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Psychanalyse et pornographie de Eric Bidaud

Aux Etats-Unis existent un champ de recherche qui est nomme Porn studies. En France les travaux sur le sujet de la pornographie sont majoritairement ceux de sociologues et de philosophes. L’incursion de la psychanalyse dans ce champ est bien souvent normative et ne s’attache qu’à  » une certaine psychopathologie du regard » qui aurait pour résultat  » de court-circuiter la fonction élaborative du fantasme ».

Comme Yann Leroux au sujet des jeux vidéos chez les adolescents, Eric Bidaud se penche sur le sujet du porno, à l’heure du net. Clinicien, psychanalyste, son sujet n’est pas le redressement des âmes, et d’ailleurs, Lacan dans son discours de Rome de 1953 l’affirmait déjà. N’attendez pas de lui qu’il évalue la toxicité traumatique ou pas des images du porno. Car dans sa grande majorité à l’heure du net, le porno c’est de l’image.

Eric Bidaud ne juge pas, il analyse et fait sienne cette remarque de Canguilhem  » quand on sort de la Sorbonne par la rue Saint-jacques, on peut monter ou descendre; si l’on va en montant, on se rapproche du Panthéon qui est le conservatoire de quelques grands hommes, mais si l’on va en descendant, on se dirige sûrement vers la Préfecture de Police. » Eric Bidaud a choisi de monter la côte et pose ses réflexions dans les pas des grands penseurs psychanalystes, philosophes pour aboutir à une vision non normative, fondée autant sur l’expérience que sur la connaissance théorique du phénomène du porno à l’heure du web.

Paloma Picasso dans les Contes Immoraux de Walerian Borowczyk

Vu comme une exhibition sexuelle normée très masculine majoritairement, l’adjectif que l’on accole communément au porno est obscène. Le nu, l’éventrement, l’ouverture des corps et la monstration de leur fluide, tout semble du montré, sur-exposé. Et pourtant, comme Eric Bidaud le démontre « le porno n’est pas qu’exhibition, c’est aussi un masque, un recouvrement de l obscène. » Le porno est une abstraction, il existe des porno, des multiples usages de l image. Ce rapport à l’image pornographique est un rapport à l indécent que Freud a posé  comme composante de la sexualité, avec l opposition des sexes, la joussance sexuelle, la fonction de procréation

Mais qu’est ce que le porno ? La première définition qu’en donne Bidaud est celle Stoller :  » Un produit fabriqué avec l’intention de produire une excitation érotique. La pornographie est pornographique quand elle excite. » En renvoyant au shéma analytique freudien, Eric Bidaud s’interroge sur ce que c’est que cet acte de regarder du porno :  » regarder du porno, ce n’est pas seulement voir mais se faire voir au devant d’un autre, même si celui-ci n’est qu’une image » et ce en mêlant la pulsion scopique et la pulsion dite invocante dans un cadre d’économie du temps et d’investissement psychique.

H.R Giger

Ce qui interroge particulièrement Bidaud, c’est ce biais dans les études, notamment de Stoller et de Masud Khan sur le porno tel qu’en leur époque il existait. Il relève à la suite de McDougall, la volonté curative et normalisante de ces études et comme elle affirme :  « la normalité ne saurait être un concept analytique »  Bidaud insiste particulièrement sur la notion d’addict et donc la différence qu’il faut faire entre perversion et déviance.

S’il est un lien qui s’effectue intuitivement sur le porno, c’est bien celui de son utilité la plus évidente : la masturbation. Eric Bidaud l’étudie au travers de nombreux travaux.  » La pornographie a parmi ses fonctions celle de stimuler l’activité sexuelle et de contribuer à la masturbation. Il s’agit là de l’impact majeur de la pornographie sur l’activité sexuelle qui est paradoxalement celui qui est le moins évoqué…On retrouve peut être avec la pornographie l’un des tabous touchants à l’évocation de la masturbation » dit Alain Giami. Reste d’après Eric Bidaud un  » continent noir » toujours assez peu exploré qui est celui de la masturbation féminine.  E.Laufer quand à elle posture une différence fondamentale entre fille et garçon dans l’usage de la main comme vecteur de ce plaisir masturbatoire. Et  cette différence s’étend jusqu’au concept de jeune fille et à l’étude de leur adolescence qui semble toujours une question en suspens.

 

http://www.puzzypower.dk/UK/index.php/om-os

Vient ensuite la différentiation entre l’obscène et le pornographique; Selon T. Tremblay l’obscène est une expérience presque sans objet :  » Etre dans la scène de l’obscène, c’est être aveugle, c’est ne pas voir l’obscénité. Il faudrait à la fois être vu, se voit aveuglé. On pourrait enfin poser la règle générale selon laquelle lorsqu’il y a obscénité, on ne voit rien. » Eric Bidaud postule alors qu’il faut différencier « l’obscénité de l’être, ce point sombre qui bouleverse, transfigure, jette hors de soi » de « la pornographie (qui) n’est qu’une obscénité surmontée, un choc contenu. La scène pornographique est en ce sens parade à l’obscène. »  Depuis l’antiquité au moins, les représentations démontrent que ce que l’on cherche c’est la chair derrière la chair. « L’écorché est la vérité du regard masculin, l’éventrée est la vérité du corps féminin. » L’obscénité et la pornographie jouent un jeu de recouvrement de leur forme l’une par l’autre.  » L’obscénité ne démasque pas ce qui serait caché et qui aurait une positivité derrière une apparence trompeuse, mais expose l’involution dans une ouverture de la trame des signes qui ne renvoie aucune fermeté, aucune certitude, un vertige sans fond, un reste que les noms ne savent pas saisir. » dit A.H Pieraggi.

Détails de L'incrédulité de Saint Thomas du Caravage.

En faisant appel au grotesque dans sa forme, le porno montre le sexe de la femme dénaturalisé à force d’être surnaturalisé :  » la pornographie visagéifie le sexe ».   » ..l’obscénité n’est pas le porno. L’obscénité traditionnelle a encore un contenu sexuel de transgression, de provocation, de perversion. Elle joue sur le refoulement, avec une violence phantasmatique propre. Cette obscénité-là disparait avec la libération sexuelle : la  » désubilmation répressive » de Marcuse est passée par là ( même s’il n’est pas passé dans les moeurs, le triomphe mythique du défoulement, comme celui du refoulement est total ). La nouvelle obscénité […] ne joue pas d’un sexe violent, d’un enjeu réel du sexe, mais d’un sexe neutralisé par la tolérance » écrivait Baudrillard. Bidaud compare alors l’éjaculation faciale, pratique majoritaire dans les porno, aux hypothèses de Freud dans Malaise dans la culture, sur la mixtion sur le feu : éjaculer sur et pour éteindre le désir. Mais quelle est la fonction de l’obscène et de la pornographie ? A la suite de Marie-Hélène Bourcier, Eic Bidaud postule « Telle qu’elle s’est constituée, culturellement et épistémologiquement, elle peut aussi être comprise comme un effet de censure productive  (on n’interdit pas le sexe, on oblige à le faire de certaines manières). » Eric Bidaud défend l’idée que la pornographie chez l’adolescent puis chez l’adulte est un processus de re-visagéification c’est à dire  » Cet espace où se joue et s’assume la revisite du stade du miroir, en particulier du côté du regard et de son appropriation, permettant de mettre en place les nouveaux montages entre le sujet et l’objet pour construire une relation génitalisée à l’autre sexe. »

 


« Nos traitements sont des traitements par l’amour. » disait Freud, et Eric Bidaud n’élude pas cette grande question, celle de l’amour.  Partant toujours du maitre, qui parlait de « l’amour de la putain » comme condition masculine, Eric Bidaud développe l’idée que « le porno est le champ contemporain de cet enjeu en privilégiant la fiction de cet écart entre désir et amour, entre courant sensuel et courant tendre. »  Il la poursuit en citant Ruwen Ogien  » Parmi ceux qui recommandent les contrôles ou l’interdiction de la diffusion de films dits  » pornographiques », certains justifient leur position en soutenant que les films X donnent une « représentatin fausse de la sexualité » et ruinent leur psychisme en les amenant à  » dissocier sentiments et sexualité » . Mais ce ne sont pas des arguments psychologiques authentiques. C’est simplement une défense idéologique d’une certaine conception, assez conventionnelle dans nos sociétés de la sexualité. ..Est il tellement dramatique de séparer d’une certaine façon amour et sexualité ? Ne s’agit-il pas d’un mouvement de société profond qu’il faut peut-être accepter ? » Au fond l’amour et le porno se regardent, s’observent et donc s’excluent.

 

Eric Bidaud n’exclue pas les questions formelles en valorisant utilisant la vision deleuzienne du Gros plan comme visage, reprenant ainsi le mythe de Baubô et en affrontant la question de l’esthétique , après avoir posé la réflexion freudienne :  » c’est sur la beauté que la psychanalyse a le moins à dire. » Continuant dans la logique de voilement / dévoilement, il pose l’esthétique du porno , non pas dans l’opposition mais dans la complémentarité. Son cheminement intellectuel ira jusqu’à digresser sur l’art contemporain et la monstration de l’obscène, de la pornographie de soi.

 

Eric Bidaud ne conclue pas, il explore et trace des chemins libres. Il a surtout bien intégré qu’il n’était pas de son rôle d’enfermer mais au contraire d’extraire de toutes catégories de pensée. Il se refuse à penser des cadres limitatifs de la sexualité et de sa dite normalité. Il nous rappelle tout de même que dans ce chemin une seule vérité existe : « il n’y a pas de vérité atteinte dans le sexe, qu’en ceci le sexe ne nous laisse jamais tranquille, qu’il ne nous offre que des  » semblants » d’objets et des jouissances partielles, ce qui n’est pas si mal. »  

Le porno pour Eric Bidaud est donc  » un objet contemporain, en se distinguant de la pornographie qui appartient à l’histoire des cultures, parce qu’il se développe sur le terrain fertile de la reproduction de l’image et du numérique. Il est le nom, donné à notre régime actuel de la visibilité de la sexualité.  » Et maintenant que vous avez de quoi réfléchir, allez tous vous regarder vous faire foutre ( au sens premier du terme ) !

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

 

 

 

Psychanalyse et Pornographie

Eric  Bidaud

Editions La Musardine, collection L’attrape-corps. 

 

Sexpowerment de Camille Emmanuelle

Voilà un » feel good book », un livre qui respire et inspire la joie d’être en vie, de la prendre la vie et de la rendre plus belle. Sexpowerment de Camille Emmanuelle n’est pas un énième pensum sur le thème  » découvrez votre clitoris » ni un manifeste féministe à grands coups de théories, ni même un manuel  » Connaitre son corps pour atteindre l’orgasme » ou un témoignage du type  » depuis que mes doigts ont découvert mon point G ma vie a changée. » Sexpowerment est intelligemment plus que tout cela et tout cela : documenté, théorique, pratique et incarné. Mais surtout, une fois refermé, ce livre vous aura rendu le sourire, éclatant comme après un orgasme que vous auriez partagé avec l’auteur.

Le propos de Camille Emmanuelle est clair : l’émancipation. Ce gros mot que nos politiques ont tous oublié en matière de femme, d’enfant et de société. L’émancipation, c’est le passage à l’âge adulte en droit, donc l’idée d’être responsable de soi. Mais l’émancipation n’est pas qu’une définition juridique, c’est avant tout une démarche sociale de la reconnaissance de l’individu par le collectif et intellectuelle qui permet de devenir un individu éclairé, conscient du poids de ses chaines et de sa liberté de mouvement. Camille Emmanuelle nous raconte son parcours qui par son intérêt pour le sexe lui a permis d’acquérir cette liberté d’être elle-même une femme émancipée et éminemment libre. Elle en a forgé un concept mélant le sex et la notion d’empowerment anglo-saxonne, c’est à dire l’autonomisation et le renforcement du pouvoir. En nous racontant ses doutes, ses tatonnements, ses recherches, ses découvertes , Camille Emmanuelle nous livre son parcours non exemplaire mais instructif pour se libérer et se donner le pouvoir d’être une femme unique dans la société.

Attention ! Il n’est pas question pour Camille Emmanuelle de conceptualiser à partir d’expériences et de devenir un clone contemporaine du Castor ! Le style de Camille Emmanuelle, ce n’est pas celui d’une doctorante sur « La place de la femme au début du 21° siècle : de quel côté du lit et dans quel sens ? « , non ! Son ton est entre Virginie Despentes et Peggy Sastre, avec des paillettes glamour et des fous rires sur rouge à lèvres en plus. Et ne vous dites pas que c’est un bouquin girly ou une ode féministe qui exclut les hommes ! C’est l’inverse. Les hommes s’amuseront à le lire et seront peut être même émus qu’une femme fasse une si belle déclaration d’amour à son homme, le remerciant de la laisser être elle-même et même de l’y aider, de tous les deux avoir l’émulation joyeuse dans l’émancipation, jusqu’à devenir responsable de quelqu’un d’autre.

Dans Sexpowerment, Camille Emmanuelle aborde tous les sujets qui l’ont intéressé et construit : le genre, les sex toys, son clitoris, son corps, le rapport amoureux dans le sexe, sans le sexe, les féminismes, le poids, l’homme, les hommes, les cinquantes nuances de tout ce qui la préoccupe et pas que celle de Mr Grey.Elle fait un travail d’enquête aussi avec des interviewes passionnantes et décalées.  Elle développe tout avec gaieté, humour et dérision et surtout avec une vision de femme, féministe et pro-sexe. La sexualité est individuante et Camille Emmanuelle est un drôle d’individu !

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

 

 

La pharmacienne d’Esparbec

La pharmacienne d’Esparbec

Il faut rendre à César ce qui a appartenu à Pompée : Stéphane Rose m’a donné ce livre, de la main à la main, me l’a conseillé chaudement. Il faut dire que la couverture ne pouvait que parler à une femme dont le tour de hanches évoque plus la grâce de la montgolfière en latex que la liane fine et jeune. Et puis, je suis issue d’une famille médicale …

Trève de fausses excuses : Stéphane m’a confié un très bon porno. Pas un mom porn où on s’attache un peu à l’héroïne et où la pine du héros ne fourre qu’avec décence. Un porno. L’histoire ? C’est celle de Bébé diminutif de Bertrande, fille de la pharmacienne Laura, jumelle de Bertrand, cousine de Jérôme, affublée d’un beau-père appelé Beau-P, qui lui-même a un cousin sorti de taule Ernest. En une soirée, dramatique, tout le monde aura baisé avec tout le monde, ou presque. Et ce sera bon …

Parce qu’ Esparbec a une écriture raide et sait s’attarder sur les rondeurs en mouvement. Il y a de la chair, il y a du jus. C’est dégueulasse mais c’est ce qui fait jouir .

Cupcake de Nikola Shipley

Il faut dire que Bébé confirme le proverbe qui veut que  » les chattes ne font que des chiennes ». L’hérédité de la chaudasse, si l’on veut. Bébé est vierge mais s’est déjà faite enfiler, partout ailleurs et n’importe où. Comme Maman qui aime les fessées et le sexe roide de son mari dans le cul.

 » Du bout des doigts Ernest acheva de séparer les lèvres engluées de la vulve. Tout s’ouvrit. Bon dieu c’était autre chose que les moules qu’il dessinait au crayon bic sur l’entrefesse des petites lopes qu’il s’envoyait en taule ; c’est du vrai, là. Pour mieux admirer la chose, il prit un oreiller et le fourra, sous les fesses de la femme. Il lui ouvrit toute la boutique et s’abima dans une contemplation passionnée. Putain ce qu’il aimait ça, regarder dans une chatte bien ouverte ! « 

Ici on est pas là pour compter les papillons bleus de l’amour qui se poseront sur les fesses. On est dans le concret, le réel.  Laura se fait fesser dans le garage pour ne pas réveiller les enfants, on humecte au beurre pour mieux s’enfoncer dans l’anus. Un peu d’inceste, beaucoup de plaisir.

Mais surtout des fesses, charnues, molles, rebondissantes, ouvertes, gluantes. De celles que l’on retrouve dans les dessins d’Harukawa Namio et sa série Maxi Cula, mais soumises par leur sens à leurs hommes.

Enfin, il faut parler de la merveille de préface par Jean-jacques Pauvert. La générosité du lecteur au service de la pornographie. Le travail de fourmi de l’auteur pour nous en mettre partout .

 » Quand au style, proche du degré zéro prôné par Barthes, il s’interdit de former écran entre les choses racontées ( ou montrées ) et le lecteur. Il vise la transparence : le regard du lecteur doit le traverser sans s’y arrêter comme celui d’un voyeur un miroir sans tain. Cette écriture neutre, béhavioriste bannit le vocabulaire spécialisé des années 70, 80 ( cyprins, pieu, mandrin, chibre, fontine, turgescent, fluide – pour flasque, etc) ou celui des pornos de sex-shops ( actuellement repris par certains auteurs féminins dans des récits soit-disant scandaleux), mais aussi, l’ennemi n°1 : la métaphore et tout ce qui l’accompagne : les  » trouvailles », les mots d’auteur, les  » effets de style », les joliettes narcissiques. Si le lecteur remarque que le livre est  » bien écrit », c’est raté : il ne regarde plus, il lit. Je me bats donc avec tous les débutants contre la tentation de  » faire joli » ou de se regarder écrire. L »auteur de porno doit s’effacer devant ce qu’il raconte. » dit Esparbec

 

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