Romans Français

Que ton règne vienne de Xavier de Moulins

Que ton règne vienne de Xavier de Moulins

Pour son dernier Opus, Xavier de Moulins, le fameux journaliste à la voix douce ex- de  Paris Dernière et joker sur M6, explore encore une fois, une thématique qui lui est très familière : celle de la paternité. Dans son premier roman, Un coup à prendre, il explorait déjà la figure du père célibataire. « Ce parfait ciel bleu », son deuxième ouvrage, introduisait la figure maternante de la grand-mère pour interroger encore cette notion qui semble lui poser problème : la famille.  Questionnement, il semblerait , on ne peut plus actuel.

 » Que ton règne vienne  » est une prière : probablement celle que Xavier de Moulins s’adresse à lui-même en secret.  Se faisant thaumaturge, il crée un personnage de père célibataire et paumé, au sein d’une histoire familiale qui sera non seulement le noeud de l’intrigue mais sa résolution fataliste. En interrogeant la figure fêlée du père de son protagoniste Paul, Xavier de Moulins cherche à s’interroger lui-même sur la transgression, le modèle familial et la construction de soi en tant qu’entité paternelle et homme. Paul vit sa dépression depuis 2 ans, après avoir quitté le grand amour de sa femme Ava et perdu son père en novembre 2013, auprès de son meilleur ami Oscar, homosexuel solaire et libre. Dans une narration à la fois à rebours et d’anticipation, il interroge les faits qui l’ont conduit à cette situation de père célibataire peu apte à la reconstruction, avec pour point de départ la mort de son père haÎ. C’est cette haine farouche sui sera le noeud de l’intrigue.

L’auteur veut explorer les relations qui font la route, le compagnonnage, ce besoin humain d’avoir autour de soi des êtres qui comptent et pour qui il compte. Oscar, son meilleur ami, personnage à qui tout semble facile, sans interrogation, se révèle être le lien entre le bonheur et la mélancolie pour Paul. Xavier de Moulins veut prouver qu’aucun modèle n’est parfait, qu’aucun stéréotype ne mérite pas d’être réinterrrogé face à l’intime. Mère porteuse, mariage et divorce homosexuel, compagnonnage ennuyeux, mariage foudroyant et trahison grecque, tout est posé sur la table de dissection. Face à la figure solaire de son père, Paul n’est que l’être de consolation et de confort dont il s’est donné le rôle depuis longtemps auprès de sa mère et qu’il proroge auprès de ses femmes avec constance. Est-on déterminé par les schémas construits bien avant notre naissance par nos familles ? Doit on s’en échapper ?

De tout ce matériel, Xavier de Moulins tire un roman sans grâce et scolaire, telle une dissertation en deux parties pour un concours à Normale Sup : non il est impossible d’échapper au déterminisme social, mais cela n’empêche pas d’essayer. Encore faut il avoir le courage de prononcer la deuxième partie de la prière  » Que ta volonté soit faite ».

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

 

Que ton règne vienne, Xavier de Moulins, Jean-Claude Lattès édition, ISBN 978-2709645744

 

Quatrième de couverture :

Deux ans après l’enterrement de son père, Paul revient progressivement à la vie. Jean-Paul a été de ces pères solaires, flamboyants, qu’on se tue à trop aimer. Une enfance de carte postale, un ami à la vie à la mort, un amour absolu… Jean-Paul plane sur la vie de son fils, figure tutélaire écrasante autant qu’admirée. Jusqu’à un soir de novembre 2013, où tout va basculer.
Comment survivre quand le passé a un tel goût de trahison ? Paul en réchappe grâce à la fidélité d’Oscar, son ami d’enfance. Mais il lui reste tout à réapprendre…
Sous ses airs désenchantés, Que ton règne vienne est un vibrant hommage au père, au lien filial. Une illustration parfaite de cette phrase de Jules Renard, qui ouvre le livre en forme de mise en garde : « Un père a deux vies : la sienne et celle de son fils. »

Peut être aurait-il du assortir son titre de la suite de la fameuse prière  » Que ta volonté soit faite « , tellement l’impression dominante à cette lecture est celle d’être face à un protagoniste dilettante, un Oedipe trop dramatique pour être vécu, un adulescent en quête de cette maturité qui le rendra bon père par mimétisme autant que par opposition.

 

 

La confrérie des chasseurs de livres de Raphaël Jérusalmy

La confrérie des chasseurs de livres de Raphaël Jérusalmy

Le récit commence au moment où François Villon est emprisonné, condamné à être pendu, attendant la sentence dans une geôle. Dans la vraie vie, l’histoire s’arrête là, car on n’a plus aucune trace du poète. Dans le roman, l’Église de France, et derrière elle le Roi de France, le chargent d’une mystérieuse mission : permettre à un imprimeur de s’installer à Paris et surtout faire venir des manuscrits, manuscrits dont la pensée doit ébranler Rome. Enfin cela, c’est le début car la quête des plus précieux manuscrits emmène Villon en Palestine.

Il y a plusieurs choses à dire sur ce roman.

Il s’agit d’un hymne au livre, à la littérature, à la poésie, au manuscrit. Le savoir se transmet sans que rien ne puisse l’arrêter. Les cartes et les traités sont dotés d’un pouvoir, d’une vie propre, comme si d’eux-mêmes ils essaimaient, permettaient à l’esprit humain de se développer, d’échapper aux ténèbres. C’est une utopie naïve, mais pleine de rêve.

La particularité est que Jerusalmy invente une confrérie de chasseurs de livres (au nom prometteur) qui organise clandestinement ce grand déferlement du savoir en Occident à l’aube de la Renaissance. Cette confrérie est formée par de grands savants juifs, résistants aux siècles et à la persécution depuis le désert palestinien. Elle est ainsi l’auteur de ce grand bouleversement de civilisation. Il faut dire que le roman contient nombre de références très fines à l’époque considérée.

Le problème est que je n’aime pas du tout les théories du complot, même romanesques, même utopiques, même sympathiques. Je trouve que c’est un manque d’imagination, que cela ôte à tout récit sa vraisemblance, et même que cela rend une narration particulièrement paresseuse (puisque tout rebondissement s’explique par la secte mystérieuse). J’ai donc eu particulièrement du mal avec ce postulat. C’est pour moi la grosse faiblesse du roman.

Je ne suis pas convaincue par la présence de François Villon. Sans doute à cause du choix narratif : le roman commence quand Villon n’est plus Villon, on ne retrouve presque rien de son personnage et de son univers. Il semble un prétexte. Il apparaît comme un symbole du poète roublard, mais en réalité n’a aucune prise sur les événements – puisque la confrérie décide de tout. C’est à travers ses yeux que l’on suit principalement le récit et donc que l’on découvre la Terre Sainte.

Dans les points positifs : le rythme du récit, qui estt très bien mené. Les chapitres longs et cours alternent, ainsi que les tons: manigances complotistes, voyage en Palestine, marchandage de manuscrits… Le roman se lit comme un roman d’aventures. Les rebondissements, assez prévisibles, sont bien racontés et le livre est séduisant sur ce plan.

J’ai trouvé que les portraits individuels et les explorations psychologiques étaient plus réussis que les scènes de dialogues et d’interactions entre personnages, un peu prévisibles à mon goût. Le rabbin Gamliel, l’italien Federico, le pape Paul II, le personnage qui a pour nom François Villon, frère Paul, etc. sont individuellement réussis, attachants et complexes.

Il ne s’agit pas du glorieux XVe siècle : les foires de France et les ports italiens. À Jérusalem il y a certes les lieux saints, mais surtout l’entrelacs des lieux ruelles, le désert et le face à face compliqué entre mamelouks, pèlerins chrétiens, juifs, marchands… Jerusalmy est bien documenté, on aurait aimé peut-être plus de temps dans ces évocation

 

Chronique de Nathalie 

 

 

La confrérie des chasseurs de livres, Raphaël Jérusalmy, Actes Sud , ISBN 978-2330022617

Quatrième de couverture :

Le roman de Raphaël Jerusalmy commence là où calent les livres d’histoire. François Villon, premier poète des temps modernes et brigand notoire, croupit dans les geôles de Louis XI en attendant son exécution. Quand il reçoit la visite d’un émissaire du roi, il est loin d’en espérer plus qu’un dernier repas. Rebelle, méfiant, il passe pourtant un marché avec l’évêque de Paris et accepte une mission secrète qui consiste d’abord à convaincre un libraire et imprimeur de Mayence de venir s’installer à Paris pour mieux combattre la censure et faciliter la circulation des idées progressistes réprouvées par Rome. Un premier pas sur un chemin escarpé qui mènera notre poète, flanqué de son fidèle acolyte coquillard maître Colin, jusqu’aux entrailles les plus fantasmatiques de la Jérusalem d’en bas, dans un vaste jeu d’alliances, de complots et de contre-complots qui met en marche les forces de l’esprit contre la toute-puissance des dogmes et des armes, pour faire triompher l’humanisme et la liberté.
Palpitant comme un roman d’aventures, vif et malicieux comme une farce faite à l’histoire des idées, regorgeant de trouvailles et de rebondissements, La Confrérie des chasseurs de livres cumule le charme et l’énergie de Fanfan la Tulipe, l’engagement et la dérision de Don Quichotte et le sens du suspense d’un Umberto Eco.

Diplômé de I’ENS et de la Sorbonne, Raphaël Jerusalmy a fait carrière au sein des services de renseignements militaires israéliens avant de mener des actions humanitaires puis de devenir marchand de livres anciens à Tel-Aviv. Après Sauver Mozart (Actes Sud, 2012), La Confrérie des chasseurs de livres est son deuxième roman.

Elle portait un MANTEAU ROUGe de Pierre Crevoisier

Elle portait un MANTEAU ROUGe de Pierre Crevoisier

L’entame de ce roman est impressionnante. Dans un style éblouissant au vocabulaire parfois savant, Pierre Crevoisier met en place un véritable suspens. Citant Baudelaire et sur un air de Rossini, par un détour en latin et avec l’acuité visuelle d’un rapace, le narrateur – observateur de lui même – prend diaboliquement son temps avec le lecteur, et règle minutieusement son suicide.
Le choc également littéraire est radical.

Suivent ensuite des chapitres alternés entre un homme – le frère du suicidé -et une femme en mateau rouge. Pour comprendre cette tragédie, il remonte le temps : son enfance avec ce frère adoré et celle de l’héroïne avec son père haï. Tendresse et violence se disputent tragiquement. Chaque rouage est ajusté, l’enquête progresse par saynètes, et dissipe lentement les tensions de l’attente. La mort à peine tempérée par l’amour, reste cependant au centre de ce récit terrible. Bien des années après, le rouge colore toujours le manteau de l’héroïne.

La narration perd tout de même un peu de force et de style en cours de route. Les extraits d’un journal intime, avec ses phrase en enfilade, et son approche principalement descriptive des événements, ralentissent le rythme. La fin, bien qu’annoncée, qui se faufile à travers les années et méandres sentimentaux, tarde à venir.

Qu’importe. Louons l’énergie de l’auteur, son aisance littéraire et psychologique, pour explorer la violence, ainsi que son parangon le sexe. La crudité de la lange rejoint une des métaphores qui plane sur le roman, en la figure des rapaces et de leur œil acéré.
Ainsi, Pierre Crevoisier donne à voir une noirceur de l’amour et de la mort, habillée du rouge de la passion, et fatalement de la vie.

 

Chronique de Christiane Miège

 

Elle portait un manteau rouge, Pierre Crevoisier, Tarma éditions, ISBN : 978-2-924157-08-4

 

Quatrième de couverture :

Pierre Crevoisier signe ici, avec brio et dans un style unique, un drame psychologique dans lequel il invite le lecteur à entrer dans un monde cauchemardesque de personnages à plusieurs vies et plusieurs visag

Plus noire avant l’aube de Béatrice Fontanel

À partir des lettres réelles d’une famille, sur quatre générations, le roman de Béatrice Fontanel recrée les histoires de l’Histoire. Les titres de chapitre sont autant de mots simples pour dire les épisodes signifiants de la vie des Hartmann et les conflits majeurs du siècle passé. Au-delà de la biographie et de la reconstruction historique, ce livre encense la lecture, s’émerveille de la présence des fleurs et des insectes, et donne la part belle aux femmes.

Trois parties forment ce roman.
La première et la dernière, qui sont les plus réussies (bien que les plus courtes), poursuivent un dialogue entre Gabrielle et Alice, deux femmes qui, on le pressent dès le début, ont un lien sans le savoir.
La partie du milieu qui forme l’essentiel du roman décrit, à la manière d’un feuilleton, les nombreux membres de cette famille juive d’origine russe. Profondément ballottés par les événements, et spectateurs de l’effroi, les Hartmann sortent, fort heureusement, indemnes de la guerre, et le récit de continuer. Il manque un peu de la noirceur dans cette nuit qui a décimé le siècle. L’auteur, en maintenant les extraits de lettres, en comblant les blancs par des résumés, maintient le lecteur à distance. Judicieusement, l’intérêt renaît régulièrement en fin de chapitre, lorsque Béatrice Fontanel, par un naturalisme envoûtant, décrit méticuleusement végétation et insectes. Cette régularité amène poésie, connaissance et ravissement à la possible monotonie du récit. Ses métaphores incongrues et son vocabulaire précis et précieux, éblouissent, comme ils ont certainement pansés les blessures des personnages. Symbolique, ce mini précis d’ornithologie et de botanique est une respiration proprement paradisiaque.
Une autre jubilation parcourt ce récit, en l’éloge qui en en fait de la lecture. Pour peu qu’on relie les souvenirs de nos romans lus aux péripéties légères ou graves de notre propre vie, son usage intelligent et distrayant est un compagnon de vie inestimable. Comme preuve la merveilleuse conversation entamée au début et que poursuivent Gabrielle et Alice dans les dernières pages. Elle réunit les générations et malicieusement égaye ce roman pas si noir en attendant l’aube.

 

Chronique de Christiane Miège

 

Plus noire avant l’aube, Béatrice Fontanel, Stock, ISBN 9782234075665

 

Quatrième de couverture :

« Olga leva la tête pour goûter un instant la fantaisie de ces lignes à l’ironie volubile. L’auteur semblait vouloir taquiner la littérature elle-même, comme un pêcheur le goujon. Elle regarda par la fenêtre pour rêver de Paris. Le paysage continuait de lui plaire. Tout lui semblait plus charmant : l’herbe, les maisons des gardes-barrières et leurs potagers, les rivières plus lascives, leurs rives plus moussues, les villages pittoresques… La dernière nuit lui parut durer une éternité. Alors que l’aube se préparait, Olga souleva doucement le store. La nuit se retirait en se faisant prier. »

Les guerres, les exodes ont été leurs terrains d’aventure. La littérature, leur viatique. Les Hartmann n’ont eu de cesse de lui rendre hommage. Ce qu’ils ignoraient, c’est qu’à leur tour ils deviendraient des personnages de roman.
Partant de la correspondance réelle d’une famille de médecins parisiens d’origine russe, l’auteur a bâti une fiction. D’Odessa à Bobigny, Victor, Olga, André, Gabrielle et les autres vont traverser le XXe siècle avec une gracieuse désinvolture. Comme l’entomologiste, on les observe avancer dans la pénombre des tragédies de l’Histoire et des secrets de famille. Et, toujours, recouvrer la lumière.

180 jours d’Isabelle Sorente

« Rien ne ressemble plus à un nourrisson humain qu’un porcelet, dans les contes de fée, les bouchers s’y trompent et cuisinent des enfants ».

À l’instar des fables cruelles, ce roman appuie là où ça va faire mal. Les blessures d’enfance, la chaleur de l’amitié, le désir de paternité des deux héros, mettront 180 jours – le temps d’élever un porc industriellement – pour finalement lier d’amitié ces deux individus que tout opposait. L’intellectuel et le « bouseux », pris dans la chaîne infernale qui s’étend de la conception à la mort d’un animal « familier », devront faire un choix pour ne pas perdre la raison.
Par sa compatibilité en cas de greffe, on sait le porc proche de l’homme. La peau et le cœur incarnent l’attirance et l’amour portés à l’animal. Ce roman sans concession affronte courageusement notre besoin, vital ou pas, de les manger, fut-ce au prix de la barbarie industrielle.
Sujet repoussoir s’il en est, sa lecture est édifiante. L’anthropomorphisme et l’histoire personnelle de chacun, résonnent au milieu d’un effroyable vacarme porcin. La survie d’une truie au regard tendre et de son petit qui ne verra jamais le soleil, questionne notre rapport à la nature, à l’animalité, tout en évaluant le prix de notre avenir d’humains libres et responsables de nos choix.

Autant documentaire que philosophique, cette oeuvre littéraire est un plaidoyer. On sent Isabelle Sorente partisane du rôle moral de la littérature. Son récit serré ne perd pas de temps en descriptions ou autres effets de style. Précise, fine psychologue et pleine d’empathie, elle tient le lecteur sous tension. Non dénués de lyrisme, mais sans concession face au réel, 180 jours pour un porcelet, presque 500 pages pour une lecture, se rejoignent dans cette terrible constatation :

« Quand on ne peut pas changer les choses, ça nous change nous ».

 

Chronique de Christiane Miège

 

180 jours, Isabelle Sorente, JC Lattès éditions,  ISBN 9782709636650

Quatrième de couverture :

180 jours, c’est le temps qui sépare la naissance d’un porc de sa mort à l’abattoir. Ce sont aussi les six mois qui font basculer la vie d’un homme.

Quand Martin Enders accepte de se rendre dans un élevage industriel pour les besoins de son travail universitaire, il n’imagine pas que le cours de sa vie va s’en trouver bouleversé. Par les secrets que lui révèle Camélia, le porcher. Et par les quinze mille bêtes enfermées dans les différents bâtiments.
Fondé sur la propre enquête de l’auteur, dévoilant le quotidien surnaturel des animaux dans les systèmes de production industriels, 180 jours est l’histoire d’une amitié entre deux hommes que tout semblait séparer, mais aussi celle de leur rapport aux bêtes.
Avec ce roman, Isabelle Sorente nous entraîne au bout des départementales, dans les couloirs inavouables de notre modernité, où montent les voix de ceux qui sont privés de parole.

La maladie du roi de Christian Carisey

Versailles, 1686. La France va mal. La révocation de l’Edit de Nantes entraîne des révoltes en région, les puissances étrangères complotent et dans les îles, les esclaves se rebellent. Si Louvois, ministre de la guerre de Louis XIV, veille augrain, le roi a des préoccupations plus terre à terre. Ses soucis se concentrent sur une infime partie de son anatomie : son anus. Diminué par une fistule anale, le Roi-Soleil souffre le martyr et a du mal à s’intéresser aux affaires de l’Etat. Les courtisans pensent déjà à sa succession et sont enclins à trahir. Tandis que son médecin attitré pratique des saignées à tour de bras, que l’ambassadeur de Siam attend d’être reçu, que les cours européennes dépêchent des espions pour être tenues au courant de la situation, que Madame de Maintenon et le Père La chaise prient avec ferveur, Félix de Tassy hante les couloirs de la Bastille et de l’Hôpital général et s’entraîne sur les condamnés et les indigents pour perfectionner sa technique opératoire et ses instruments chirurgicaux. Il a en effet été décidé que le roi serait opéré, il en va de l’avenir du pays. Et Félix sait qu’il n’a pas droit à l’erreur.

Point de suspense dans ce roman situé en 1686 puisque l’on sait que le Roi-Soleil est mort en 1715, à l’âge canonique de 76 ans. C’est donc avec bienveillance que l’on regarde les hésitations et questionnements du chirurgien Félix de Tassy au sujet de l’opération royale, parfaitement au courant de la réussite de son entreprise. L’intérêt n’est donc pas là mais plutôt dans la formidable leçon d’histoire que nous propose Christian Carisey. Un instantané de la vie de Louis XIV au moment où son règne connait une crise majeure due à ses problèmes de santé. Titubant de son lit à sa chaise percée, le monarque absolu délaisse les affaires de l’Etat et les courtisans en profitent pour créer de nouvelles alliances. Ce petit monde s’inquiète, complote, frétille entre jalousie et flagornerie. Pendant ce temps, le pays s’agite et l’auteur en profite pour nous raconter les querelles qui opposent jansénistes et jésuites, les missions d’évangélisation à l’étranger de ces derniers, les conséquences de la révocation de l’Edit de Nantes. La fistule anale du roi est aussi l’occasion d’évoquer la naissance de la chirurgie moderne qui jusque là était exercée par les barbiers et se débattait contre la méfiance des médecins et de l’Eglise. Le monde des sciences est en ébullition, on remet en question les dogmes, on s’interroge sur l’asepsie, on ne veut plus laisser la vie entre les seules mains de Dieu.
Peuplée, outre le roi, des grandes figures de l’époque, la Palatine, la Maintenon, Louvois, le Père La Chaise, Félix de Tassy, etc. et de quelques personnages inventés pour pimenter le récit, cette Maladie du roi est une lecture plaisante, vivante et instructive, à lire pour apprendre sans en avoir l’air.

 

Chronique de Sandrine F

 

La maladie du roi, Christian Carisey, Cherche Midi éditeur, ISBN : 978-2-7491-3227-3

 

Quatrième de couverture :

Versailles, 1686. Le règne du Roi-Soleil vacille. Louis XIV doit mener bataille contre les puissances européennes. Il doit aussi lutter contre une fistule venue s’ajouter aux nombreuses maladies qui attaquent son corps abîmé. Alors que l’ambassadeur du Siam attend d’être reçu, le jeune chirurgien Félix de Tassy est chargé d’opérer le roi. De son intervention dépend la survie du pouvoir. Pendant ce temps, les espions rôdent à Versailles tandis que les Jésuites rêvent de convertir les populations d’Extrême-Orient.

À partir de faits réels, Christian Carisey a composé un roman sur la fragilité du pouvoir. On y croise de grands noms de la cour, tels Louvois, Madame de Maintenon, le père La Chaise ou la Palatine, et l’on découvre enfin qui se cache derrière le Masque de fer…

L’auteur
Christian CARISEY

Christian Carisey a été professeur de philosophie. Il est aujourd’hui directeur de l’international et des affaires institutionnelles chez Presstalis.

Voir du pays de Delphine Coulin

Le gros. Le rat. L’orignal. On peut gager que quiconque se trouve, dans un livre, affublé par le narrateur d’un des trois surnoms susdits, ne dispose pas d’un atout charme suffisant pour séduire la moindre fille qui passe.

Pour autant, nos héroïnes, Aurore, Marine et Fanny, deux soldates et une infirmière rescapées de six mois de mission en Afghanistan, actuellement sur le chemin du retour au bercail, finissent par choisir de partir avec eux.

Elles laissent en plan les deux autochtones beaux, males et civilisés qui, durant la journée, leur avaient servi de guides sur l’île de Chypre, pour aller terminer leur soirée, en compagnie du gros, du rat et de l’orignal, loin de la fête au village où des touristes suédoises commençaient à danser seins nus avant qu’une bagarre explose, et nous donnent ainsi à lire ce qui reste la meilleure scène du livre de madame Coulin ‘’Voir du pays’’.

Qui doit-on craindre le plus ? L’autre, l’étranger, en l’occurrence les deux hommes chypriotes dont on ignore tout, ou le même, c’est-à-dire les trois soldats français qui ont vécu comme les filles la même expérience, qui partagent la même langue ? Dans quel cas de figure la ‘’peur de fille’’, expression répétée plusieurs fois au cours du roman, risque-t-elle de trouver sa justification ?

Si quelque chose semble avoir été retenu lors de l’expérience de la guerre en Afghanistan, c’est la radicalité de l’autre, vu et éprouvé comme une menace potentielle systématique. C’est devenu comme un réflexe de survie.

Or, le loup n’est pas forcément celui qu’on croit. De même pour les lieux, et trois jours de repos dans un hôtel cinq étoiles à Chypre, peuvent s’avérer plus dangereux que six mois passés en mission de guerre au pays bienheureux des Talibans.

Le récit alterne entre réminiscence de la mission passée dans la vallée de la Kapisa (Afghanistan) et ces fameux trois jours (le sas de décompression) à Chypre qui précèdent le retour en France.

Marine et Aurore sont deux amies d’enfance. Dans les premières pages du roman, Marine nous est décrite comme une fille pêchue et décidée. Au physique elle ne fait pas vraiment rêver (‘’sa silhouette pyramidale, sorte de barbapapa en béton’’ page 10). A 17 ans elle s’est fiancée avec un skipper trouillard (je ne savais pas que ça pouvait exister).

Le lecteur en est très vite débarrassé suite à un saut en chute libre, l’auteur ait pris soin de bloquer le parachute à l’intérieur de son sac pour être certain que Sylvain Morison (c’est le patronyme du pauvre garçon, peut-être un cousin français de Jim) s’écrase au sol comme il se doit.

Bien lui en fasse pour la suite de l’histoire, car, c’est à partir de cet événement tragique que Marine décide de s’engager dans l’armée et rejoindre le 3ème RIMA.

Pour Aurore, c’est un peu différent. Aurore, c’est la bonne amie de Marine qui va s’engager dans l’armée parce que Marine y va, mais aussi, pour voir du pays ; et puis déloger sa peur de fille.

Là-bas, en Afghanistan, elles se lient avec Fanny, une infirmière, mère célibataire, sentimentale et rêveuse qui croit encore au prince charmant. Elle a choisi avec soin le prénom de son fils : Tristan.

Madame Coulin aussi qui a dû cogiter ferme pour trouver le prénom qui va bien à ses héroïnes.

Aurore, c’est un peu la fille qui s’éveille au fil des pages. En début de lecture, c’est une brave fille un peu molle, qui soutient une maman isolée dans l’éducation d’une fratrie nombreuse.

Aurore est un peu suiveuse ; si Marine avait décidé d’intégrer une équipe de curling, Aurore se serait proposée pour passer le balai à la surface de la patinoire.

Plus tard, les événements, le trauma de la guerre, la révèlent, déjà à elle-même, un peu aussi, il faut le reconnaître, au lecteur.

Pour Marine, la pêchue du début, après la chute sans parachute du fiancé, c’est un peu à une noyade sans fin qu’on assiste. Malgré les bouées que lui jette régulièrement son amie Aurore, à la dernière page elle n’a pas fini de toucher le fond des eaux.

Quant à Fanny, comme on dit à la pétanque dans une partie où on n’a pas marqué un point, elle a tout faux, c’est zéro pointé.

Le nœud afghan de l’histoire, c’est une sortie mal préparée hors de la base, qui vire au tragique pour Aurore (blessée) et Marine (restée en retrait alors que son amie était sous le feu d’une embuscade). Deux morts, deux blessés. On ne va pas tout dévoiler. Lors de séances de débriefing qui ont lieu dans l’hôtel chypriote sous l’égide d’un psychologue de l’armée, les acteurs du drame vont être amenés à revivre cet événement, et tenter de le surmonter grâce au verbe et à une espèce de simulateur informatique dont je n’ai pas vraiment saisi les modalités concrètes, malgré une lecture attentive. Sans doute une machine tamponnée secret défense.

Toutes les questions classiques relatives à la guerre sont là ; pourquoi la guerre, la guerre est-elle sale si elle n’est juste, le retour à la barbarie, les êtres cassés, les survivants, etc.

L’après-guerre c’est le temps de la reconstruction de soi, où comment passer du mode survie au mode vie tout cours ; pour Aurore et Marine c’est aussi le temps qu’il faudra pour tenter de résorber le fossé qui s’est créé entre elles, fossé dont il faudra au préalable connaître les raisons.

C’est vrai, c’est original un livre qui traite de la guerre, une guerre contemporaine, en prenant comme protagonistes principaux des femmes soldates. L’Afghanistan, pour moi et jusque-là c’était le mollah Omar sur sa mobylette, Gilbert Melki affalé dans un transat au bord de la piscine du Kaboul Kitchen, Oussama Ben Laden planqué au fond de sa grotte et, quand même, un peu de littérature, le grand roman de Robin Jenkins écrit au début des années 60, ‘’La colère et la grâce’’.

Alors oui, ça change et madame Coulin ne manque pas de courage.

Le déroulement de l’histoire en deux temps qui s’entre-chassent (le temps de la guerre et les trois jours à Chypre) est finement mené. L’idée selon laquelle ce n’est pas parce que la guerre est loin (physiquement) que le danger est écarté et que l’histoire est finie, est particulièrement bien vu. Et il est vrai qu’une tension va poindre tandis que la partie chypriote du livre prend de l’ampleur.

Pour autant et à mon sens, ça ne prend pas tout à fait. Sans doute est-ce parce que le livre est desservi par une écriture platement réaliste. Les phrases ont parfois tendance à s’enchaîner l’une après l’autre, comme des voitures qui viennent s’emboiter dans un embouteillage. Ça ne suffit pas à créer une prose à la hauteur des ambitions d’un récit qui ne manque pas d’idées narratives. Dommage.

Des interrogations subsistent sur le véritable statut du narrateur qui n’est pas nettement défini, et dont l’intervention dans le récit, par exemple pour affubler tel personnage d’un surnom (on retrouve ici nos gros, rat, orignal), n’est pas justifiée. Par ailleurs, en épousant plus ou moins le regard d’Aurore, dont le statut, (personnage principal ? crypto-narratrice) reste mal déterminé, le récit crée un flou. A moins que tout cela soit voulu et participe d’une démarche littéraire novatrice. Enfin, la dernière phrase du livre est incompréhensible, ou grotesque, ou alors c’est moi qui n’ai rien vu. Va-t-il y avoir une suite, le gros le retour ? Ou bien, on s’amuse à se faire peur juste avant d’éteindre la lumière et de rabattre la couette sous le menton ? A vous de juger.

Chronique d’Olivier Teboul

Voir du pays, Delphine Coulin, Albin Michel , ISBN 978-2246808633

Quatrième de couverture :

Deux filles, Aurore et Marine, reviennent d’Afghanistan. Elles y ont vécu six mois de tension, d’horreur, de peur. Elles vont passer trois jours à Chypre, dans un hôtel cinq étoiles, pour ce que l’armée appelle un « sas de décompression », où on va leur réapprendre à vivre normalement, à oublier la guerre, à coup de séances de débriefing collectif et cours d’aquagym, de soirées arrosées et de visites de sites archéologiques de la vieille Europe.
Dans un décor de filles en maillots et de fêtes sur la plage, Aurore et Marine vont s’apercevoir qu’elles n’ont peut-être plus rien à perdre, et aller jusqu’au bout de la violence.

Faber, le destructeur, de Tristan Garcia

Ou quand il est prouvé que les meilleures intentions ne suffisent pas pour faire un très bon roman. Faber le destructeur relate l’histoire d’un trio qui se forme à l’école élémentaire, autour de Mehdi Faber un enfant adopté terriblement intelligent et charismatique et deux enfants de la classe moyenne, Basile et Madeleine. Le récit commence plusieurs années plus tard, quand ces deux derniers partent à la recherche de Faber, après avoir une lettre codée, selon un rite mis au point lors de leur adolescence. Car Faber leur ami, leur vie, est un danger. Après avoir été une sorte de héros adolescent, à la tête d’une révolte lycéenne, il est devenu ce que les théoriciens de la science politique appelle un « autonome », en dehors du système, en lutte contre le système, perdant de son éclat physique, devenu une sorte de loque.
Ce roman est à moitié réussi (on est en 2014, j’ai envie d’être positif). On y retrouve très bien décrite une certaine fièvre adolescente, la fascination que peut avoir sur des enfants normaux, trop normaux, une personnalité originale (comme on dit chez moi). L’ennui de la vie provinciale vue par des adolescents bouillants de vie est bien restitué. Comme par exemple, quand Madeleine qui s’ennuie s’interroge : « « Comment ils font dans les films et dans les livres pour qu’il arrive quelque chose ? – Tu veux dire ? – Ben .. Il se passe toujours un truc. Une agression, je ne sais pas, moi, un assassinat. Une révolution, la guerre, des trucs comme ça, comme dans les autres pays ». Elle a soupiré. « Nous on a rien. » »

Là où le roman est moins convaincant, c’est dans l’écriture d’abord. Ensuite, l’auteur est philosophe de formation. Et son roman reste davantage une oeuvre de philosophe que de fiction.On est plus dans le conte philosophique que dans le roman qu’il essaie d’être. Pour pallier ce manque, qu’il n’ignore pas, il accumule coups de théâtre et révélations, et ce, de façon pas toujours crédible, se perdant un route et dilluant son propos. Le crime de Faber, par exemple, est très fabriqué et n’apporte pas grand chose au récit. De même, son aventure pseudo amoureuse avec une jeune fille avant son départ. Vers la fin, le récit vire vers le fantastique, mais sans le talent d’un Pierre Jourde dans Festins secrets.
Finalement, le plus étonnant de ce roman est que les personnages les plus touchants sont les deux middle class héros, Basile et Madeleine. Sidérés par leur ami d’autrefois, regrettant de n’être que ce qu’ils sont, ils n’ont pas réussi à vivre leur vie par fidélité à cet ami qui ne leur voulait pas que du bien. Sur un sujet voisin, L’abandon du mâle en milieu hostile d’Erwan Lahrer(aux éditions Plon) nous a semblé bien supérieur.

 

Chronique de Christophe Bys

 

« Faber, le destructeur », Tristan Garcia, Gallimard, ISBN : 9782070141531

 

Quatrième de couverture :

Dans une petite ville imaginaire de province, Faber, intelligence tourmentée par le refus de toute limite, ange déchu, incarne de façon troublante les rêves perdus d’une génération qui a eu vingt ans dans les années 2000, tentée en temps de crise par le démon de la radicalité.
«Nous étions des enfants de la classe moyenne d’un pays moyen d’Occident, deux générations après une guerre gagnée, une génération après une révolution ratée. Nous n’étions ni pauvres ni riches, nous ne regrettions pas l’aristocratie, nous ne rêvions d’aucune utopie et la démocratie nous était devenue égale. Nous avions été éduqués et formés par les livres, les films, les chansons – par la promesse de devenir des individus. Je crois que nous étions en droit d’attendre une vie différente. Mais pour gagner de quoi vivre comme tout le monde, une fois adultes, nous avons compris qu’il ne serait jamais question que de prendre la file et de travailler.»

Le saut du requin de Romain Monnery

J’ai dit ici (http://chroniquesdelarentreelitteraire.com/2010/10/premiers-romans/libre-seul-et-assoupi-de-romain-monnery) et ailleurs tout le bien que j’avais pensé de Libre seul et assoupi, le précédent et premier roman de Romain Monnery. C’est dire que c’est avec appréhension et beaucoup de joie que j’ai entamé la lecture de celui-ci.
Après un premier roman qui parlait du travail, le second est consacré à l’amour au temps d’Internet et des liens faibles, poursuivant ainsi une description de la génération des trentenaires phobiques de l’engagement que ce soit dans la sphère tant professionnelle qu’intime. Comme dans le précédent roman, on retrouve aussi le style distancié et amusé de l’auteur qui évite au roman d’être un pensum sur l’amour. Ici, rien n’est tragique, cela serait trop impliquant.

Le saut du requin, apprend-t-on dans ce roman est le moment où le scénario d’une série télévisée part dans le grand n’importe quoi. Une référence qui n’étonnera pas les connaisseurs de l’oeuvre de Romain Monnery, fortement irriguée par les modes narratifs des séries télés. Le saut du requin concerne ici donc l’histoire d’ « « amou r » » naissante entre Méline, une jeune cadre qui travaille dans la com un peu complexée par son physique et Ziggy, un glandeur sans grand talent, imbu de lui même et qui promet de réaliser une grande oeuvre un jour…

Tout se dérègle à partir du moment où l’un et l’autre s’attachent plus qu’ils ne le voudraient à l’autre, entraînant rebondissements inattendus et scènes cocasses. Le roman est ultra contemporain, baigné dans un univers contemporain (on y parle de Koh Lanta ou d’adopteunmec.com) et est le premier à éclairer aussi justement l’amour au temps des bandes de copains et d’Internet.

Car, baigné dans l’idéologie dominante, nous pensions tous (enfin moi, quand je me posais la question) que l’amour s’était émancipé du regard social, incarné par le roman du 19e siècle où les amours des jeunes personnes sont toujours empêchées par des parents engoncés dans des considérations sociales. Dès lors que l’amour s’en était libéré -ne parle-t-on pas d’amour libre pour désigner le lien lâche entre deux personnes ?- on pouvait penser que la vie sentimentale s’était autonomisée et était devenue l’affaire de deux personnes (ou plus selon les goûts des uns et des autres) concernés. Or, ce que révèle très bien ce roman, c’est à quel point il n’en est rien. A quel point quand deux personnes s’aiment, il y en a beaucoup d’autres qui sont en jeu : la bonne copine libérée qui donne des cours de sexe à la pause déjeuner pour mieux retenir son ami, les copains de jeu vidéo qui expliquent comment faire pour pécho et retenir la femme de ses rêves… C’est d’ailleurs révélateur : dans ce roman, les héros n’ont pas de parents, Méline a bien une soeur, mais elle constitue l’anti-modèle absolu. L’amour est devenu l’affaire de la bande de copains et de copines. Sans oublier tous les préceptes dans lesquelles nous baignons tous : règles de vie édictées par les magazines féminins, forum Internet où les uns conseillent les autres… Etre en couple, c’est finalement être toujours plus de deux, révèle ce roman élégant et révélateur sur l’art d’aimer en France en 2014.

 

Chronique de Christophe Bys

 

Le saut du requin, Romain Monnery, Au diable Vauvert, ISBN 978-2846267854

 

Quatrième de couverture :

 

Toutes les histoires d’amour sont des questions sans réponse : où commence l’indifférence ? CDD ou CDI ? Comment se dire adieu ? Quel rapport entre le yéti et le point G ? Est-ce que ronfler, c’est tromper ? Deux garçons, une fille, combien de possibilités ?

Sur fond d’Internet et de chansons populaires, Le Saut du requin explore le fonctionnement d’un couple moderne perdu entre non-dits et pas chassés. Bref, ceci n’est pas une comédie romantique, mais ça y ressemble.

Romain Monnery est né en 1980, il vit à Paris et participe à la revue littéraire Décapage. Le Saut du requin est son second roman. Son premier roman, Libre, seul et assoupi, vendu à plus de 7000 exemplaires en France, a été traduit dans plusieurs pays et paraît au Livre de Poche en janvier 2014. Il est adapté au cinéma par la Gaumont, réalisé par Benjamin Guedj avec Denis Podalydès, Charlotte Le Bon et Baptiste Lecaplain. Le film sort en salle début 2014.

Le marcheur de Fès d’Eric Fottorino

Notre vie est un gant qu’on retourne désormais avec le sourire. Tu es né fassi. Moi je suis fasciné.

C’est seul sur les traces de son père naturel Maurice Maman que l’auteur part et déambule dans les rues de Fès, dans les pas de Moshé-Moïse le Fassi.

 Je poursuis comme on poursuit un rêve. Je poursuis sans te poursuivre cardans ce rêve nous roulons de concert, deux oranges « Toi et Moi » au fond d’un panier de raphia.

 De ce père connu très tard, à l’âge de dix-sept ans, il ne sait pas grand-chose, il est médecin juif marocain, a été rejeté par sa belle famille et n’a donc pu épouser sa mère.

Ce voyage entreprit par l’auteur ira donc bien au-delà d’une simple découverte, c’est une plongée dans l’histoire de son père, dans l’histoire de ses origines, dans l’histoire des juifs marocains de Fès. Un retour aux sources qu’il aurait du effectuer avec son père mais le sort en a décidé autrement, cloué au lit par une maladie son père l’accompagnera à distance.

 Je vais marcher plus vite, moins profond. Tu vas me guider à distance. Je t’enverrai de petits films, des photos. A mon tour de te chuchoter des histoires pour t’en rappeler d’autres.

 L’auteur rencontrera les amis d’enfance de son père, découverte physique de divers endroits de la ville comme le mellah (ancien quartier juif), l’oued ou encore une ancienne maison close ; mais aussi découverte temporelle à la recherche du passé celui de son père, celui d’un pays, des anciennes traditions, de ce qui a rendu heureux son père et ce qui l’a attristé. Des joies, des drames, de tout ce que fait une vie.

C’est d’ailleurs en se rendant au cimentière que l’auteur se retrouvant devant la tombe de Ninette (sa tante) disparue trop jeune comprendra ce qui a le plus bouleversé la vie de son père jusque dans sa pratique de la religion.

 Tu es né juif et tu le restes. Mais tu estimes ne pas appartenir à un prétendu peuple élu. En jetant ton tallith, tu dis : je suis libre.

 Nous remontons les rues en même temps que nous remontons son arbre généalogique, une invitation à découvrir sa famille.

C’est un récit personnel et émouvant qui n’a pas manqué de me faire voyager moi aussi, une écriture remplie d’émotions, on s’attendrait presque à trouver « les anciens » au détour d’une rue comme si d’un coup le passé refaisait surface.

Chronique de Stémilou 

Le marcheur de Fès, Eric Fottorino, Calmann-Lévy, ISBN 9782702144855

Quatrième de couverture

« Nous aurions filé vers les Pyrénées. On aurait coupé l’Espagne de haut en bas. Une manière de césarienne pour exhumer ton histoire. Nous serions remontés au début, jusqu’à Fès, ta ville natale. Serions-nous jamais arrivés ? »

À l’automne 2012, j’ai voulu emmener mon père marocain dans les rues de sa jeunesse, le quartier juif de Fès, la médina, l’entrelacs de ses souvenirs campés entre l’université de la Karaouine et la façade de l’Empire qui fut jadis le plus grand cinéma d’Afrique du Nord.

J’ai fait le voyage sans lui. La maladie en a décidé ainsi, je suis devenu à sa place le marcheur de Fès. J’ai compris à quoi tient une existence. Un kilomètre à peine sépare le mellah de la ville moderne, le monde juif de l’ancien secteur européen. Dans ce mouchoir de poche, Moshé Maman est devenu Maurice Maman. Comme tous les siens, le Juif marocain a rêvé de s’intégrer à la France, de parler sa langue, d’y construire sa maison, sa famille, son avenir.

J’ai traversé les ruelles et les cimetières, poussé la porte des rares synagogues, parlé aux derniers Juifs fassis dont la flamme s’éteindra bientôt. À chaque pas, je suis tombé sur ce père longtemps inconnu. Jusqu’à tomber sur moi, à l’improviste.

 

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