Romans étrangers

Le jour où les skateboards seront gratuits de Saïd SAYRAFIEZADEH

Né d’un père iranien et d’une mère juive new-yorkaise, le petit Saïd rêve d’un skateboard mais sa mère n’a pas les moyens de le lui offrir. Cela importe peu puisqu’un jour les skateboards seront gratuits. Quand la révolution des travailleurs aura vaincu le capitalisme, les patrons, les propriétaires, les salauds de riches perdront leurs privilèges et tout le monde pourra disposer d’un skate à sa guise. En attendant ce jour béni, il faut réveiller la conscience du peuple. Et les parents de Saïd s’investissent à fond dans cette tache. Le père quitte sa femme, appelé par la révolution, aux Etats-Unis, puis en Iran où le Shah est sur le point d’être chassé du pouvoir et du pays. Et la mère distribue des tracts, assiste à des réunions, des meetings, des manifestations, bref, est sans cesse là ou le parti des travailleurs socialistes a besoin d’elle. De New-York à Pittsburgh, de logements insalubres en quartiers mal famés, la mère célibataire, militante avant tout, entraîne son fils dans le sillage des causes à défendre, certaine qu’un jour, quand elle sera à la hauteur de ses engagements politiques, son mari reviendra vers elle. C’est ainsi que Saïd grandit, privé de skateboard, privé de raisin quand les ouvriers viticoles sont en grève, privé de ses frère et soeur enrôlés très jeunes par le Parti, privé de ses parents appelés par la cause, obligé de se construire avec une vision du monde faussée par les idéaux politiques de sa famille.

Avec une bonne dose d’humour et de lucidité, Saïd SAYRAFIEZADEH raconte son parcours de fils de militants communistes dans l’Amérique des années 70/80. Né dans une famille atypique et décomposée où la Cause prime sur le bien-être, il s’est construit dans l’antagonisme entrre les valeurs socialistes et les convictions du reste de la population américaine. Quand chacun rêve de réussir, de posséder, de s’enrichir, sa mère vivait pauvrement par choix, renonçant à une carrière d’écrivain pour servir le Parti. Quand ses camarades de classe soutenaient la politique extérieure des Etats-Unis, lui, était pris en otage entre la lutte révolutionnaire, ses origines iraniennes et sa volonté de s’intégrer. Difficile de garder ses amis quand en Iran, des américains sont pris en otage et que l’on est désigné comme coupable car portant un nom exotique. Privée d’un foyer stable, la tête farcie de slogans politiques, Saïd s’interroge. Ils vivent dans des appartements lugubres partageant les conditions de vie des travailleurs mais ne seraient-ils pas plus heureux dans une maison luxueuse comme celle de son oncle, écrivain reconnu? La révolution arrivera-t-elle plus vite s’il ne mange plus de raisin alors qu’il en a terriblement envie? Faut-il dénigrer le mode de vie privilégié des américains quand les cubains vivent de peu mais sont heureux grâce à Fidel Castro? Le jour où les skateboards seront gratuits, chacun pourra-t-il en profiter ou les considérations matérielles seront-elles secondaires au regard de la félicité acquise? Entre un père absent et une mère occupée à militer, Saïd saura trouver sa voie, prenant le meilleur (la tolérance, l’anti-racisme, la lutte pour les plus démunis, le combat contre les injustices) et composant avec le reste.
Chroniques disparates, souvenirs épars, espoirs et désillusions, idéaux et convictions, l’auteur livre un roman qui fait sourire mais aussi réfléchir et que l’on quitte avec tristesse. Si Philipp Roth et Jonathan Tropper avait un fils, pour sûr, il aurait la verve de Saïd SAYRAFIEZADEH!

Chronique de Sandrine F

Le jour où les skateboards seront gratuits,Saïd SAYRAFIEZADEH , Calmann-Lévy, ISBN 978-2702144626

Quatrième de couverture :

Dans l’Amérique des années 70, l’histoire touchante et cocasse d’une enfance en marge. Alors que Saïd n’a que neuf mois, son père estime qu’il a mieux à faire que de s’occuper de sa famille : oeuvrer pour que la révolution triomphe aux États-Unis. Mahmoud est né en Iran, il a fui le régime du Shah et s’est installé à New York où il devient un membre éminent du parti socialiste des travailleurs. Personnage haut en couleur sachant jouer de son charme, il épouse Martha Harris, juive américaine, elle aussi une fervente militante trotskiste, dépressive et à côté de la plaque.
Pour être fidèle à ses idéaux, elle choisit l’expérience du déclassement. Saïd sera ainsi brinquebalé d’appartements miteux en deux-pièces sordides, de Brooklyn à Pittsburgh, élevé au gré d’interdits absurdes qui l’excluent subtilement de la communauté des enfants : interdiction de manger du raisin à cause du boycott du syndicat des ouvriers agricoles, interdiction de posséder un skateboard tant qu’ils ne seront pas gratuits pour tous, etc.
Mère et fils passent vacances et week-ends à militer, distribuer des tracts, manifester ou à rendre visite à des prisonniers noirs évidemment victimes de ces salauds de capitalistes…

En même temps, toute la terre et tout le ciel de Ruth Ozeki

En même temps, toute la terre et tout le ciel de Ruth Ozeki

Ruth a quitté sa trépidante vie new-yorkaise pour suivre son mari au Canada sur une île de Colombie britannique. Bien sûr elle aime son mari et sa nouvelle vie mais éprouve tout de même une certaine nostalgie et connait une panne d’inspiration dans son travail d’écrivain. Un jour, lors d’une de ses promenades le long de la plage, elle trouve un étrange paquet rejeté par la mer, sans doute un de ses rebuts provenant du Japon comme il y en a souvent depuis le tsunami. Au milieu d’objets hétéroclites, Ruth découvre le journal intime de Nao, une adolescente japonaise qui couche ses réflexions dans un carnet, installée dans un maid café tokyoïte. Très vite, Ruth est emportée par le récit de cette jeune fille hors du commun qui raconte ses jeunes années en Californie, le difficile retour au Japon, le harcèlement dont elle est victime au lycée, la déprime de son père, son grand-oncle kamikaze, son arrière grand-mère nonne bouddhiste, sa vie de l’autre côté de l’océan. Par delà la distance et le temps, un lien très fort se tisse entre l’auteure américaine et l’adolescente japonaise.

Foisonnant et audacieux, le dernier roman de Ruth OZEKI est un saut en chute libre dans la société nipponne, entre traditions ancestrales et modernité. Inclassable, mêlant rêve et réalité avec bonheur, il est complexe sans être compliqué et fait la preuve que l’auto-fiction, si elle est bien maîtrisée, peut être autre chose qu’une étude attentive de son nombril. Ruth OZEKI, portée par sa double culture, américano-japonaise, crée un monde parallèle où tout est possible : croiser un kamikaze de la deuxième guerre mondiale, une nonne centenaire qui pratique le zazen, un homme qui se met à l’origami pour éloigner son désespoir, et -pourquoi pas ?- changer la fin de l’histoire et sauver l’adolescente et sa famille. Il faut lire ce roman, apprendre à connaitre l’attachante Nao et se laisser emporter dans ce voyage onirique. Une lecture surprenante mais magique, à ne pas rater !

Chronique de Sandrine F

« En même temps, toute la terre et tout le ciel « , Ruth Ozeki, Belfond, ISBN978-2714454058 , traduit par Sarah Tardy

Quatrième de couverture :

Baie Desolation, Colombie britannique, Canada, 2011

Écrivain privée d’inspiration, Ruth découvre sur une plage un sac abandonné. Sans doute un des multiples restes du tsunami de 2011, qui s’échouent régulièrement sur les plages canadiennes.
Mais ce sac cache bien des secrets : à l’intérieur, un bento Hello Kitty qui renferme un journal intime, reprenant la couverture originale de À la recherche du temps perdu, mais aussi un vieux carnet et quelques lettres illisibles.
Piquée par la curiosité, Ruth entreprend de résoudre l’énigme et de traduire le journal. Elle découvre l’histoire de Nao Yasutani, adolescente japonaise de seize ans.
Dans l’univers feutré de leur maison canadienne, Ruth et son mari, Oliver plongent dans l’intimité d’une jeune fille déracinée qui, après une enfance passée dans la Silicon Valley, a dû regagner Tokyo, sa ville natale, terre inconnue dont elle ne maîtrise pas les codes.
Un retour brutal, le début du calvaire pour Nao : humiliée par ses camarades, la jeune fille se réfugie un temps chez son arrière-grand-mère, Jiko, fascinante nonne zen de 104 ans, ancienne anarchiste féministe, qui vit dans un temple près de Fukushima. Là, Nao apprend à être attentive à l’instant présent, à écouter les fantômes. Celui de son grand-oncle, Haruki Ier.
Nao va mieux, jusqu’à ce jour tragique à l’école. Privée de tout lien avec ses parents, la jeune fille dérive de nouveau. Au risque de se perdre complètement…

À des milliers de kilomètres, Ruth n’a qu’une obsession : sauver Nao. Mais comment la retrouver ? De quand date ce journal ? Ce peut-il que la jeune fille ait disparu, emportée par le tsunami ?

le dilemme du prisonnier de Richard Powers

Plutôt déçue par ce livre pourtant écrit pourtant par un grand auteur américain : Richard Powers.

Richard Powers né en 1957, a écrit ce roman en 1988, c’est son deuxième roman traduit pour la première fois en français. Il a obtenu le National Book Award en 2006 pour La Chambre aux échos traduit en 2008 et publié aux mêmes éditions du Cherche Midi.

Passionné d’histoire, son premier livre évoquait la première guerre mondiale puis celui-ci la seconde guerre mondiale. Egalement féru de technologie et de science à l’image de son père mis en scène dans ce livre, Powers ressuscite son enfance à travers cette histoire familiale.

 

Multi-facettes et désarmant ce livre décrit une famille dont le père, personnage central, propose dès le petit-déjeuner des jeux auxquels ses quatre enfants se plient pour jouer et faire plaisir au patriarche. Une étrange maladie le fait souffrir et le contraint à quitter don travail d’enseignant. De plus en plus atteint, la famille déménagera et Eddie,le père, est de plus en plus bizarre et vit dans un monde parallèle. L’histoire du père se mêle à de grands évènements historiques comme l’exposition universelle de 1939 et une rencontre avec Disney.

Se mélangent les joutes verbales, l’histoire ou plus exactement la grande histoire et l’importance de la culture : ce père cherche désespérément à faire progresser ses enfants et à leur enseigner l’importance du langage.

Mais tout cela suffit-il pour faire un bon roman ou plutôt un roman intéressant, qui va capter son lecteur ?

Mon analyse : ce récit est trop complexe et les allers-retours entre le passé du père et sa vie familiale déstabilisent le lecteur. Quel message l’auteur veut-il nous délivre ?

 

Le titre du livre est une référence au jeu du même nom où deux prisonniers séparés se voient offrir une alternative de dénonciation d’un complice et ainsi diminuer sa peine. Le lien entre le titre du livre et l’histoire ne m’est pas apparu clairement.

 

Le style est lourd, certains passage longs et peu intéressants. Passé le premier tiers, je me suis dit qu’il restait encore deux tiers ! Beaucoup de longueurs dans ce livre, il faut s’accrocher pour rester en phase avec l’histoire. Les 500 pages ne se digèrent pas facilement.

 

Un livre que je peux éventuellement recommander à ceux qui s’intéressent à l’histoire américaine mais ce n’est pas un incontournable de la rentrée littéraire. Et surtout c’est un livre complexe, difficile et présentant un intérêt limité à mon avis.

 

Peu habituée à cette maison d’éditions, j’ai apprécié l’objet livre et notamment la couverture « très années 50 ».

En vérifiant dans le catalogue de cet éditeur, je me suis aperçue que je le connaissais pour ses publications de Jim Fergus, autre grand auteur américain, qui lui m’emballe à chaque nouvelle parution.

Ces livres suivants ayant eu un grand succès, je tenterai peut-être une autre lecture de Richard Powers mais, je l’avoue, pas tout de suite.

 

Chronique de Ckdkrk

 

Le dilemme du prisonnier, Richard Powers, Le Cherche Midi éditeur, ISBN 978-2749128429, traduction Jean-Yves Pellegrin

 

Quatrième de couverture :

Fin des années 1980, DeKalb, Illinois. Eddie Hobson, Ailene, et leurs quatre enfants, ont toujours formé un clan très soudé. Mais lorsque Eddie est frappé par une étrange maladie, la mécanique familiale se dérègle et les secrets de ce père pas comme les autres font peu à peu surface. Pourquoi ce professeur d’Histoire charismatique a-t-il élevé ses enfants, aujourd’hui adultes, dans l’amour de la culture, du divertissement des énigmes et des jeux d’esprits, en les tenant toujours éloignés des réalités de leur temps ? Et quelle est cette longue histoire qu’il élabore depuis près de trois décennies derrière une porte close ? Alors qu’Eddie s’est enfui de l’hôpital pour une destination inconnue, le plus jeune de ses fils, Eddie Jr, part à sa recherche. Petit à petit, l’histoire du père se dévoile et avec elle, c’est tout le XXe siècle qui défile, de l’exposition universelle de New York en 1939 aux essais nucléaires de Los Alamos, en passant par un projet grandiose de Walt Disney, destiné à entretenir l’optimisme des populations durant la Seconde Guerre mondiale. Dans cet éblouissant roman polyphonique, Richard Powers s’intéresse à l’industrie du divertissement, de Hollywood à Disneyland, et questionne notre besoin d’évasion. Il nous montre, à la lumière d’un demi-siècle d’une histoire passionnante, comment ce qui nous édifie, que ce soit la famille ou la culture, nous emprisonne également.

Moscou Babylone d’Owen Matthews

  • -on pourrait parler d’autre chose ?-Pourquoi ? Ça a l’air vachement bien l’histoire d’un jeune anglais qui débarque à Moscou en 1995. Elle est super la phrase en exergue « en Russie j’ai aimé et j’ai tué. Et j’ai découvert que des deux c’est l’amour qui est le plus terrible. » ça te fait pas envie ?
  • -non sérieux laisse tomber, je t’assure
  • -mais regarde le précédent roman du gars a été loué par la critique : c’est dans le rabat de la couverture : le fig mag, Elle, Télérama le JDD et même le point. Ils peuvent pas se tromper quand même
  • -je te dis que je l’ai lu c’est pas la peine.. le mieux c’est la photo sur la couverture. C’est pas d’Owen Matthews-Pourtant je croyais que tu aimais la littérature russe. Tu m’as soulé avec l’étoile du généralissime, primé par le prix de l’inaperçu. Alors quoi ?
  • -Ben l’étoile du généralissime, y’a un écrivain un grand derrière. Là y’a rien. Un ex journaliste de Newsweek. Si tu veux lire que les Russes sont pas comme nous, qu’ils boivent de la vodka et prennent de la drogue, qu’ils ont l’âme tourmentée, que les filles de 15 ans ont le choix entre une vie de misère ou être pute, que y’ avait plus de droit dans les 90ies et que les nouveaux riches ont mauvais goût. En gros si tu veux lire des clichés enfilés à la queue leu leu, avec une intrigue de merde avec un comptable malhonnête, mais l’auteur a tellement peu confiance dans ses moyens littéraires que quand il en parle la première fois, il termine sa description par un « c’est de là qu’allait venir nos ennuis », achète le et lis le.
  • -Putain t’es chiant
  • -Oui c’est vrai. Mais bon si tu as 22 euros en trop, envoie les au Pussy Riot. Ça les aidera quand elles sortiront de prison. 

    Chronique de Christophe Bys


    Moscou Babylone, OWen Matthews, Les escales, ISBN 9782365690560


    Quatrième de couverture : 

    « En Russie, j’ai aimé et j’ai tué. Et j’ai découvert que, des deux, c’est l’amour qui est le plus terrible. »

    Avec ses bonnes manières oxfordiennes et son costume en tweed, Roman Lambert arrive à Moscou en 1995 tel un explorateur victorien en safari, déterminé à profiter de la jungle moscovite postsoviétique. D’origine anglaise, est-ce le sang russe de sa mère qui le rend aussitôt apte à toutes les démesures ?

    Des soirées dans les derniers clubs à la mode aux manifestations proto-fascistes de Limonov, des scènes de résilience et de survie quotidiennes aux week-ends orgiaques dans sa datcha, le jeune étranger se fond dans ce monde impitoyable et violent, enviant la dépravation sans scrupules de ses nouveaux amis expatriés et autochtones.

    Commence alors une métamorphose que précipite sa rencontre avec Sonia, aussi belle et tragique qu’une peinture du Caravage, une descente aux enfers qui va l’emmener par-delà le bien et le mal, jusqu’à commettre l’irréparable…

    Mais, à Moscou Babylone, comment trouver les voies de la rédemption ?

    Pour découvrir les bonus de Moscou Babylone et télécharger la version numérique offerte pour tout achat du livre, rendez-vous sur Moscou-Babylone.blockbookster.com


Le corps humain de Paolo Giodano ( 2)

Un titre comme un programme: raconter comme la guerre marque les corps, tel est le pari et le parti pris par Paolo Giordano, qui est visiblement fasciné par le corps, son précédent et premier roman La solitude des nombres premiers évoquant la rencontre d’une anorexique et d’un autiste.

Ce second roman choisit donc d’aborder la question finalement assez peu traité par la littérature occidentale : la guerre d’Afghanistan. Pour cela l’auteur suit une dizaine de jeunes hommes et de jeunes femmes qui partent pour maintenir la paix aux frontières de l’Orient compliqué pour reprendre le mot de soi disant esprit d’un célèbre général qui devait être fatigué. C’est la façon dont le conflit guerrier affecte le corps mais aussi l’esprit des différents protagonistes que raconte ce roman. Mais cela n’a rien d’abstrait. C’est au contraire très incarné.

En effet, du côté de la narration, le contrat est largement rempli, on est happé par l’histoire, on s’attache tout de suite aux personnages. Car c’est la grande réussite de ce récit de parvenir à raconter à la fois la guerre, en s’attachant à une dizaine de personnages qui existent chacun, sans n’être jamais des prétextes, de ces personnages-discours comme il en traîne dans les romans à thèse. Non, Giordanno qui est par ailleurs docteur en physique théorique (y’a des gens énervants, il faut s’y faire) réussit à produire de l’humain.

Ensuite, les lecteurs les plus cultivés s’amuseront à retrouver les sources d’inspiration de l’auteur. L’arrivée en Afghanistan évoque le désert des Tartares, avec ce peloton qui découvre l’ennui et l’absurde de la guerre. La première mission consistant à aller chercher une vache pour nourrir le régiment, un animal qui provoquera bientôt les premières maladies. Mais la guerre n’est pas un truc pour rire, le tragique est là bientôt, avec le récit d’un déplacement en convoi qui tourne mal. Je ne suis pas un grand lecteur de récit de guerre (et j’ai peu vu de film de guerre) mais je dois avouer que je n’imagine pas qu’un jeu vidéo réussisse meilleur immersion. Sans vouloir rien révéler de l’intrigue, Paolo Giordano réussit parfaitement à faire comprendre les mouvements des uns et des autres, à communiquer au lecteur la peur face à l’attaque.

Quand j’ai lu ce livre il y a quelques mois, le retour à la vie civile m’avait semblé moins réussi. Et pourtant, plusieurs mois après je garde souvenir assez net des dernières dizaines de pages qui lui sont consacrées, et je comprends mieux en quoi elles sont nécessaires. Car la guerre ne modifie pas le corps humain dans l’instant, mais à plus durablement. Le corps humain est un livre modeste, qui refuse l’héroïsation de la guerre et des guerriers, leur rendant leur dimension humaine. C’est un roman qui refuse les effets de manche et qui réussit largement à toucher pile.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Le corps humain, Paolo Giodano, Seuil, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, ISBN 9782021105872

 

Quatrième de couverture :

Le peloton Charlie, envoyé en « mission de paix » en Afghanistan, rassemble des soldats de tous les horizons : Cederna, le fort en gueule, Ietri, son jeune « disciple », la blonde et courageuse Zampieri, Mitrano, le souffre-douleur, ou encore Torsu, à la santé fragile. Encadrés par un colonel vulgaire, un capitaine austère et l’adjudant René, ils vont être confrontés au danger, à l’hostilité, à la chaleur, à l’inconfort, à la rébellion du corps humain et au désœuvrement à l’intérieur d’une base avancée, bastion fantomatique au milieu du désert. Mais aussi à eux-mêmes : à leurs craintes, leurs démons, leur passé qui les rattrapent. Une épidémie de dysenterie les rapproche du lieutenant Egitto, médecin qui vient de rempiler afin de fuir une histoire de famille douloureuse. Enfin, une opération à l’extérieur de la base, qui se transforme en cauchemar, fait voler en éclats leurs certitudes.

Plus qu’un roman de guerre, Le Corps humain est un roman d’apprentissage où le conflit armé apparaît comme un rite d’initiation au monde adulte, et la famille comme un champ de bataille tout aussi redoutable.

 

Né en 1982 à Turin, Paolo Giordano est docteur en physique théorique. Il collabore à plusieurs journaux italiens. Son premier roman, La Solitude des nombres premiers, a été un best-seller international traduit dans quarante pays et dont Saverio Costanzo a tiré un film en 2010.

 

Nathalie Bauer, docteur en histoire, auteur de romans, a traduit plus de cent ouvrages italiens en français dont des œuvres de Mario Soldati, Primo Levi, Natalia Ginzburg, Elisabetta Rasy.

La liste de Freud de Goce Smilevski

Dans la ville chinoise de Yiyang, située le long de la rivière Zi Jiang, mais à l’écart des routes touristiques de la province du Hunan, s’élève ce que les habitants appellent une montagne, mais qu’il vaudrait mieux qualifier de colline escarpée, et qui a été aménagée en un lieu de promenade très apprécié. L’histoire y a légué, c’était presque inévitable, un temple bouddhique. Pour le reste, Hui Long Shan, c’est le nom de cette colline, est sillonée de chemins qui, au fur et à mesure que l’on s’y perd, rappellent que les Chinois aussi, au moins à cet endroit, ont su configurer la nature avec un souci certain de l’harmonie. Ici apparaît un pavillon, là une statue, qui confèrent quelque chose de sacré à leurs alentours immédiats. La présence indéchiffrable sur leur frontispice ou leur socle d’idéogrammes calligraphiés achève de donner à l’endroit un air de civilisation paisible et mystérieux, qui correspond assez bien à l’image que l’on se fait traditionnellement de l’Asie en Occident. Jusqu’à ce qu’on tombe sur la sépulture de Feng Shan Ho. Plusieurs plaques traduites en anglais et en hébreu rappellent tout à coup que cet enfant du pays, élevé au rang de Juste parmi les nations, exerça en 1938 les fonctions de consul général à Vienne, où il sauva la vie de milliers de Juifs en leur délivrant sans condition des visas pour Shanghai.

Beaucoup firent preuve d’une héroïque humanité dans la nuit de l’occupation, pour sauver quelques uns de leurs semblables de l’épouvantable dispositif nazi. Certains décidèrent même d’utiliser leur position institutionnelle ou économique, et de désobéir au système, pour organiser le sauvetage de milliers de victimes potentielles des massacres de masse programmés par les nazis. La narration de cette exemplarité, jusque dans des régions du monde où n’est installée aucune communauté juive, ni ne sévit jamais aucun nazi, pourrait constituer un genre en soi, une branche caractéristique dans la somme des récits consacrés à la Seconde Guerre mondiale. S’y adjoindraient des cas tels que le destin un peu similaire du diplomate japonais Sugihara Chiune (Visa pour 6000 vies)ou celui de l’industriel allemand Oskar Schindler.

Le deuxième roman de Goce Smilevski pourrait-il entrer dans cette catégorie, et pas seulement parce que son titre, La liste de Freud, rappelle un précédent cinématographique ? On pourrait d’abord le croire. Sigmund Freud échappe à l’occupation nazie de Vienne en se voyant octroyer des visas pour Londres, dont il peut faire profiter une vingtaine de personnes de son choix. Le psychanalyste, alors âgé de 82 ans, sélectionne ceux qui l’accompagneront dans son exil où il décédera quelques mois plus tard d’un cancer de la mâchoire. Mais cet épisode éponyme ne constitue l’objet que de la première partie et des quarante-six premières pages du roman, et se double d’une tragédie familiale. La narration est en effet assurée à la première personne par l’une des sœurs du psychanalyste, Adolphine Freud. Dans une Vienne livrée à l’occupant nazi, et sans l’aide de son frère, car tel est l’objet du drame que subissent Adolphine et ses sœurs : Sigmund n’a pas fait figurer leur nom sur sa liste, leur préférant jusqu’à son médecin et son chien, elle est déportée et sa vie s’achève dans une chambre à gaz. Tandis qu’elle agonise (les deux cent vingt-sept autres pages du roman se positionnent juste après son assassinat), elle raconte l’histoire de ses relations avec son frère. Le choix du récit rétrospectif s’avère alors redoutable. Car Adolphine, peut-être en raison de sa fragilité, est la petite sœur préférée du jeune Freud. Au fur et à mesure que les années passent, Sigmund acquiert son indépendance, quitte le toit familial, fonde sa propre famille. Adolphine le voit avec douleur s’éloigner d’elle progressivement. Chaque événement, même mineur, qui contribue à les séparer un peu plus, semble constituer un nœud supplémentaire qui tisse la trame de la tragédie à venir. Mais ne s’agit-il pas en fait d’un faux-semblant ? On est en effet tenté, à rebours, et de façon anachronique, d’interpréter le détachement de Sigmund vis-à-vis de sa sœur comme le signe annonciateur du sort terrible auquel il l’abandonnera. Or tout le talent de Goce Smilevski consiste à tempérer cette tentation en construisant un récit respectueux de la chronologie des faits, et non appesanti de commentaires digressifs et déterministes. L’équilibre est subtil. D’un côté Adolphine explique comment Sigmund s’est progressivement éloigné d’elle mais, même d’outre-tombe, elle n’établit aucun lien entre les événements qui ont marqué cet éloignement progressif et le refus de son frère de la sauver du joug nazi. C’est donc au lecteur de se faire sa propre opinion. Tâche d’autant plus difficile que la perception déjà peu objective de la situation est encore plus brouillée par des indices peu amènes distillés ici et là sur le caractère de Freud, tels que son admiration pour Darwin ou sa mysoginie (dont témoigne ses réticences vis-à-vis des positions féministes de John Stuart Mill).

Les années s’accélèrent. Sigmund devient un personnage secondaire dans la vie d’Adolphine. Victime de la mélancolie hargneuse de sa mère et délaissée par son amant, la sœur du fondateur de la psychanalyse part vivre de longues années dans un asile d’aliénés, en compagnie de son amie Clara Klimt. C’est la partie la plus dense et la plus curieuse du roman, ponctuée d’anecdotes et de réflexions sur la folie (à ce titre, cette cinquième partie du roman pourrait, avec Les Noyers de l’Altemburg d’André Malraux, initier le sous-genre littéraire des œuvres dans lesquelles est rapportée une anecdote sur la folie de Nietzsche). Freud vient de temps à autres rendre visite à sa sœur, et l’incite à quitter l’établissement, ce qu’elle refuse pendant longtemps. Les liens vont plus que jamais se distendre entre eux deux, et même un voyage à Venise, longtemps souhaité, ne peut rien pour rétablir leur complicité d’antan. L’année suivante, Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. Ce qui s’ensuit pour Adolphine est-il inéluctable ? Aucune interprétation n’est donnée du geste fort peu charitable de Freud envers ses sœurs. Se manifeste en creux le véritable objet de ce livre : une biographie d’Adolphine Freud romancée à la première personne, et vue travers le prisme à peine déformant d’un acte authentiquement transgressif de son frère Sigmund.

Chronique de Philippe Lintanf

La liste de Freud, Goce SMILEVSKI, Traduit par Harita Wybrands, Belfond, ISBN 9782714451293

Quatrième de couverture :

Récompensé par le prix européen pour la Littérature, un roman fascinant qui donne à voir un épisode peu évoqué de la vie de Freud : en 1938, alors que des visas sont attribués pour l’Angleterre, le père de la psychanalyse dresse une liste de ceux qu’il souhaite emmener avec lui, liste excluant ses quatre soeurs qui finiront déportées au camp de Terezin. Dans une Vienne en pleine effervescence, une oeuvre vibrante en forme d’hommage à Adolfina Freud, enfant mal aimée condamnée à la solitude. 

Récompensé notamment par le prix européen pour la Littérature, un roman fascinant sur un épisode méconnu de la vie de Sigmund Freud. Dans une Vienne en pleine effervescence artistique et intellectuelle, une oeuvre vibrante, hommage aux femmes oubliées de l’Histoire.

1938. L’Allemagne nazie s’apprête à envahir l’Autriche, les Juifs cherchent à fuir.
Alors qu’on lui délivre des visas pour l’Angleterre, Freud est autorisé à soumettre une liste de vingt personnes qu’il souhaite emmener avec lui.
Y figurent, entre autres, son médecin et ses infirmières, ses femmes de ménage, son chien et sa belle-soeur ; mais pas ses propres soeurs, qui mourront toutes les quatre dans les camps nazis, tandis que le père de la psychanalyse terminera ses jours à Londres.

Et Adolfina de raconter : l’enfance, les souvenirs, les regrets aussi, et l’incompréhension devant la décision de celui dont elle était pourtant la plus proche… Mais également ses rencontres de hasard avec Otla Kafka, Klara Klimt, sacrifiées comme elle sur l’autel de la célébrité de leur frère.

La femme à 1000 degrés de Hallgrimur Helgason

Soufflés, projetés puis éparpillés en morceaux : voilà ce que l’explosion d’une grenade fait subir à l’homme. Herjbörj Maria Björnsson dite Herra, « La femme à 1000 degrés »  vit et survit à son existence, une grenade entre ses jambes. Comme une reine parmi les hommes, une reine du pragmatisme, de la résilience, une reine évidemment seule. La vie d’Herra a mille existences, mille traumatismes, mille histoires d’hommes. Mille degrés de passion et de compassion qui nous éclatent à la figure dans le dernier opus d’Hallgrimur Helgason.

 

Herra a plus de 80 ans, survit dans un garage, fume clope sur clope pour nourrir son crabe généralisé, et caresse sa chère amie : sa grenade. Elle se raconte Herra avec son franc-parler, n’omettant pas ses trahisons, ses lâchetés. Elle raconte son histoire et avec elle, l’Histoire de l’Islande, son pays, sa patrie, son cœur. Herra est la petite-fille du premier président de l’Islande, elle a été aux premières loges de l’Histoire, et très mal logée.

 

Prenant rendez-vous pour sa crémation pour être bien sure de partir la tête la première, elle remonte le fil de sa biographie. De sa naissance à son cancer, elle est l’Islande : une île rude mais solidaire, paysanne mais éduquée, isolée mais cosmopolite, charnelle mais distante, pragmatique mais idéaliste. Très loin de ce que l’on peut imaginer d’une petite-fille de président, plus proche du drame d’une famille paysanne prise dans la tourmente de l’Histoire. Née d’un père errant personnellement et politiquement et d’une mère droite et paysanne, elle est leur héritière. Elle débutera sa vie dans les salons d’ambassadeur, polyglotte et éduquée. Mais la Seconde Guerre Mondiale éclate, donnant son indépendance à l’Islande autant qu’à la jeune Herra. «  Parce qu’on ne met pas tous ses œufs dans le même panier », Herra se verra obligée de lutter pour survivre et rejoindre sa terre d’Islande, quand sa mère et ses grands-parents seront rentrés au pays, honteux du choix de son père, celui de rejoindre le Reich. Violée à plusieurs reprises, forcée à survivre dans les bois, obligée à se prostituer, pourtant Herra a un formidable appétit de vie. Elle voit le monde avec compassion pour les hommes et passion pour la nature et leur nature. Au sortir de la guerre, après avoir connu la misère et la prostitution, elle suivra son père en Argentine. Elle pensera avoir enfin gagner un statut en tombant enceinte d’un propriétaire terrien. Elle perdra tout et naviguera à nouveau vers l’Islande. Elle connaîtra des hommes violents, elle aura 3 fils, elle sera une mauvaise mère, une bonne femme et une vieille dame indigne. Elle sera ce que le traumatisme le plus essentiel aura fait d’elle, ce pourquoi que l’on ne découvre que dans les dernières lignes. Elle gardera tout le long de sa vie, une ironie distante, une chaleur intermittente et un appétit constant. Elle sera exemplaire, mais ne l’aura pas voulu.

 

Avec ce portrait de femme pliant mais ne rompant pas, Hallgrimur Helgason signe une saga, une histoire de son pays et de ses mythes. Il donne voix à une femme brûlante de vie, comme une lave, battue par le monde, comme l’Islande par les vents, froide et réaliste, comme les glaces. Cette voix, il la lui a créée poétique et inventive. Les chapitres sont très courts, comme péremptoires. L’ordre est celui du discours de la mémoire, avec de fréquents retours au réel quotidien, illustration d’un esprit d’escalier propre au récit oral. La langue est originale, pleine des mythes de l’Islande et de la mythologie d’Herra, un régal au coin du feu. Hallgrimur Helgason fait découvrir la nature d’Herra et celle des hommes, et fait littérature de ce parcours après guerre. Il crée une narration sur le 20° siècle, centrée sur l’énorme rupture que fut la Seconde Guerre Mondiale, comme pour nous rappeler que depuis 2008 en Islande, la littérature ne peut se faire qu’en crise.  Une explosion de vie qui vous souffle 1000 degrés d’émotions au cours de votre lecture.

 

NB1: Saluons ici le formidable travail de traduction de Jean-Christophe Salaün

NB2: Saluons aussi la formidable couverture choisie par les Presses de la cité.

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

La femme à 1000 degrés, Hallgrimur Helgason, Presses de la cité, ISBN 978_2_258_10033_6, traduit par Jean-Christophe Salaün

 

Quatrième de couverture :

Condamnée à vivre dans un garage avec pour seule compagnie son ordinateur portable, une provision de cigarettes et une grenade datant de la fin de la Seconde Guerre mondiale, une octogénaire islandaise atteinte d un cancer en phase terminale revient sur sa vie en attendant la mort. Car Herra, comme on l’appelle, a beaucoup de choses à raconter. Petite-fille du premier président d’Islande, fille d’une paysanne et du seul nazi islandais avéré, elle a, au fil de son existence mouvementée, vécu la guerre et l’exil, connu beaucoup d ‘hommes, parfois célèbres, et vu la mort, de bien trop près. Avant de s’envoyer en l’air pour de bon, elle passe en revue son passé et celui de son pays, l’occasion pour elle de régler au passage quelques comptes.

Wunderkind de Nikolaï Grozni

Ce premier roman est un récit époustouflant et terrible des deux dernières années de formation d’un « Wunderkind » du piano dans le conservatoire de Sofia, juste avant la chute du communisme. Portrait halluciné de trois jeunes talents que l’école et le régime sclérosés vont briser, galerie grinçante et sans concession des professeurs à la botte du système, et des élèves réduits à l’état de moutons, sans oublier l’entourage familial aussi moribond que la société Bulgare de cette époque.

Le grand sujet de ce récit, mené tambour battant au rythme des sonates de Chopin, réside dans l’analyse et la perception intérieure de la pratique de la musique comme rédemption. Konstantin, l’indomptable Irina, dont il est amoureux, et Vadim l’inégalable, illuminent ce roman happé par les ténèbres. Face à la médiocrité ambiante, promis à un avenir qui ne s’ouvre que pour les meilleurs éléments du système, les âmes talentueuses et sensibles s’épuisent d’orgueil dans la révolte et l’ivresse des sens. L’adolescence géniale et pétrie d’idéal brave les dangers et danse sur une corde aussi vibrante que celle d’un archet. Le désir de contrôle du parti martèlent les études de Bach. Les coups tombent de toute part jusqu’à la destruction des adolescents en quête d’absolu.

Le rythme de la narration emporte, vrille, prélude, tout est là, mais rien n’est jamais possible vraiment. Les aspirations à la liberté, au sublime de la musique, soutenues par la langue baroque et le vocabulaire lyrique de Nikolai Grozni, convient le lecteur au plus beau des concerts. La dernière note résonne encore, que le livre refermé vibre de ces destins habilement croisés. Vous avez dit Wunderkind ?

En ancien prodige, passé par la pratique bouddhiste. Nikolai Grozni signe une œuvre à hauteur de son parcours personnel. Une quête obsédante, complexe, de la liberté humaine.

« Le seul remède à la haine est l’amour … l’art …

J’ai commencé à écrire en Inde, où j’ai vécu cinq ans dans un monastère bouddhiste. Je n’avais alors pas de piano, mais j’avais un stylo. »

N.G.

Chronique de Christiane Miège

Le site de l’auteur

 

Wunderkind, Nikolaï Grozni, Plon , ISBN 978-2259218184

 

Quatrième de couverture :

 

Sofia, Bulgarie. Dans deux ans, le mur de Berlin s’effondrera, et le rideau de fer avec lui. Mais pour l’instant, c’est sous l’oppression du régime communiste que Konstantin, quinze ans, prodige du piano, tente de respirer. Intelligent et orgueilleux, sensible et cruel, Konstantin ajoute à la somme des paradoxes de l’adolescence les déchirements de l’artiste surdoué, balançant entre le désir brûlant d’être le meilleur et l’irrésistible tentation de l’échec et du danger. Ce livre résonne, souffle, chante, fracasse, virevolte et court, ralentit, s’emporte, c’est un concert, une rhapsodie. Dont on guette les variations comme autant de rebondissements. À travers cette écriture survoltée et ardente, Nikolai Grozni porte un regard vibrant sur cette période sombre, ce laminage. Et donne la mesure d’un talent époustouflant, véritablement virtuose. Un hymne rock’n roll à la beauté, à la provoc et au talent. Une vraie révélation.  » Wunderkind réveille tous les sens. La prose miroitante et viscérale de Nikolai Grozni déferle telle une symphonie, avec un piano à queue pour machine à écrire infernale.  » Patti Smith

Esprit d’hiver de Laura Kasischke

Ce devait être un Noël comme les autres pour Holly et sa famille : la préparation du repas, l’arrivée des invités, l’impatience d’ouvrir les cadeaux. Mais ce matin-là, tout va mal. Holly se lève trop tard. Alors que son mari file en râlant récupérer ses vieux parents à l’aéroport, Holly reste seule avec sa fille adoptive Tatiana, ramenée de Sibérie 15 ans plus tôt. Elle essaie de rattraper son retard mais un malaise sourd l’empêche d’avancer dans ses taches. Et puis, Tatiana n’est pas comme d’habitude, elle ne fait rien pour l’aider, multiplie les reproches et les remarques acerbes. Dehors, le blizzard se renforce. Effrayés par la tempête de neige, les invités se décommandent, laissant Holly seule avec une inquiétude lancinante et une adolescente revêche.

Une situation banale qui insidieusement devient cauchemardesque, un huis-clos angoissant, un suspense psychologique…tout le talent de Laura Kasischke qui sait si bien distiller des touches de noirceur dans une ambiance froide et aseptisée.
De l’histoire, il ne faut rien dire sous peine de déflorer l’intrigue mais la tension monte tout au long des pages, il est quasiment impossible de lâcher le livre et ce n’est qu’à la toute dernière page que tout prend sens.
Oscillant entre conte de Noël et thriller psychologique, entre banalité et folie, l’Esprit d’hiver ne finira de hanter ceux qui s’y frotteront. A lire absolument!!

Chronique de Sandrine F

Esprit d’hiver , Laura Kasischke , Christian Bourgois éditeur, Traduit par Aurélie Tronchet, ISBN 978-2267025224

Quatrième de couverture :

Réveillée tard le matin de Noël, Holly se voit assaillie par un sentiment d’angoisse inexplicable. Rien n’est plus comme avant. Le blizzard s’est levé, les invités se décommandent pour le déjeuner traditionnel. Holly se retrouve seule avec sa fille Tatiana, habituellement affectueuse, mais dont le comportement se révèle de plus en plus étrange et inquiétant…

« Et si c’était elle, le grand écrivain contemporain ? Laura Kasischke, s’impose, livre après livre, comme la plus douée des romancières de sa génération. » François Busnel, Lire
« Douce et inquiétante, experte en malaise phosphorescent et ouaté, de livre en livre, elle a su bâtir un univers sans pareil, suspendu dans la rêverie aveuglante qui précède toujours le drame, ce moment de flottement où la clairvoyance se débat pour se faire entendre. » Marine Landrot, Télérama
Illustration de couverture : John Register, The Light in the Mirror , huile sur toile (détail) Courtesy of Modernism Gallery, San Francisco

L’envol du héron de Katharina Hagena

Grund, un petit village d’Allemagne, au bord du Rhin. C’est là qu’a grandi Ellen, entre parties de pêches et baignades dans le lac, avec son ami Andreas. L‘été où elle décroche son diplôme de somnologue, le duo d’inséparables compte un nouveau membre : le charismatique Lutz, en vacances chez son père. Il séduit Ellen mais quand elle se retrouve enceinte, il disparaît purement et simplement. Ellen part en Irlande où elle rencontre un musicien qui servira de père à sa petite Orla. Mais après 17 ans de vie commune, Ellen revient à Grund avec sa fille. Elle y retrouve sa mère Heidrun,dans le coma après une rupture d’anévrisme, et son père Joachim dont elle rejoint la chorale avec Orla. Chantent aussi Andreas qui ne prononce plus un mot depuis des années, Marthe, une femme grise et discrète qui tient le journal de la chorale et Benno, un étudiant en histoire, son éphémère patient à l’école du sommeil avec qui elle entame une liaison.

Alternant les points de vue d’Ellen victime d’une insomnie et de Marthe qui cherche un coupable à la disparition de son fils, L’envol du héron est un roman élégant qui touche divers sujets comme le sommeil, la disparition mais aussi les relations mère-fille. Très présente, la nature des bords de Rhin y apporte une touche poétique et nous fait croiser la route des araignées, des grenouilles-taureaux et surtout des hérons, messagers de la mort. Katharina HAGENA maîtrise l’art des romans d’atmosphère dans lesquels il semble ne rien se passer mais où le drame, latent, semble presque inévitable. Un roman tout en finesse, érudit et subtil, qui confirme le talent de son auteure pour décrire les sentiments et les secrets enfouis, les êtres peu enclins à se dévoiler, les tourments de l’âme humaine. Magnifique, tout simplement.

Chronique de Sandrine F

L’envol du héron, Katharina Hagena, Anne Carrière éditions, ISBN 978-2843376924, traduction Corinna Gepner

Quatrième de couverture :

Marthe n’a jamais renoncé à retrouver son fils, disparu il y a dix-sept ans alors qu’il passait l’été dans le bourg de Grund. Ellen ne s’est jamais vraiment remise du départ inopiné de son amant alors qu’elle était enceinte de lui. Andreas, ami d’enfance d’Ellen, privé de parole, arpente les rues de Grund à la recherche de papiers et de notes égarés.
Le personnage de Heidrun, la mère d’Ellen, plongée dans le sommeil trompeur du coma au terme d’une période de démence sénile, est comme l’image de cet impossible oubli qui sape les existences et interdit de faire son deuil.
La disparition habite ce roman très atypique, qui s’attache à en explorer toutes les dimensions, toutes les résonances, jusqu’à lui donner une dimension mythique qui l’assimile non plus à la mort, mais à une ultime métamorphose.

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