être encore en vie.

Frédéric, l’enfant rieur, l’enfant prodige, l’enfant-soleil, aurait du s’envoler. Devenir le grand pilote qu’il rêvait d’être. Pas mourir sous un tas de tôles froissées. Alors Nathalie raconte le deuil. Presque jour après jour. Sans rien omettre. Et le récit est bouleversant. Parce qu’il est vrai, pudique, parce que les mots choisis sonnent juste, parce qu’il est peut-être la seule façon pour l’auteure d’apprendre à vivre sans. La seule façon de vivre plutôt que de survivre.

Ne pas être celle qui reste. Accepter l’irrémédiable. Ne plus craindre les lendemains. Trouver la force…

Nathalie Aumont se livre comme jamais dans ce premier roman bouleversant. Je n’ose imaginer la difficulté qu’elle a eu à l’écrire, le temps qu’il lui a fallu pour passer de la douleur à l’écriture…  « C’est un livre sur le temps, le temps du deuil, le temps qui mène du cri à la douleur brûlante, de la douleur à la peine, de la peine à la consolation, même incomplète, même fragile. La consolation, qui nous remet du côté de la vie. » L’auteure a réussi le pari difficile de faire oublier l’histoire personnelle, à aller au-delà de l’émotion pure, à dire, en peu de mots, l’universalité de la douleur.  Un récit poignant, une vraie réussite que l’on referme le cœur serré…

Premières phrases : « 1972. J’avais 6 ans. C’était l’été, les vacances en Dordogne, des vacances à la Pagnol où notre famille partait en transhumance pour le Périgord, à Domme, village natal de mon père. Nous logions tous chez ma grand-mère, dans une rue au nom improbable sous ses latitudes : rue du Léopard. Les toilettes au fond du jardin, la toilette dans l’évier, les couchages serrés dans la petite maison à deux chambres. Frédéric était né en mars. Jean-Christophe avait deux ans. »

Au hasard des pages : « Il y a un an que mon frère est mort. Je n’ai pas commencé son deuil. J’ai paré au plus pressé : écrire deux cent pages pour raconter le mort, raconter encore et encore sa vie, sa mort. L’empêcher de disparaître tout à fait. De toutes mes forces je me suis battue pour prolonger sa présence. Je me suis oubliée dans ce travail, et maintenant je m’effondre comme une accouchée. » (p. 66)

« Mon chagrin déborde. Je laisse faire. C’est en racontant que je digère. » (p. 69)

« Frédéric aurait pu ne jamais naître pour ne jamais mourir. Pendant dix-huit ans, nous avons été frères et sœurs complices, nous avons partagé tant de moments de bonheur. Il m’a donné une réserve de souvenirs joyeux, des provisions d’amour pour supporter son absence jusqu’à la fin de mes jours, et affronter la vie. Ne pas le connaître aurait été un bien plus grand malheur. » (p. 83)

« Chaque semaine, dans le journal, j’entrevois des familles qui basculent, des mères à genoux, des pères debout, raides comme leur douleur, des sœurs et des frères, papillons affolés se cognant au chagrin de leurs parents. Je connais par cœur le chemin qu’il leur faudra faire, à quelques pas près. Je sais les premiers instants sidérants, les premiers pas sans l’être aimé, les premiers sourires qui refleurissent après le grand hiver. Parfois, rien ne repousse sur ces vies brûlées. Chaque fois, mon cœur se serre. » (p. 106)

Chronique de Noukette 

Consolation, Nathalie Aumont, Éditions Arléa , Collection 1er Mille, EAN 9782363080318

Quatrième de couverture :

Soit une famille, parents aimants, fratrie de trois, une fille, deux garçons, grands adolescents, presque adultes, prêts pour le beau départ dans la vie. Le bonheur simple, sans histoire. Survient le drame : un des fils, promis à une carrière de pilote de chasse dans l’armée, se tue dans un accident de voiture en rejoignant la maison familiale. Après la sidération des premières heures, la douleur submerge tout. Raconté par le menu, jour après jour, année après année, le deuil, ou plutôt la façon de s’en accommoder, nous est restitué avec pudeur et émotion par la soeur, la narratrice. Chacun réagit comme il peut : la mère, dévastée, le père, muet, le frère et la soeur taraudés par cette question, pourquoi lui et pas nous ? Face à la révolte et à l’impuissance de ceux qui restent, la narratrice oppose un récit tremblant, mais qui, peu à peu, s’apaise et va vers la consolation. Le temps, implacable, fait son travail et rend la douleur moins vive, sans l’effacer, bien sûr, peut-on jamais se remettre de la mort d’un enfant, d’un frère ? Le temps passe et oeuvre à cette vie qui, vaille que vaille, continue, avec la naissance des petits-enfants, pour lesquels le disparu devient un nom, une photo, quelques mots.

Nathalie Aumont vit à Bordeaux. Consolation est son premier roman.

La ruche d’ Arthur Loustalot

La ruche d’ Arthur Loustalot

Ce roman est un huis-clos entre trois jeunes filles, Marion, Claire et Louise et leur mère, Alice. Celle-ci n’a pas supporté le départ de son mari et sombre de jour en jour. Pendant ce temps, les trois filles s’isolent dans l’appartement et se souviennent…

Arthur Loustalot a su créer dans son roman une atmosphère intime. Seulement quatre personnages présents évoluent dans cette histoire, dans cet appartement, comme des abeilles dans une ruche. Le cinquième personnage est absent et c’est justement son absence qui fait toute l’intrigue, il s’agit du père. La construction des personnages est fine et subtile, l’auteur ne tombe pas dans la facilité du manichéisme : Alice, la mère, nous apparait au départ comme complètement dérangée mais petit à petit, on apprend que son histoire a fait ce qu’elle est aujourd’hui. Les filles ont, elles aussi, une personnalité complexe et ne sont parfois pas épargnées par l’auteur.

Ce qui fait l’originalité de ce roman est sans conteste le style d’écriture. Les phrases sont hachées et même s’il s’agit d’un huis clos, j’ai eu l’impression à la lecture d’une grande agitation, un peu comme si les personnages étaient cinq abeilles enfermées dans une ruche. Les personnages se coupent la parole, s’énervent parfois, on fume et on boit beaucoup dans ce roman, sans doute pour calmer une grande nervosité intérieure. La ponctuation des dialogues est étrange, elle est floue et l’on ne sait pas toujours qui parle. Ce procédé m’a donné l’impression d’écouter les conversations derrière la porte et de ne pas toujours reconnaître les voix. Arthur Loustalot nous place en position de voyeur ce qui peut nous mettre mal à l’aise par moment. Quand l’une des filles a l’impression que quelqu’un les écoute, on pense bien sûr à Alice, la mère, mais ne parlerait-elle pas aussi de nous ? Petit à petit, la tension grandit et se fait de plus en plus palpable. Il ne se passe pas grand-chose, l’intrigue se résume facilement mais tout l’intérêt réside dans l’atmosphère créée par l’auteur. Sans révéler la fin sous peine de gâcher le plaisir des lecteurs, on peut dire qu’elle constitue le point d’orgue du roman, la tension atteint son point culminant et l’on referme le livre avec une sensation étrange.

Cette lecture est très particulière, elle m’a parfois mise mal à l’aise. Je pense qu’il s’agit d’une volonté de l’auteur qui a donc parfaitement atteint son but. Ce roman ne peut que nous intriguer en nous immergeant dans cet appartement à l’atmosphère étouffante. J’ai apprécié cette lecture pour l’originalité de son écriture, il faut avoir beaucoup de talent pour pouvoir créer de telles atmosphères. J’émettrais toutefois une petite réserve : je ne suis pas sûre que ce livre convienne à tous les lecteurs car il est très sombre.

Voici un extrait situé au début de l’œuvre dans lequel on peut percevoir un certain flou dans les dialogues et un début de tension entre la mère et ses filles :

« Alice a traversé le couloir, appuyé plusieurs fois sur la poignée et sans attendre, s’est rendue dans la salle de bains. Oui, elle entend – oui ? Elle fait couler l’eau du lavabo et visse le bouchon du dentifrice. Oui maman ? Elle ne répond pas, la serrure de la chambre de Claire est déverrouillée, la porte de la salle de bain s’ouvre. Alice n’aime pas que les filles s’enferment à clé. Dans la salle de bains, Louise demande : qu’est-ce qu’il y a ? Alice coupe l’eau du robinet. Je dois toujours reboucher les dentifrices. Elle recoiffe sa frange devant le miroir. A votre âge. Elle frôle Louise et replace les serviettes sur le portant. Pourquoi vous ne rebouchez – maman. Louise replace la mèche blonde qui lui couvre le front et se frotte les yeux derrière ses lunettes. Puis elle prend son bac à lentille sur la machine à laver. Alice se retourne – dans la chambre, Claire et Marion se mettent à rire. »

Chronique d’ Awa de Madame Bouquine

La ruche, Arthur Loustalot, Jean Claude Lattès , ISBN 978-2709644747

Quatrième de couverture :

« Dans la cuisine, assises à la table, les sœurs boivent des bières et du whisky. Un nuage de fumée les entoure – cigarette sur cigarette. Le rideau est tiré et dehors, la rue est silencieuse.
Vous vous souvenez de leurs disputes ? demande Claire.
Oui, on se souvient. Louise jette son mégot dans un cadavre de bière.
Mais vous vous souvenez de ce que ça nous faisait ? Claire insiste.
Cette violence ? dit Marion.
Et ce que ça a laissé en nous, chuchote Claire.
Vous vous souvenez de la première fois où papa est parti ? répète Marion. Vous étiez toutes petites, peut-être quatre et cinq ans.
Je me souviens, dit Louise.
Je me souviens, dit Claire. Ce que je n’arrive pas à voir, c’est l’écart entre ce qu’on a vécu et nos blessures. Bien avant leur rupture, tout était là, d’une manière ou d’une autre, et pourtant…
On ne sait rien de ce qu’on a vécu. »

De l’appartement, le ciel n’est pas visible. Les portes sont ouvertes ou closes selon des règles tacites. Les mots circulent, vibrent et s’épuisent. Les murs de carton filtrent à peine les secrets.
Depuis le départ de son mari, Alice a sombré dans l’enfer le plus noir.

Marion, Claire et Louise, ses trois filles adorées, n’ont plus que leur amour à opposer à cette spirale destructrice. Un amour infini, aussi violent qu’indicible.

Tartes aux pommes et fin du monde de Guillaume Siaudeau

Tartes aux pommes et fin du monde de Guillaume Siaudeau

 

Après plusieurs recueils de poèmes parus aux petites maisons, le poète et blogger Guillaume Siaudeau nous arrive avec un de ces ouvrages qu’en France on publie sous le nom de « romans » alors que partout ailleurs on les qualifierait de « récits », si on les lisait. Dans un style où les ambitions poétiques et drolatiques de l’auteur ne font pas toujours mouche, un trentenaire suicidaire narre une à une les étapes de sa dépression, de ses lointains antécédents – la mort subite du chien Bobby lors d’une promenade familiale au bord d’une falaise d’où le père le jette aussitôt en déclarant mystérieusement aux yeux de ses deux enfants, Maintenant envole-toi, Bobby – à son incertain dénouement – un mauvais rêve qui, tel un grand finale, réunit tous les personnages de l’histoire dans une atmosphère improbable et apocalyptique, avant un réveil en pleine nuit pour écouter les bruits rassurants de la rue – le tout dans de petits chapitres allant d’une à trois pages, quatre au grand maximum. Entre les deux, notre héros ou plutôt anti-héros goûte aux menus plaisirs de la vie – les tartes aux pommes – tandis que la vanité de toutes choses – la fin du monde – lui apparaît aussi de plus en plus clairement.

Ami lecteur, si tu juges que lire le résumé d’un livre en gâche toute la découverte et que tu veux lire Tartes et pommes et fin du monde, saute les deux paragraphes qui suivent.

Après la mort subite du chien, le père tombe dans l’alcoolisme et les deux enfants, qui le croient désespéré parce que Bobby ne s’est pas envolé, tentent de l’en faire sortir en fabriquant des ailes en carton aux deux ou trois successeurs de Bobby mais ne reçoivent en récompense que des claques et des coups de pied, tandis que la mère, qui part tout à coup vivre avec un autre homme, un type taciturne, n’apparaît plus désormais que pour faire des visites furtives ou envoyer des cartes postales de vacances. Le héros fait son service militaire puis se trouve des petits boulots de manutentionnaire grâce auxquels il rencontre Arny, un dépressif passionné par les avions et par les maquettes d’avions qui est retrouvé mort par pendaison dans son appartement un lendemain de cuite. Dans une supérette, il rencontre aussi Alice, qu’il retrouve bientôt dans des bars puis chez lui (il a son appartement à lui) ou chez elle (elle vit chez ses parents) ; les parents d’Alice invitent le héros à des dîners et à des parties de pêche ; ils passent de belles vacances à deux, puis un beau jour, elle cesse de le voir et rompt sans autre explication que Désolée, je t’aime beaucoup mais ça ne peut pas marcher entre nous.

Le héros trouve un peu de réconfort auprès d’un revolver qu’il achète à un commerçant peu regardant (il ne lui demande aucun papier et déclare seulement Faites attention, le coup part vite), un revolver dont la présence le rassure dans son tiroir de chevet la nuit ou sous son pull le jour et avec lequel il part dégommer des rats dans une décharge. Il fait une séance de psychanalyse et abandonne, a une relation sans lendemain, est de plus en plus mal à l’aise avec lui-même, en famille et au travail, est renvoyé, doit rechercher un autre emploi puis un autre appartement, a des souvenirs qui le hantent (la mort d’un oiseau, la mort d’un grand-père) et fait de mauvais rêves. Il passe de plus en plus de temps sur son lit, le revolver chargé ou non sur la tempe, comme pour apprivoiser la mort. Un jour, il fait la queue à la banque quand une bande cagoulée y fait irruption pour un hold-up qui échoue lamentablement. Un autre jour, il part sur les routes avec son revolver pour se foutre en l’air dans une chambre d’hôtel, mais ce projet aussi échoue lamentablement. Ou pas, puisqu’il revient et retrouve un certain goût à la vie, ce que l’on peut deviner dès la première page puisqu’il a survécu pour témoigner.

Si le thème du deuil et de la dépression a pu inspirer de très belles œuvres, on peut regretter que Tartes aux pommes et fin du monde ne soit pas du nombre et que Guillaume Siaudeau, qui ne campe qu’un anti-héros de plus dans la littérature française, fasse preuve d’une certaine complaisance ou du moins d’un certain manque de profondeur ou de perspective.

Le personnage principal manifeste une immaturité qui ne fait pas toujours que confiner à l’infantilité et qui le rend moins attachant qu’agaçant au fil des pages. Lorsque, dénichant un petit boulot, il trie les poissons sur un bateau et les vend au port, le voilà qui, troublé jusqu’au tréfonds par leurs yeux grand ouverts qui lui rappellent les yeux des morts, tente de leur fermer les paupières « pour éviter de croiser leur regard ». Lorsque, fatigué des clients qu’il considère comme des crétins, il devient déchargeur dans un entrepôt à deux pas de là, il mime des Farman F.222 avec son pote Arny pendant des pauses de complaisance, au désarroi du chef de quai qui est « du genre à préférer que ses ouvriers rangent les cartons plutôt qu’ils ne parlent d’avions oubliés de la Seconde Guerre mondiale ». On voit que l’auteur cherche à resserrer l’œuvre autour des thèmes de la mort – les deuils qui hantent le héros – et de la grâce – les ailes dont il rêve – mais on peut déplorer que le tout manque un peu de poésie ou de légèreté.

Les personnages secondaires sont aussi ridiculisés à peu de frais par un narrateur qui ne prend guère de recul par rapport aux événements. Par exemple, le sergent est un imbécile, forcément un imbécile : « “Allez, pas de chichi, on se fait violence !” Lui, c’est le sergent qui nous entraînait. Il n’était pas trop con, il voulait juste qu’on se lève et qu’on se fasse violence. Une fois j’ai eu le malheur de lui demander si la violence, c’était comme de perdre un chien qui ne vole pas. Je n’ai pas été au trou. Il m’a juste foutu une baffe. Mais se prendre une baffe en plein hiver devant tout le monde a quelque chose à voir avec la peine éprouvée lorsqu’on perd un chien. » De même, le psychanalyste est un imposteur, forcément un imposteur : « Il ne disait rien, me regardait derrière ses petites lunettes rondes. Une chouette et une musaraigne. Lui sur la branche et moi à m’enfuir dans la prairie. Il m’a dit qu’il fallait qu’il analyse tout ça, que je devais prendre du recul, et qu’on pouvait se revoir disons dans une ou deux semaines, “comme ça vous arrange, qu’est-ce qui vous arrange ? Vous me paierez la prochaine fois si vous voulez… Commencez à travailler sur vous hein…” Allez, bonne journée et à bientôt. » Voilà vraiment une satire sociale sans surprise et sans substance, à moins qu’on attende des sergents qu’ils aient des dispositions de psychanalystes et des psychanalystes qu’ils soient en mesure de résoudre tous les problèmes de leurs patients en une seule séance.

Dans un ouvrage qui raconte une dérive, que le héros survive ou bien succombe, on attend aussi un semblant d’intrigue, des jalons, des étapes qui préparent le lecteur au dénouement ou qui du moins lui permettent de donner un sens, rétrospectivement, à la décision du personnage. Or ici, le lecteur passe sans explication d’une fin de chapitre où le héros poursuit sa route vers le suicide annoncé : « J’ai repris la même route, dans le même sens, vers l’inconnu. L’inconnu était une belle direction. Oui, en allant vers l’inconnu, on limitait les chances de se tromper de route. » ; à un début de chapitre où il revient résolument à la vie : « Sur la route du retour, la fenêtre était entrouverte et la fumée d’échappement traçait des sillons parmi les plaines dorées. » Sur la route du retour ? Que s’est-il donc passé ? Qu’est-ce qui a fait renoncer le héros à son projet de suicide ? Est-ce le délicieux chili con carne dégusté la veille au bord de la nationale ? La serveuse pas trop mal qu’il a reluquée au passage et avec qui il s’est vu fricoter dans « une petite clairière » ? Le souvenir des compliments qu’« une voix familière » – laquelle, d’ailleurs ? celle de la sœur qui a pourtant quasi disparu de l’histoire depuis le tout début ? on ne saura jamais – lui a faits à plusieurs reprises au téléphone dans ses moments de détresse ? Ou bien seulement les doutes du personnage, qui l’ont déjà fait renoncer la veille dans sa chambre d’hôtel ? Tout heureux qu’il soit fondamentalement, le dénouement donne un peu au lecteur le sentiment qu’il ne s’agissait pas tant de dépression que de vague à l’âme et qu’à part une certaine complaisance dans le glauque, le trivial et l’improbable, un brin de poésie aussi sans doute, il n’y a guère à retenir de Tartes aux pommes et fin du monde.

Après le « roman », Guillaume Siaudeau gratifie le lecteur, qui ne lui a pourtant rien demandé, d’un « autoportrait » où il évoque la réponse qu’il a faite avec autant de mauvaise grâce que d’à-propos à une question un peu idiote qu’on lui a posée : « Il y a quelques jours, j’ai eu à répondre à cette question : “Citez-moi 5 qualités et 5 défauts qui vous caractérisent. » Une fois de plus j’ai dû me contenter de raconter des histoires. Raconter des histoires ne veut pas dire raconter des bobards. Si la vérité est un tas de pilules à faire avaler à une gorge sèche, alors il faudrait plutôt voir les histoires qu’on raconte comme des verres d’eau (ou d’autre chose) qui les aideraient à couler en douceur. Raconter des histoires c’est dire juste assez mais pas trop. Parce qu’on prend plus de poissons dans les eaux saumâtres que dans les rivières limpides où l’on peut voir sans trop de peine ricaner les truites. La vérité est souvent courte, souvent simple. La vérité, c’est que je dois une partie de ce que je suis à ceux qui me manquent et l’autre à ceux qui sont encore là. Tout le reste, au fond, ce ne sont que des histoires. » Cet appendice ni sollicité ni, apparemment, offert de bon cœur, ne fait que renforcer chez le lecteur cette sensation de vide et de gratuité que lui a procurée le reste.

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Tartes aux pommes et fin du monde, Guillaume Siaudeau, Alma, ISBN 978-2-3627-9073-7, 135 pages, 14 €

 

Quatrième de couverture

 

Alors qu’une caissière s’échine à trouver le code-barres sur une boîte de maquereaux, un garçon et une fille tombent en amour (sic). Celui-ci s’attache à un collègue en manutentionnant (sic) des palettes de conserves pour animaux et remercie la propriétaire de son studio pour la tarte aux pommes qu’elle lui apporte. Sa nature contemplative a bien compris que les chiens ne volent pas, même avec des ailes en carton, que la chute des corps est inévitable – comme les claques dont son père n’était pas avare. Il ignore encore ce qu’on peut habilement faire avec un revolver…

 

Guillaume Siaudeau est né le 16 décembre 1980. Il vit à Clermont-Ferrand. Tartes aux pommes et fin du monde est son premier roman.

 

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La tourmente du serpent de Sabastien Cazaudebaure

La tourmente du serpent de Sabastien Cazaudebaure

La tourmente du serpent est un roman atypique : c’est un mélange de roman policier, roman d’aventure et un ouvrage d’ethnologie. C’est aussi ce qui m’a attirée, découvrir une histoire prenante dans un pays peu connu La Papouasie et appréhender la culture Huli, ces peuplades méconnues vivant dans les montagnes de ce pays.

La couverture du livre est attirante aussi et mystérieuse avec cette photographie – prise par un proche de l’auteur – qui intrigue et nous transporte immédiatement vers cet inconnu que sont les contrées reculées de Papouasie.

Le contexte : Ulysse Treilhard est anthropologue de formation et travaille pour la police scientifique à Paris et se retrouve au cœur d’une histoire de vol de statuette dans un grand musée parisien. Cela se complique ensuite avec le meurtre d’un ambassadeur natif du pays de la statuette dérobée.

Tout ceci n’est que le début de l’histoire qui prend de l’ampleur au fur et à mesure de l’enquête qui démarre à Paris et se poursuit en Papouasie où se rendent Ulysse et sa coéquipière Claire.

La situation se complique ensuite sur place et la statuette les met sur la piste d’un individu peu recommandable, le « méchant » de l’histoire, mais aussi au cœur de la tribu des Huli.

Le personnage principal Ulysse est un enquêteur hors norme du fait de sa formation d’anthropologue et de ses années déjà passées dans cette contrée; quant à sa complice Claire, elle est assez insipide et m’a moins intéressée. Les héros de la tribu du territoire Huli sont si précisément décrits, à la fois dans leur nature que dans leurs habitudes, qu’on se sent proche d’eux.

 

Cette histoire qui ressemble à un « Indiana Jones » a l’intérêt de nous plonger dans la culture de Nouvelle Guinée, les paysages sont aussi très bien décrits, on a l’impression d’y être. C’est un plaidoyer pour cette nature intacte et mystérieuse qui renferme tant de secrets. Pour le lecteur, c’est aussi un roman d’apprentissage sur la Papouasie.

 

L’intrigue, avec ses multiple rebondissements, nous tient en haleine, et l’histoire reste crédible grâce aux précisions de l’anthropologue et c’est intéressant de ce fait.

La dernière partie du livre est la plus prenante grâce à la fois au rythme du livre qui s’emballe et aux explications qui arrivent petit à petit sur les raisons du vol de la statuette. Le style m’a aussi paru plus fluide dans ce dernier quart du livre.

 

Mon avis est néanmoins mitigé car j’ai été gênée par la présentation et la mise en forme du livre et surtout par les fautes d’orthographe et de syntaxe. Cela m’a perturbée et j’ai trouvé aussi quelques longueurs dans ce texte de 570 pages.

A mon sens, c’est un livre qui se lit mais ne se déguste pas littérairement parlant.

 

Un avis en demi-teinte donc et je dirai que si on n’accorde pas trop d’importance au style et à la langue alors c’est un livre qu’on appréciera comme un bon livre policier et d’aventure. Pour les autres, je dirai que ce n’est pas une lecture obligatoire mais intéressante et riche d’enseignements sur ces mondes isolés des montagnes de Papouasie.

Si vous êtes amateurs d’aventures insolites et de mystères au milieu de jungles profondes sans être trop attaché aux qualités littéraires d’un ouvrage, ce livre est pour vous !


Chronique de Ckdkrk du blog des pages et des iles

 

La tourmente du serpent, Sabastien Cazaudebaure, in libro veritas, ISBN 978-2352096672

 

Quatrième de couverture :

Quelque part dans les Highlands de Papouasie Nouvelle Guinée, un Secret s’est perdu… De nombreuses années plus tard, une étrange statuette sans visage est volée dans un grand musée parisien et l’inspecteur Ulysse Treilhard est appelé pour enquêter. L’esprit accaparé par l’étrangeté croissante du crime et par les souvenirs qui ressurgissent d’un passé lointain, il se laisse peu à peu entraîner vers un monde de mystères qu’il ne croyait plus retrouver. Sans savoir s’il poursuit un criminel, une légende ou une force plus grande oeuvrant contre lui, Treilhard replonge alors dans les jungles millénaires de Papouasie.C’est dans ces montagnes, au coeur du territoire Huli qu’il cherchera les réponses à cette énigme, intimement liée à son passé.

 


Chambre 2 de Julie Bonnie

Chambre 2 de Julie Bonnie

Chambre 2, premier roman de la chanteuse et musicienne (du groupe Forguette Mi Note ) Julie Bonnie, est une première réussite littéraire.

L’auteure nous entraîne dans les méandres de l’enfantement, tout en évoquant des souvenirs d’une vie passée moins « normale ». Béatrice, la narratrice, ancienne danseuse nue est une auxiliaire de puériculture en peu spéciale. Elle parle sans complexe de sa vie d’avant, qui revient en tête à chaque nouvelle chambre ouverte. A travers les visites des différentes mamans de la maternité, reviennent ainsi les souvenirs d’une vie passée loin de la réalité, à sillonner les routes avec sa troupe hors normes de musiciens et artistes en tout genre. On apprend à connaître Phiphi (le tour manager), Pierre le bleu et Pierre le rouge (couple d’homosexuels extravertis), Monsieur X (l’éclairagiste), Frantz (proposé au son), Paolo à la batterie et surtout Gabor, violoncelliste allemand. Toute cette joyeuse bande forme une famille unie dans laquelle Béatrice a le sentiment d’être heureuse, épanouie, comprise et épaulée. C’est une vie de liberté, loin des règles établies et dictats de notre société, portée par la musique hypotonique, vivante et ensorcelante de deux musiciens exaltés.

« À eux deux, Gabor et Paolo vous prennent par la main et vous promène dans vos émotions les plus enfuies. Et ils fabriquent un tapis volant. Je n’ai qu’à me reposer sur leur musique, poser mes pieds et laisser faire, aller avec eux partout où ils vont danser, et danser je sais faire. Pierre et Pierre ajoutent le suspens, ils sont inquiétants, surnaturels, sexuels, dérangeants. » Page 87

Gabor tient une place centrale dans la vie de Beatrice. Celui pour qui elle quitte ses parents à 18 ans du jour au lendemain, celui qui lui donne deux beaux enfants, celui qui lui permet de trouver sa place… C’est avec beaucoup de bonheur, de sincérité et peu de regrets, qu’elle revient sur cette vie de saltimbanques, jusqu’au jour où, effrayée par leur nouvelle situation plus chaotique, elle choisit la sédentarité et toutes ses contraintes que Gabor ne supporte pas.

« Il a pris on violon et il est parti, pour ne jamais revenir.

C’est comme s’il avait sauté pat la fenêtre et qu’au lieu de tomber et de s’écraser de grandes ailes noires et majestueuses avaient poussé dans son dos. Je l’ai regardé s’envoler dans le ciel, avec son violon.

Voilà Gabor m’abandonnait. Après tant de couleurs, tant de lumières, notre amour était devenu un vieux bout de chair nécrosé, ratatiné, puant. »Page 156

« Je rentrais chaque soir dans une transe vaudou, mes seins gigotaient au son du violon de Gabor, mon homme aux yeux noirs, mes fesses faisaient hurler de bonheur des salles remplies de jeunes gens en colère.

Un doigt d’honneur à a vie.

Je planais au-dessus des réalités. (…) Il m’est vraiment difficile de comprendre comment tout s’est effondré.

J’ai eu les enfants. Gabor est parti.

J’ai eu peur, moi qui n’avais peur de rien.

Mon corps s’est tu.

Il a fallu que je travaille.

J’ai enfilé une blouse. » Page 31

 

Aujourd’hui casée dans le monde « réel », « normal », elle exerce un métier plus «toléré » (en blouse et sous la hiérarchie du Dr Mille). Il n’en demeure pas moins que Béatrice conserve une part à la rêverie, un monde parallèle offert par son passé.

« J’ai du mal à faire la différence entre les rêves et ce qu’on appelé la réalité. Je vis des choses impossibles dans le monde où les gens marchent sur la terre. Mais personne ne peut m’enlever ce que je vis en ne bougeant pas. (…) Je suis inadaptée à la vie qu’on me propose. (…) Parfois il me revient des souvenirs, et je suis incapable de savoir si c’est arrivé ou si le l’ai rêvé. » Page 67

C’est un personnage singulier et d’une extrême sensibilité. Elle se livre de façon croisée sans complexe sur son ancienne vie et sur cette nouvelle qui sonne comme une claque, entre douleur de chaque patiente (qu’elle soit physique ou morale) et les à-côtés de son travail (cruauté entre collègues, hiérarchie impitoyable…).

Julie Bonnie a une très belle plume, sans pudeur, un peu violente, crue mais jamais vulgaire. Elle écrit avec talent, délicatesse et poésie et salue avec respect le corps de la femme, qui à chaque page, à l’occasion de s’exprimer. Béatrice donne autant la parole à son corps (qu’elle révèle en tant que danseuse) qu’à celui des femmes de la maternité. Si donner la vie est certainement le plus bel acte du monde, il reste tout de même une grande part de douleur et de ratés (déni de grossesse, césarienne, l’inquiétude de l’inconnu, la mort…) que la narratrice évoque avec sagesse et lucidité. Chambre 2 est un roman bouleversant. Le corps de la femme y est décrit avec autant de beauté que de cruauté. Sa construction donne un roman surprenant, mélange de regard inquisiteur de notre société et d’hommage bouleversant à la femme. Julie Bonnie (actuellement auxiliaire de puériculture) observe avec finesse un quotidien moins rose que l’on nous le présente habituellement. Pourtant la délicatesse de son écriture donne un roman beau, touchant et passionnant. Bref, une belle surprise !

 

Chronique de Stéphanie de Plaisir de Lire

 

Chambre 2 , Julie Bonnie, Belfond, ISBN 782714455796

 

Quatrième de couverture :

Une maternité. Chaque porte ouvre sur l’expérience singulière d’une femme tout juste accouchée. Sensible, vulnérable, Béatrice, qui travaille là, reçoit de plein fouet ces moments extrêmes.

Les chambres 2 et 4 ou encore 7 et 12 ravivent son passé de danseuse nue sillonnant les routes à la lumière des projecteurs et au son des violons. Ainsi réapparaissent Gabor, Paolo et d’autres encore, compagnons d’une vie à laquelle Béatrice a renoncé pour devenir normo/e. Jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus supporter la violence du quotidien de l’hôpital.

Un hommage poignant au corps des femmes, et un regard impitoyable sur ce qu’on lui impose.

 

 

 

L’été slovène de Clément Bénech

L’été slovène de Clément Bénech

Jacques Brel, ce lointain ancêtre de Cali, fit une chanson d’une emmerdeuse qui voulait voir Vesoul ou Vierzon, chanson où il scandait toutes les trois strophes un prometteur « mais je te le dis nous n’irons pas plus loin » que tous les amateurs de sobriété dans l’interprétation prenait au mot, espérant un arrêt immédiat de Brel, quand, cruel, ce dernier ne pensait qu’à demander à Marcel de chauffer un peu plus (qui ? La susmentionnée chieuse pour s’en débarrasser dans les bras d’un accordéoniste ? On le sut jamais et on s’en fout). Mais je m’égare quelque part entre Vesoul, Honfleur et Hambourg quand les protagonistes de L’été slovène (le narrateur et Eléna) sillonnent la Slovénie, soit un calvaire en deux étapes, entre Bled et Ljubljana. Disons-le d’emblée, ces deux là ont tout pour nous énerver, ils sont jeunes, on les sent beau, ils aiment nager et font du sport (m’étonnerait pas qu’ils mangent cinq fruits et légumes par jour, voire plus pour énerver tous ceux qui comme Amel Bent font confiance à weight watchers pour l’été), ils sont intelligents.. et en plus ils s’aiment. Enfin, ils croient s’aimer.

Tout commence par un véritable morceau d’anthologie, une véritable leçon d’écriture, où l’auteur raconte le décalage entre ce qu’Elena lit dans le guide Slovénie dont elle s’est munie et ce que son amoureux voit. C’est drolatique, dirait Pascale Clark, l’animatrice au nom de chaussure (oui je sais c’est mal on avait dit pas les noms de famille, ni les habits mais je n’ai pas pû m’en empêcher. Pour la peine j’écouterai trois masques et la plume en direct du festival d’Avignon), Pascale Clark donc, qui semble oublier que drôle suffit et que le atique n’ajoute rien à la drôlerie. Sauf pour les vieux cons de mon genre qui s’amusent de ce genre de cuistrerie ! Ça nous occupe, quand on sera en retraite, on fera des lettres à Télérama pour se plaindre de l’injustice du monde et des mauvais traitements subis par la langue française sur une radio publique!

Mais je m’égare (bis) un peu comme un touriste en Slovénie, sauf que ces deux là dont on parle depuis le début (enfin dont on devrait parler) ne s’égarent pas, même s’ils se perdent en cours de route. Je m’explique : l’été slovène c’est l’histoire d’un couple de jeunes amoureux en vacances que tout annonce délicieuses et qui va voir la mécanique de leur union se dérégler, tandis que des micro incidents de presque rien perturbent leur voyage : ça commence quand ils se retrouvent enfermés dans un parc où ils pourraient passer une nuit romantique, ou quand dans un appartement loué, un chat va venir perturber leurs ébats. Ils achètent aussi un appareil photo sur un marché aux puces : la pellicule révèlera des souvenirs peu touristiques. Ils auront aussi un accident de voiture dont ils sortiront indemnes.

Ça a l’air de rien, de micro-événements, mais c’est tout le contraire, car il y a un écrivain là dedans qui écrit terriblement bien. De ces microscopiques choses il fait un très intéressant roman d’apprentissage, d’amour d’une étonnante maturité eu égard au jeune âge de l’écrivain, qui est loin, très loin de toutes les scories de l’autofiction « classique » (en même temps, il aurait fallu qu’il partit plutôt avec Doc Gynéco, tel notre Christine préférée). Pas de passion pour l’auto décryptage tendance analytique. Une écriture fluide, un humour à tout épreuve qui rappelle cette phrase de Nietzsche le philosophe allemand qui n’a pas fait qu’écrire que « tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » mais s’est aussi intéressé aux pré-socratiques desquels il disait qu’ils étaient « superficiels par profondeur ». Il y a de cela chez ce Clément Bénech, une sorte de nonchalance inquiète, comme une prescience de la catastrophe, tellement attendue, qu’il n’y a pas de raison de la pleurer, avant, pendant ou après. C’est comme ça, il faut bien « vivre heureux en attendant la mort », disait un célèbre humoriste (non je ne parle pas du Professeur Schwarzenberg, le cancérologue préféré de Pierre Desproges). « C’est vrai, ai-je admis. Je ne sais pas y faire avec le solennel et je crois que ça se sent. A chaque fois je me débrouille pour glisser quelque chose de risible », note en écho Clément Benech.

Preuve manifeste du talent du jeune auteur : la brièveté de son ouvrage, quand tant d’auteurs tartinent des pages et des pages, lui sait faire l’économie et resserrer son texte à la longueur parfaite, celle qu’il faut aux amoureux pour faire le point sur ce qu’ils partagent ou pas, celle qu’il faut pour être drôle, le comique, comme l’amour, étant aussi une affaire de longueur.

Et comme disait Nietzsche, le comique allemand qui, un peu comme Angela Merckel, s’intéressait au sort du peuple grec « Ah, ces Grecs, comme ils savaient vivre ! Cela demande de la résolution de rester bravement à la surface, de s’en tenir à la draperie, à l’épiderme, d’adorer l’apparence et de croire à la forme, aux sons, aux mots […] Ne sommes-nous pas, précisément en cela …, des Grecs ? Des adorateurs de la forme, des sons, des mots ? Artistes donc ? » C’est dans la préface du Gai Savoir si ma source est bonne (http://www.philolog.fr/eloge-de-lapparence-nietzsche/). C’est finalement le meilleur passage de cette tentative de critique.

 


Chronique de Christophe Bys

 

Le site de l’auteur

 

L’été slovène,  Clément Bénech, Flammarion, ISBN 978-2081300309

 

 

 

Quatrième de couverture :

 

Cet été-là, il part avec Eléna en Slovénie, pour changer d’air. Mais très vite, tout vient contrarier l’intimité du jeune couple : la traversée à la nage d’un lac glacé, une nuit passée dans un parc, un accident de voiture, une chatte en chaleur dans leur chambre d’hôtel, rien ne se passe comme ils l’espéraient. Dès lors, ce périple chaotique semble déteindre sur leur relation au point qu’ils finissent par ressembler, l’un pour l’autre, au pays qu’ils traversent : aussi familier que mystérieux, aussi énervant qu’attendrissant. Avec beaucoup d’humour et de subtilité, Clément Bénech nous offre les instantanés d’un amour qui décline et qui, malgré la bonne volonté des deux amants, court inexorablement vers sa fin.

Les occupations de Côme Martin-Karl

Les occupations de Côme Martin-Karl

Jadis, la France, c’était la Gaule, terre d’Astérix. Les Gaulois ont lutté contre l’occupant, et ils ont gagné. Au milieu du siècle dernier, quand l’occupant n’était plus romain mais allemand, les Français ont encore lutté et ils ont encore gagné, même si leur potion magique cette fois c’était les Alliés. Car on ne trouve pas dans toutes les familles les glorieux héros de la Résistance célébrés sur les monuments et évoqués en salle de classe avec un brin de propagande.

Né en 1965 d’une mère fonctionnaire à la Caisse régionale d’assurance maladie et d’un père cadre moyen dans une grosse P.M.E. d’équipement mécanique, élevé dans une ville de l’Oise aujourd’hui à deux pas du parc Astérix, Pierre Miquelon, anti-héros de la tête aux pieds, a deux grands-pères encombrants pour leur rôle sous l’Occupation. Le père de Marie-Françoise, « Ninou », délateur et trafiquant de chocolat avarié qui aussitôt la guerre terminée est descendu dans les rues pour exiger à cor et à cri « Les collabos à Dachau ! », est déjà « une honte » pour la famille. Mais le père de Jacques, Marcel, est « un traumatisme » à lui tout seul.

Fonctionnaire apolitique ou plutôt décérébré, passionné uniquement par les arts dramatiques, Marcel a travaillé aux services de la censure pendant toute la guerre, à la Propagandastaffel de Paris sur les Champs-Élysées jusqu’au jour de 1942 où le service a été démantelé, puis transféré à la Wehrmacht-propaganda-Abteilung de l’ambassade d’Allemagne alors rue de Lille. Capturé à la Libération, il a été jugé et exécuté. Un trafiquant délateur, passe encore, mais un collaborateur condamné à mort, même si ce n’est que pour des activités littéraires et artistiques ? C’est ainsi que le fantôme de Marcel, qui hante la famille Miquelon comme de génération en génération, voue au ratage jusqu’à ses petits-enfants, Isabelle et surtout Pierre, qui a hérité de son incommensurable imbécillité.

À travers sept chapitres où il évoque en alternance les parcours de Marcel et de Pierre, qui découvre avec stupeur tout un tas de documents dans de vieilles caisses sous le lit de sa grand-mère, Côme Martin-Karl promène un regard intelligent mais toujours critique, critique mais toujours intelligent, sur la France d’hier et d’avant-hier qui malheureusement est peut-être aussi un peu la France d’aujourd’hui.

À l’école « Jean-Borçat » – le nom est un hommage au maire qui est resté trente-deux ans à la tête de la municipalité et dont la principale réalisation, en pétainiste à peine repenti, a été la réfection du monument aux morts avec inscription abusive des noms de ses proches –, Pierre est remarqué pour son talent au dessin par une institutrice qui le voit bien étudiant aux Beaux-Arts, une perspective vite enterrée – comme du reste l’institutrice qui s’est suicidée peu après – quand Pierre demande et obtient des éclaircissements à la maison : « Les Beaux-Arts, c’est un grand bâtiment où les gens font de la terre glaise toute la journée. Le métier que tu fais après c’est être dans une cabane dans une forêt et faire de la peinture sur un chevalet comme il y en a chez Mamie. »

Peu inspiré, Pierre passe au collège Jean-Moulin puis au lycée Jean-Monnet où après un bac S.T.S., il entre en « B.T.S. Action co » alors que sa sœur Isabelle, plus brillante, plus lettrée, est en « hypokhâgne » à Compiègne où l’on ne sait pas très bien au fond ce qu’elle fait : « Jacques s’imagine qu’elle a des conversations en latin avec ses camarades, Marie-Françoise qu’elle écrit des pièces de théâtre. » En fait, elle joue les Simone de Beauvoir avec Jean-Philippe, « qui lit Kant dans le texte » et qui tente de devenir normalien puis agrégé, dans le rôle de Jean-Paul Sartre. Après avoir admiré Michael Jackson et Olivia Newton-John puis George Michael et Andrew Ridgeley, après avoir « procédé » à son premier rapport sexuel au cours d’une soirée sous le signe du C où il est habillé en Clochard et elle en Caviste, Pierre fait la connaissance de Thierry, un mythomane qu’il n’aime pas et qui ne l’aime pas mais grâce à qui il prend conscience pour la première fois de la possibilité d’une aventure, dans tous les sens du terme.

Car Thierry vient d’un milieu radicalement différent du sien. Pendant que sa mère confectionne des « tapisseries bantoues » sans modèle aucun dans le monde réel, son père, apiculteur du dimanche, prend soin de ses abeilles ; ancien orthodontiste, il est surtout devenu éducateur dans un centre de réinsertion expérimental, la Maison Carrée, dirigé par lui-même ; tous les deux, ils ont pas mal bourlingué, un peu bon gré mal gré sans doute vu leur amateurisme à la limite de la légalité. En digne héritier de ses deux parents, Thierry est avant tout un songe-creux qui embobine Pierre par ses discours fumeux : « Être amoureux et vouloir se suicider, c’est la même chose, c’est un goût dans la bouche. » Fasciné par une telle originalité, Pierre cède à son homosexualité refoulée, abandonne ses études en B.T.S. et va travailler à la Maison Carrée pour financer une vague formation.

Or après cette phase d’émancipation, le cours des événements fait ressortir chez les Miquelon un atavisme à la fois germanique, administratif, intellectuel et surtout dramatique, là encore dans tous les sens du terme. Isabelle et Jean-Philippe, nommés respectivement fonctionnaire au service des décorations à la préfecture d’Indre-et-Loire et professeur d’allemand dans un petit collège de Châteauroux, fondent bientôt une petite famille rangée. Pendant ce temps, très vite en froid avec la direction, Pierre et Thierry quittent la Maison Carrée pour travailler à « Carrés Magiques S.A.R.L. », une entreprise de mots croisés fondée à Saint-Germain-des-Prés – dans le Loiret, occasion pour Côme Martin-Karl de décrire la faune et la flore d’un nouveau morceau de province avec l’exactitude et l’humour au énième degré qu’il déploie partout dans le roman – par Baldur Lucht, un professeur allemand dingue de pédagogies alternatives et de techniques nouvelles qui n’ont de révolutionnaire que l’ambition – du genre « expression corporelle » ou bien « théâtre énergétique » – avec qui Thierry a gardé contact après un séjour en R.F.A.

Pierre trouve même l’occasion d’exploiter son potentiel artistique quand Baldur Lucht, qui étend son offre aux prestations météorologiques pour les journaux locaux, lui confie le dessin de soleils et de nuages fantaisie. Le voilà donc qui « croise les mots » et « fait la pluie et le beau temps » comme son aïeul pendant la guerre. D’ailleurs, voilà qu’au cours d’une soirée au théâtre, il voit par hasard une pièce de Georges Lavalières, Quatre à quatre, une « comédie de boulevard » sur un « carré magique, le mari, la femme, l’amant, la maîtresse », dont il ne sait pas encore qu’elle a fait le bonheur de son grand-père sous l’Occupation. Mais bientôt Carrés Magiques S.A.R.L. périclite, Thierry disparaît, et Pierre tombe en dépression dans l’Oise où il est revenu un temps chez ses parents avant de repartir au vert dans l’Aude, dans la maison de sa grand-mère. Là, il trouve les vieilles caisses pleines de coupures de presse et de cartons d’invitation à des soirées mondaines, avec un manuscrit du Siège de Calvi, une grande pièce historique que Marcel Miquelon a laissée inachevée, et un tapuscrit des Mouches de Jean-Paul Sartre avec des annotations de l’auteur.

Pendant que dans un cabinet de psychanalyste, Isabelle réfléchit aux chances pour que son petit Maxime, le dernier rejeton de la famille qui est aussi un peu son dernier espoir, vienne à bout de la malédiction des Miquelon, Pierre a soudain dans la caravane d’un voyant qui lui tire les cartes à la sortie du village la conviction qu’il tient avec ces caisses de documents la clé de sa destinée.

 

Extrait :

Le mage, qui change de nom au gré des modes anagogiques, se faisant appeler d’un pseudonyme bouddhique dans les années soixante-dix, pour adopter finalement un patronyme évoquant plutôt un spirite de salon bourgeois du XIXe siècle, a tout du dirigeant d’une secte qui n’aurait heureusement aucun adepte. Il s’appelle désormais Joachim de Brinon, il porte des lunettes de soleil en permanence qui le font ressembler à un activiste serbe, et il est engoncé dans un blouson beige premier prix. En fait de cabinet, c’est dans un mobile-home assez bien aménagé qu’il reçoit, derrière la voie ferrée, sur la commune de Montazels.

Son emploi du temps se résume à aller à la supérette et à rendre des oracles au P.M.U. Sinon, il rédige des notes eschatologiques en tout petit sur des carnets sales, regarde la télé et fait peur aux enfants qui jouent dans la rue.

Quand Pierre se présente chez lui, il se lance dans une longue autobiographie en lui proposant un café soluble. Il s’est installé ici il y a vingt-deux ans, appelé par le magnétisme du mont Bugarach et du pic Cardou, deux formations géologiques majeures connues pour être des lieux de villégiature extraterrestre.

Il brode ensuite sur le trésor de Rennes-le-Château et son curé avec qui il est en communication spirituelle tous les soirs ou presque et qui lui a révélé depuis belle lurette son secret, mais qu’on ne compte pas sur lui pour le livrer aux gens comme ça.

– Je vais juste vous tirer le tarot. Le tarot de Brinon.

Satire d’une France « occupée » surtout à se cantonner dans la médiocrité, ce premier roman drôle et sec de Côme Martin-Karl, telle une étude sociologique présentée à travers une série de situations loufoques et de dialogues cocasses, est à la fois une galerie de portraits pris sur le vif et le tableau d’un pays affligé par un étrange mélange de myopie et de déni de réalité.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Les occupations, Côme Martin-Karl, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-4269-9, 207 pages, 17 €

 

Quatrième de couverture :

Il y a d’abord Marcel, minuscule gratte-papiers au service de la censure allemande, qui, sûr de son talent, massacre les œuvres des plus grands écrivains de son temps.

Il y a ensuite Pierre, son petit-fils, à la trajectoire parfaitement ratée, qui le mènera sur les traces de ce passé encombrant.

Quelque part entre eux gît un mystérieux manuscrit, annoté de la main de son auteur.

Marcel et Pierre ne se sont jamais croisés. Mais, comme en écho, leurs destins semblent témoigner de cette volonté de devenir quelqu’un d’un peu plus grand qu’eux-mêmes.

Portée par une écriture jubilatoire, cette fable ultramoderne sonne l’entrée très prometteuse de Côme Martin-Karl en écriture.

 

Tags : Les occupations, Côme Martin-Karl, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-4269-9, Roman français, Premier roman

Loin du monde de  Sébastien Ayreault

Loin du monde de Sébastien Ayreault

Si j’étais agitateur culturel, je dirais ATTENTION TALENT, tant le premier roman que livre Sébastien Ayrault est enthousiasmant. Sur un sujet finalement rebattu, il réussit à nous intéresser, à nous émouvoir et à renouveler un genre. Soit le récit d’enfance d’inspiration, semble-t-il, autobiographique. Le narrateur a dix ans et s’ennuie dans un village de l’ouest de la France, dans une famille ouvrière comme il en existe tant. « Il posa une main sur ma cuisse – une main aux doigts noueux des doigts aux ongles noirs. » note le narrateur.

Entre l’école et le foot avec les copains, les occupations sont des plus banales dans cette France du début des années 80. « Sûr qu’on allait pas devenir grand-chose en restant là, mais sûr aussi qu’on s’en foutait. » résume-t-il. Sûr qu’il s’est trompé car il est devenu écrivain, s’il confirme tout ce qu’on aime dans ce livre grave et léger, virevoltant d’aisance, dont ceux qui ont un peu d’oreille ne s’étonneront pas de découvrir que l’auteur est aussi chanteur, tant sa langue chante et swingue. A tel point qu’on pense par moments à Boris Vian, pour l’originalité du regard et le sens du rythme. Résultat : vous ouvrez ce livre, vous ne le lâchez plus, et comme il est relativement court (une centaine de pages) vous râlez quand vous le renfermez tellement vous eussiez aimé que le plaisir de lire lire dure un peu plus longtemps. « Dites voir Monsieur Ayreault, votre prochain roman…. »

Loin du monde c’est un peu comme si Le petit Nicolas avait été réécrit par le musicien de Saint Germain des Prés. Du premier on retrouve l’humour, le regard décalé sur le monde des adultes, sans pour autant jamais tomber dans le cul-cul des adultes qui singent l’enfance. Surtout, Sébastien Ayreault excelle à écrire ce moment très particulier, entre deux âges, où l’on n’est plus vraiment un enfant, tout en l’étant toujours. Son héros a, en effet, une obsession : les filles. Une obsession très physique, qui lui tord le ventre, et son grand oeuvre c’est de découvrir le continent féminin. Culotté pour un jeune auteur que de narrer cette enfance sexuée, où l’on passe des bras de maman à la culotte de la voisine, où l’on croît encore au père noël tout en pratiquant des jeux de mains mal vus des adultes. « Mon coeur pissait du sirop de fraise et mes « je t’aime » faisaient du brouillard dans l’air froid ».

Une découverte qui s’accompagne aussi de celle d’une forme de culpabilité, le narrateur se bricolant une sorte de religion très personnelle. Car la mort rôde (un bien beau cliché de ma part, pour un livre qui n’en a je crois aucun). Il y a le père Chriron qui se suicide, l’arrière grand-mère, une sorte de gorgonne qui terrifie le narrateur mais qui est aussi réjouissante en Tatie Danièle terrorisant toute sa famille, qui meurt aussi et puis aussi.. mais là on ne dira rien. Je reste persuadé que les meilleurs écrivains sont ceux qui ménagent leurs effets, ceux qui peuvent vous émouvoir avec très peu de mots. La fin de ce livre est cinglante, comme un coup de cymbale qui termine une chanson. « J’avais le bonheur aussi court qu’une manche de T shirt, Emilie, »

 

Chronique de Christophe Bys

Loin du monde, Sébastien Ayreault, Au diable vauvert, ISBN 9782846264907

Quatrième de couverture :

«On habitait loin du monde. Tellement loin, me semble-t-il, que le monde lui-même ne savait pas qu’on existait. Sûr qu’on n’allait pas devenir grand-chose en restant là, mais sûr aussi qu’on s’en foutait.»

«Je suis né en 76, dans un petit bled paumé de l’Ouest de la France appelé Maulévrier. Ma mère, Marie, faisait ses huit heures chez Var. Var était imprimeur, éditeur, mais aussi écrivain. Je me souviens bien de sa gueule burinée, de sa clope au coin des lèvres et des demis qu’il descendait tout le long des jours assis au bar en face de l’église. Je ne sais pas trop jusqu’où il était connu, en tout cas, il portait toujours une écharpe rouge. Quant à mon père, Serge, il travaillait chez Plastil, il était mécano. Il ne réparait pas des bagnoles comme les autres, mais des machines à fabriquer des lames de plastique. C’était bigarre. Il partait tôt le matin, à vélo, et revenait sur les coups des 7 heures le soir, et toujours à vélo.»

A dix ans, David vit dans l’Ouest de la France, «à Maulévrier, 4 saisons, une zone industrielle et deux terrains de foot». Autour de lui, une mère mélancolique et distante, un père ouvrier, qu’il idolâtre et attend chaque soir, une banlieue de pavillons tristes, une grand-tante despotique, une voisine légèrement dépravée. Et puis il y a Dieu, certes muet, mais seul rempart face à la solitude et aux questions enfouies dans le silence des sentiments.

A travers les yeux d’un enfant ordinaire prêt à basculer dans l’adolescence, seul et précoce, gauche et attachant, Loin du monde nous dit en peu de mots beaucoup de la vie, ses injustices fondamentales, mais aussi sa joie, ses premiers émois, ses premières déceptions : «On appelle ça l’existence.»

Un premier roman grave et profond dans lequel la légèreté – sens de l’humour aiguisé, phrases qui font mouche, ironie parfois grinçante -, ne s’oppose jamais à la sensibilité bouleversante de ce magnifique tableau.

Né à Cholet en l976, Sébastien Ayreault vit à Atlanta. Il a publié en revues ou en numérique de nombreux textes, nouvelles ou feuilleton, et compose des chansons. Voici son premier roman, qui «oscille sans cesse entre l’humour et le drame, petit ou grand. Portrait senti d’une époque et d’un milieu, Loin du monde frappe et par son ton et par son regard.» Alexandre Fillon, Livres Hebdo

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