Romans Français

#Martyrsfrançais d’Alexis David-Marie

C’est un hashtag qui se répand sur la toile, comme une rumeur de colère qui emporte tout, c’est un objet, celui d’un discours qui est au-delà de l’homme qui en porte le titre et qui n’est plus, et c’est le titre du dernier roman d’Alexis David-Marie.

#Martyrsfrançais est sans doute le roman à lire en cette période pré-électorale, et c’est sans doute aussi un roman à lire tout court. Parce que dans cette histoire de lutte mémorielle, il y a les fragments de notre histoire en train de s’écrire et de disparaitre à la fois sous nos yeux.

C’est l’histoire d’un fait divers ou plutôt c’est l’histoire de la mémoire d’un fait divers. André Pijol, admirable bénévole dans une association d’aide aux migrants, catholique fervent sans être prosélyte, homme de bien, gentilhomme, meurt un matin, assassiné dans la permanence de l’association où il officiait, sous le coup de poignard touchant l’aorte d’un migrant bangladais, à 56 ans. André laisse derrière lui, Marie sa femme, qui autrefois portait un prénom bien moins  » français de souche », et ses deux fils Jérôme 32 ans et  François, 28 ans, tous deux professeurs, l’ainé en secondaire, le dernier, des écoles . Il laisse aussi sa mère, une paysanne du Morvan et sa nièce Louise, qu’il a fort peu connu et dont le père est lui aussi décédé, élevée par la grand-mère et le grand-père. Il laisse un vide énorme, comme tous les deuils, comme ceux qui rappellent que le passé ne reviendra jamais et que l’avenir à construire n’est pas visible du présent dans lequel on sombre de chagrin. A qui appartient la mémoire d’un homme, de cet homme André Pijol, voilà toute la question de ce roman.

Car entre Louise, militante d’extrême-droite d’un mouvement de Défense autochtone, et Jérôme, enfant en deuil qui cherche la vérité de son père, une lutte à mort s’engage. D’abord, il y a ce Tombeau virtuel créé par Louise, qui recueille les témoignages des proches, en vue d’une procédure longue et fastidieuse de béatification d’André Pijol. Elle est soutenue en cela par le Père Sandjali, qui est le curé de la paroisse d’André, qui le voyait tous les dimanches, qui le respectait comme un homme particulièrement bon, un saint du quotidien. Athée, François, est d’abord circonspect puis intéressé. Par ce Tombeau, il retrouve son père, il communie avec son souvenir, celui qu’il garde, celui qu’il ne connait pas bien puisque ce n’est que le sien. Mais très vite, le ton change. Et André Pijol, devient l’objet d’une opération d’Agit-prop d’extrême-droite et devient une chose, un hashtag : #Martyrsfrançais. La lutte pour la mémoire d’André s’engage entre Louise et François, chacun étant sur de posséder la juste mémoire du disparu, défendre la juste cause.

Ce roman est véritablement un Tombeau au sens littéraire du terme, un de ceux qui donne du volume à des vies plates comme la Flèche du temps. Ce sont des vies humaines avec leurs émotions face à la perte de ce qui leur est cher, la granularité de leur rapport au temps qui passe, qui ne revient pas et qui corromps tout même la mémoire. François part à la recherche de son père, le vrai, le réel, celui qui n’est pas une icône. Louise porte l’icône de son oncle bien haut dans le présent pour glorifier un passé. Et c’est un combat intime autant que politique qui se livre là et qui montre les limites de la raison : aucun des deux ne peut convaincre l’autre avec la pureté de ses arguments, seule la salissure du réel peut en venir à bout.

Manifestement l’auteur connait bien son sujet : les mouvements d’extrême-droite, leur méthode, leur réseau, il les a bien étudiés. Mais la réussite finalement n’est pas dans cette démonstration mais bien dans l’incarnation. Car elle dévaste tout et rétablit André Pijol dans son Tombeau, dans sa vérité : celle d’un homme simple qui comme tous n’est que secret et que le secret n’est pas fait pour être partagé. En incarnant ainsi cette lutte, Alexis David-Marie, nous délivre d’une argumentation politique lourde pour nous livrer dans les mains de ces personnes, au plus près de leur vie, pour mieux les comprendre et les regarder se détruire. A lire pour faire le deuil d’un passé et regarder vers l’avenir.

( A noter, la magnifique couverture du roman et la présentation de la maison d’édition qui correspond à ce qu’ici nous pensons de la littérature )

 

Chronique d’Abeline Majorel 

 

#Martyrsfrançais 

Alexis David-Marie

Aux forges de Vulcain

185p

 

Au pays de la fille électrique de Marc Graciano

Au pays de la fille électrique de Marc Graciano

Les 20 premières pages formant prologue du dernier roman de Marc Graciano sont effroyables et d’une lecture insoutenable. Comme à chacun de ses récits, la violence bestiale et gratuite dont l’homme est capable et coupable, est décrite avec la minutie objective et factuelle d’un observateur qui ne détourne pas les yeux. D’une traite, cette infernale litanie déroule douleurs et incompréhension jusqu’à l’écoeurement horrifié.

« … allez les gars, y a plus à traîner les gars, et il fit demi-tour, et, comme c’était lui qui portait la lampe de torche, il plongea tous les autres dans l’obscurité, et ce fut comme le signal de départ pour eux tous, et tous partirent en laissant la fille seule dans le noir. »

De ce noir proche de la mort et de la page blanche suivante, surgissent 84 chapitres – autant de marches au sens premier du terme -, qui placent le lecteur dans les pas de plus en plus aériens de « la fille électrique ».
Quittant les villes et la civilisation, lavant son corps meurtri comme on dissout les affronts pour retrouver son âme, – la nature est ici le médicament absolu -, elle progresse au gré des rencontres humaines ou animalières vers sa renaissance lumineuse.

Bêtes et gens, Fables et contes humoristiques, Plon 1877

Le style fluide aux phrases répétitives, égraine des journées ponctuées de rituels purificateurs. Raisonnent alors les rites chamaniques dans une communion mystique avec la nature. La succession des chapitres de longueur variables, la file indienne des virgules entrecoupée de « et » de « puis » hypnotisent . Précisé par de longues descriptions, le temps s’étire lentement pour permettre la reconstruction.

 » … la lumière de la lune qui apparaissait sporadiquement au-dessus du marais s’ajoutait aux lumières de la centrale nucléaire toute proche et faisait luire toute l’eau noire du marais, et il y avait des bruits d’aile et des cris d’oiseau partout dans le marais, et, au bout d’un moment, le vieux gîtant parla à voix basse et lui dit que le marais était un être vivant, un être unique et doté d’esprit qui possédait une respiration et un souffle et une âme … »

Les Trois Ages de la Femme d' Edward Munch ( 1899 )

Les animaux comme sortis d’un conte et la gentillesse humaine des récits légendaires annoncent symboliquement l’épilogue. Apaisé, sauvé de l’effroyable entame, le lecteur à quitté le monde du pire pour le pays de la fille électrique.

 

Chronique de Christiane Miège. 

Une plaie ouverte de Patrick Pécherot

S’il n’existait pas une règle tacite idiote, interdiant aux romans noirs de concourir aux prix d’automne réservés à la littérature dite blanche, Une plaie ouverte de Patrick Pecherot aurait amplement mérité de pariticiper à cette course de haies littéraires. Car s’il est une chose dont il est question ici, c’est bien de littérature. La seule, la vraie, celle qui n’est ni blanche, ni noire, ni rouge, ni bleue. Elle est.

Je crois bien que c’est Barthes qui prétendait que quand on lisait un écrivain, un vrai, on avait toujours l’impression de lire une langue étrangère. Alors Pécherot appartient à cette glorieuse lignée avec son style moderne dans le rythme, n’hésitant pas à emprunter des mots d’argot d’hier, écrivant ce qui pourrait être un roman historique dans le fond, mais contemporain dans la forme. Où la vérité littéraire émerge d’un récit non linéaire, fragmenté, éclaté.. comme apparaît un paysage, géographique ou intime, après la déflagration de la bombe ou du canon.
Car c’est bien des séquelles des bombes et des canons sur l’Histoire et sur l’histoire de tous les hommes que s’intéresse cette fiction passionante qui commence aux Etats-Unis, à la poursuite du cirque de Buffalo Bill, antique forme du spectacle moderne, où même l’histoire, toujours elle, devient attraction. Un privé part à la recherche d’un mystérieux français, un ancien communard qui pourrait avoir mal tourné.

Si vous aimez d’emblée savoir où vous allez, passez votre tour, car toute cette première partie est assez brumeuse. On est plongé dans ce monde si loin du notre dans le temps et l’espace, bercé par les étranges énumérations de Péchenot, qui donnent parfois à son livre des allures d’inventaire poétique au rythme magique : « Dans leurs bagages mal ficelés, ils ont transbahuté des couvertures, la lampe à pétrole, des martites, des draps rapetassés, des semances. Et par là-dessus l’harmonica, un bouquet de frleurs séchées, la Bible, pour ceux qui savent lire, et les écrits de Fourier et ceux d’Owen. » Car et c’est une des découvertes de ce livre, avant d’apparaître comme la nation du capitalisme triomphant, les Etats Unis herbergèrent aussi à une époque socialites et utopistes en leur sein.

Puis vient ce qui semble être le coeur et qui ne l’est peut être pas du récit. On ne sait jamais où il est quand la bombe a explosé. Là c’est la Commune de Paris, cette histoire folle où l’on retrouve Courbet et Verlaine, qui sont plus que des silhouettes et d’autres personnages imaginées par l’auteur. Lors de ces journées entre révolution et guerre civile quel a été le rôle de Dana ? A-t-il voulu piller le trésor de la Commune ? A-t-il participé a l’exécution d’otages rue Haxo, et notamment de cet otage surnuméraire, dont le seul tort aurait été de regretter publiquement l’absurdité de cette exécution ? C’est ce qui obsède Marceau, un autre sympathisant de la Commune, fixé jusqu’à la folie par ce Dana, qui aimait peut-être la même femme que lui et qui a disparu soudainement. Cette folie est entretenue par la prise régulière de laudanum, dérivé de l’opium. Marceau est rongé littéralement par les événements.

C’est ici qu’intervient dans le récit la figure de Charles Pathé, un des promotteurs du cinématographe, cet autre forme moderne du spectacle, qui projette dans ses salles un film très court montrant justement un étrange cow boy et le cirque de monsieur Buffalo Bill.

Quand on termine la lecture, on est ébloui par ce roman qui tient de bout en bout son style, qui boucle merveilleusement, jouant avec les codes du polar 1900, avec ce qu’il faut d’indic et de ripou. La réponse à la question qui traverse le livre apparaît à la fois évidente et inattendue, car les années 1900 ne sont-elles pas aussi celles où, à Vienne, un docteur jetait les bases de ce qui deviendra la psychanalyse, mais chut… n’en écrivons pas trop.

J’avoue avoir été fasciné par ce texte, notamment, parce qu’il pose une question qui obsède le lecteur que je suis : quand donc, un ensemble de tics, de trucs d’écriture devient-il un style ?

Et la morale de l’histoire et de l’Histoire, me direz-vous ? Elle est tragique évidemment. La plaie ouverte est celle que laissent les événements dans l’histoire d’un pays, ou dans la psyché d’un Homme, condamné à continuer de vivre encore et toujours, même quand vivre n’est plus que survivre. « L’idée que tout est illusion lui causait des bouffées d’angoisse ». Illusion du cinéma, du cirque de Buffalo ou de l’Histoire en marche, qu’importe. Une fois le moment passé, il faut continuer. C’est là que la littérature peut commencer à venir panser les inconsolables que nous sommes.

 

Chronique par Christophe Bys

La madone de Notre-Dame d’Alexis Ragougneau

Au lendemain de la procession du quinze août, une jeune fille semble se recueillir dans la cathédrale de Notre-Dame. Bousculée par une touriste, elle s’effondre, morte. Dans la foule, c’est la stupeur mais la première surprise passée, le meurtre est établi et la victime identifiée : elle avait suivi de près le cortège de la veille, scandalisant les fidèles par sa tenue un peu légère. Un jeune homme blond l’en a d’ailleurs violemment chassée à coups de crucifix. Faut-il voir en lui l’assassin ?

Outre les enquêteurs du Quai des Orfèvres fixés sur la piste de ce fidèle, passionné par la Vierge, le père Kern, remplaçant pendant la période d’été, se penche sur le crime, persuadé de l’innocence du jeune homme blond. Poursuivi par ses propres démons, malmené par la maladie des os qui le ronge, parviendra-t-il à faire entendre raison à la jeune procureur Kaufmann et aux policiers qui l’assistent ?

Dans ce roman policier à la trame classique, Alexis Ragougneau plante le décor au cœur de la cathédrale de Notre Dame, véritable fourmilière. Il restitue l’ambiance effrénée qui y règne : touristes, surveillants, prêtres, sacristains, … Tout ce petit monde est en ébullition depuis la macabre découverte, l’atmosphère déjà habituellement agitée est montée d’un cran: figurant parmi les premiers lieux touristiques de France, Notre Dame est, incontestablement, une petite industrie. Plus de cinquante mille visiteurs y passent chaque jour et rien n’y est laissé au hasard. Agent de sécurité ou personnel d’accueil, chacun y a un rôle bien défini à jouer et la mécanique est bien rôdée.

Choisissant de laisser de côté les véritables acteurs sortis du Quai des Orfèvres tout proche, l’auteur place au centre de l’intrigue un enquêteur pour le moins atypique : un aumônier de prison, handicapé par une insidieuse maladie, luttant chaque jour avec son passé.

Elle aussi assez éloignée de nos attentes, la personnalité de la victime occupera une grande place dans cette enquête et sera au cœur des préoccupations du père Kern, devant, pour s’y intéresser, se faire violence.

C’est donc à lui qu’appartiendra de faire toute la lumière sur cette affaire, grâce à l’aide inattendue de marginaux qui voient en la cathédrale un refuge quotidien. Beaucoup d’humanité et d’écoute, loin de l’implacable machine judiciaire, seront nécessaires pour entendre ces laissés-pour-compte.

Ce volet profondément humain et cet enquêteur imparfait sont autant d’atouts à mettre au crédit de ce premier roman : j’y ajouterais le profond réalisme de l’intrigue et le décor grandiose dont la vie est si habilement rendue. Bien sûr, cette histoire pourrait se résumer à un combat du bien contre le mal mais ce serait à mon sens un peu réducteur car l’auteur met en scène ici de grandes qualités qui font de ce roman un excellent polar.

Chronique rédigée par Nahe,

 

 

Buvard, de Julia Kerninon

Buvard, de Julia Kerninon

Buvard, un papier doux et poreux capable d’absorber l’encre. Une étape par laquelle passe tout jeune écrivain. Il boit les mots de ses prédécesseurs, s’inspire, construit ses bases avant d’apporter quelque chose de neuf. C’est ce que fait la thésarde en littérature Julia Kerninon dans son premier roman « Buvard », publié en janvier aux Editions du Rouergue et distingué récemment par le 5e prix Françoise Sagan.

 

C’est également ce que vit le narrateur du livre, Lou, étudiant de 24 ans. Ce dernier découvre tardivement – ou plutôt dévore goulument – les romans du personnage Caroline N. Spacek, sentant confusément qu’une partie de ces récits le concerne. Leur enfance les lie et la compréhension tacite qui en découle ouvre alors les portes d’un long huit clos.

 

Tout d’abord, l’étudiant rejoint l’adulée et recluse romancière « jusqu’au trou d’herbe où elle vivait », à Exester, dans la campagne anglaise. Telle une Alice au pays des merveilles, il tente de rattraper non pas un lapin blanc doté d’une montre mais un « petit oiseau de proie portant rouge à lèvres » et armée d’une machine à écrire. Tous deux ont pour point commun de vivre au rythme du cliquetis de leur machine.

 

Isolée du reste du monde, la diva de la littérature, accepte étonnamment de recevoir Lou pour une interview. Elle l’accueille dans son univers foutraque composé de sculptures de marbre, de livres, de pâtisseries, d’une plante carnivore, d’un palmier, de piscines gonflables et, surtout, d’une terrasse. Sur cette dernière, le temps se suspend, comme pour une précieuse soirée d’été entre amis. L’interview s’y poursuit alors… pendant deux mois entier.

 

Soir après soir, Lou découvre alors comment cette femme est devenue écrivaine. Tel un buvard, lui-même, il s’imprègne de son histoire. À l’instar du dictaphone qui rythme les journées des deux protagonistes, il enregistre. Pour mieux raconter plus tard.

 

Petit à petit, au fil de ses confessions, Il comprend comment elle a attrapé le virus de la littérature, elle qui venait d’une famille « où les bouquins, c’était pour les tafioles». Il découvre également comment elle-même a été le buvard – en devenant la secrétaire – d’un autre auteur célébrissime, avant d’exister par elle-même en imposant son style et son univers, aussi précis que violent.

 

L’histoire de ce personnage envoûtant, sorte d’archétype de l’écrivain étudié dans son habitat naturel, est également le buvard de l’histoire littéraire française. Quand le personnage Caroline N. Spacek suit un poète Pygmalion, on ne peut s’empêcher de penser à Simone de Beauvoir qui entre dans les traces de Jean-Paul Sartre que pour mieux s’en émanciper. L’arrivée de Lou dans la campagne anglaise rappelle également celle du jeune étudiant caennais en philosophie, Yann Andréa. Suite à une correspondance nourrie avec Marguerite Duras, il la rencontre à Trouville et s’installe chez elle.

 

Inscrit dans la tradition littéraire française, le roman montre ceux qui se cachent derrière les caractères imprimés avec la fraicheur d’un premier roman mais aussi, surtout, un style déjà finement ciselé. Buvard mais jamais bavard, la meilleure façon d’expliquer ce tour de force reste encore de citer l’auteure – ou les auteures, la phrase étant prononcée par le personnage de Caroline N. Spacek et écrite par Julia Kerninon – : « il me touchait – avec des mots – moi qui n’avais ici été touchée que par des mains. »

 

Chronique de Morgane Rémy 

 

 

 

La vie privée d’ Olivier Steiner

La vie privée d’ Olivier Steiner

« Je veux qu’il me fasse bouffer mon lyrisme, mes métaphores, mes élucubrations, mes formules et mes exagérations » écrit Olivier, le narrateur de la vie privée, le second roman d’Olivier Steiner. Comme un écho de Bohème le premier roman qui dégueulait de lyrisme et d’élucubrations, de formules et d’exagérations. Autant dire, que, comme l’auteur me l’a suggère, ce second roman est l’antithèse du précédent. Et, qui s’en étonnera, il m’a autant plu que le premier m’avait agacé.

Prévenons d’avance que c’est un livre à ne pas mettre entre toutes les mains, ou plutôt que c’est un livre à ne pas mettre devant tous les yeux. Olivier vit dans une maison en bord de mer. Il erre, semblant n’attendre plus rien dans la vie, sans se résoudre à la quitter, « le suicide ne pouvait pas tenir lieu de réponse, puisqu’il n’est qu’un moyen de se débarrasser de la question ». Emile un jour l’a recueilli, on ne saura jamais pourquoi. Pas plus qu’on ne connaîtra les relations qui unissaient les deux hommes.

Car tandis qu’Olivier attend, puis reçoit son amant au rez-de-chaussé, pour un plan SM, le cadavre d’Emile repose sur un lit au premier étage. Dans ce texte finalement assez court, Olivier Steiner confirme qu’il a un véritable talent de narrateur, quon avait déjà remarqué dans Bohème. Quand je l’ai acheté, ma libraire m’avait prévenu « c’est un livre qu’on ne peut pas lâcher ». En particulier parce que le récit passe en permanence du rez de chaussée au premier étage, avec un art de la transition remarquable. L’espace d’un instant, l’auteur nous perd. Et ce à chaque à fois, ce qui révèle une grande maîtrise. Un des effets de ce texte est d’abolir la frontière entre le vivant et l’inerte. Par moments, le corps en décomposition d’Emile semble plus vivant, animé d’une autre sorte de vie -la fameuse vie privée du titre – que le corps d’Olivier qui se livre au sadomasochisme, animée d’une pulsion d’anéantissement. Où le jouir ultime serait dans le « ne plus être ». Comme une envie de dissipation, qui abolirait toutes les souffrances, jusqu’à l’existence.

Pour ce faire, Olivier Steiner donne à son texte une drôle de tonalité, étonnament singulière : il invente une sorte de lyrisme froid, pour ne pas dire glacial. Loin d’être insensible, La vie privée regorge d’une vie bouillonnante, mais qui semble comme congelée. Comme si vivre pleinement risquait de tout détruire.

 

Attention : nous devons prévenir les lecteurs que ce texte comporte de nombreuses scènes décrites crûment. On est plus du côté de George Bataille que de Katherine Pancol.

 

Chronique de Christophe BYs

 

La vie privée, Olivier Steiner, l’Arpenteur, 

 

Quatrième de couverture :

Huis clos dans une maison du bord de mer. Tandis que la dépouille d’Emile repose dans une chambre à l’étage, le narrateur attend le dominateur. Une voiture se gare, c’est lui, le voilà dans l’embrasure de la porte, pile à l’heure, et sa ponctualité est déjà une forme de sévérité. Se joue alors la scène primitive, danse d’Eros et Thanatos, entre ombres et lumières, « sexe et effroi ». Poussés aux derniers retranchements de la chair et de l’esprit, les corps exultent, souffrent et jouissent, livrent leur essence même. Avec La vie privée, Olivier Steiner signe un voyage sans retour, magnifique oraison funèbre, expérience de lecture rare où se dévoile notre humanité dans ce qu’elle a de plus noir et de plus cru.

Sous les toits de Sébastien Ayreault

Sous les toits de Sébastien Ayreault

Dans Loin du monde, Sébastien Ayreault entrait en littérature en racontant une enfance française dans les années 80. Sous les toits, son deuxième roman poursuit dans la veine biographique, le narrateur se rapprochant du centre du monde littéraire (attention ironie) puisqu’il monte à Paris pour une éducation tant sentimentale, sensuelle que littéraire. Au centre du monde, mais sous les toits, c’est-à-dire dans une chambre de bonne d’une dizaine de mètres carrés pour écrire comme ses grands modèles, qui vivent plutôt outre-Atlantique qu’à Saint Germain des Prés. « Non, on lit des livres, parce que sans eux, l’hiver aux fenêtres vous flinguerait ».

Sous les toits confirme les qualités du premier roman de Sébastien Ayreault. A commencer par la précision de son regard, précision qu’il traduit par un style d’une exactitude et d’une concision finalement assez peu répandu dans la littérature française où on a la métaphore facile. A cet égard, le récit du quotidien dans un atelier où le narrateur part gagner sa vie en découpant des relvés bancaires est remarquable.
On retrouve aussi ce regard véritablement amoral de l’auteur. Il écrit ce qui est, sans jugement aucun. Qu’il parle de ses amours complexes ou de ses petites magouilles, il ne porte aucune condamnation, ni ne tire aucune gloire. Les choses sont et c’est tout. Sébastien Ayreault réussit de cette façon à réduire son récit au strict minimum, ne s’encombrant de rien de superficiel pour aller au coeur des choses. Car du coeur il en a. Le récit du voyage dans le village où il a grandi est aussi déchirant qu’il est bref.

Si vous n’avez pas encore lu Loin du monde, procurez vous le, lisez les deux livres à la suite de l’autre. Sous les toits raconte la naissance du premier roman et donne une folle envie de lire les futurs ouvrages de Sébastien Ayreault. Un Auteur à suivre.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Sébastien AYREAULT, Sous les toits, Au diable vauvert

 

Quatrième de couverture :

Un fils d’ouvrier de l’ouest de la France monte à la capitale. Chômeur sans perspectives, misérable errant d’une mansarde à l’autre sous les toits de Paris, il découvre dans une librairie le sens de sa vie.

Fantaisie-sarabande d’Héléna Marienske

Un lecteur savant et lettré, le genre qui fréquente ou a fréquenté la Sorbonne, trouvera dans ce roman, allusions et références qui feront sa joie. Tant mieux pour lui. D’autres moins avertis de ces choses là feront comme moi et le liront au premier degré et prendront leur pied au premier degré, tant le talent d’Héléna Marienské est grand et son univers singulier. J’avais lu il y a quelques années son premier roman, Rhésus, paru aux éditions POL, qui relatait l’arrivée d’un singe dans une maison de retraite, désorganisant l’univers de l’hospice. Je n’avais rien lu depuis de cet auteure et continue de m’étonner que cette fantaisie sarabande n’ait pas fait parler davantage d’elle. Peut être que l’attachée de presse de Flammarion était malade au moment de la sortie du livre. Car franchement, un roman intelligent bien ficelé, ode à la femme et au plaisir féminin. Le tout bien écrit, jouant des clichés avec brio, il ne s’en publie pas tous les jours. Loin de là.
Fantaisie-sarabande évoque pour moi les expériences que l’on faisait en classe de seconde en cours de sciences physiques quand on étudiait le mouvement des corps. Soit l’étude de la mécanique. Ici l’auteur lance deux personnages féminins et attend de voir ce que provoquera leur rencontre programmée. Soit Annabelle, jeune fille, sorte d’Eddy Bellegueule au féminin pour la généalogie socio familiale, devenue prostituée (mais le mot lui va tellement mal) de luxe, ayant fait de son corps un instrument de conquête de sa liberté. Soit Angèle, la professeure épouse d’un pianiste égoïste et invivable, l’épouse parfaite pour une vie provinciale. Quoique, les maris, Angèle ne s’en encombre pas trop longtemps. Pour épaissir la sauce, Héléna Marienské ajoute un policier aux pulsions sado-maso inquiétantes  et tout ce qu’il faut de personnages secondaires pour rendre son récit réjouissant.

Comme dans Rhésus, son premier roman, on retrouve son goût pour casser les progressions logiques, son talent à décrire les corps et les humeurs, sa qualité à faire du plaisir d’écrire et de lire un symétrique au bien jouir. « Le sentiment paralyse, les conventions accablent, les griffes de la timidité enserrent les geste dans une comdéie de froideur qui masque mal la confusion, le tumulte. Elle n’est pourtant que désire, que désires, tellement plus que pour les tribades du Marais. Elle rêve de l’effleurer, Elle, d’arrêter dans sa course la main qui va et vent tandis qu’elle parle, et de l’embrasse, cette main, ou d’y verser des larmes. »

Pour ne rien gâter, Héléna Marienské possède un solide sens de l’ironie qui trouve son acmé dans l’ultime chapitre, aux allures sociologiques.

Revenant sur le mystère de la discrétion qui a entouré la publication de cette ouvrage, la solution est en quatrième de couverture. Ce roman est « une comédie réjouissante qui mêle fantaisie policière et pornographie débridée ». Et le gros mot n’est pas celui que l’on croît. Récemment le critique de cinéma Michel Ciment notait au Masque et la plume le mépris dans lequel on tenait le genre comique, à propos de Dans la cour de Pierre Salvadori, le critique étant toujours tenté de minorer le genre « ce n’est qu’une comédie après tout ».

Alors oui Fantaisie-sarabande n’est qu’une comédie, mais faire bien rire est à peu près aussi rare que faire bien jouir. Merci Héléna Marienské de faire divinement les deux. Je vous aime.

 

Chronique rédigée par Christophe Bys

 

Fantaisie-sarabande, Héléna Marienské, Flammarion , ISBN 978 2 0813 1416 0  

 

Quatrième de couverture :

Peut-on supporter d’un mari avare et volage qu’il vous empoisonne la vie ? Non : on le tue. Peut-on, lorsqu’on est belle à se damner, supporter de vivre au sein d’une famille de nazillons misérable et malodorante dans les friches de la Lorraine ? Non: on profite de sa beauté pour s’en sortir. Angèle la meurtrière, Annabelle la prostituée de luxe ont dit non. Elles se rencontrent : coup de foudre. Elles disent alors oui, oui à l’amour, la déraison, la passion. Oui, la femme est clairement l’avenir de la femme. Si ce n’est qu’un flic enquête sur le meurtre du mari d’Angèle. Une comédie réjouissante qui mêle fantaisie policière, romance et pornographie débridée.

Le portique du front de mer de Manuel Candré

Le portique du front de mer de Manuel Candré

Voilà un livre sur lequel on hésite à poser des mots tant sa poésie et osons le mot sa grâce irradient et réchauffent le lecteur. Voilà un auteur dont c’est le deuxième roman et qui réussit un récit magistral. Tout ce qu’on écrira échouera à rendre la beauté de son écriture incandescente, à l’élégance fragile et certaine. Lançons nous quand même.

Soit l’histoire d’un quator de personnages qui pourraient hanter les pages d’un roman de Patrick Modiano. On les imagine encore jeunes, oisifs et errants, désoeuvrés, participant à de drôles d’activité, comme les chasses aux raies des sables ou aux parties de jeux de Igo. L’auteur explique que cet univers est inspiré de récits de l’écrivain britannique J.G. Ballard.

Roman hypnotique où l’errance prend des allures de cauchemar, roman d’avant ou d’après la catastrophe, Le portique du front de mer est avant tout une sublime balade existentielle. « Alors, nous reprenons nos jambes et nous les faisons glisser sur les ombres du jour, traversant mentalement chaque villa du parc, saccageant les jardins en pensée, cheminant sans rien dire d’autre qu’une forme de joie fatiguée. »

Quand trop d’écrivains succombent au tintamarre des réponses, Manuel Candré préfère la sourdine des questions les plus essentielles. « Nous entrâmes comme en un ralenti insupportable dans l’univers opalin de la forêt de givre, cette épouvantable période, qui fut aussi, par d’autres aspects, la plus belle. »

Le portique du front de mer pourrait être la version romanesque des plus belles chansons de Radiohead, où « chaque mirage nous laisse dans un état de sidération légère que vient troubler le sentiment vague d’une tristesse profonde. » Dans un univers, avant ou après la fin du monde, on finit par ne plus savoir, le temps semblant s’être dissous comme l’un des personnages, les mots restent pour dire l’errance toujours recommencée, la quête inaboutie..

 

Taisons nous et laissons agir l’écho des mots de Manuel Candré.. ils nous rendront meilleurs.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Le portique du front de mer, Manuel Candré , Editions Joëlle Losfeld, ISBN 978 2 0 7 252840 8

 

Quatrième de couverture :

Joao, Lucio, Ray Mayo et M sont les personnages fatigués de R., cité balnéaire ensablée, à l’abandon, dans laquelle la léthargie semble avoir remplacé jusqu’à l’atmosphère. Entre la chasse aux raies des sables, les parties de I.Go, les bières et les fritures de poulpe au Zanzibar, la vie pourrait s’y écouler sans heurts, si on excepte, toutefois, les mirages fantastiques qui viennent troubler l’horizon aux confins du désert.
Jusqu’au jour où l’un d’eux disparaît. Commencent alors les premiers hoquets du temps et la lente agonie de R – à moins que ce ne soit le début de quelque chose… Avec une écriture hypnotique et une ambiance à la J-G Ballard, ce deuxième roman de Manuel Candré est une expérience où l’on retrouve toute la force et la poésie d’Autour de moi.

L’été des lucioles de Gilles Paris

L’été des lucioles de Gilles Paris

Victor a neuf ans et décide raconter l’histoire de cet été exceptionnel, l’été des lucioles. Il aimerait écrire un livre pour sa maman qui en a toujours un à la main. Il ouvre donc son cahier à spirale et s’applique.

La famille, pour commencer : Victor a deux mamans et un papa. Deux mamans car Claire, sa vraie maman, ne vit plus avec son papa : il refuse de grandir, accumulant les factures. Claire est libraire et vit avec Pilar, qui peint les paysages de son enfance en Argentine. Papa est photographe, il vit seul et Victor le rejoint de temps en temps mais revient à la maison tout triste. Victor a aussi une grande sœur, Alicia : elle cherche le bon garçon et est un peu perdue entre Luigi et Lorenzo.

Ensuite il y a les copains : Gaspard, le meilleur ami qu’il retrouve en vacances, en descendant les poubelles et Justine qui lui chavire le cœur. Ensemble, ils iront jouer sur le chemin des douaniers. Les jumeaux Tom et Nathan les guideront dans les villas abandonnées du Cap Martin car en plus de quelques secrets, ils détiennent les clés de toutes ces vieilles demeures. Cet été s’annonce riche en aventures.

Dans un style inimitable et si aisément identifiable, l’auteur nous invite à suivre Victor au cours de cet été: il se met à la place du petit garçon et nous relate, avec candeur et délicatesse, ses journées en famille et les escapades entre copains.

Victor parle à cœur ouvert, décrivant ses joies et ses peines. Ce quotidien enfantin est attachant et plaisant à suivre, fait de rêves et de candeur. Sous le regard de Victor, ces semaines estivales prennent une autre dimension. Ses petites escapades sur le chemin des douaniers passent par le prisme de l’enfance et deviennent de fabuleuses aventures, tout en mystère et en frissons.

Si le récit de Victor est teinté d’innocence, il n’est pas insouciant pour autant : car Victor s’inquiète pour son papa, cet adulte qui refuse de grandir et de revenir dans la « belle résidence », où il a passé, lui aussi, ses vacances étant enfant. Victor profite de son séjour pour trouver une explication à cette maladie et tenter de lever le voile sur le mystère qu’il devine.

Donnant la parole à ce héros si jeune et charmant, Gilles Paris aborde des thèmes sérieux, parfois tristes mais les présente, grâce à ses personnages, de manière légère et candide. Ainsi exposées, les aventures de Victor et la vision qu’il porte sur le monde des adultes offrent un roman innocent, riche en émotions: un texte rafraîchissant qui prête tant à rire et à pleurer, un cocktail de tendresse et d’émerveillement, qui porterait le nom d’une des somptueuses villas que rêvent de visiter, en toute insouciance, Victor et ses amis.

Chronique rédigée par Nahe 

L’été des lucioles, Gilles Paris, Héloise d’Ormesson

Quatrième de couverture :

J’ai deux mamans et un papa qui ne veut pas grandir.  » Ainsi commence l’histoire de Victor, qui vient d’arriver dans la villégiature familiale du Cap-Martin. Cet été caniculaire s’annonce sous le signe de l’étrange avec une invasion de lucioles, des pluies sèches et des orages aussi soudains que violents. Du haut de ses neuf ans, Victor a quelques certitudes. C’est parce que François n’ouvre pas son courrier qui s’amoncelle dans un placard que ses parents ne vivent plus ensemble. C’est parce que Claire et Pilar adorent regarder des mélos tout en mangeant du pop-corn qu’elles sont heureuses ensemble. Et c’est parce que les adultes n’aiment pas descendre les poubelles au local peint en vert qu’il a rencontré son meilleur ami Gaspard. Pourtant, de nombreuses questions restent sans réponse. Pourquoi François refuse-t-il de grandir ? Pourquoi Alicia, son aînée, fugue-t-elle sans arrêt ? Qui était Félicité, la s?ur de son père dont on ne parle jamais ? Sur l’étroit chemin des douaniers qui surplombe la côte et relie Cap-Martin à Monaco, Victor rencontrera deux jumeaux, Tom et Nathan, qui lui ouvriront les portes d’un monde imaginaire et feront émerger des secrets de famille trop longtemps ensevelis. Gilles Paris brosse les portraits de personnages attachants ? une ado nonchalante, une maman libraire, un père-enfant ? et décrit avec tendresse l’univers poétique du petit Victor. Un roman d’apprentissage sensible et drôle.

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