Romans Français

La réparation de Colombe Schneck

C’est l’histoire d’un secret bien gardé, enfoui dans la mémoire d’une famille, enraciné dans le souvenir de la Shoah, un désastre ineffable. C’est l’histoire d’une jeune femme, qui veut savoir pourquoi ses proches se taisent et ne veulent pas dire l’indicible. La Réparation n’est pas l’histoire d’un objet que l’on répare, mais bien des plaies du passé laissant à peine quelques traces dans le présent.

Colombe Schneck l’a bien compris. Dans son entourage, le passé dérange. Seuls quelques membres de sa famille ont survécu à la Shoah, comme sa mère Hélène et sa grand-mère Ginda. Des disparus, il ne reste rien, juste quelques photographies dissimulées ici ou là. Mais, un large secret entoure les survivants, un souvenir dont personne ne souhaite évoquer. Avant sa mort, Hélène confie à Colombe une dernière volonté. Elle souhaite que son prochain enfant porte le prénom de Salomé, le même que celui de la fille de sa tante Raya, un petit être emporté par le génocide. Colombe n’avait jamais entendu parler de la fillette avant que sa mère ne l’évoque. Sa famille a toujours gardé le silence sur la petite Salomé. Lorsqu’elle tente d’interroger les survivantes à ce sujet, elle obtient peu de réponses. Chez ces femmes, la mémoire débute après la Shoah, car comme l’explique l’auteur, « il y a ce qui s’est passé dans les camps et qui n’est pas dicible et ce qui s’est passé après et qui l’est. » Mais quel secret entoure réellement l’existence de l’ancienne Salomé ? Que lui est-il arrivé ? Dans la famille de Colombe, il est interdit de se souvenir. Mieux, il faut oublier.

L’auteur décide alors de transgresser cet interdit et débute sa quête vers le passé. Elle découvre quelques souvenirs chez Pierre, le frère de sa mère. Lui aussi est un survivant, mais il n’a pas voulu oublié le passé et il est devenu écrivain. En mai 1942, il s’enfuie de Paris avec sa sœur Hélène et ses parents pour se réfugier à Vichy, échappant précipitamment aux rafles. Après la guerre, ils retrouvent leur appartement parisien occupé par des Français antisémites. La famille porte plainte, gagne le procès, mais finit par retourner s’installer à Vichy. Des années plus tard, Colombe touche mille cinq cents euros d’indemnité pour la spoliation de cet appartement. Mais, qu’est-ce que cette somme quand on a passé trois années de son existence dans la peur, sans n’avoir aucune nouvelle de sa famille, à vivre dans la souffrance de ne pas savoir ? Comment réparer le passé ? Pour comprendre ces souvenirs, Colombe devra poursuivre sa quête en Israël, aux Etats-Unis puis en Lituanie, le pays où sa famille est originaire.

Colombe Schneck fait partie de ces auteurs exquis qui abordent l’Histoire sans la réduire à une simple superposition d’évènements. Elle soulève subtilement la question des réparations des après- guerres. N’en livre-t-elle pas la réponse ? Car, peut-être que la meilleure façon de réparer le passé est d’en parler.

Chronique rédigée par Ingrid Gaza

La réparation, Colombe Schneck, Grasset, ISBN 978-2246788942

Quatrième de couverture :

« Je me suis d’abord trompée.
Je me disais c’est trop facile, tu portes des sandales dorées, tu te complais dans des histoires d’amour impossible, tu aimes les bains dans la Méditerranée et tu crois qu’une fille comme toi peut écrire sur la Shoah ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La petite Salomé, dont ma fille a hérité du beau prénom, mon arrière grand-mère, mes oncles et tantes, mes cousins, vivaient en Lituanie avant la guerre. Ils appartenaient à une communauté dont il ne reste rien. »

Que s’est-il vraiment passé dans le ghetto de Kovno en 1943 ? Et pourquoi cette culpabilité en héritage ?
Dans ce roman-vrai, Colombe Schneck remonte le temps et fouille les mémoires. Jusqu’à la découverte d’une vérité bouleversante.

L’homme qui avait soif d’Hubert Mingarelli

1946, le Japon, vaincu, est occupé par les soldats américains. Démobilisé, Hisao prend le train pour rejoindre Hokkaido et sa fiancée Shigeko. Il y a dans sa valise, bien protégé par son caleçon de laine, un oeuf de jade qu’il compte offrir à celle qu’il ne connait pour l’instant qu’à travers des lettres échangées. Mais Hisao n’en a pas fini avec la guerre. Il est revenu de la terrible bataille de Peleliu des cauchemars plein la tête et une soif inextinguible dans la bouche. Ce désir de boire plus fort que tout l’a fait descendre du train, abandonnant la valise et le cadeau. Car quand Hisao a soif, il n’est plus qu’une bête prête à tout pour quelques gouttes d’eau, même lapées dans une flaque. Une fois sa soif momentanément étanchée, arrivent les regrets. Il faut courir le long de la voie ferrée jusqu’au terminus, vers cette valise et son précieux contenu, vers son avenir.

 

C’est dans une montagne qu’il a creusée jour et nuit jusqu’à ce qu’elle finisse par s’effondrer sur lui qu’Hisao a laissé son ami Takeshi, un ami qui partageait son temps, son labeur, sa peur, un ami qui avait le don d’écrire des chansons qu’il lui murmurait dans le creux de l’oreille avant qu’ils s’endorment, un ami mort sans eau, sans oxygène, écrasé par la montagne bombardée. Hisao a survécu amis son ami le hante toutes les nuits, lui et le soldat étranger qui lui a tendu sa gourde quand il a réussi à s’extraire de la montagne. Les cauchemars, la soif qui le taraude, il voudrait les laisser derrière lui et ne penser qu’à Shigeko sa future femme. Peut-être l’apaisement viendra-t-il de sa marche forcée, de ses rencontres avec d’autres laissés-pour-compte de cette guerre achevée dans le déshonneur…

Périple initiatique, L’homme qui avait soif est un roman âpre qui se lit la gorge sèche, avec l’impression de suffoquer à chaque page. Le récit d’une douloureuse errance, illuminée toutefois par le souvenir d’une amitié très forte et l’espoir de jours meilleurs. Un homme en souffrance dans un pays en souffrance, marqués tous deux par la défaite, par les morts trop nombreux, supportant le fardeau de celui qui doit réapprendre à vivre après le chaos.

Un roman triste, douloureux mais porteur d’espoir. Magnifique !

 

Chronique de Sandrine F 

 

L’homme qui avait soif, Hubert Mingarelli, Stock, ISBN 978-2234074866

 

Quatrième de couverture :

 

Japon, 1946, pendant l’occupation américaine.
Démobilisé depuis peu, Hisao revient de la montagne avec une soif obsédante et des rêves qui le hantent. À bord du train qui doit le conduire vers la femme aimée, il commet une terrible erreur. Descendu pour boire, il voit le train repartir avec sa valise et l’oeuf de jade qu’il a prévu d’offrir à Shigeko.
Alors qu’un suspens subtil mais intense invite le lecteur à suivre les péripéties d’Hisao courant après sa valise, se dessine la bataille de Peleliu où il a combattu aux côtés de Takeshi, jeune soldat troublant qui chante dans le noir. Et qui mourra à ses côtés.
Dans ce roman aussi puissant que poétique, Hubert Mingarelli évoque avec une rare élégance l’amitié entre hommes et le Japon meurtri par la guerre.
Hisao retrouvera-t-il sa valise et arrivera-t-il jusqu’au « mystère Shigeko » ?

Les thermes du Paradis d’Akli Tadjer

Les thermes du Paradis d’Akli Tadjer

Voilà un roman qu’on lit facilement d’un bout à l’autre et agréablement aussi selon qu’on est sensible à la destinée de son héroïne et narratrice, Adèle Reverdy, directrice de pompes funèbres à Aubervilliers. Adèle a hérité très jeune de l’entreprise de ses parents qui sont morts dans un carambolage sur l’A1 en direction de Roissy. Depuis, elle vit une vie de jeune femme chaperonnée par sa sœur aînée Rose qui est le portrait craché de leur mère à tous les points de vue et surtout par son amie et colocataire Leïla Benameur, la thanatopractrice de Bobigny qui a restauré les dépouilles de ses parents avant la mise en bière.

La vie amoureuse d’Adèle est un vaste échec car elle est timorée, complexée par son physique peu avantageux comme par son métier socialement handicapant, une situation que Leïla connaît bien jusqu’à ses retrouvailles avec Hubert, un présentateur de télévision un brin narcissique avec qui elle a eu une brève relation plusieurs années avant, mais que Rose, parfaitement épanouie avec le riche et bel Étienne, ophtalmologue à l’hôpital des Quinze-Vingt, a de plus en plus de mal à supporter. Au lieu de sortir et de draguer les garçons, Adèle reste affalée dans son canapé à avaler du lait concentré sucré et des Curly qui la font boulotter. Elle enfle à vue d’œil ! Elle ne rentre plus dans les jupes qu’elle vient pourtant juste d’acheter aux soldes ! À l’occasion de son trentième anniversaire, Rose et Leïla emploient donc les grands moyens. Leïla l’emmène chez Louboutin pour lui acheter une paire de talons hauts « Pigalle », du meilleur effet avec une petite robe noire H&M qu’elle lui offre aussi, tandis que Rose organise une fête à La Paloma, une péniche amarrée sur le quai de la Loire.

Le soir venu, voilà qu’Adèle a le coup de foudre pour un homme qui n’est même pas un invité, Léo, un patient d’Étienne qui ne savait pas quoi faire de sa soirée. Une pièce rapportée ! Un handicapé ! Loin de se trémousser sur la piste de danse pour se dénicher un mari digne de ce nom, voilà qu’Adèle se laisse masser les deux pieds (mis au supplice par les « Pigalle » de chez Louboutin) aux mains de cet homme quasiment aveugle qui s’avère masseur aux Thermes du Paradis, un hammam du faubourg Poissonnière. Soudain aventureuse, elle réserve un soin aux Thermes du Paradis où elle retrouve Léo et elle entame bientôt une relation charnelle, torride avec lui. Elle apprend ainsi qu’enfant des banlieues, il est devenu trapéziste au cirque Amar, sillonnant toute l’Europe pour éblouir le public de ses saltos, doubles saltos et triples saltos avant et arrière, jusqu’au jour où voulant en faire un peu trop dans le seul but d’impressionner sa mère et ses amis de banlieue venus le voir aux pelouses de Reuilly, il a eu un grave accident.

À partir de là, on pourrait s’attendre à ce que ce récit rondement mené entre dans une autre dimension. Adèle a rencontré un homme hors du commun avec qui elle a commencé une relation hors du commun. Va-t-elle dépasser ses complexes et surmonter le regard des autres ? Va-t-elle découvrir d’autres valeurs et adopter un mode de vie qui ne soit en rien dépendant des apparences ? Pas tout à fait. Après les premiers émois, Adèle est tourmentée d’un côté par le fantôme de Carla, la belle acrobate qui accompagnait Léo dans ses tournées et qui revient le voir aux Thermes du Paradis car elle regrette de l’avoir quitté quand il a perdu la vue, et de l’autre par le mirage d’une opération chirurgicale de Léo, car à partir du moment où Étienne lui révèle qu’il existe à New York une clinique spécialisée où il pourrait éventuellement retrouver la vue, aussi minces soient les probabilités de réussite, Adèle en fait aussitôt une obsession personnelle. Dès lors, tout tourne autour de la question de savoir laquelle, de Carla ou d’Adèle, Léo choisirait s’il retrouvait la vue.

Derrière une façade de modernité, Les Thermes du Paradis ne fait ainsi, somme toute, que raconter une histoire de grisette éperdument sentimentale. Le public adolescent sera sans doute impressionné par Adèle, qui apparaît à la fois comme une héroïne au caractère affirmé, soucieuse de conserver son indépendance et capable de renvoyer à peu près tout le monde dans les cordes par son franc-parler (une caractéristique qu’elle partage avec Leïla), et comme une narratrice au style audacieux, évoquant avec une apparence de grande liberté des scènes de sexe ou de thanatopraxie. L’auteur a d’ailleurs multiplié ce qu’on peut appeler « les indices de modernité », avec des allusions aux modes de communication modernes ou encore aux actualités plus ou moins récentes, comme les scores de Nicolas Sarkozy et de Marine Le Pen aux dernières élections présidentielles, ou encore des films tels Intouchables ou Django Unchained. Le public adulte, cependant, restera peut-être sceptique devant ce roman éducatif assez traditionaliste où tout est affaire de sentiments et de jalousie.

Il faut reconnaître à Akli Tadjer l’immense mérite d’avoir signé un roman captivant voire passionnant pour le public scolaire notoirement difficile des banlieues de Paris, qui pourra aborder grâce à lui, que ce soit en classe ou non, de nombreuses problématiques qui lui sont familières et essentielles, en particulier autour des rapports Paris/banlieues, hommes/femmes, musulmans/chrétiens, et bien sûr pression sociale/aspirations individuelles, sentiments/sexualité, amour/argent. « Il ne faut pas avoir peur du bonheur », dit en exergue Romain Gary. En ce sens, on peut voir Les Thermes du Paradis comme un roman d’éveil spirituel pour la jeunesse de notre époque.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Les Thermes du Paradis, Akli Tadjer, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-3816-6, 314 pages, 18 €

 

Quatrième de couverture

 

Adèle Reverdy est une jeune femme pleine de complexes et, pour comble de malheur, les hommes la fuient dès qu’elle avoue son métier de croque-mort.

Mais sa vie va basculer le jour de ses trente ans. Parmi les invités à la fête organisée par sa sœur, il y a Léo, ancien trapéziste devenu aveugle, puis masseur aux Thermes du Paradis. C’est le coup de foudre. Un soleil noir illumine désormais sa vie. Aidée de sa meilleure amie Leïla, talentueuse thanatopractrice, Adèle va tout faire pour conquérir le cœur de Léo.

 

Avec Les Thermes du Paradis, Akli Tadjer signe un roman plein d’humour, de tendresse, de sensualité, où l’on découvre que l’« on ne voit bien qu’avec le cœur ». Il est aussi l’auteur du Porteur de cartable et de Il était une fois… peut-être pas, tous deux adaptés à la télévision.

 

Tags : Les Thermes du Paradis, Akli Tadjer, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-3816-6

Mer agitée à très agitée de Sophie Bassignac

Mer agitée à très agitée de Sophie Bassignac

« J’ai tourné la dernière page sans émotion et même avec soulagement. » Ainsi notre amie Tamara concluait-elle il y a trois ans sa chronique de Dos à dos de Sophie Bassignac. Je pourrais en dire autant de Mer agitée à très agitée dont je découvre à la lecture de cette chronique qu’il est fabriqué à partir de la même liste d’ingrédients. Primo, une station balnéaire où des personnages aux noms improbables et aux vies qui ne le sont pas moins coulent des jours aussi heureux qu’ils le peuvent à l’abri des paparazzi et de leurs voisins qu’ils n’ont parfois jamais rencontrés. Deuzio, un couple de quinquagénaires qui défont et refont leur vie et dont l’unique enfant n’a pas grandi sous les meilleurs auspices. Tertio, des personnages américains et japonais par-ci par-là, dont le rôle est apparemment d’incarner la quintessence de la civilisation américaine et de la culture nipponne, ça se vend plutôt bien depuis Amélie Nothomb et Muriel Barbery. Enfin, quatro, un peu pour cimenter le tout, une intrigue ou plutôt une pseudo intrigue policière avec un crime qui n’en est pas un et un enquêteur qui n’a rien d’un enquêteur, qui divulgue à peu près autant d’informations qu’il en recueille, qui révise et corrige les faits en fonction de son attachement aux gens du coin qu’il connaît bien puisqu’il a grandi là et qui couche avec l’une des principales intéressées, qui elle-même se laisse ligoter sans aucune semblance de raison chez l’un des principaux suspects. Ah ! the French “joie de vivre” !

Nous voici donc en Bretagne – on peut dire Le Croisic ou Le Pouliguen car on sait que Nantes et Batz ne sont pas loin et qu’il y a des criques un peu partout donc pas La Baule – dans la maison d’hôtes qui est la propriété de Maryline, ex-mannequin de mode qui en a hérité de ses parents bostoniens, et William, ex-star du rock à moitié désintoxiquée, deux quinquagénaires qui doivent supporter leur fille Georgia qui, évidemment, doit aussi les supporter. Sachez que dans cette maison d’hôtes qui attire une clientèle internationale, William peut tout à coup faire de la guitare à en percer les oreilles à des kilomètres à la ronde et que Georgia peut se faire dépuceler par un client japonais par ailleurs fin tacticien dans la commercialisation des caramels au sel de Guérande et des bols en faïence de Quimper (puisqu’on est en Bretagne) au pays du soleil levant (et Osamo et Daito, puisqu’ils viennent du Japon, sont aussi des maîtres en bouddhisme zen et des judokas confirmés qui peuvent improviser une représentation de kabuki dans le jardin pour honorer la maîtresse des lieux, Maryline, à l’occasion de son anniversaire). Sachez aussi que sur la crique juste devant la maison d’hôtes, Maryline, dans un élan de passion retrouvée pour le bel et ténébreux Simon Schwartz, un ancien camarade de classe, peut coucher avec lui comme ça, à l’abri des regards (enfin, pas de tous, car un voisin un peu dérangé qui vit toujours chez son père, il en faut un, épie tout le monde avec ses jumelles à toute heure du jour et de la nuit, comme vous le devinez ce personnage est utile dans l’enquête).

Oui, parce que voilà : un beau matin, Rebecca Merriman, une vieille fille de la Nouvelle-Angleterre qui loge à l’année chez les Halloway et qui part toujours faire une petite balade sur la côte pour commencer sa journée, découvre sur la crique juste devant la maison le corps d’une jeune femme qui s’avère être Elyne Folenfant, une inconnue que le rivage a rejetée là passablement dénudée. Trois suspects : William et les deux acolytes de ses virées au bar et au casino, « Herr », antiquaire taciturne déjà signalé pour harcèlement, et « Flag », sympathique mais au Q.I. limité, le trio étant rentré plus qu’éméché au milieu de la nuit après avoir ramassé une fille dont on découvre vite qu’il s’agit de ladite Elyne Folenfant. Et un enquêteur : Simon Schwartz, qui a fait sa carrière dans la police à Strasbourg mais qui est revenu en Bretagne pour retrouver l’air de la mer et aussi Maryline, son premier amour. N’est-ce pas l’expérience partagée du deuil d’un parent à l’adolescence – lui son père, elle sa mère – qui les a aussi bien unis que désunis ? N’ont-ils pas quelque chose de fort, de radical, de passionnel – une aventure, une vie de couple – à vivre tous les deux ? Pendant ce temps, un inconnu qui rôde dans le village finit par aborder William que ses vieux démons semblent rattraper à toute allure.

À l’image de la propriété des Halloway qui est à la fois une maison de famille, un B&B chic un palais de la décadence, Mer agitée à très agitée oscille entre roman policier, comédie de mœurs et drame psychologique. Dans le fond, pourquoi pas ?… Mais dans les faits, le résultat aussi incertain que les conditions météorologiques qui ont inspiré le titre de l’ouvrage. Car rien n’est vraiment abouti. Au fil des pages, on est envahi par une sensation de grand n’importe quoi, à l’image de cette soirée d’anniversaire où Flag met la chaîne à fond pour que Maryline danse au corps à corps avec William en repensant à ses étreintes lascives avec Simon et où tout le monde fume du shit tandis que Daito, c’est rigolo, se jette la tête la première dans un massif d’hortensias. Le tout dans une prose elle-même indéfinissable, que dès le premier paragraphe on dirait traduite de l’anglais, tant dans la langue que dans le style et dans le contenu : « Adossés à la rampe du premier étage, Maryline et William Halloway regardaient leur fille unique, Georgia, écumer de rage en secouant son épaisse chevelure. Elle rappelait à William la Janis Joplin de la fin, la souillon grasse et magnifique qui hurlait dans des aigus stridents son désespoir définitif. En toile de fond, la déchetterie qui servait de chambre à Georgia s’additionnait au chaos ambiant. Maryline et William venaient de se faire traiter de tortionnaires et, le regard neutre, arboraient malgré les insultes un calme de parents. William soupirait en auscultant le plafond et Maryline, bras croisés, refaisait mentalement sa liste de courses tout en vérifiant l’état du ciel par le Velux du couloir. » De quoi retourner à la page de titre histoire de voir si la mention « traduit de l’anglais par… » n’a pas échappé à notre attention.

Les paris sont ouverts sur le prochain roman de Sophie Bassignac. Deauville, Biarritz ou Berck ? Un couple d’ex-scénaristes de Hollywood, d’ex-propriétaires de restaurant à San Francisco ou d’ex-développeurs informatiques de la Silicon Valley ? Un Tokyoite addict au pachinko répondant au nom de Totoro, un survivant du tremblement de terre de Kobé dessinateur de mangas reconverti en vues du mont Fuji ou la petite-fille d’un kamikaze de Pearl Harbor née à Hiroshima et devenue spécialiste du raku ? Et le prénom bizarre, ce sera Percival, Orson, ou Rosalinde ? Le suspense est entier.

 

Chronique rédigée par Étienne Gomez

 

Mer agitée à très agitée, Sophie Bassignac, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-4570-6, 250 pages, 18 €

 

Quatrième de couverture

 

William se promenait depuis vingt ans sur le corps de Maryline avec des mots magiques et des effleurements, propageant une vie légère poudrée de drogue et de paillettes. Simon, lui, sentait la mer, énervait comme le vent su large et il était sa jeunesse. Elle se dit que Simon était quelqu’un à qui on appartient ou rien, alors que William n’avait jamais eu aucun sens de la propriété.

Après des années new-yorkaises intenses et dangereuses, Maryline et William Halloway s’installent sur la côte bretonne pour commencer une nouvelle vie, paisible et discrète. Mais un matin de juillet, le petit monde de Maryline vacille lorsque Simon Schwartz, son amour de jeunesse, met le pied dans la porte.

 

Sophie Bassignac signe un roman plein d’allant, où l’amour et l’humour courent comme un furet entre les membres d’une tribu déjantée.

 

Tags : Mer agitée à très agitée, Sophie Bassignac, JC Lattès, ISBN 978-2-7096-4570-6

Sans Faille de Valentin Musso

Le très charmant Ryan Gosling avait, il y a quelques années, conforté sa place d’acteur de premier plan face à un monstre du cinéma et du théâtre qu’est Anthony Hopkins, dans un thriller accablant : La FAILLE, où il est question d’ambition, d’art de la guerre et évidemment d’égos blessés. Le héros ou devrait-on dire le protagoniste du dernier roman de Valentin Musso pourrait être incarné par sexy Gosling. Il s’appellerait Théo, diminutif de Théodore. Il serait beau, intelligent et plein d’argent. Il aurait lui aussi une faille narcissique et comme Philippe Labro, lui aussi très compétent en matière d’égo – ou Mylène Farmer mais on s’égare-, l’aurait dit, il va tomber 7 fois pour se relever 8.

Donc Ryan Gosling, pardon, Théo Delcourt est un trentenaire sexy, banquier, bien sous tout rapport, flanquée d’une petite amie légèrement vénale, Dorothée, d’un ami de toujours ou plutôt d’un faire-valoir d’adolescent David et de sa petite amie anorexique Juliette. Théo est né avec une cuillère d’argent dans la bouche et ne l’a jamais recrachée en espérant que sa merveilleuse salive la transforme en platine, couleur de l’AMEX qui fait du bien. Théo rejoint Romuald dans un chalet dans les Pyrénées pour une ballade autour d’un glacier. Et qui dit glacier dit depuis Les Rivières Pourpres catastrophe, meurtre, vengeance.

Valentin Musso choisit de faire une construction à rebours comme celle que tous les spin-off mettent en place. D’abord la tête qui tape contre le parebrise, l’éclat du verre, le sang puis … la narration. C’est efficace. Comme son frère, il choisit d’y mettre un style blanc et simple… à l’américaine, mais pas celle de Franzen, Palaniuk.

L’originalité provient du twist final où l’interrogation sur la nécessité du pardon ou de la vengeance, sur la construction de l’être au travers de ces vicissitudes et turpitudes, se transforme en réflexion sur le pouvoir démiurgique de l’imagination.

On peut tourner les pages en visualisant Ryan Gosling dans les Randonneurs, espérant que Stallone n’apparaisse pas pour le Cliffhanger … On peut aussi chercher la faille et s’engager alors dans une spéléo des profondeurs dans l’abysse du polar page turner. Ou on peut faillir avant la fin …

 

Chronique d’ Abeline Majorel 

 

Sans faille, Valentin Musso, Seuil, ISBN 978-2021141887

 

 

L’homme qui a vu l’homme de Marin Ledun

Pays basque, janvier 2009. La côte atlantique est secouée par la tempête Klaus et Iban Urtiz, journaliste à Larruma, assiste à la conférence de presse organisée par la famille Sasko qui s’inquiète de la disparition d’un des leurs. Jokin n’a plus donné signe de vie depuis trois semaines, volatilisé alors qu’il se rendait à Bordeaux pour un entretien d’embauche. La police ne semble pas pressée de retrouver ce militant indépendantiste fraîchement sorti des geôles espagnoles. Peu au fait des agissements de l’ETA et de sa guerre contre les autorités françaises et espagnoles, le jeune journaliste décide d’enquêter dans un monde où ses certitudes vont être mises à mal. Qui ment ? Qui sait ? Qui sont les victimes ? Qui sont les bourreaux ? Où est la Vérité ? Quand le terrorisme d’Etat répond aux revendications séparatistes, il n’y a plus ni gentils ni méchants. Perdu en terre étrangère, sans en connaitre ni les codes ni la langue, Iban se heurte au silence, celui de la famille, des militants, mais aussi celui des autorités, de la presse, de ses collègues. Pourtant devant sa persévérance, certaines langues se délient, des rumeurs se font jour, des indices apparaissent mais Jokin reste introuvable. Enlevé avec la complicité de l’Etat comme l’affirme sa famille ? Traître à la cause comme voudrait le faire croire les autorités ? Iban s’accroche, veut savoir coûte que coûte, emporté dans un tourbillon de violence et de haine où tous les coups sont permis.

 

Faut-il, pour arrêter les voyous, employer des méthodes de voyou ? Faut-il répondre au terrorisme par la terreur ? Dans les années 80 l’Espagne répond oui à ces deux questions et crée les GAL, Groupes antiterroristes de libération, composés de barbouzes, policiers et repris de justice et chargés de faire la chasse à ETA en faisant feu de tout bois, pratiquant allègrement attentats, assassinats et enlèvements, aussi bien sur le sol espagnol que français. Emportés par leur élan -et leur impunité -les GAL sont allés plus loin que leur cahier des charges, si loin qu’ils ont été dissous en 1987 et leurs membres et commanditaires punis par la justice.

Quand commence l’enquête d’Iban Urtiz, les GAL ne sont plus qu’un lointain et mauvais souvenir. Pourtant, une rumeur persistante évoque de jeunes militants nationalistes enlevés, soumis à la question, torturés puis relâchés, selon les anciennes méthodes. Mais Jokin, lui, n’a pas refait surface. le commando chargé de l’interroger est-il allé trop loin ? Mort sous leurs coups, Jokin, devenu un cadavre gênant, a-t-il été enterré quelque part dans le plus grand secret ? Officiellement, il n’existe aucun commando de ce genre la version qu’on voudrait vendre à la presse est celle d’un Joskin transportant une grosse somme d’argent pour l’organisation indépendantiste et décidant d’aller refaire sa vie ailleurs avec le magot. le journaliste, encouragé par le regard de braise de la belle Eztia, soeur du disparu, remonte la piste des jeunes gens enlevés et des kidnappeurs. Sans le soutien de sa hiérarchie, moqué par le journaliste local, le très basque Marko Elizabe, menacé de mort et molesté par des inconnus cagoulés, Iban ne lâche pas prise et nage dans les eaux opaques du secret d’Etat et de la lutte clandestine, pensant naïvement pouvoir faire éclater la vérité.

Si Marin LEDUN tente de rester impartial dans ce roman inspiré de l’histoire vraie de l’étarra Jon Anza, on peut lui reprocher son quasi silence sur les exactions du mouvement séparatiste en se focalisant surtout sur la réponse ultra-violente de l’Espagne et la complicité silencieuse de la France. Quoi qu’il en soit, son roman est passionnant de bout en bout, même si la problématique basque reste un sujet épineux et souvent incompréhensible en dehors de ses frontières. A l’heure de l’union européenne et de la mondialisation, les velléités indépendantistes du groupe peuvent paraître d’un autre temps. D’ailleurs il a abandonné la lutte armée en 2011. Quelques zones d’ombre s’éclairent grâce à ce thriller politique sombre et angoissant qui veut rendre justice aux victimes d’un état bandit qui n’a rien à envier aux plus abjects des terroristes.

 

Chronique de Sandrine F

 

L’homme qui a vu l’homme, Marin Ledun, Ombres noires,  ISBN 978-2081308084

 

 

Quatrième de couverture :

Pays basque nord, janvier 2009. La tempête Klaus vient de s’abattre sur la façade atlantique. Les rumeurs autour de la disparition d’un militant basque, Jokin Sasko, enflent. Iban Urtiz, reporter, comprend que cette affaire n’est pas un cas isolé. La jeune Eztia, soeur du disparu, lui ouvre les portes d’un monde de mensonges et de trahisons où enlèvements, tortures et séquestrations sont devenus les armes de l’ombre. Tandis que deux tueurs tentent d’étouffer la vérité, la vie d’Iban bascule dans une guerre sans pitié qui ne dit pas son nom.

Un roman sous tension qui vibre des cris des familles de disparus et de la folie des hommes.

Kinderzimmer de Valentine Goby ( 2)

En ce temps-là, Suzanne s’appelait Mila; c’était un nom de code, son nom de résistante. Elle codait les messages et cachait des résistants. Elle était jeune, ne connaissait rien de la vie, de l’amour, mais vivait dans l’urgence comme ceux qui mettent leur vie en danger. Tout bascule le jour où elle est dénoncée et déportée. Vers où ? Nul ne le sait. L’Allemagne sans doute, un camp de travail probablement…Mila ne se doute pas qu’elle part pour l’enfer. A Ravensbrück, des milliers de femmes tentent de survivre à la faim, au froid, à la maladie, aux travaux forcés, aux brimades, aux sévices. Mais Mila s’inquiète surtout pour le secret qu’elle cache au fond de ses entrailles, fruit d’une nuit d’abandon dans les bras d’un résistant de passage. Cet enfant qu’elle va mettre au monde est-il condamné à mort ? Non, dans le camp, Mila n’est pas un cas isolé et il existe une « nurserie », la Kinderzimmer, chambre des enfants. C’est dans cette pièce sombre et gelée que Mila voit son enfant dépérir, vieillir prématurément, malgré tous ses efforts, malgré le lait offert par les autres prisonnières, malgré le temps qui joue en sa faveur, les alliés ont débarqué, la guerre touche à sa fin…

 

Le camp qui avilit, qui déshumanise…L’horizon qui se réduit à un quignon de pain sec…Le règne du « chacun pour soi »…Les jours rythmés par l’appel, les ordres aboyés…Le corps qui lâche, qui se vide, qui n’est plus que plaies…Les fours, les chambres à gaz, la mort partout…Et puis, comme une lueur d’espoir, la solidarité, l’amitié qui éclot, plus forte que la peur, la haine des bourreaux. Un bout de charbon que l’on vole pour réchauffer un bébé, du lait que l’on offre pour le nourrir, l’amour que l’on donne pour remplacer une mère disparue.

Kinderzimmer est une histoire souvent insoutenable qui évoque les atrocités des camps de concentration, le désarroi des détenus après la libération, leur difficile retour, portée par l’écriture incisive, sans concessions de Valentine GOBY. Un récit douloureux, éprouvant mais indispensable.

 

Chronique de Sandrine F

 

Kinderzimmer, Valentine Goby , Actes Sud , ISBN 978-2-330-02260-0

 

 

Quatrième de couverture :

Je vais te faire embaucher au Betrieb. La couture, c’est mieux pour toi. Le rythme est soutenu mais tu es assise. D’accord ?
– Je ne sais pas.
– Si tu dis oui c’est notre enfant. Le tien et le mien. Et je te laisserai pas.
Mila se retourne :
– Pourquoi tu fais ça ? Qu’est-ce que tu veux ?
– La même chose que toi. Une raison de vivre.”

En 1944, le camp de concentration de Ravensbrück compte plus de quarante mille femmes. Sur ce lieu de destruction se trouve comme une anomalie, une impossibilité : la Kinderzimmer, une pièce dévolue aux nourrissons, un point de lumière dans les ténèbres. Dans cet effroyable présent une jeune femme survit, elle donne la vie, la perpétue malgré tout.
Un roman virtuose écrit dans un présent permanent, quand l’Histoire n’a pas encore eu lieu, et qui rend compte du poids de l’ignorance dans nos trajectoires individuelles.

Mon numéro dans le désordre de Guillaume Fédou

On ne peut pas vraiment dire qu’Arthur Ganate soit heureux. Journaliste dans le milieu de la mode, il vient de se faire licencier et erre de soirée en soirée dans l’espoir que l’open bar et les jolies filles l’aideront à oublier. Oublier quoi, au juste ? Que sa mère est dépressive depuis son divorce d’avec son père, et que la famille a éclaté en morceaux ? Que quitter Bordeaux pour Paris n’a pas comblé toutes ses attentes, et qu’il est aujourd’hui plus seul que jamais ? Par amour pour cette mère qui s’éloigne de plus en plus, il décide de leur payer le voyage dont ils ont toujours rêvé : New York. Cependant, ce séjour qu’ils ont tant attendu ne se déroulera pas comme prévu, entre musées et sites touristiques. Non, car le 11 septembre 2001 arrive à grand pas et changera à tout jamais leur vision de l’existence..

Guillaume Fédou, qui a d’abord fait ses classes dans le monde de la musique, nous livre ici son premier roman. Il est parfois difficile de démêler l’autobiographique de la fiction : comme son personnage, l’auteur vient de Bordeaux et d’une famille plutôt aisée. Il avouait même, dans une interview de janvier 2013 : « Je veux prendre le monde en témoin de mes souffrances de bourgeois provincial ».

Car c’est bien cela qu’est Arthur : un enfant gâté qui, malgré les souffrances qui l’entourent (notamment la dépression de sa mère), ne pense qu’à lui. C’est frappant, surtout lorsque les deux tours s’effondrent. Son petit monde tourne autour des soirées parisiennes, des filles avec qui il n’arrive jamais à conclure, des regrets qu’il rumine sans cesse. Un bon point pour lui, cependant : il en est totalement conscient. Arthur est-il le parfait reflet de sa génération, égocentrique et qui aurait bien besoin d’un électrochoc ?

Ce fameux électrochoc qui touche New York impacte des millions de vies, et l’auteur nous donne l’occasion de vivre quelques jours bouillonnants et hors du temps au cœur de la ville. On croise des personnages plus typiques les uns que les autres, du rasta fumeur de joints à la patronne de restaurant sud-américain, en passant par la mère et la fille immigrées ne pouvant se payer ce dont elles ont besoin pour vivre. Le rêve américain, en quelques minutes, se transforme en cauchemar et tous les habitants sont emportés dans la peur et l’envie de vengeance.

Bien que ce roman soit présenté comme un voyage initiatique pour Arthur, c’est plutôt celui de sa mère que je retiens. Partant de très loin, accro aux médicaments et à l’alcool, elle sait trouver un nouvel élan au milieu des décombres et saisir les occasions qui se présentent à elle. On ressent beaucoup de peine pour ce personnage, qui a souffert de la tromperie de son mari et qui tente de se reconstruire comme elle peut.

En conclusion, j’ai beaucoup apprécié cette lecture, qui ravivera de douloureux souvenirs pour tous ceux qui ont connu le 11 septembre. C’est ce côté « vécu » qui m’a plu, ainsi que les personnages tout à fait crédibles – jusqu’à leur donner les pires défauts de notre époque. Entre rêve et réalité, les tribulations de ce duo mère-fils sonnent juste.

Chronique de Marine Travetto

Mon numéro dans le désordre,  Guillaume Fédou , Léo Scheer

Quatrième de couverture :

Que se passe-t-il dans l’esprit d’un jeune branché parisien, devenu simple touriste à New York, qui doit faire face à la dépression de sa mère ? Une génération perdue, des restes d’enfance, une fille qu’il n’arrive pas à oublier… Rien de grave mis à part qu’Arthur Ganate, ce Werther des années « French Touch », a l’art de se compliquer l’existence.
Chroniqueur de mode, anti-chanteur de charme et parasite mondain aux velléités littéraires, il erre dans les décombres du siècle dernier avec une nonchalance toute française. New York est à lui, le soleil brille, quand il apprend que deux avions se sont écrasés sur les tours du World Trade Center. C’est le 11 septembre 2001.
L’Amérique entre en guerre, le sud de Manhattan devient le centre du monde et Arthur en fait partie. Saura-t-il saisir cette chance de changer sa vie tandis que le monde change autour de lui ? Parviendra-t-il à sortir de lui-même et de l’emprise de sa mère pour devenir enfin un véritable adulte et un artiste accompli ?

Né à Albi en 1974, Guillaume Fédou a sorti un album, Action ou Vérité, plusieurs singles dont « Garçon moderne », et collabore à de nombreux magazines tels que Blast, Intersection et Travel Style. Mon Numéro dans le désordre est son premier roman.

Monsieur Optimiste d’Alain Berenboom

Monsieur Optimiste d’Alain Berenboom

Ce n’est que longtemps après la mort de ses parents qu’Alain BERENBOOM trouve le courage de fouiller leurs caisses remisées à la cave, incursion indiscrète dans un passé auquel il n’a jamais eu accès. Documents, lettres et photos précieusement conservés par sa mère lui ouvre l’accès à une histoire familiale mouvementée que la vie tranquille de ses parents de ne laissait pas présager. Il découvre son père sous un jour nouveau, un père courageux, volontaire, aventurier, caché derrière le pharmacien bruxellois bien établi. Au fil de ses découvertes se dessine l’histoire d’un homme : la naissance dans un shetl proche de Varsovie, les premiers pas en Belgique terre d’accueil, la rencontre avec Rebecca, sa « princesse lituanienne », la soif d’intégration, l’amour pour sa nouvelle patrie, les années de clandestinité pendant la guerre, le deuil de ceux qui n’ont pas survécu, et surtout l’indéfectible optimisme qui lui a permis de surmonter tous les drames. Ne parlant ni le polonais, ne le yiddish, Alain attend avec de plus en plus d’impatience les traductions des lettres rassurantes et confiantes qui racontent la douceur de vivre au shetl, les espoirs, les projets de toute une communauté qui, par-delà les menaces nazies et soviétiques, continue d’étudier la Torah, d’organiser des mariages, de s’inquiéter d’un célibat prolongé, sourde et aveugle au fracas du monde. Des grand-parents, des tantes dont il ne savait rien, lui proviennent d’un passé à jamais révolu, balayé par les horreurs de la guerre. Chaïm Berenboom est devenu belge et a choisi de garder un silence hermétique sur cette ancienne vie, sur l’Occupation, sur les drames et les souffrances, préférant mettre en avant les bons côtés de la vie. Pourtant, sous ses airs débonnaires gonflait une colère sourde, sous le pharmacien respectable, athée et optimiste, se cachait l’assistant d’un magicien, un résistant, un lecteur assidu de la Bible, un admirateur des kibboutz israélien, un homme complexe et contradictoire.

 

Elevé dans le respect du roi, nourri à la carbonade, bilingue franco-flamand, y a-t-il outre-Quiévrain citoyen plus belge qu’Alain BERENBOOM ? C’est ainsi que ses parents l’ont éduqué, coupé de ses racines, premier d’une ligne de Berenboom, belge avant tout. Pourtant, son enquête dans les archives familiales va lui faire entrevoir une histoire familiale marquée par les affres de la guerre. Mais en bon belge, l’auteur fait fi du ton tragique de rigueur pour adopter l’humour et la dérision, cachant ses larmes derrière les folles aventures d’un père habité par la soif de vivre et la confiance en des lendemains meilleurs. Rire pour ne pas pleurer mais surtout redonner une voix à ceux qui ont été broyés par le nazisme. Du shetl au ghetto, les lettres dévoilent un quotidien de plus en plus difficiles mais gardent la flamme de l’espoir, celle qui s’éteint sur le chemin des camps. Chaïm aura perdu une grande partie de sa famille mais il ne dira jamais rien de sa peine, épargnant son fils, mais le privant aussi de son histoire. Alain remonte la piste, renoue avec l’héritage familial, tentant de garder une distance pudique mais qui ne masque pas tout à fait le flot de ses émotions. Hommage aux siens et surtout au père, ce Monsieur optimiste est un hymne à la vie, une suite de chroniques drôles et émouvantes qui nous rend chers et intimes des êtres dont les voix se sont éteintes trop tôt. A lire pour la leçon d’Histoire et pour l’exploit d’avoir su alléger l’horreur des faits par des touches d’humour bienvenues.

 

Chronique de Sandrine F. 

 

Monsieur Optimiste, Alain Berenboom, Génèse Edition, ISBN 978-2930585161

 

Quatrième de couverture :

A la mort de ses parents, le narrateur décide de trier, non sans réticence, les papiers de famille empilés depuis des lustres dans une armoire. Il redoute ce travail fastidieux, tant il est persuadé que son père, un petit pharmacien de quartier, a eu une vie « sans histoires ». Au fil de ses lectures, se dessine le portrait d’un Don Quichotte original et aventureux qui, sous couvert de patronymes différents, a vécu plusieurs vies avec l’indéfectible optimisme des vrais héros.

Le petit pharmacien a quitté son shtetl en Pologne est venu en Belgique à la fin des années vingt pour étudier la pharmacie. Comme il ne parle pas français, il trouve le job idéal auprès d’un prestidigitateur à la recherche d’un «étranger» prêt à monter sur scène à chaque représentation pour confirmer au public que la femme à couper en deux est bien dans son écrin. C’est ainsi que commence une vraie vie de magicien qui va lui permettre de surmonter les épreuves qui se succèdent, l’entrée en guerre, le voyage de noces avec sa jeune épouse, la belle Rebecca, à Boulogne-sur-Mer sous les bombardements, une amitié imprudente avec un Allemand qui se révèle espion du IIIe Reich. Il lui faut déployer beaucoup d’imagination pour éviter l’arrestation par les nazis mais aussi par la Sûreté de l’État, à l’affût de ses amitiés communistes.

Mauvais juif mais lecteur assidu de la Bible, mauvais Polonais qui résiste aux appels au retour de sa mère dont les lettres lui racontent mois après mois une vision idyllique de son village, tenté d’immigrer en Israël, défenseur forcené de son pays d’accueil : voilà quelques-unes des facettes contradictoires de Monsieur Optimiste.

À travers ce récit, tantôt burlesque, tantôt poignant et nostalgique, inspiré de la vie du père de l’auteur, c’est l’histoire du XXe siècle qui se dessine en filigranes mais c’est surtout, pour l’auteur, une façon de tendre la main à ses origines et de cerner sa propre identité. Comment deux immigrés de l’Est ont fabriqué un Belge de souche…

L’auteur

Une fois de plus, Alain Berenboom prouve que l’on peut être à la fois un très sérieux avocat et professeur d’université spécialisé en droit d’auteur et le romancier impertinent du Pique-nique des Hollandaises et de La position du missionnaire roux. Il a pu mêler roman, polar et histoire dans sa trilogie qui a pour cadre la Belgique de l’immédiate après-guerre (Périls en ce Royaume, Le Roi du Congo, La Recette du Pigeon à l’italienne). Alain Berenboom a reçu le Prix Bernheim du roman de l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique.

Administrateur de la Cinémathèque, il est aussi chroniqueur au Soir.

 

 

Diderot cul par dessus tête de Michel Delon

Diderot cul par dessus tête de Michel Delon

2013 n’aura décidément pas été une année faste pour les commémorations. La célébration du centenaire de la naissance d’Albert Camus a fait pschitt. Le tricentenaire de la naissance de Diderot aurait pu donner lieu à un transfert de ses cendres au Panthéon, si seulement ses restes n’avaient pas été dispersés par la Révolution au moment du pillage de l’église Saint-Roch, à Paris, et si la notoriété du fondateur de L’Encyclopédie s’était avérée suffisamment tenace pour faire face aux aléas de la démocratie participative et à ses inévitables réseaux d’influence. A l’issue de la consultation lancée auprès des internautes par le Centre des monuments nationaux en septembre dernier, Diderot ne figure qu’à la seizième place sur la liste des personnalités pouvant faire l’objet d’un hommage national dans les années à venir, entre Jean Zay et Coluche. Olympe de Gouges est arrivé en tête de la consultation (Diderot en aurait été ravi), mais aucune célébration n’est à ce jour inscrite à l’agenda des cérémonies officielles. Il ne reste donc plus qu’à s’organiser sa petite commémoration, en se repliant sur les ouvrages opportunément publiés pour l’occasion, une flûte de champagne à la main.

Parmi les essais sortis en 2013, Diderot cul par-dessus tête de Michel Delon. A s’en tenir au titre, on pourrait croire à une boutade. Il n’en est rien. Il faut y voir au contraire un hommage. Ainsi qu’un programme. Car s’il est facile de commenter les œuvres de Diderot, il est plus difficile de suivre, dans les méandres de son existence, la vie d’un homme qui, à la différence de son contemporain Jean-Jacques Rousseau, privilégie la discrétion à l’exhibition.

Pour être fidèle à Diderot, il ne suffit toutefois pas de chercher la vérité de sa vie, il faut aussi y mettre le style, un style qui fasse corps avec son objet d’étude. Parce que Diderot ne s’est jamais laissé enfermer dans les conventions, un traité n’aurait pas été la manière la plus délicate de lui rendre hommage. Même si la figure tutélaire de Jean Starobinski est invoquée à plusieurs reprises, l’ouvrage de Michel Delon ne cherche pas à dégager la ligne directrice d’une interprétation globale de l’oeuvre diderotienne, ni à se servir de celle-ci comme prétexte à la démonstration d’un système, à la manière de Lucien Goldmann dans Le Dieu caché. On demeure dans le registre de la biographie, sans rien d’académique. Delon érige ainsi un édifice dont l’architecture d’ensemble épouse l’esprit de l’auteur qui l’inspire, à travers une discussion érudite qui traverse les siècles et embrasse les époques. Il faut y voir une forme originale de dilettantisme sérieux. C’est un exercice d’intuition, presque d’immersion. Il faut sentir le siècle, inventer une manière de se relier à lui. Pour ce faire, Michel Delon se fait physicien de la littérature. En accord avec la physique des cordes vibrantes mise en vogue à l’époque par Meusnier de Querlon, il se met à l’écoute des oscillations lointaines et montre comment des tensions entre les siècles restent palpables à travers les œuvres que ceux-ci nous ont légués. Michel Delon déplie consciencieusement les diverses facettes de la vie du philosophe des Lumières. Il raccorde les indices glanés dans les œuvres, la correspondance, le témoignage des proches, les portraits, le nom des boulevards et les statues consacrées à l’écrivain. Il fait également étape par la cité natale de Diderot. L’avouera-t-on ? Il nous a donné envie de visiter Langres. Il retrace des rues de Paris disparues sous Haussmann, reconstitue des situations. Il adopte un parti-pris, celui de combler les lacunes laissées par l’histoire ou aménagées dès son vivant par Diderot lui-même ou sa famille. L’imagination passionnée apporte aussi sa contribution à l’esquisse d’ensemble. Comprendre, c’est un peu se laisser séduire, deviner à demi-mot l’inconnu, interpréter les blancs et les non-dit. Il faut inventer la façon de se tenir face à une œuvre et à une vie. Le choix de Michel Delon est sans ambiguïté : « Les lettres les plus intimes ont été brûlées (…), les confidences (…) se sont évanouies, les textes qui nous restent sont joyeusement biaisés. Restent les intuitions de chacun ».

L’accès à Diderot n’est donc pas immédiat. Il faut transiter par les images que son époque nous a transmises. Raconter jusqu’à l’histoire des papiers qui ont survécu à leur auteur et nous sont parvenus. Michel Delon raconte ainsi savoureusement comment un des principaux fonds a survécu presque miraculeusement à la Deuxième Guerre mondiale, puis a été mis en valeur par un universitaire américain d’origine allemande. Au-delà de l’écrivain Diderot, Michel Delon s’intéresse aussi au quotidien de l’homme. Il reconstitue le foyer familial et la société mi-paysanne mi-urbaine de Langres. Toujours avec le même souci du détail érudit qui agrémente une conversation qui ne se veut surtout pas trop savante. La parole sur Diderot doit, elle aussi, ménager ses propres pirouettes, et ressusciter le vocabulaire de l’époque, pour la plus grande joie du lecteur épris de mots anciens et révolus. On apprend ainsi ce que sont un taillandier ou une écraigne. C’est évidemment Paris, où Diderot arrive à l’âge de seize ans, qui sert de toile de fond principale à sa biographie. On y découvre comment il y demeure et s’y marie, effectuant tous les métiers que lui permettent d’exercer son intelligence et son érudition, jusqu’à la punlication de L’Encyclopédie. On suit sa rencontre avec Rousseau, puis leur rupture. Ses amitiés s’avèrent plus durables avec la gent féminine, Mme de Puisieux et surtout Sophie Volange. On le voit en pédagogue de sa fille Angélique, dont il assure la vertu en ne la laissant rien ignorer des choses de la vie. Et, dans l’automne de sa vie, on l’accompagne à travers l’Europe rendre visite à Catherine II.

Dans un ultime vibrato, Michel Delon abolit les époques en concluant son essai avec une interview de Diderot. Il ne reste alors plus qu’une chose à faire : relire Diderot.

Chronique de Philippe Lintanf

Diderot cul par dessus tête, Michel Delon, Albin Michel, ISBN 9782226248558

Quatrième de couverture :

Denis Diderot sera célébré le 5 octobre prochain à l’occasion du tricentenaire de sa naissance. Héros français, mais aussi mondial, dont l’œuvre apparaît plus que jamais comme un recours, il reste l’homme d’un combat joyeux en faveur de la liberté : liberté de parler et d’écrire, liberté des idées et des mœurs, ce qui n’exclut ni la tendresse, ni l’amour. Promoteur génial de l’Encyclopédie, Diderot résume un siècle de découvertes, d’enthousiasmes et d’énergie qui ont façonné le cours de notre histoire et l’ont changée à jamais.

Michel Delon nous propose une promenade amicale avec cet écrivain, dont il n’ignore rien. C’est tout Diderot restitué en un volume, un Diderot moderne, sans apprêt, ni dentelles : un homme de tous les temps, donc du nôtre. Exercice d’admiration, cet essai littéraire où chaque page étincelle de savoir et d’esprit tient de la causerie, du pamphlet, de la biographie et de l’érudition : il délivre une sagesse dédiée aux plaisirs.

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