Premiers Romans

Je n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre de Sébastien Bonnemason-Richard

Je n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre de Sébastien Bonnemason-Richard

Cet alexandrin d’Esther de Racine intitule le premier roman de Sébastien Bonnemason-Richard, et annonce le goût prononcé de l’auteur pour les citations de grande portée lyrique et poétique.

Son court récit extrêmement formel, déroule ses chapitres sous l’égide de superbes citations dont la bibliographie figure en fin d’ouvrage. Le prologue également signifie l’intellectualisme de l’auteur sous l’étendard du « Sapiens » de Salomon, transcrit en vieux français.

Cela fait beaucoup de références et variances formelles si l’on ajoute encore un autoportrait en fin d’ouvrage, une pagination déroutante, et un texte, la plupart du temps sous la forme de courts paragraphes de quelques lignes, sans oublier l’usage fréquent de l’italique. On peut se poser la question de la légitimité, de la nécessité et soupçonner la prétention ou la béquille rassurante. On peut aussi saluer l’hommage et le courage d’écrire sous les ailes de ses admirations, ou l’ambition d’écrire en trouvant sa forme, sa musique. Le risque étant, que le lecteur emporté par le poids des écrivains cités faiblisse sous la plume légère de l’auteur.

Le style également saute d’un genre à un autre. Tantôt récit, tantôt prose poétique, phrases courtes, longues, hachées, tronquées. Un mot seul, une phrase par page, des tirets, des italiques, l’auteur virevolte et joue de tout.

La forme l’emporte sur le fond.

Mais le récit ? Il démarre comme on claque une porte pour prendre la route. Il se densifie et enserre le lecteur dans ses griffes nerveuses. Certains passages sont narratifs et de grande envolée, d’autres plus elliptiques et de profonde intériorité. Là aussi l’auteur varié d’un narratif à l’autre jusqu’à l’irritation. Le récit est aussi chaotique que la fuite du personnage est linéaire, le vocabulaire aussi poétique et cru que le héros est sensible et déshumanisé. L’amour, la vie, la mort, les grands thèmes éternels, par une écriture inscrite aujourd’hui dans ses possibles et ses références, font de ce premier roman un manifeste ambitieux.

En dernier clin d’oeil littéraire et pour enfoncer le clou, Flaubert est cité en compagnie d’Emma, qui par ennui rêvait de fuite sociale. Sébastien signe en fin d’ouvrage son autobiographie d’un « Je quitte le discours courant, je m’émancipe de l’acquisition obligée de la langue nationale, je m’affranchir par la forme écrite. »

L’écriture plutôt que l’arsenic.

Chronique de Christiane Miège

Je n’ai de goût qu’aux pleurs que je te vois répandre, Sébastien Bonnemason-Richard, Alma, ISBN : 978-2-36-279055-3

Quatrième de couverture :

Je n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre raconte une fugue. Celle d’un homme impatient, très secret, compulsivement organisé. Il quitte tout et part en voiture rejoindre 2 000 km plus au nord une jeune fille qui a froid. Son appartement est en ordre, son associée s’occupera de la galerie, ses amis croiront la ligne en dérangement. Il ne compte pas revenir. Il ne le fera pas. Avec la rigueur d’une épure, sec comme le claquement d’une arme, ce trajet sans retour, entre asphalte et bord de mer, pousse à bout le silence d’un homme qui ne se dit pas tout. Amour, jouissance, émotions : rien ne le relie au monde. Comme si la vie n’était que logiciels, et le Mal une apesanteur. Ce premier roman récuse avec une rare maîtrise notre nouvelle ère glaciale.

Eclosion de la louve d’Elisabeth.

Eclosion de la louve d’Elisabeth.

Ce petit livre est une grande douleur à cœur ouvert d’une adolescente en mal de son corps, en mal de son être tout entier. Son comportement avec ses proches et notamment avec sa mère est épouvantable même exécrable. Elisabeth, l’écrivaine emploie des mots d’une telle violence que parfois, j’ai dû faire une pause pour souffler et reprendre ma respiration. Au fur et à mesure de la lecture ; celle-ci arrive à nous faire ressentir la haine de son corps d’adolescente qui m’a plongé loin en arrière. La lire m’a obligé à questionner ces états de tourments et je ne me souviens pas avoir vécu cette torture aussi puissante en elle. Il est certain que l’écriture est vivace, plein d’énergie. Les mots s’enchaînent, s’entrelacent, se déchirent à merveille. Une passion est née dans cette tournante vie qui touchera forcément le lecteur en proie de cruelles mais belles phrases en même temps. C’est un ouvrage à lire, à partager avec un(e) adolescent(e). Ce livre peut émouvoir comme il peut ouvrir des blessures cachées. Serez-vous prêt(e(e) de risquer cette lecture qui pourra vous mener vers la problématique du soi, de ce que vous n’écrirez probablement jamais. C’est osé, c’est rigide, c’est flippant.

Chronique de Plunath

Eclosion de la louve, Elisabeth, Le Grand Souffle

Riefenstahl de Lilian Auzas

Riefenstahl de Lilian Auzas

« Artistiquement, elle est un génie, et politiquement, elle est une imbécile. »

Liam O’Leary, historien du cinéma

C’est un autre historien de l’art, Lilian Auzas, qui s’intéresse essentiellement à la période phare de Leni Riefenstahl, celle qui voit naître le nazisme servi par cette géniale cinéaste de propagande. Il passe plus rapidement sur la période de trou noir de la guerre et l’après-guerre, et du retour tardif de cette femme indestructible à l’admiration de ses pairs, grâce à ses images de fonds sous-marins et de Noubas. Il aura d’ailleurs fallu la longévité de cette femme de 103 ans, pour que le temps de l’oubli lui redonne la place artistique qu’elle mérite, celle d’une formaliste exceptionnelle. Mais revenons à ce qui a porté Lilian Auzas à questionner sa fascination pour les films de Leni Riefenstahl, et à tenter de dénouer la complexité de cette conscience humaine et artistique, en proie à une des plus grandes folies criminelles contre l’humanité.

Sous la forme d’un roman-enquête, dont chaque indice historique nourrit un chapitre, l’auteur cerne la personnalité de la cinéaste, en reprenant les événements-indices successifs et se demande, comment peut-on concilier réalisation artistique dévorante et conscience morale fluctuante. Si la réponse de l’auteur ne nous apprend rien de ce que l’on connaissait déjà de la vie de lena, elle a le mérite de la clarté d’analyse, et le charme d’un lyrisme à hauteur de l’envoûtement et de la beauté des images. La fascination de cette femme libre sexuellement n’a d’égal l’ambition et le charisme qui emporta l’actrice des « Bergfilm » vers les cieux. Si le platonisme qui oppose le beau et le bien, au mal et au laid, trouve son écho dans l’idéologie nazie ou même le cinéma soviétique, le culte sous forme de propagande devient un acte politique. L’ambiguïté antisémite de Leni Riefenstahl, personnage intéressé et égoïste, même s’il est sans conviction idéologique n’en reste pas moins un opportunisme qui sert le criminel. N’édulcorant aucune noirceur de son sujet et ne cédant jamais à la beauté épurée des images de l’icône, l’auteur trouve finalement sa vérité. La qualité du roman, outre cette tentative de compréhension et questionnement intérieur, est surtout dans son style lyrique et son aimable exercice d’admiration.

Reste la grande technicienne, qui montait et remontait longuement ses films avec passion, l’idéaliste exaltée en quête de beauté formelle et d’absolu, et la détermination d’une artiste qui rencontra la monstruosité criminelle d’un homme.

Reste l’Histoire qui a jugé, et cette histoire qui a tenté de comprendre.

Leni Riefenstahl affirmait regretter l’Histoire mais n’a jamais renié son Art. 

Chronique de Christiane Miège

Lire un extrait ici 

Riefenstahl, Lilian Auzas, Léo Scheer, 

Quatrième de couverture :

Connaissez-vous Leni Riefenstahl ? On a dit qu’elle était la maîtresse d’Hitler, la pire des nazis, une cinéaste d’un talent écrasant, une Juive qui a prospéré pendant le IIIe Reich, une alpiniste infatigable, une plongeuse sous-marine que rien n’effrayait, une actrice sans intérêt, une névrosée, une femme au coeur grand comme ça, une… N’en jetez plus, la coupe est pleine ! Pleine de quoi d’ailleurs ? On ne le sait plus. Il fallait un livre pour remettre l’église au milieu du village, pour démêler le bon grain de l’ivraie d’une vie tellement remplie. Morte en 2003 à plus de 100 ans, elle continue de fasciner autant que d’agacer.

Arab jazz de Karim Miské

Arab jazz de Karim Miské

Premier roman policier de cet auteur qui réussit à éviter les écueils des clichés que son lecteur va s’imaginer au fur et à mesure de sa lecture.

Un quartier où les deux principales religions monothéistes (judaïsme et musulmane) vivent avec plus ou moins de bonheur et de respect réciproque, un personnage central plutôt désaxé, en arrêt maladie prolongé, dont la seule occupation est la collection et la lecture de polars qui s’empilent dans son meublé, l’arrivée d’une nouvelle drogue avec la mise en place de sa chaîne de production et de revente, des amies dont les grands frères baignent plus ou moins dans le trafic et Laura, l’hôtesse de l’air au centre de toutes les attentions et dont le meurtre sordide va être le point de départ de toute une série de révélations et de découvertes mêlant trafic d’influence, religions, fripouilles diverses et alliances étonnantes.

 

Connaissance assez précise de cet arrondissement parisien, des relations très sensibles et conflictuelles des communautés religieuses et des trafics comme des relations parfois troubles entre la police et les truands dans ces arrondissements et des moyens peu orthodoxes que les mouvances religieuses utilisent pour assurer une certaine dominance.

 

Nouvelle association d’enquêteurs puisqu’Ahmed, suspect idéal, va aider les enquêteurs, Rachel et Jean à dénouer toutes les pièces d’un puzzle criminalo – religieux – policers ripoux dans son quartier comme dans ses développements internationaux qui vit Laura, sa délicieuse voisine connaître une fin tragique. Mixant les itinéraires et convictions ou failles de chacun et en ménageant la chute et l’explication finale, Karim Miskè est une nouvelle plume de qualité dans le polar et le suspense.

 

Chronique d’Olivier Bihl 

 

Quatrième de couverture :

 

A Paris, le 19 ème est un arrondissement des plus cosmopolites : sushis, kasher, restaurant turc, coiffeur juif, libraire arménien……

Seul Ahmed Taroudant demeure à l’écart : prisonnier de son histoire, rêveur, lecteur fou de polars…jusqu’à ce qu’il découvre le corps affreusement mutilé de sa voisine et amie, Laura Vignola, attaché au-dessus de son balcon. Il comprend vite qu’il constitue le coupable idéal. L’horreur de la situation l’extirpe de sa léthargie, et il va collaborer avec les lieutenants de la Crim’ qui mènent l’enquête, la flamboyante Rachel Kupferstein et le Breton Jean Hamelot. Les imaginations s’enflamment. Mais, ensemble, ils détiennent les éléments pour décrypter cette mort. Un meurtre symbolique exécuté par un fou de Dieu loubavitch ou salafiste ? Qu’en est-il du père de Laura, Témoin de Jéhovah, dont l’influence s’étend jusqu’à New York ? Quel rôle joue le Godzwill, cette si jolie pastille qui traverse les frontières ?

La petite Borde d’ Emmanuelle Guattari

La petite Borde d’ Emmanuelle Guattari

Découpé en 2 parties sur 140 pages et quelques 22 chapitres, le texte d’ Emmanuelle Guattari porte la mention roman sur la couverture. Mais faut-il considérer comme un roman « La petite Borde» ? Ou plutôt le sujet du roman tel que décrit – rendre compte du point de vue d’un enfant de l’expérience utopique de la psychologie institutionnelle in situ – est il pleinement traité et a t il en l’état un intérêt pour le lecteur?

Vingt deux anecdotes, un récit de la liberté de parole et de circulation dans un établissement mythique, la Borde, où la distinction entre soignants et fous est gommée. Un autre rapport à l’humanité décentré, tel que l’avait pensé Foucault et Guattari, une utopie humaniste dans laquelle les enfants s’épanouissent aussi bien qu’ailleurs, voire mieux, voilà ce qu’Emmanuelle Guattari tente de nous raconter.

Humain, trop humain, ces épisodes nous disent la joie, l’insouciance et la réconciliation des êtres qui peut naitre quand la parole circule librement. Chaque lieu porte une majuscule comme pour en signifier la portée générique, chaque chapitre est un évènement s’attachant à la résolution d’un problème humain, sans morale ni explication. Emmanuelle Guattari retrace le parcours créateur de raison de son enfance, avec admiration pour ce père dévoué à tous, et regrets envers sa mère mélancolique et disparue ‘ comme une bulle de savon’ . L’auteur fait même montre d’un certain talent pour évoquer avec pudeur et un minimalisme très ‘nouveau roman’ ses souvenirs.  Ce sont de petites pépites de raison joyeuse et pourtant ….

Pourtant l’on ne peut s’empêcher de penser que si la parole a circulé, elle s’est éclatée et a volé en éclats face à l’ambition du texte romanesque. Bien sur, nous ne sommes pas dans un traité de psychiatrie ou un essai philosophique sur les vertus de l’ouverture face à l’enfermement. L’ambition n’est pas là, d’autres l’ont fait mieux qu’elle. Donc, cela doit être un roman. Petites scènes de la vie quotidienne, compilées, thématisées : d’autres l’ont aussi fait avec succès. Emmanuelle Guattari ne commet pas l’erreur de chercher la voix de l enfant pour décrire ce qu’elle fut, tout juste se laisse t elle aller à fantomiser son père, comme pour rappeler sa présence écrasante sur le lieu. Mais éparses, sans lien autre que le lieu, ces vignettes créent un aperçu pointilliste du lieu. Elles ne s’incarnent pas, elles se localisent. Cela suffit il pour en faire un roman ?

‘La petite Borde’ est une recueil kaléidoscopique de souvenirs d’enfance d’Emmanuelle Guattari. Il n’a pas d’unité, si ce n’est celle théâtrale du lieu.  Pour être uni, il faut être lié et c’est ce liant qui manque pour en faire un roman, pour construire un arc narratif tendu évidemment vers la démonstration de l’exemplarité de cette enfance.  A la Borde l’on apprenait à mieux être en société par la pratique, dans « la petite Borde» on apprend rien de mieux, on ne partage pas plus.

 

Chronique d’ Abeline Majorel 

 

La petite Borde, Emmanuelle Guattari, Mercure de France,ISBN 9782715232921

 


Emmanuelle Guattari – La petite Borde par Librairie_Mollat

 

 

Quatrième de couverture :

On était ceux de La Borde. Dans le village de Cour-Cheverny du début des années soixante, la Clinique constituait encore une présence fantastique. La peur des Fous était tangible. Elle nous a sensiblement mis dans le même sac, une bande de drôle de loustics qui laissaient des fous circuler dans un parc sans barrières et vivaient avec eux. Nous savions que les Pensionnaires étaient des Fous, évidemment ; mais La Borde, avant tout, c’était chez nous. Les Pensionnaires, on disait aussi les Malades, n’étaient ni en plus ni en moins dans notre sentiment. Ils étaient là et nous aussi.

Fondé en 1953, l’établissement de La Borde, est célèbre dans le monde de la psychiatrie. Cette clinique hors normes entendait rompre avec l’enfermement traditionnel qu’on destinait aux malades mentaux et les faire participer à l’organisation matérielle de la vie collective. Ce lieu doit beaucoup à Félix Guattari, psychanalyste et philosophe qui codirigea la clinique jusqu’en 1992.
Quand on habite enfant à La Borde parce que ses parents y travaillent, l’endroit est surtout perçu comme un incroyable lieu de liberté : un château, un parc immense, des forêts et des étangs. À travers une série de vignettes et par touches impressionnistes, Emmanuelle Guattari évoque avec tendresse son enfance passée dans ce lieu extraordinaire où les journées se déroulent sous le signe d’une certaine fantaisie.

La petite Borde est le premier roman d’Emmanuelle Guattari.

La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec

La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec

Fiction sur histoire. Fiction : qu’en fut-il de la vie de tous les jours auprès du génial logicien Kurt Gödel ? Yannick Grannec a imaginé celle d’Adèle, sa femme, ancienne danseuse dans un bar de seconde zone à Vienne, arc boutée sur son désir et son œuvre, que Gödel survive, qu’elle-même arrache un peu de plaisir à la vie, et, qu’au bout du compte, Kurt, fou et fêté, parvienne à 72 ans, bref plusieurs décades de lutte menée par Adèle contre la mère de Kurt, contre la paranoïa du grand homme, son refus de la nourriture, l’histoire nazie de l’Autriche, l’échec de la maternité, la fuite, l’exil, la mort. Adèle se raconte à Anna qui, missionnée par une institution universitaire, vient la voir dans sa maison de retraite, après la mort de son mari : il faut qu’elle lègue les papiers de Kurt à la communauté des savants qui la détestent.

La Déesse des petites victoires (titre admirable) figure un livre de dialogue. Les échanges entre Adèle et Anna prennent le lecteur, l’emmènent à la maison de retraite, font entendre l’amertume d’Adèle « devenue une mégère par mesure de sécurité » (p.340), la défense d’Anna qui cède à l’amitié et s’ouvre à l’affection. Il y a dans ces dialogues de femmes de l’oxygène, du vent, un claquement de l’histoire, la violence du destin, il y a de la vérité – voilà une fiction réussie. La langue en est rapide mais sans sécheresse, langue de portraits parlés, efficace, travaillée mais où l’on ne sent plus le travail, une langue bien dans ses muscles, qui se repose dans les parties de récit – même si c’est toujours Adèle qui parle — où change son rythme, où elle se détend.

Le roman, qui repose sur une solide documentation à propos des lieux, des temps, des collègues de Gödel à Princeton, ralentit un peu dans la description de réunions privées avec savants et épouses (pas facile de faire parler Einstein) et a la faiblesse de tendre vers une démonstration au travers du personnage d’Anna. Celle-ci, pure fiction, aime et fuit Léonard, son amour d’enfance devenu informaticien brillantissime : elle déprime. Elle sera sauvée par son dévouement qui se profile au bénéfice de cette seconde figure de l’homme génial… En traçant pour Anna, conformiste et falote, un destin de femme parallèle à celui d’Adèle – or Anna, fille d’universitaires américains des années 60, n’a rien à voir avec Adèle la danseuse nue de Vienne la folle ! —Yannick Garrec tire Adèle vers la grisaille, en contradiction avec le vrai personnage, arrogant, énergique, effrayant, qu’est la Déesse…

 

Sacrée gageure que ce roman, qui flirte avec une réelle profondeur (c’est quoi, vivre, quand on n’a pas d’œuvre géniale à laisser ? Est-ce que se dévouer au génie cinglé est idiot ? Les génies n’occasionnent-ils pas de la destruction, sorte de dommage collatéral systémique ? il faut les poser à mi voix, ces questions, car elles sont bouleversantes pour tout le monde).

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Chronique de Clarisse Herrenschmidt

Yannick Grannec, La Déesse des petites victoires. Éditions Anne Carrière, Paris, 2012, 469 p. ISBN 978-2843376665

Quatrième de couverture :

Université de Princeton, 1980. Anna Roth, jeune documentaliste sans ambition, se voit confier la tâche de récupérer les archives de Kurt Gödel, le plus fascinant et hermétique mathématicien du XXe siècle.
Sa mission consiste à apprivoiser la veuve du grand homme, une mégère notoire qui semble exercer une vengeance tardive contre l’establishment en refusant de céder les documents d’une incommensurable valeur scientifique.
Dès la première rencontre, Adèle voit clair dans le jeu d’Anna. Contre toute attente, elle ne la rejette pas mais impose ses règles. La vieille femme sait qu’elle va bientôt mourir, et il lui reste une histoire à raconter, une histoire que personne n’a jamais voulu entendre. De la Vienne flamboyante des années 1930 au Princeton de l’après-guerre ; de l’Anschluss au maccarthysme ; de la fin de l’idéal positiviste à l’avènement de l’arme nucléaire, Anna découvre l’épopée d’un génie qui ne savait pas vivre et d’une femme qui ne savait qu’aimer.
Albert Einstein aimait à dire : « Je ne vais à mon bureau que pour avoir le privilège de rentrer à pied avec Kurt Gödel. » Cet homme, peu connu des profanes, a eu une vie de légende : à la fois dieu vivant de l’Olympe que représentait Princeton après la guerre et mortel affligé par les pires désordres de la folie. Yannick Grannec a réussi, dans ce premier roman, le tour de force de tisser une grande fresque sur le XXe siècle, une ode au génie humain et un roman profond sur la fonction de l’amour et la finalité de l’existence.

Biographie de l’auteur

Yannick Grannec est designer industriel de formation, graphiste de métier et passionnée de mathématiques. La Déesse des petites victoires est son premier roman.
Théorème vivant de Cédric Villani

Théorème vivant de Cédric Villani

Le prix Nobel en mathématique n’existe pas, c’est la Médaille Fields qui en tient lieu, donnée tous les quatre ans à un, deux, trois ou quatre mathématiciens de moins de 40 ans. Cédric Villani a eu la MF en 2010. Ce livre est le récit du chemin de travail qui, depuis le 23 mars 2008, a mené l’auteur sur le podium du Congrès International des Mathématiciens à Hyderâbâd, pour recevoir son titre, le 19 août 2010. Chemin de labeur acharné, partagé avec Clément Mouhot, son ancien étudiant, de discussion, de tâtonnement, de rédaction, chemin semé d’embûches : un premier article refusé, mais surtout chemin d’enthousiasme.


« On me demande souvent à quoi ressemble la vie d’un chercheur, d’un mathématicien, de quoi est fait notre quotidien, comment s’écrit notre œuvre. C’est à cette question que le présent ouvrage tente de répondre », écrit l’auteur en matière d’exergue. Voilà un projet parfaitement abouti. Un mathématicien ça bosse, ça court le monde, fait des conférences, noircit des pages pendant des heures en buvant des barriques de thé, ça s’occupe des enfants et d’une épouse, ça marche en rond dans une chambre noire sans parler, ça lit des livres et des articles, ça se remet encore au travail, encore en apprentissage, ça aime les pogos et les punkettes, les araignées et le débat, les amis et les maîtres, les vieux maîtres comme les plus jeunes, les morts et les vivants, même les très vieux morts qui ne meurent pas tout à fait une fois parvenus au faîte de leur œuvre car elle continue sans eux, ça ambitionne de faire partie de la bande des vieux maîtres et ça retourne au travail, ma foi, il y a là du moine, de l’évêque et du musicien, du scribe, de l’artiste et du comptable, du téléphoniste, du rat de bibliothèque et du diplomate, de l’instituteur comme de la diva, un mathématicien ça pense et ça écrit.

Il s’accoquine avec des signes de toutes sortes, cabalistiques et joyeux, élégants, un peu ivrognes à l’occasion, qui foisonnent et se prennent pour des bouquets, zut ! les pages mathématiques de Théorème vivant m’échappent complètement !

Mais les portraits dessinés des mathématiciens et de deux mathématiciennes dessinent une société — il n’y a pas de hasard si ce sont des dessins et non des photos qui donnent à voir des bobines de matheux, car comment aurait-on une photo de Newton, dans la mesure où justement, morts et vivants au royaume des maths sont égaux et à jamais ensemble ?

Société des signes, des égaux et des esprits parvenus un jour à la mathématique supérieure, au fond, c’est difficile à imaginer.

Mais ce livre nous y aide. Sans narcissisme, avec la joie de la découverte, de l’amitié, de la vie comme une aventure. Sans prétention stylistique ni relâchement informatif.

Essayez la double lecture de La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec qui cause de Kurt Gödel et de Théorème vivant de Cédric Villani : science et littérature, où comment faire avec nos passions.

C’est vrai après tout : comment faire ?

Y aller.

Chronique de Clarisse Herrenschmidt

Cédric Villani, Théorème vivant, illustrations de Claude Gondard. Paris, Grasset, 282p. ISBN 978-2246798828

Quatrième de couverture :

Théorème vivant est le récit de la genèse d une avancée mathématique. Nous voici emportés dans le
quotidien d un jeune chercheur de talent : un véritable « road-trip », de Kyoto à Princeton et de Lyon à
Hyderabad, dont Villani tient, au jour le jour, le carnet de bord. Entre des échanges enflammés avec son
collaborateur et compagnon de route, quelques refrains de chansons fredonnés au fil des équations et les
histoires merveilleuses que ce père de famille raconte à ses enfants, on suit la lente et chaotique élaboration
d un nouveau théorème qui lui vaudra la plus prestigieuse distinction du monde des mathématiques.
Aux antipodes de l ouvrage de vulgarisation scientifique traditionnel, Théorème vivant est un chant passionné
qui se lit comme un roman d aventures, jalonné de portraits de quelques-uns des plus grands noms de
l histoire des mathématiques et parsemé de vertigineuses équations qui exercent sur le lecteur une
irrésistible fascination.
Avis à tous ceux qui gardent un souvenir cruel de l étude des fonctions et de la résolutiond équations à plus
d une inconnue : Théorème vivant vous réconciliera avec cette science dont Cédric Villani sait comme
personne, par la grâce de sa passion, transmettre la magie, la beauté et la poésie.

La marche en forêt de Catherine Leroux

La marche en forêt de Catherine Leroux

La marche en forêt, premier roman deCatherine Leroux, sorti dans sa publication française chez Carnets Nord, est une des jolies surprises de cette rentrée : un petit vent frais qui nous vient du Québec.

Ce roman singulier s’empare d’un large sujet, faisant de l’histoire d’une famille québécoise, dont l’auteure suit de manière discontinue les nombreux membres sur leur territoire, le symbole de l’humanité et de sa vie sur terre. Marcher en forêt s’avère ainsi une belle image de cette avancée vers l’inconnu nécessitant sans cesse des choix aléatoires dans un univers mystérieux et sauvage dont nous ne pénétrons pas tout le sens mais dont la beauté nous émeut. Et tous les personnages tracent leur chemin parsemé d’obstacles – de drames et de joies -, accomplissant chacun la boucle qui va les ramener à l’origine.

 

C’est un roman à la construction narrative originale et au style très personnel qui permet à l’auteure de nous faire partager son regard poétique et philosophique sur le monde et d’éclairer la complexité de la nature humaine avec une simplicité réjouissante.

Il n’y a pas de certitudes, pas de limites définies ni de cloisons étanches dans l’univers énigmatique et mouvant de Catherine Leroux. Même si la plupart de ses personnages tentent de se rassurer en s’enfermant dans des mondes codés et mesurables, dans des architectures illusoires, tous évoluent – ne serait-ce que de l’enfance à l’âge adulte et à la vieillesse -, tous ont la possibilité de changer. Beaucoup d’entre eux le font d’ailleurs – surtout les femmes ! (1) – se livrant à une introspection sans complaisance et remettant en cause ce sur quoi ils avaient fondé leur vie.

Ces nombreux personnages, jamais l’auteure ne les fige ni ne les juge. Elle sait que leurs comportements ne sont pas totalement compréhensibles, explicables – n’en déplaise aux psychologues et aux psychiatres -, que même en les resituant dans leur totalité et en les intégrant dans une histoire plus vaste, il subsistera toujours des points obscurs, des «trous», car nous ne serons jamais à même de connaître tous les ressorts de ce mécanisme hypersophistiqué qu’est l’homme.

Ces zones d’ombres semblent fasciner Catherine Leroux qui sonde le mystère humain indissociable de celui de l’univers. A l’écoute des «murmures intérieurs» , à l’affût de ces «choses qui sans être invisibles ne sont jamais vues», elle explore le monde tel qu’il est perçu par ses personnages qui constituent déjà à eux seuls un monde en soi. Et elle cherche surtout à faire surgir ce qui rapproche les membres si divers de cette famille par delà les générations, ce qui relie entre eux les hommes et les rattache à l’univers dont ils font partie.

 

La marche en forêt n’a rien, on l’aura compris, des sagas familiales habituelles (pour lesquelles je n’ai personnellement aucun goût). Même si ce livre prend pour matière une grande famille, remontant – au-delà de l’arbre généalogique qui ouvre le roman – jusqu’au début du XIXème siècle. L’auteure prend en effet «ses distances» pour s’attaquer au «plus grand infini qu’on puisse chercher» à décrire, préférant partir d’un large cadrage sur l’espèce humaine avant de «zoomer» sur ces êtres concrets dont les noms vont peu à peu s’inscrire dans la lignée des Brûlés, les happant dans de brefs moments significatifs de leur quotidien. Et, tout en sautant d’un individu à l’autre, d’une époque à l’autre – sans la moindre indication de dates (2)-, elle fait preuve de beaucoup d’acuité dans ces portraits instantanés. Elle brosse ainsi par petites touches successives un vaste tableau de cette nature humaine tiraillée entre des besoins contradictoires de liberté et de sécurité, de solitude et de soutien, et marquée par ces pulsions de vie et de mort liées à la survie de l’espèce. Des pulsions incarnées toutes deux par le personnage fondateur, Alma, le tronc puissant de la famille (3), une Amérindienne arrachée à sa forêt primitive par la civilisation dont le corps «n’est fait pour rien d’autre que la chasse et l’amour».

Cette structure éclatée de facture impressionniste juxtapose ainsi une multitude de petites histoires, comme des éclats de vie à peine reliés par quelques échos qui, par delà les personnages et les époques, montrent une répétition des situations et des comportements, l’auteure marquant de plus une certaine permanence en insérant quelques fragments scandant le cycle immuable des saisons ou célébrant ces choses qui survivent un temps aux hommes et témoignent de leur passage éphémère.

 

 

Ce récit  fragmenté n’est  pas pour autant déroutant pour le lecteur qui se laisse tout naturellement porter par la simplicité d’une écriture à la fois vive et légère, sensuelle et réfléchie. Les phrases se succèdent, courtes ou bien rythmées, permettant àCatherine Leroux de capter la vie dans toute sa fulgurance et son intensité. Elle décrit ainsi sans excès de détails, note avec brièveté des impressions et des sensations fugaces, s’interroge et s’étonne sans insister ou amorce de pertinentes réflexions.

Et la langue est si suggestive, si évocatrice que le lecteur comble facilement les silences et développe lui-même les liens ébauchés. Il y a beaucoup de sensualité et de gourmandise dans cette écriture attentive aux odeurs et aux saveurs, au toucher, qui avec une syntaxe et un vocabulaire simples appréhende le monde dans un rapport très physique, portant souvent sur lui un regard neuf. Car l’auteure sait voir et sentir le dessous des choses, elle possède l’art de tirer des objets les plus prosaïques et des situations les plus habituelles matière à réflexion, contournant ainsi toute banalité.

 

La marche en forêt est un roman universel et intemporel profondément québécois. Québecois par sa langue tout d’abord : un français savoureux, aux tournures familières et au vocabulaire parfois un peu vieilli enrichi de quelques anglicismes, dont on goûte les mots imagés qui fleurent bon la campagne. Mais aussi par son enracinement dans une culture rurale attachée aux solidarités familiales, par sa sensibilité aux «douceurs de la nature». C’est un roman qui vibre aux rythmes puissants du gel et du dégel marquant le contraste des saisons et au contact des grands espaces sauvages, de cette forêt identitaire omniprésente. Un roman aux soubassements philosophiques qui tente étonnamment de saisir le monde à pleines mains comme cette boue originelle qui signe à la fin de chaque hiver le renouveau.

Chronique de l’or des livres  

Notes

1) Le roman est dédié par l’auteur aux femmes de sa famille

2) Seul un des derniers chapitres date un épisode de la vie d’Alma longuement évoquée précédemment aux environs de 1850

3) Alors que ces personnages sont nés de l’imagination de l’auteure, celui d’Alma lui a été inspiré par son aïeule

 

La marche en forêt, Catherine Leroux, Carnets Nord août 2012 pour la publication française, Editions Alto et Catherine Leroux 2011, 265 p., ISBN  : 9782355360633

 

 

A propos de l’auteur :

 

Catherine Leroux est née en 1979 à Rosemère au Québec. Petite fille, elle a promis à sa grand-mère qu’elle écrirait des livres. Elle a été caissière, téléphoniste, barmaid, commis de bibliothèque. Elle a enseigné, fait la grève, vendu du chocolat, étudié la philosophie et nourri des moutons, puis elle est devenue journaliste avant, enfin, de tenir sa promesse.

(éditions Carnets Nord)

Brioche de Caroline Vié

Brioche de Caroline Vié

Je vais le dire vite pour que ce soit fait et après c’est promis je dirai pourquoi : je n’ai pas aimé le Brioche de Caroline Vié. Malgré toute l’indulgence que je voulais mettre dans la chronique d’un premier roman. Malgré le respect que j’ai toujours pour le travail d’un ou une primo-écrivant. Malgré (ou à cause de) certaine reconnaissance des efforts produits pour (me) plaire. A tel point que j’ai voulu en avoir le cœur net, lire quelques avis de chroniqueurs non professionnels, comme moi – ce qu’habituellement je ne fais jamais avant d’avoir remis ma copie. Juste deux, trois, pour voir. Bizarrement on y parlait de roman à croquer, de petite faim, de folie douce, d’eau à la bouche. Ça m’a étonnée comme si on n’avait pas lu le même livre (pourtant si) ; mais ça m’a rassurée aussi : même si je suis un peu méchante ici avec Brioche, les internautes trouveront aussi des critiques laudatives et plus positives que la mienne.

Ce que je reproche à Madame Vié, c’est justement de ne pas avoir fait assez effrayant, cauchemardesque, sadique, tant qu’elle y était. D’avoir hésité entre, d’un côté Stephen King (Misery) et Jauffret (Claustria, Sévère), et de l’autre entre Amélie Nothomb et… Amélie Nothomb. Mon goût personnel me faisant évidemment pencher pour les premiers quand il s’agit de littérature horrifique…

L’effet de surprise quant au sujet du roman est bien tenu, avec des indices malins, jusqu’à peu près la moitié du roman, où l’on comprend de quelle sorte de bébé la narratrice s’est follement entichée au point d’aller jusqu’au rapt. L’attention est alors plus difficile à garder et les dérapages tragico-comiques de la fin sont plutôt attendus.

Il fallait pour ce thème de vampirisme affectif, moyennement original mais très fort, une écriture à mon goût plus brutale et psychotique. C’est peut-être juste ça qui ne va pas : l’histoire et le style qui ne s’accordent pas.

C’est sûrement à force d’avoir une existence de carte postale que j’ai fini timbrée. ” écrit (ou dit, ou se dit) l’héroïne. On peut aimer, moi pas. Pourtant je ne déteste pas toujours l’à-peu-près sarcastique, le décalage marrant, la comparaison tirée par les cheveux. Caroline Vié est forte en métaphores. Très forte. Seulement, trop d’images tuent l’image. Je ne dis pas que ce sont des clichés, bien au contraire. Caroline Vié a tout un catalogue de comparaisons et de références très sophistiquées et érudites avec lequel elle joue et se délecte sur plus de deux cents pages. Un peu fatigant.

Une chose que je ne retirerais pas – ou plutôt si, mais que je mettrais de côté pour en faire un autre livre – ce sont les scènes professionnelles, les interviews de vedettes du cinéma, les conférences devant la presse spécialisée, les critiques de films. Certains portraits sont délicieux, comme celui de Yolande Moreau, d’autres très vachards (de Niro, Willis, etc.). Ils m’ont semblé très justes. J’en redemande. Sous une autre forme.

Pour continuer ma série :  “ Je proposerais bien un autre titre pour ce livre…”,  j’ai choisi :

( … )

Original et intrigant, collant bien au sujet, mais qui ne serait pas un cadeau pour les moteurs de recherche !

Chronique de Tilly 

Brioche, Caroline Vié, JC Lattès, ISBN 9782709639637

Quatrième de couverture :

« Il paraît que tu n’es pas très beau. Tout le monde me le dit et c’est sans doute un fait. Je le vois. Je le sais. Tu transpires un peu. Et j’ai rarement vu quelqu’un d’aussi mal fagoté. Quand tu marches, tu te dandines. Tes jambes sont arquées. Ta silhouette est un peu voûtée comme si ta tête était trop grosse, trop lourde pour le reste de ton corps. Tu as largement dix kilos de trop. J’ai bien vu tout ça. Mieux que personne. Mais j’aime chacun de tes défauts. Comme je suis seule à les chérir, tes faiblesses n’appartiennent qu’à moi.
Et puis, un jour, j’ai appris que tu étais marié. C’est là que j’aurais dû poser les armes, mais je ne l’ai pas fait parce qu’on ne change pas les rayures d’un zèbre. »

Elle croise à longueur de journée des stars de cinéma, enchaîne les voyages exotiques, est mariée à un homme formidable qui lui a donné un petit garçon modèle. Bien sûr, elle s’ennuie.
Jusqu’au jour où elle le rencontre, au hasard d’une interview. Avant lui, elle ne savait rien de l’amour.
On ne soupçonne jamais les folies qui sommeillent en nous.

L’auteur

Caroline Vié est journaliste de cinéma. Elle a longtemps participé à l’émission de Canal +, « Le Cercle », et travaille actuellement au quotidien 20 minutes. Mariée et mère de famille, elle vit en région parisienne. Brioche est son premier roman.

Dieu n’est même pas mort de Samuel Doux

Dieu n’est même pas mort de Samuel Doux

Cette rentrée littéraire m’a confirmé quelque chose : le mot « Dieu » ne cesse d’être d’actualité. Pour Cyril Massarotto c’est un pote « Dieu est un pote à moi », pour Samuel Doux « Dieu n’est même pas mort », il faut dire qu’il y a encore peu de temps Harold Cobert le voyait surfer au Pays Basque …

Cette fois-ci c’est vers le livre de Samuel Doux que je me suis penchée. Et j’ai eu raison.

Les premières pages du récit s’ouvrent sur le personnage d’Elias Oberer. C’est un homme de trente ans qui vit à Paris, célibataire, pas d’enfants. Un jour alors qu’il était à son travail il reçoit un appel d’un numéro inconnu. Il préfère ne pas répondre et attendre le message sur le répondeur, message qui ne tarde pas à arriver : c’est sa petite-cousine Béatrice qu’il n’a pas revue depuis la mort de sa mère (il y a seize ans). Elle l’appelle pour savoir s’il a des nouvelles de sa grand-mère qui demeure introuvable. Une chose tout de suite effleure l’esprit d’Elias : sa grand-mère est morte. Il part manger. Sur le chemin du retour, le téléphone sonne à nouveau : c’est encore Béatrice. Il ne décroche pas, elle ne laisse pas de message ce qui renforce sa première idée. Il se décide à la rappeler et obtient la confirmation : sa grand-mère est bien décédée. Elle s’est suicidée, le jour du Grand pardon (Yom Kippour). Il sait qu’il doit y aller. Il rentre chez lui, rassemble quelques affaires et prend le train pour rejoindre la maison de sa grand-mère, à Poitiers, une ville qu’il n’apprécie pas du tout. Il n’est pas triste de ce décès, il est plutôt soulagé : enfin il n’aura plus besoin de l’appeler et surtout, une seule chose l’obsède : l’héritage.

Par la suite, trois autres narrateurs s’enchaînent, nous faisant découvrir d’autres histoires, dans des époques et des lieux différents : celles de Moshe Herschel, de Paul Serré et d’Emmanuelle Serré. Ces histoires qui, rassemblées ainsi, forment une grande histoire : celle de la famille d’Elias.

J’ai beaucoup aimé ce livre. J’ai aimé rencontrer les personnages au fur et à mesure des pages, ces personnages qui recréent la généalogie d’Elias, l’histoire de sa famille, à une grande échelle. Ce livre se présente comme un labyrinthe : c’est comme si, en fonction des chemins que l’on prenait – chemins qui sont, il est vrai, déjà tracés par l’auteur – on pouvait découvrir un nouveau pan de la famille. La structure est suffisamment bien liée pour ne pas être trop perdue, même si parfois j’ai dû faire attention à bien rester concentrée, et j’ai aimé la manière dont les histoires s’entrecroisent.

Elias est un personnage qui semble tout de suite peu commun et pour cause : il n’est pas touché par la disparition de sa grand-mère. Il faut dire que c’était une femme qui multipliait les plaintes et les reproches et qu’il ne l’appréciait pas vraiment : il s’en souciait peu. D’ailleurs, il ne se demandera que tardivement quel moyen elle a utilisé pour se suicider. De cette mort, il n’en ressent qu’une certaine joie et seul l’héritage l’intéresse, notamment une bague sertie de diamants (qu’il retrouvera dans un lieu plutôt étrange) qui se remet de génération en génération. Il apparaît comme froid et cynique, il peut être très cru dans ses paroles. Mais, bien qu’il semble être celui qui se détache le plus de cette famille, on se rend compte qu’il ne peut l’être complètement, comme si les histoires de ses ancêtres l’avaient déjà quelque peu façonné.

Mais ce n’est pas seulement l’histoire de la famille d’Elias qui nous est racontée. Grâce à ces quatre narrateurs, l’auteur nous fait traverser le XXème siècle en rappelant des moments difficiles de l’Histoire : ainsi Moshe nous amène dans une Pologne où les juifs sont persécutés au début du siècle, Paul Serré nous rappelle l’horreur de l’Occupation. Face à ce passé de souffrances j’ai trouvé que la méthode choisie par la grand-mère d’Elias pour se suicider était extrêmement forte, symbolique (et là, il va falloir lire le livre pour découvrir le moyen qu’elle a utilisé).

C’est une belle réflexion que nous offre ici l’auteur dans ce premier roman. Avant même le récit, l’auteur nous fait (re)découvrir deux citations qui sont judicieusement choisies : une de Pascal et une autre de Christa Wolf. D’emblée, elles nous plongent dans le thème du livre : qu’est-ce que le passé ? Qu’elle est le poids de ce passé sur notre présent, sur l’avenir ? Quid de la mémoire ?

C’est donc un livre, et un auteur, que je vous conseille de découvrir et je sais déjà que si Samuel Doux a la bonne idée de réitérer l’expérience, je lirai ce prochain livre avec plaisir. 

 

Chronique d’ Eulimène 

 

Dieu n’est même pas mort, Samuel Doux, Julliard, ISBN 2-260-02036-4

 

Quatrième de couverture :

 

Jeune trentenaire parisien, Elias apprend, non sans soulagement, que sa grand-mère maternelle, femme culpabilisante et anxiogène, vient de mettre fin à ses jours. Contraint de se rendre à Poitiers, qu’il exècre, pour organiser les funérailles, il découvre que la vieille dame juive s’est volontairement suicidée lors de Yom Kippour, jour du Grand Pardon. Si le geste est déjà chargé de symboles, le cauchemar ne s’arrête pas là, car la date ne dit pas la manière, et sur ce sujet tout le monde se tait… Elias se lance alors dans la recherche fiévreuse d’une bague sertie de diamants dont il doit hériter, témoignage d’une histoire séculaire. Trois jours durant le jeune homme suit le jeu de piste laissé par sa grand-mère, prépare sans conviction la cérémonie d’adieux, prévient des gens indifférents, tout en essayant de faire taire les fantômes familiaux. Finalement, il se prend les pieds dans le tapis de son histoire, celle qu’il connaît comme celle qu’il ignore.
Trois autres récits croisent alors celui d’Elias pour l’éclairer d’un nouveau jour. Son arrière-grand-père, Moshe Herschel, nous raconte sa Pologne natale et les horreurs quotidiennes infligées aux populations juives par les soldats du Tsar. Vingt ans plus tard, exilé en France, il échappe à la barbarie nazie, mais le reste de sa famille est décimé. Paul Serré, le grand-père d’Elias, remonte, lui, le fil de sa jeunesse sous l’Occupation, découvrant avec inquiétude son goût pour les hommes. Enfin, vient le récit d’Emmanuelle, la mère d’Elias, jeune femme exaltée qui se jette à corps perdu dans l’euphorie des années soixante, et nous dit sa soif de vivre, trop tôt brisée par l’arrivée d’un cancer.
Roman choral, Dieu n’est même pas mort alterne différentes voix, toutes issues d’une lignée que l’Histoire ou le destin se sont acharnés à tordre. Avec un point de vue critique sur le poids des origines, le narrateur revendique un droit au bonheur et à la légèreté que le passé de sa famille semble lui avoir dénié. Il sait pourtant que jamais il ne pourra se départir de ses racines. Comment échapper au roman familial ? Voilà la question que pose ce récit dont la construction originale n’est pas le moindre des charmes. Un regard neuf sur la mémoire et sur son mode de transmission.

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