Romans étrangers

Princesse Bari de Hwong Sok-Yong

Emouvant, fort mais aussi poétique tels sont les principaux adjectifs qui me viennent après avoir refermé ce livre.

J’ai lu «Shim Chong fille vendue» du même auteur, livre qui trace aussi le destin difficile d’une jeune fille vendue par ses parents.

Hwang Sok-Yong est né en Mandchourie jusqu’à l’occupation japonaise et arrive ensuite en Corée du Nord puis au Sud. Il combat les régimes totalitaires et est emprisonné pour ses idées. Sa vie et ses combats pour la liberté nous éclairent sur ses textes.

L’héroïne de ce roman, la jeune Bari, a un destin implacable et semé de grands malheurs. Si elle supporte sa vie et continue d’avancer, c’est grâce à ses dons de voyance qui lui permettent de s’échapper de son terrible quotidien.

A la fois roman d’aventure et témoignage de vie des coréens du nord, ce livre nous prend ‘aux tripes’ et ne peut laisser indifférent. Nous suivons l’épopée de Bari de la Corée du Nord à Londres en passant par la Chine.

Revenons au début de l’histoire : un septième bébé arrive, encore une fille. Le père excédé devant l’arrivée d’une septième fille quitte la maison.

La mère prend peur et décide d’abandonner son bébé, ce bébé est alors protégé par sa grand-mère et le chien de la famille. Plusieurs jours se passent et la petite fille n’a toujours pas de nom, puis on décide de la nommer Bari comme la princesse d’une légende populaire coréenne. Dans la légende, la princesse est abandonnée aussi et part au bout du monde trouver l’eau de vie pour sauver ses semblables. 

La vie de Bari est difficile dès son enfance mais devient de plus en plus dure lorsque les troubles éclatent dans sa province. Bari s’endurcit très tôt mais surtout découvre ses dons de voyance qui s’amplifient quand sa grand-mère disparaît. Sa famille est démantelé , elle reste en vie grâce à son passage en Chine. Hélas, la vie est encore plus dure et elle doit fuir la Chine pour Londres où elle devient une ombre obligée d’accepter tout ce qui se présente pour survivre. Ces dons de voyance vont lui permettre d’avoir une vie un peu plus douce. Grâce à ses pouvoirs, elle comprend les souffrances des autres et leur apporte son aide. Ses pouvoirs pourront-ils l’aider, elle aussi, à guérir de ses tourments ?

 

La force du roman réside autant dans l’histoire épique et extraordinaire de cette jeune fille que dans l’émotion, la magie et la poésie très présentes.

Ce livre, chronique d’une vie de migrante, est éprouvant par moment tout en étant prenant et distille surtout un espoir dans la vie et l’humanité. C’est ce dernier sentiment que je retiens.

 

J’ai fermé ce livre à regret et l’histoire de Bari me hante toujours : n’est-ce pas là la force d’une histoire profonde et émouvante ? Une histoire écrite aussi avec une belle plume délicate.

La maison d’édition « Philippe Picquier » spécialiste de la littérature asiatique a un catalogue de littérature chinoise, vietnamienne, coréenne, japonaise, indienne et thaïlandaise donc un spécialiste de l’Asie. Les couvertures sont belles, notamment celle-ci : j’apprécie beaucoup l’objet livre.

 

Un livre que je recommande chaudement, pour ceux qui connaissent cet auteur et pour les autres qui auront la chance de le découvrir. Précipitez-vous !

 

Chronique de CKDKRK

 

Princesse Bari, Hwong Sok-Yong ,Philippe Picquier éditeur ,   ISBN : 2.8097.0932.2, Traduit par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet

 

 

Quatrième de couverture :

Princesse Bari conte l’histoire d’une jeune fille, frêle et courageuse, qui fuit la Corée du Nord à la fin des années 1990, se réfugie un moment en Chine avant de traverser l’océan à fond de cale d’un cargo et de débarquer dans un Londres clandestin où se côtoient toutes les langues et religions. A Londres, Bari gagne sa vie comme masseuse, mais elle ne soigne pas seulement les corps, elle console
aussi les âmes. Car Bari a hérité de sa grand-mère des
dons de voyance qui lui permettent de voyager dans
les rêves et de lire les cauchemars dont souffrent les
autres. Ce roman habité par l’âme d’une jeune fille affrontant seule, avec confiance et obstination, de terribles
épreuves, puise aux sources anciennes du chamanisme
coréen : il transfigure une très ancienne légende où une princesse abandonnée va chercher à l’autre bout du monde l’eau de la vie qui permettra aux âmes des morts de connaître enfin l’apaisement.

« Princesse Bari est un livre sur la migration et
l’harmonie, dit Hwang Sok-yong. Si quelqu’un me
demandait à quoi ce monde ressemble, je dirais
qu’il est comme un groupe d’oiseaux s’élevant en
tournoyant dans les airs, et j’espère que mon écriture
va leur permettre de se poser à nouveau. »
Sortie en août 2013

Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer Maman de Kerry Hudson

Rien n’est plus casse gueule que le récit d’une enfance. Ecrit par un adulte, il faut retrouver le propre de cet âge que, par définition, on n’a plus, sans tomber dans les mièvreries d’une enfance sur idéalisée. C’est ce que réussit haut la main Kerry Hudson, dont le premier roman, fortement inspiré, semble-t-il de sa propre vie, force l’admiration par la maîtrise dont il fait preuve à quasiment chaque ligne.
Car l’auteure n’a pas choisi la facilité en racontant à la première personne la vie d’une petite fille née dans ce qu’on appelle « un milieu social défavorisé », autrement dit chez les très pauvres, depuis sa naissance à l’adolescence, quand elle quitte la maison « familiale » et que tout peut enfin commencer.

Ce livre écrit par une jeune écossaise est un vrai miracle, tant il évite tous les pièges dans lesquels, on peut parier, seraient tombé plus d’un auteur français. Pas de naturalisme pleurnichard ou de grands théories sous-jacentes pour expliquer l’horreur économique ou la misère du monde. Non, ici, tout semble vraiment raconté à hauteur d’enfant, c’est-à-dire à hauteur d’une personne qui vit les choses pour la première fois et manque finalement de points de comparaison. Le monde lui est donné tel qu’il est. Tout lui semble normal et c’est dans ce monde là qu’elle sera. Rien de ce qui lui arrive ne lui semble horrible ou honteux. C’est là, c’est comme ça et c’est tout.

Et pourtant la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Il en faut du talent pour transformer cette existence menée dans des conditions misérables (l’alcool et la drogue sont omniprésents, la violence physique aussi) en un récit d’apprentissage presque joyeux. Car, oui, on peut avoir de l’humour quand on parle de situations sordides. Car, oui, l’humour est aussi ce qui reste à ceux qui n’ont plus rien. Et, leur offrir le droit à l’humour, c’est aussi leur donner le droit à la dignité, en ce sens c’est leur donner un regard extérieur sur leur conditions et leurs sentiments, c’est reconnaître qu’aussi redoutables et injustes soient-elles, les êtres ont le droit à leur singularité aussi, quand trop souvent on parle « des pauvres », la relégation commençant dans le langage et la classification qui massifie ceux qui n’ont pas le droit d’être traités comme des individus.

Quand, tant d’auteurs français déforestent pour dire leur détestation, qui de leur père, qui de sa grand-mère ou de son frère, la grande réussite de Kerry Hudson est de montrer avec subtilité qu’une mère même indigne au regard des services sociaux et d’un lecteur petit bourgeois est aussi une mère aimante. Qu’un enfant peut être heureux sans ployer sous des montagnes de biens matériels, que mal aimer c’est déjà aimer et c’est déjà beaucoup. Car, la mère (véritable héroïne de ce récit) de la narratrice, maladroite et fragile, elle même maltraitée par une mère démissionnaire, se bat et survit d’abord pour ses deux enfants auxquels elle tente vaille que vaille, donner un repas chaque jour et offrir un avenir.

Ce roman, c’est comme si le Romain Gary de La promesse de l’aube s’était réincarné en une jeune fille écossaise. Ce premier roman fait aussi penser au Stephan Frears des débuts : lucide, implacable sur l’état de la société et des conditions de vie faites aux plus modestes. Et malgré tout, drôle. Ou peut être drôle parce que lucide avant tout.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Tony Hogan m’a payé un ice-cream soda avant de me piquer maman, Kerry Hudson ,Editions Philippe Rey , ISBN : 978-2-84876-376-7

 

 

Quatrième de couverture :

La femme à 1000 degrés d’Hallgrimur Helgason ( 2)

Elle a beau vivre dans un garage, abandonnée de tous sur son lit médicalisé, rongée par la maladie, Herbjörg Maria Björnsson n’a rien perdu de sa verve, de son cynisme et du tempérament de feu qui la caractérisent. A 80 ans, celle qu’on appelle Herra, a gardé le contact avec le monde extérieur grâce à une connexion internet, mais à l’approche de la mort, l’heure est surtout à l’introspection et à l’évocation des souvenirs d’une vie intense et hors du commun, vécue à 100 à l’heure, sans souci des convenances et autres diktats sociaux, des fjords gelés d’Islande à la pampa argentine, de Paris libéré à Berlin bombardé.

 

Qui est Herra ? Une loque qui se traîne de son lit aux toilettes, entre deux cigarettes et une caresse à la grenade qu’elle garde toujours à portée de main, une vieille femme malade qui passe le temps en s’inventant une vie de top model sur les réseaux sociaux. Pourtant la résumer à ce qu’elle est aujourd’hui serait oublier tout ce qu’elle a été : la fille chérie d’une femme dure à la tâche qui a vécu selon son coeur, la petite-fille du premier président islandais, la fille du seul islandais à avoir épousé les théories du Führer, une petite fille seule pendant la guerre et qui a traversé l’Europe à feu et à sang, une femme libre qui s’est mariée trois fois, a eu trois fils de trois pères différents, une adolescente violée, prostituée de force, une amoureuse battue par un pêcheur alcoolique, celle qui failli hériter d’une vaste propriété en Argentine, celle qui a connu l’amour, le vrai même s’il n’a duré qu’une nuit, celle qui a refusé de végéter dans une maison de retraite, celle qui a survécu à la guerre, à la honte, à l’amour, au froid et même à la crise, celle dont le corps flambera dans les 1000° du four crématoire le 14 décembre, son dernier jour sur terre. Herra, c’est la liberté, la soif de vivre ! Herra, c’est l’Islande, petite île loin de tout, qui s’est relevée de tous les outrages, de la domination danoise à la deuxième guerre mondiale, de la mondialisation à la crise financière, grâce, sans doute à un tempérament de feu et de glace.

Avec cette ambitieuse saga qui mêle l’histoire d’une femme à celle de son pays et de l’Europe tout entière, Hallgrimur HELGASON signe un roman fabuleux dans une langue parfois lyrique, parfois crue, mais toujours juste et emmène son lecteur dans une épopée flamboyante construite comme un de ces mythes si chers aux islandais. Un livre dans lequel il faut se laisser embarquer à 1000 à l’heure pour 1000° de plaisir, entre cynisme et larmes, bonheur et tragédie.

 

Chronique de Sandrine F

 

La femme à 1000 degrés, Hallgrimur Helgason, Presses de la cité, 

 

 

 

L’ange gardien de Montevideo de Felipe Polleri

Singulier récit que ce texte publié par les passionnantes et naissantes éditions Christophe Lucquin, qui livre après livre, publient des romans singuliers et exigeants. L’ange gardien de Montevideo, premier roman traduit en français de son auteur, ne déroge pas à cette règle.

Ce court roman composé de chapitres brefs est le journal écrit par Nestor le fils d’une femme de ménage qui est le concierge suppléant de l’immeuble. Du moins c’est ce qu’il croît. Les habitants de l’immeuble le voient plutôt comme un idiot, c’est même son surnom. A moins qu’il ne soit la créature inventée par l’écrivain du 101, un locataire (allié vrai ou faux de Nestor) qui aime provoquer ceux que l’auteur appellent les propriétaires, les braves gens de la mauvaise réputation, la chanson de Brassens, ceux qui n’aiment pas qu’on suive une autre route qu’eux.

Raconté par un enfant, le texte est composée de phrases courtes et simples. Mais cela ne veut pas dire, loin de là, qu’elles seraient faciles : « Le travail des Ordinateurs n’est il pas de souffrir avec les humains ? » L’univers de Nestor est hostile et violent. Dit-il le vrai ou est-ce son fantasme ?

« Poison pour les rats ou quelque chose de pire encore. Le poison que prennent les vieilles sans travail qui ont un fils idot. Le poison des perdantes. C’est vrai que, en premier lieu, nous devons nous baigner dans du kérosène et, deuxièmement, imbiber les murs en bois pressé et les linges de lit et les pantins en bois, et faire, au beau milieu une grande flambée avec tous les dossiers : pour que les enquêteurs de la police croient que nous n’étions pas des malheureux, des perdants, comme les filles des « concours d’opposition » ».

Le livre comporte aussi un cahier de dessin qui apportent un éclairage au récit.

 

Chronique de Christophe Bys

 

L’ange gardien de Montevideo,  Felipe Polleri , Christophe Lucquin Editeur, traduit de l’espagnol par Christophe Lucquin, ISBN 978-2-36626-011-3

 

Quatrième de couverture :

L’ange gardien de Montevideo propose un univers qui s’aventure sur des terrains dangereux comme l’absurde, l’hallucination, ou simplement, le délire.

Écrit à la manière d’un journal daté, le roman ne se concentre pas sur un seul personnage. On y trouve la présence récurrente du concierge suppléant (Néstor), et d’un supposé écrivain (l’écrivain du 101) qui s’empare à plusieurs reprises de la voix narrative.

L’humiliation du débile est constante. Elle est le centre du roman.
C
e débile, Néstor, cette marionnette en bois que certains propriétaires surnomment Pinocchio et d’autres tout simplement « l’idiot » est secrètement un ange novice, né de la douleur du monde pour souffrir, et être puni.

On l’accuse de se masturber, d’uriner dans le fauteuil de la réception, de s’endormir au travail. Néstor est l’otage de toute la haine qui parcourt la ville, sans passé ni avenir, atroce.

« Il est temps de noter dans ce dossier que je vis dans une ville au bord d’un fleuve ; comme le squelette d’une vache qui serait morte de soif avant d’arriver ou bien morte empoisonnée dès la première gorgée. » écrit Polleri.

Les dates divisent les épisodes et créent des petites histoires indépendantes les unes des autres, mais reliées entre elles par un fil presque invisible.

La robe des léopards de Kristopher Jansma

Voilà un roman dont on s’étonnera longtemps qu’il n’a pas été davantage repéré par les gens dont le métier est d’être critique littéraire. Il a tout pour plaire : drôle et intelligent, il réussit à être à la fois un récit d’aventures divertissant, un page turner qui fait voyager de New York à l’Afrique, en passant par le Luxembourg, tout en étant une réflexion sur le pouvoir de la fiction. avec ce qu’il faut de branché pour séduire le public qui aime le cinéaste Wes Anderson (référence citée en quatrième de couverture que j’approuve contrairement à celle faite à Fitzgerald qui me laisse interrogatif, mais c’est une autre histoire).

Le narrateur, dont le prénom change, est né d’une hôtesse de l’air et d’un père inconnu. S’il se dit écrivain, ces textes ont tous disparu dans des circonstances aventureuses faisant douter de la réalité du récit. Une chose est sûre : Julian, son camarade d’université est lui devenu une star mondiale de la littérature, une sorte de Salinger des temps modernes. Alors le narrateur se voit confier la rédaction d’une biographie alors qu’il a usurpé l’identité du dit ami pour décrocher un poste de professeur dans une université américaine où il enseigne le nouveau nouveau journalisme. Pour écrire sa biographie, il va partir à travers le monde (ou imaginer qu’il traverse le monde) pour le retrouver, cherchant sa trace, chaque étape de sa quête étant une nouvelle version de la même histoire. « Dites toute la vérité mais dites la de biais » a appris le professeur aux deux jeunes étudiants (Julian et le narrateur), un conseil qu’il suit à la lettre.

Pour que la fête soit réussie (ou le livre, mais Jansma fait partie de ses écrivains pour lesquels la lecture, et donc la littérature, est une fête), il y a bien sûr une histoire d’amour avec Evelyn, une comédienne que Julian a présenté au narrateur. Elle lui préfèrera un prince du Luxembourg. A moins que ce ne soit un prince hindou.

Qu’importe finalement quelle est l’ultime réalité, tant qu’on aura des mots pour raconter nos réalités fantasmées? « Quelle trace les autres ? Une famille ? Une maison ? Moi, tout ce que je voualisas laisser derrière moi c’est un livre. Un stupide assemblage de mots. »

Le roman de Kristopher Jansma n’est pas un stupide assemblage de mots. Il combine une joyeuse énergie et de subtiles variations. Chacun le lira au niveau qu’il veut.

 

Chronique de Christophe Bys

 

La robe des léopards ,  Kristopher Jansma, Jacqueline Chambon , traduit par Laure Manceau,  ISBN 978-2-330-02466-6

 

 

Quatrième de couverture :

Le narrateur de ce premier roman n’est décidément pas fiable. Il s’appelle tour à tour Walter, Timothy, Outis, mais personne ne connaît son vrai nom. Il se dit écrivain, mais a perdu tous les textes qu’il a écrits. Il enseigne le journalisme, mais n’a jamais mis le pied dans une salle de rédaction. Et pourtant c’est à lui qu’un éditeur commande la biographie d’un grand écrivain qu’il a bien connu quelques années plus tôt. Lui, qui repeint sans cesse la réalité aux couleurs trompeuses de l’imaginaire, lui, le menteur maladif, l’imposteur magnifique, le voilà, pour la première fois, sommé d’écrire la vérité. Pour retrouver celui qui fut son meilleur ami, en même temps que son plus grand rival en littérature, il se lance dans un surprenant tour du monde. Des clubs de jazz de Manhattan aux villages du Sri Lanka, de Dubaï au Luxembourg et du Ghana à l’Islande, il part à la recherche de l’homme qui, depuis plusieurs années, se cache derrière l’auteur culte. Il se met aussi, sans le savoir, en quête de lui-même…

 

Loin du roman initiatique traditionnel, quelque part entre les univers de Francis Scott Fitzgerald et de Wes Anderson, Kristopher Jansma livre dans La Robe des léopards une variation pleine d’invention et d’esprit sur l’art du roman. Au fil des pages, les histoires s’imbriquent, réalité et fiction s’échangent leurs détails, tandis que le narrateur prend un malin plaisir à brouiller sans cesse les règles du jeu. Où est la vérité ? Peu importe. “Toutes les histoires sont vraies, mais ne le sont qu’ailleurs.”

La cravate de Milena Michiko Flasar

« Il paraît qu’on ne vit qu’une fois, pourquoi n’agonise-t-on si souvent » s’interroge Taguchi Hiro, le narrateur de ce court récit (page 150). Si ce genre d’interrogations ne vous émeut pas, passez votre chemin ce livre délicat n’est pas fait pour vous. La cravate narre l’histoire de la rencontre d’un jeune homme et d’un homme mûr dans un jardin public nippon. Le narrateur est un adolescent qui vit cloîtré dans sa chambre. Le second est un cadre qui a perdu son emploi qui n’ose l’avouer à sa femme et part chaque matin comme si de rien n’était et passe le temps dans ce parc. Ces deux exclus de la société productive s’approchent peu à peu et vont apprendre à se connaître (même si le roman adopte le point de vue du plus jeune des deux qui en est le narrateur), dévoiler leurs drames intimes et s’épauler.. jusqu’à retrouver le goût de la vie. Le récit est si subtil, tout y est si bien dit, qu’on doute qu’il s’agisse d’un premier roman écrit par une jeune femme venue d’Autriche (sa mère est nippone apprend-t-on), qu’on hésite à révéler quoi que ce soit, pour ne rien gâcher la lecture de ceux qui souhaiteront le lire. Je peux dire qu’entre les deux se tisse une belle relation, que ce salarymen (comme on dit au Japon !) et ce hikikomori (comme on appelle ces adolescents ermites épuisés avant l’heure par un monde d’hyper compétition au sens incertain) se tissera une sorte de relations quasi filiales bien plus intenses que celle biologique qui existe entre le père et le fils reclus. Je peux vous parler de ce moment très où le titre de ce roman est peut-être expliqué « Ce matin, quand elle [la femme du cadre licencié]me nouait la cravate, elle a dit et elle était sérieurse : Si seulement on était assez fous pour faire autrement. » Ou cet être autre détail quand l’adolescent observe le bento préparé par l’épouse aimante et qu’il décrit la trace des doigts de celle-ci sur une boulette de viande, exprimant tout l’amour qui lie cette femme et cet homme. Au début du roman, le narrateur note : « je comprends aujourd’hui qu’il est impossible de ne pas rencontrer quelqu’un. Dès lors qu’on est là et qu’on respire, on rencontre le monde entier ». Si certaines rencontres comptent plus, elles risquent aussi de faire davantage soufrir. Ici, l’enfer ce n’est pas les autres, c’est moi avec les autres. C’est peut être pour ça qu’on agonise si souvent et qu’on continue de vivre pourtant. Longtemps même après notre mort.

 

Chronique de Christophe Bys

 

La cravate, Milena Michiko Flasar, Editions de l’Olivier, ISBN-13: 978-2823601367, traduit par Olivier Manonni

 

Quatrième de couverture :

«Un regard fugitif à sa montre, puis il a allumé une cigarette. La fumée s’est élevée dans une suite de ronds. Ce fut le début de notre relation. Une odeur âcre à mes narines. Le vent soufflait la fumée dans ma direction. Avant même que nous ayons échangé nos noms, c’est ce vent qui nous fit faire connaissance.»
Dans un parc, quelque part au Japon, Taguchi Hiro et Ohara tetsu se sont assis sur un banc. Le plus jeune vient de sortir de la chambre où il vit cloîtré depuis deux ans.
L’homme à la cravate a été licencié, mais il est incapable de l’avouer à sa femme.
L’ermite moderne et l’employé modèle se regardent en silence, s’apprivoisent, se racontent. La disparition d’un ami poète fauché par une voiture, le suicide d’une camarade de classe, la vie professionnelle brisée, l’amour d’une épouse, les rêves et les renoncements.
Bribe par bribe, ils se livrent l’un à l’autre.Milena Michiko Flašar est née en 1980 à St Pölten. Elle a étudié la littérature comparée et la philologie germanique et romane à l’Université de Vienne. Après avoir publié des nouvelles remarquées, Milena Michiko Flašar publie son premier roman, La Cravate, qui connait en 2012 un grand succès en Allemagne et en Autriche.

Un destin d’exception de Richard Yates

On ne dira jamais la qualité des publications de la collection Pavillons. On peut acheter tout ce qu’ils publient les yeux fermés, à condition de les rouvrir pour lire après. Ce roman de Richard Yates ne fait pas exception. Ce Yates-là est l’auteur de La fenêtre panoramique, un roman réputé avoir influencé durablement les écrivains états-uniens d’après guerre pour sa desciption méthodique du cauchemar écrivain, d’un ton sobre quasi chirurgical.

Ce sont les mêmes qualités que l’on retrouve dans ce destin d’exception, roman d’initiation d’un jeune homme parti faire la deuxième guerre mondiale en Europe. Dans la chartreuse de parme (on est au même niveau de chef d’oeuvre), Fabrice Del Dongo arrive quand tout est fini. Robert Prentice, le personnage principal, n’aura pas cette chance. Il débarque avec les alliés, mais il fait une guerre qui n’a rien d’héroïque. Attentes interminables, peur incontrôlé, difficulté à nouer des amitiés, sa guerre est le contraire de tous les récits militaires : ni lyrique, ni violemment anti-milatariste, il n’en est que plus saisissant, tant il saisit la guerre dans sa dimension humaine.

Ce serait déjà une première raison de lire ce roman. Mais, il en est une seconde : la grande affaire de ce roman est l’initiation, l’émancipation de Robert d’une mère originale, pour tout dire égoïste et irresponsable. Si la guerre n’est pas la grande leçon d’héroïsme, elle offrira à ce jeune américain moyen les voies de trouver la liberté et de vivre enfin sa vie.
Construit en plusieurs parties, certaines se passant pendant la guerre et d’autres durant l’enfance de Robert, Un destin d’exception, un titre délicieusement ironique, excelle autant dans le récit de l’un que de l’autre, montrant toute la gamme du talent de Richard Yates, capable de narrer aussi bien une manoeuvre militaire complexe, que les rêves de la première des bobos (la mère de Robert) une aspirante artiste en galère et un véritable archétype féminin.

La société américaine y est décrite dans toute ses stratifications, loin des clichés européens d’un monde égalitaire et sans classes. A cet égard, la partie où la mère pense faire son entrée dans le grand monde, après qu’une de ses élèves de son cours de sculpture lui offre l’occasion d’approcher une famille de praticiens du New Jersey est une réussite : on est quelque part entre Bel Ami et Illusions perdues. Richard Yates est un immense auteur qu’il faut lire vite. Sur la quatrième de couverture figure une citation de Zadie Smith à propos de ce roman « impossible à paraphraser, merveilleux à lire ». Pas mieux.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Un destin d’exception, Richard Yates, collection Pavillons, Robert Laffont édition, ISBn ISBN : 2-221-11434-5, traduit par Aline AZOULAY-PACVON

 

Quatrième de couverture :

 

« Un destin d’exception ressemble à un croisement entreDiamants sur canapé et À l’ouest, rien de nouveau. Impossible à paraphraser, merveilleux à lire. » Zadie Smith
1944, NY. Robert Prentice a dix-huit ans et s’apprête à rejoindre l’Europe pour servir son pays. Il a passé toute sa jeunesse à résister à l’étouffante présence de sa mère, Alice, en butte avec ses démons et ses ambitions extravagantes. Divorcée d’un honnête homme, apprentie sculptrice, elle s’est toujours sentie appelée à vivre un destin d’exception. Son cher Bobby, seul allié des années de tourmente, a vu son enfance hypothéquée, ses études sacrifiées, et a dû endurer les compagnons de fortune, les dettes honteuses et les déménagements à la cloche de bois. Aujourd’hui, engagé comme le reste de sa génération dans le corps militaire, il va pouvoir montrer à tous – et surtout à lui-même – qu’il n’est pas qu’un fils, le fils d’Alice Prentice, posant nu tel un faune, sous les yeux moqueurs des jeunes voisins, pour aider sa mère à donner forme à ses délires. La guerre lui offre enfin l’opportunité de devenir un homme, un vrai, capable de trouver sa place au sein d’une franche camaraderie de garnison et de s’illustrer dans de hauts faits de combats. Abreuvé d’idéalisme, nourri d’héroïsme hollywoodien, il croit, lui aussi, à son destin d’exception. Mais, à la guerre comme à la ville, il comprendra qu’il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus… Deux itinéraires, deux âmes blessées : Robert, par sa guerre ratée, Alice, par ses rêves insensés. Et pourtant, chacun garde toujours l’espoir d’une seconde chance possible, un jour, ailleurs. Dans un roman ouvertement autobiographique, Richard Yates fait le portrait d’une Amérique sans pitié, irrémédiablement en quête d’elle-même.
La main de Joseph Castorp de Joao Ricardo Pedro

La main de Joseph Castorp de Joao Ricardo Pedro

Premier roman virtuose d’un ingénieur portugais qui s’est mis à écrire après avoir été licencié (on se dit que la crise européenne peut avoir du bon) la main de Joseph Castorp est un roman qui laisse sur le cul, qu’on me pardonne cette trivialité, mais je ne vois pas meilleur moyen de dire le vertige à lire un roman qui brasse autant de thèmes avec une telle maîtrise et un style d’une énergie telle qu’on a l’impression que l’auteur a réussi à capter les battements de coeur d’un monde pour restituer toute la force de la vie. Le roman réussit à raconter l’histoire d’une famille, les Mendes et d’un pays, le Portugal, l’un et l’autre étant aux proies de la violence de la dictature salazariste à la décolonisation de l’Angola.

Difficile à réusmer, il conte dans un désordre apparent et en alternant personnages, générations et récits entremêlés, la généalogie du jeune Duarte, pianiste virtuose, sorte de prodige musical, qui pourtant arrêtera tout. Car l’art ne sauve pas chez Pedro, à l’image du destin de Joseph Castorp, ce pianiste qui préféra se couper la main après avoir réalisé qu’il avait joué pour les nazis. Créer c’est encore participer au monde et à sa violence, violence qui semble la pulsion de vie et de destruction. Chez Pedro, les humeurs humaines s’écoulent, sang et sperme, et la mort rôde toujours. Parfois brutale. Parfois plus pernicieuse, comme dans ce chapitre vertigineux, où la journée d’une femme est narrée par le menu jusqu’à la chute fatale de ces pages qui constituent au sein du livre, une sorte de nouvelle en diamant noir. Ou quand la vie se réfugie dans les détails au moment où…

Livre savant qui évoque la peinture et la musique, qui donne à voir et à entendre, irrigué d’un mystère qu’aurait pû goutter l’immense Borgès – qui est donc l’étrange Célestino qui est venu un jour frapper à la porte du grand père de Duarte, le médecin venu s’installer dans les montagnes et qui entretient une correspondance mystérieuse avec un ami parti pour l’Argentine ?

Roman mystérieux qui révèle certains de ses secrets, en opacifiant d’autres, où le mot « notre Duarte » provoque une réaction du personnage, qu’on comprendra des pages plus tard, quand on saura quand cette expression a été utilisé pour la première fois.

Et puis il y a le style, vibrant et fiévreux, refuge de la vie, capable de reproduire toutes les pulsations d’un coeur, depuis la naissance jusqu’à la dernière diastole. Evoquant Mozart : « …Wolfgang, l’enfant prodige.L’enfant gâté se prenant pour un plaisantin. Un gros maln jouant aux notes. Un footballeur de plage adroit, incapable de marque un but en dehors de la surface, de salir son short, de fare une faute, une passe de quarante mètre, un roi de l’esbrouge, perdu dans le labyrinthe, ourdi par sa propre dextérité. »

« Cela arrive, très souvent, qu’une profonde empathie se crée entre nous et une oeuvre d’art précise, on peut ainsi se découvrir en elle ou dans une partie d’elle. » La main de Joseph Castorp appartient à cette catégorie.

 

Chronique de Christophe Bys 

 

La main de Joseph Castorp, Joao Ricardo Pedro, Viviane Hamy , ISBN : 9782878585865, Traducteur : Elisabeth Monteiro Rodrigues

 

Quatrième de couverture :

25 avril 1974. Au Portugal, c’est la Révolution des Œillets. Tombe la dictature de Salazar, surgit la démocratie. Ce même jour, dans un petit village isolé au centre du pays, Celestino, armé de son fusil, disparaît… Quand on le retrouve, il est mort. Débarqué il y a plus de quarante ans dans cette zone rurale, comme sorti de nulle part, il s’était bien intégré mais demeurait auréolé de mystère. Le lecteur fasciné décrypte au fil des pages l’histoire de l’étrange bonhomme en même temps que celle de la famille de son ami, le docteur Auguto Mendes, et cela sur trois générations profondément marquées par le salazarisme et les guerres coloniales. Chacune des figures qui hantent ce roman étourdi de musique et de violence apprend irrésistiblement que les secrets et les mystères du passé traversent le temps…

Qu’est-il arrivé à Celestino ? Pourquoi et comment la rencontre de la petite et de la grande histoire fait-elle émerger un passé enfoui dont les répercussions résonnent comme le destin ?

La Main de Joseph Castorp foisonne d’histoires, de scènes insolites, de personnages fantasques et tragiques. L’ironie, l’humour, sans oublier la tendresse, caractérisent la belle entrée en littérature de João Ricardo Pedro.

Courir sur la faille de Naomi Benaron

En 1984, Jean-Patrick a 9 ans quand son père décède dans un accident de la route.Homme de paix et de sciences, il avait toujours préservé ses enfants d’un passé marqué par les violences inter-ethniques. En s’installant chez l’oncle Emmanuel, la famille renonce à la modernité et à l’aisance; et Jean-Patrick et son frère Roger apprennent des bribes de l’histoire de leur famille. Pour eux, c’est un choc, ils se pensaient rwandais, ils se découvrent Tutsis, Tutsis dans un pays où les Hutus ont le pouvoir. Le temps passant, les tensions s’exacerbent, la conscience politique de Roger s’éveille. Jean-Patrick, lui, a appris qu’un Tutsi doit être le meilleur pour réussir. Ses bons résultats lui permettent d’intégrer l’université de Butare où il fait des merveilles sur la piste d’athlétisme. Entraîné par l’énigmatique Rutembeza, le jeune homme améliore ses performances et caresse le rêve de représenter le Rwanda sur 800 mètres aux prochains jeux olympiques. Mais le sport n’est pas un refuge hermétique et Jean-Patrick ne peut pas ignorer les violences qui se multiplient. Roger le met en garde, Rutembeza lui procure une carte d’identité hutue et surtout Béa, la fille dont il est tombé amoureux au premier regard, militante pour la paix, tente de lui ouvrir les yeux sur le danger qui guette. Quand, en avril 1994, le président Habyarimana est victime d’un attentat, les extrémistes hutus en profitent pour attiser la colère du peuple à l’égard des Tutsis. Les massacres, organisés et systématiques, n’épargnent ni les Tutsis, ni les Hutus qui les soutiennent. Le Rwanda est à feu et à sang.

 

«Même s’il passe ses journées ailleurs, Dieu revient chaque nuit au Rwanda». Peut-être Dieu avait oublié ce proverbe cher à Jean-Patrick et Béa en cette funeste année 1994 où le Rwanda a connu la pire des guerres puisqu’elle était fratricide. Des rivalités qui remontent à l’époque de la colonisation belge, des humiliations subies de part et d’autre, une animosité latente, et soudain une occasion saisie de mettre le feu aux poudres, de manigancer pour éradiquer toute une partie de la population, telle est l’histoire que nous raconte Naomi Benaron à travers le destin de la famille de Jean-Patrick, le coureur de fond tutsi et de sa bien-aimée hutue, la courageuse et idéaliste Béa. Sans pathos excessif, sans manichéisme, elle nous donne à voir un Rwanda mis à mal par la bêtise humaine où on s’entretue entre voisins, entre amis. Massacres, incendies, viols, sont perpétrés sous le regard indifférent des forces armées occidentales. Mais le Rwanda des agriculteurs, des pêcheurs, des cultures en terrasses, du magnifique lac Kivu, n’est pas uniquement la terre qui a subi ce terrible génocide. A travers ses personnages, l’auteure nous raconte aussi l’histoire de hutus qui ont accueilli, caché, sauvé des tutsis, d’occidentaux qui sont restés jusqu’au bout aux côtés de leurs amis africains, d’hommes et de femmes qui n’ont pas oubliés qu’ils étaient avant tout des êtres humains.

Un récit qui commence tranquillement puis monte en puissance, comme un 800 mètres bien maîtrisé. On s’attache à ces rwandais, quelle que soit l’ethnie à laquelle ils appartiennent, on tremble de voir le danger et la mort les approcher et bien sûr on pleure leurs proches assassinés, leurs rêves tués dans l’oeuf, leur pays martyrisé par la haine. Un grand livre, une belle leçon de vie, un hommage à ceux qui ont péri sous les coups de machettes ennemis.

 

Chronique de Sandrine F

Courir sur la faille, Naomi Benaron,  Editions 10-18, 

 

Quatrième de couverture :

Jean Patrick Nkuba rêve de devenir le premier Rwandais à courir aux Jeux Olympiques. Mais Jean Patrick est un Tutsi, et les gens comme lui ne sont pas censés gagner. Lorsque l’assassinat du Président plonge le pays dans un chaos sanglant opposant les Hutus et les Tutsis, Jean Patrick se trouve sans protection… et sans choix. La seule solution : se faire passer pour hutu grâce à une fausse carte d’identité ethnique pour échapper aux génocidaires. Mais peut-on renier ses origines ? Alors que les tensions ne cessent de monter dans la violence et dans la haine, il s’accroche à son rêve de devenir le premier médaillé olympique pour délivrer son peuple et lui-même de la brutalité qui les entoure. Un voyage terrifiant commence pour lui, sa famille, et la femme qu’il aime. Les retrouver sera la course de sa vie.

En même temps, toute la terre et tout le ciel de Ruth Ozeki

Un sac en plastique rejeté sur une plage : a priori un de ces déchets qui encombrent nos océans. Pourtant, en décidant d’y jeter un œil, Ruth ouvre la porte d’un univers insoupçonné : celui de Nao, une jeune lycéenne japonaise qui confie à l’océan son désenchantement.

C’est par ce tour de passe-passe, matérialisé par quelques objets hétéroclites comme un bento Hello Kitty, une montre ancienne ou une édition d’A la recherche du temps perdu, que Ruth Ozeki nous entraîne alternativement de l’existence de Ruth, sur son île de Colombie britannique, au quotidien de Nao, une adolescente lucide et désespérée. Des récits entrecroisés passionnants !

Se jouant du temps, de l’espace ou encore des langues, l’auteur jongle avec ces vies que tout oppose à première vue : décor, réalité, époque, … Après une enfance passée aux Etats Unis, Nao se sent déracinée au cœur de Tokyo. Elle est harcelée par ses camarades et perd pied peu à peu. Ses parents ne lui apportent qu’un maigre soutien : son père étant aussi perdu qu’elle et sa mère aveuglée par trop de réalisme. Le réconfort lui viendra de ses ancêtres, ceux dont elle n’espérait plus rien. Dont elle ignorait jusqu’à l’existence. A l’opposé, menant une vie plutôt bohème, Ruth cherche l’inspiration sur son île; le temps y semble une réalité dépassée et les soucis sont tout autres.

Dans cette fresque chorale, deux personnages se démarquent prennent tour à tour la parole : Nao est une jeune fille déboussolée. Son enfance en Californie l’a éloignée de son pays natal; elle parvient difficilement à y trouver ses marques. Elle cache à ses parents les problèmes qu’elle rencontre au collègue et confie à son journal son mal-être et ses pensées. En mal de repères, elle trouve auprès son arrière-grand-mère Jiko qu’elle connaît à peine une grande écoute et un soutien inattendu. Les jours qu’elle passe en sa compagnie au temple ont la saveur de la plénitude et de la légèreté : ils lui permettent de mettre des mots sur sa colère, de se fixer sur ses valeurs. C’est également lors de ce séjour qu’elle découvre également Haruki 1, son grand-oncle kamikaze. Une figure qui lui servira de modèle, tout comme Jiko, qu’elle contacte via sms en cas de doute. A son corps défendant, Nao est un personnage fort et plein de ressources.

Désœuvrée sur son île, Ruth trouve dans ce journal à la mer et dans la quête qu’elle entreprend, une nouvelle raison de vivre et d’agir. Elle a choisi de fuir le monde en compagnie de son mari Oliver, passionné d’écologie et de sa mère malade d’Alzheimer. Aujourd’hui, sa mère est décédée et elle tourne en rond, coincée sur son prochain roman… Ce sac rejeté par les flots lui offre un dérivatif bienvenu, elle veille jalousement sur son contenu et est contrariée de le voir au centre de l’attention des habitants de l’île. Indécise et nostalgique, elle y trouve une raison de s’interroger, autre que le retour de l’électricité ou les aventures du chat familial. Elle aimerait faire de Nao le personnage d’un de ses romans, détenant alors la toute-puissance sur sa destinée.

Au-delà de ces personnages attachants et improbables pour certains, Ruth Ozeki confronte également deux visions du monde. D’un côté, ce Japon multi-facettes où modernité et traditions cohabitent mais où réalité et légendes s’affrontent également cruellement. A l’autre bout de l’océan, sur l’île de Ruth, la vie semble rythmée par ces déchets trouvés sur la plage; l’horizon est réduit dans cette communauté où tout se sait, où chacun se sent impliqué au cœur de la vie des autres.

Quant au style, il varie au gré des personnages qui prennent la parole, s’adapte tout au long du roman, lui conférant fraîcheur et vivacité. L’ensemble est un savant mélange de styles et d’époques : par-delà les récits de Nao et Ruth, interviennent d’autres destinées, d’autres lieux qui tour à tour s’imbriquent avec succès dans cet édifice délicat. A l’image du Free Store, le magasin favori de Masako, la mère de Ruth ou de cette bibliothèque un peu magique, cachée au cœur de la déchetterie, montée d’ouvrages uniquement de récupération : une pépite qui semble se laisser désirer et promet de petits instants de bonheur.

Mêlant les genres et ne reculant pas devant les sujets sensibles, Ruth Ozeki avance patiemment et élabore un ouvrage minutieux A deux niveaux, voire plus, l’intrigue est habilement construite, par petites touches, au fil du journal de Nao : la pression de ses pairs, le désespoir de son père, le tsunami, élément factuel survenu entre la rédaction du journal de Nao et la découvert de Ruth, … autant de facteurs qui ont pu mettre la jeune fille en danger et faire de son sauvetage par Ruth une chimère. Fantastique, Histoire, spiritualité, actualité douloureuse, témoignage, magie,… l’histoire croisée de Nao et de Ruth, telle un patchwork confortable et harmonieux, se tisse peu à peu et aboutit à un récit passionnant, émouvant qui laisse le lecteur charmé et étourdi une fois la dernière page tournée.

Chronique de Nahe 

En même temps,  toute la terre et tout le ciel, Ruth Ozeki, traduit par Sarah Tardy, éditions Belfond, ISBN 9782714454058

Quatrième de couverture

Entre réalité et imaginaire, une rencontre littéraire bouleversante entre deux femmes en quête d’identité. Puisant dans la tradition des « I-Novels » japonais, un roman à tiroirs empreint de questionnements métaphysiques, mais aussi humanistes et écologiques, auquel se mêle une troublante réflexion sur le temps, le langage, la méditation et l’Histoire. Dans la lignée de Murakami, un bijou littéraire original, à la fois profond et plein d’humour, intime et universel.

Dans la lignée de Murakami, un bijou littéraire original, inspiré des « I-Novels » japonais, porté par une construction virtuose. Entre imaginaire et réalité, une oeuvre à la fois profonde et pleine d’humour, intime et universelle, assortie d’une formidable réflexion sur le temps et l’Histoire.

Le sac en plastique avait échoué sur le sable de la baie Desolation, un de ces débris emportés par le tsunami. À l’intérieur, une vieille montre, des lettres jaunies et le journal d’une lycéenne, Nao. Une trouvaille pleine de secrets que Ruth tente de pénétrer avant de réaliser que les mots de la jeune fille lui sont destinés…

Depuis un bar à hôtesses de Tokyo, Nao raconte des histoires : la sienne, ado déracinée, martyrisée par ses camarades ; celle de sa fascinante aïeule, nonne zen de cent quatre ans ; de son grand-oncle kamikaze, passionné de poésie ; de son père qui cherche sur le Net la recette du suicide parfait. Des instants de vie qu’elle veut confier avant de disparaître.

Alors qu’elle redoute de lire la fin du journal, Ruth s’interroge : et si elle, romancière en mal d’inspiration, avait le pouvoir de réécrire le destin de Nao ? Serait-il possible alors d’unir le passé et le présent ? La terre et le ciel ?

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