Romans étrangers

Après minuit de Irmgard KEUN

Après minuit de Irmgard KEUN

Un texte écrit en 1937 par un écrivain allemand et oublié ensuite.

D’abord intéressée par le texte et l’histoire, j’ai vite été déçue et le livre m’est même tombé des mains.

Pourquoi cette constatation lapidaire ? Mon commentaire devrait l’éclairer.

L’histoire : Suzon, l’héroïne raconte une succession d’anecdotes sur son quotidien dans cette Allemagne des années 30 déjà peuplée de SS. Les gens ordinaires qui l’entourent, adulent Hitler et suivent très attentivement toutes les recommandations données par le pouvoir. Est-il possible d’y échapper d’ailleurs ?

La violence monte dans l’indifférence générale

Suzon, orpheline à 16 ans, se retrouve chez sa tante à Cologne et fréquente Franz son cousin puis elle rejoint Algin son frère ainé. Celui-ci partage sa vie avec une femme aux mœurs légères; Suzon découvre alors une jeunesse privilégiée et liée aux artistes en vogue. En face de ces jeunes, des militaires qui appliquent les consignes du pouvoir hitlérien : attention donc à certains propos pouvant conduire ensuite à des dénonciations et interrogatoires. Suzon comprend alors les dangers qui l’entourent.

Ce qui impressionne dans cet ouvrage, c’est la description du climat qui régnait avant-guerre en Allemagne. Des gens ordinaires deviennent nazis très naturellement. Le peuple chante les hymnes, trinque à la santé du pouvoir dans une ambiance festive.

La lâcheté et méchanceté des uns au travers des dénonciations, fait aussi leur bonheur en leur assurant un bon avenir.

L’antisémitisme monte et certaines paroles deviennent des menaces pour ceux qui tentent de s’opposer à cette montée de violence.

Malgré ce climat si bien traduit, je n’ai pas adhéré à l’histoire qui est une succession d’anecdotes sur la vie quotidienne qui ont fini par m’ennuyer. Pas de rythme dans ce roman et une écriture un peu simple, décevante également.

Pour ces raisons, le livre m’est tombé des mains.

J’avais tant aimé, dans un registre proche, le livre «Inconnu à cette adresse» de Kressmann Taylor, qui est aussi une plongée dans la période d’avant-guerre et la montée du nazisme. L’émotion est tellement présente dans le livre de Kressman Taylor alors qu’elle est inexistante dans «Après minuit».

Je vous livre un extrait : « Oui, sans doute, ma vie ici est un enfer, dit Heini, grave et calme, mais que faire à l’étranger ? /…/ J’ai aimé les hommes ; pendant plus de dix ans je me suis usé les doigts à écrire, je me suis creusé la tête pour mettre en garde contre cette folie de barbarie que je sentais venir. Une souris qui siffle pour arrêter une avalanche ! L’avalanche est venue, a tout enseveli, la souris a fini de siffler (p.215).»

L’auteure, née à Berlin, fut contrainte à l’exil. Elle voyagea alors avec son amant, Joseph Roth, avant de revenir clandestinement en Allemagne en 1939, en faisant croire à son suicide pour vivre cachée sous une fausse identité à Cologne, puis fut oubliée. Ce roman initialement publié en 1939 chez Stock vient de reparaître dans la collection « Vintage » chez Belfond.

Chronique de Ckdkrk

Après minuit , Irmgard Keun, Belonf vintage

Quatrième de couverture :

Un chef-d’oeuvre de la littérature allemande, écrit en 1937 et injustement oublié pendant des années, témoignage unique sur les tensions, les ambiguïtés et l’hystérie régnant dans l’Allemagne des années 30, dénonciation sans appel de l’idéologie nazie, un roman plein de charme et d’humour, lors même qu’il décrit les premiers instants d’un cauchemar. Et au passage, la redécouverte – ou la réhabilitation – d’une des personnalités les plus fascinantes de la littérature : Irmgard Keun.

Nous sommes à Francfort, en 1936, et la ville est surexcitée. Partout des banderoles, des oriflammes, les uns ont mis leurs plus beaux habits, les autres leurs uniformes tout neufs. Le Führer vient d’arriver, il prendra la parole à l’Opéra. C’est la fête.
Gaie, vive, jolie, Suzanne Moder a dix-huit ans. Avec ses amies, elle se moque des garçons dans leurs tenues de parade. Amourettes, chansons, discussions passionnées, pourquoi ne pas s’abandonner à ce monde nouveau, enthousiaste et fascinant ?
Mais en réalité, Suzanne a peur. Certains signes l’inquiètent : la police et ses perquisitions, les juifs et leurs regards traqués, les ouvriers qui murmurent…

Témoignage unique sur les tensions, les ambiguïtés et l’hystérie régnant dans l’Allemagne des années 1930, dénonciation sans appel de l’horreur totalitaire, un roman plein de charme et d’humour, lors même qu’il décrit les premiers instants d’un cauchemar. Un chef-d’oeuvre à redécouvrir, par une des personnalités les plus fascinantes et les plus injustement méconnues des lettres allemandes.

« Clandestines» de Zoé Ferraris

Un faux polar ce livre mais un grand livre, le contexte policier est un prétexte à la description de la vie en Arabie Saoudite de nos jours. En tout cas, c’est comme ça que je le perçois et c’est ce qui m’a convaincue et intéressée. Pourquoi me direz-vous ?

Je me suis aperçue que je ne connaissais rien ou presque de ce pays. Ou bien juste un lointain souvenir livresque avec « Tintin au pays de l’or noir » : autant dire que je n’avais jamais lu auparavant d’histoire se déroulant dans ce pays.

Dès le départ, l’histoire de ces corps découverts dans le désert nous emmène dans un autre monde : celui d’un pays doté d’un pouvoir religieux ancré dans les traditions, qui rejaillit sur le quotidien de tous et surtout sur celui des femmes. 

Voici l’histoire ou plutôt quelques éléments uniquement, un polar se découvre à sa lecture. Les ingrédients du roman policier sont tous là : des meurtres, des enquêteurs tenaces et intelligents, des pistes multiples, un vrai suspense.

Le tour de force réalisé ici est de mettre en avant une enquêtrice, Katya, particulièrement douée, alors que dans ce pays les femmes ne jouent que des rôles subalternes.

Un autre personnage féminin est le spécialiste des tueurs en série du FBI : l’auteur s’est amusée à confronter une femme experte dans un monde régenté par la gent masculine. Les policiers sont très mal à l’aise devant cette femme dont le rôle est de les aider. 

Les autres personnages principaux comme Nayir ,le fiancé de Katya, ou Ibrahim responsable des recherches, aident Katya et la soutiennent dans une quête de la vérité souvent périlleuse.

Revenons à l’histoire, après la découverte des corps dans le désert, Ibrahim, enquêteur principal, s’interroge sur la signification de ces meurtres puisque près des corps, des mains tranchées sont découvertes. Pourquoi ces femmes enterrées pour certaines depuis plus de 10 ans, n’ont jamais été déclarées disparues ? Quel lien les unit ? Pourquoi cette mise en scène ? 

Toutes les réponses à découvrir dans le roman qui se lit facilement grâce à l’écriture très fluide, les situations s’enchainent et le suspense très prenant.

Remarquable aussi par ces démonstrations des différences entre hommes et femmes ainsi que celles entre saoudiens et immigrés : les immigrés travaillant notamment à la place des saoudiennes qui sont très peu nombreuses à travailler. La dureté de la justice est souvent évoquée dans le texte également : un vol est puni d’une main tranchée et un adultère est passible de la peine capitale.

Je ne connaissais pas cette auteure qui a déjà publié deux livres avant celui-ci.

Américaine, elle a épousé un saoudien et vécut quelque temps à Djeddah avec son mari et ses enfants. Elle vit actuellement à San Francisco.

 

Je vous conseille ce roman pour son intrigue et plus encore pour la découverte de l’Arabie Saoudite. Une belle et étonnante découverte pour moi.

 

Chronique rédigée par Ckdkrk

 

Clandestines, Zoé Ferraris, Belfond , 

 

Quatrième de couverture :

 

Sous le sable, le sang, et dix-neuf cadavres. Serial-killer puisant son inspiration dans les versets du Coran, maîtres-chanteurs aux charmes envoûtants, réseaux secrets impénétrables… la brillante et farouche Katya est bien décidée à mener l’enquête. Mais dans un pays ne répondant qu’à la voix des hommes, comment se faire entendre ?
Après Les Mystères de Djeddah, un thriller haletant à la découverte des troubles d’une société saoudienne schizophrène, écartelée entre modernité et tradition.
Roman noir d’une actualité brûlante, un suspense ravageur doublé d’une plongée au coeur de l’envoûtante Djeddah, à la rencontre de celles qui ont cru au mirage d’une vie meilleure, ces clandestines laissées pour compte dans le pays des Mille et Une Nuits.

Dans le désert, une tempête a mis au jour un terrifiant sanctuaire : dix-neuf cadavres de femmes asiatiques, nues, mains tranchées, ensevelies sous une dune depuis dix ans.
Qui étaient-elles ? Pourquoi personne n’a jamais signalé leur disparition ? Et quel message dissimule l’étrange disposition de leurs corps ?

Katya, légiste talentueuse, est décidée à rendre justice à ces victimes anonymes. Et à prouver aux hommes de sa brigade ses talents d’enquêtrice. Elle mieux que quiconque sait la violence, les humiliations réservées aux femmes.
Au péril de sa vie et de son amour pour Nayir, son pieu fiancé bédouin qui ne voit pas d’un bon oeil ses choix de carrière, Katya va se mettre en quête du tueur et découvrir l’envers du décor : la misère derrière l’opulence, l’hérésie derrière le masque de vertu. Le sang qui coule sous le sable…

La maison Zeidawi d’Olga Lossky

Le livre s’ouvre la marche épuisante d’une femme et son enfant, dans les montagnes du Liban. Elle vient soumettre un projet ambitieux à l’homme d’affaires de son village natal, d’où elle avait dû fuir pour vivre sa grossesse. Plusieurs générations plus tard, Fouad, parisien fraîchement débarqué au Liban pour une histoire d’héritage, découvre sa famille maternelle. Il passe signer des papiers pour la vente d’une maison familiale dont il ignore tout. Nelly, sa mère, originaire du Liban, a vécu en France depuis ses 20 ans. Mais pourquoi a-t-elle ainsi quitté les siens ? Fouad, d’abord méfiant et mal à l’aise, n’a qu’une envie : partir. Puis, accompagné de sa séduisante nièce, Nicole, il se propose de mener l’enquête et va interroger les proches de Nelly.

Ce roman d’Olga Lossky propose une quête des origines du héros, en forme de miroir. Car Nelly, femme de caractère, n’a rien à envier à son aïeule, Evelyne. La vie de l’une renvoie à celle de l’autre. Volontaires et enthousiastes, elles aiment lancer des défis, sans se soucier du regard des autres. Amoureuses, fières, elles avancent. Au cœur de ce récit, l’attirance de femmes pour ce qui leur est interdit et la rivalité d’hommes trop fiers. Si le cadre d’un Liban qui se modernise, qui repense les relations homme-femme et qui panse les plaies d’une guerre civile m’a semblé intéressant, j’ai toutefois trouvé l’histoire de Fouad assez classique, sans originalité, ni dans la construction de la narration qui alterne flash-back et cours principal de la quête, ni dans le style, fluide et simple. Si ce roman se déguste bien et rapidement, comme une de ces pâtisseries orientales dont est gavé le héros, j’avais d’autres attentes pour ce livre. J’espérais une véritable saga familiale, des relations plus poussées entre les personnages. Ou l’histoire de cette maison du titre, cette maison bâtie par Evelyne pour les siens, celle où Nelly a grandi, qui va bientôt être démolie. Cette histoire existe dans le roman mais elle est racontée au pas de course. Quant à la maison au sens de famille, elle n’intéresse pas réellement le héros, trop en quête de lui-même. Car finalement, seul Fouad compte ici. Et il la joue plutôt solo. Tout ce qu’il exhume n’a qu’un but personnel, une curiosité comme prétexte à son indécision. Il utilise les souvenirs des autres pour se forger une histoire mais n’éprouve pas d’empathie ou de désir de partager plus avec ces personnages. A l’exception de Nicole… Ah, que j’ai trouvé très mal amenée et très lourde la relation ambigüe qui s’esquisse avec elle ! Cette ambiguïté ne prend corps que dans les impressions de Fouad, qui se sent lui-même pris dans cette tornade d’amours adultères qu’il exhume. Pourquoi lutter contre ce sentiment ? Après tout, n’est-ce pas le destin ? Cette oscillation entre déterminisme et liberté reste néanmoins très classique. Mais de là à proposer un inceste potentiel, j’ai trouvé que la ligne ne méritait pas d’être franchie. On peut concevoir qu’un homme qui questionne enfin son identité, à quarante ans, puisse sentir vaciller toutes ses certitudes. Toutefois, cette situation pseudo amoureuse perd toute crédibilité et agace le lecteur car elle apparait très artificielle, comme si elle avait été greffée a posteriori dans le livre.

Bref, j’ai trouvé que ce roman aurait mérité des personnages plus consistants et des relations plus complexes qu’un simple phénomène de répétition transgenerationelle. Il aurait fallu soit entrer plus dans les détails et proposer un roman plus costaud, soit rester dans un entre deux comme celui-ci mais en se contentant de la quête. Les interrogations de Fouad sur sa nièce, répétitives et ridicules, ont discrédité ce livre. Dommage pour un roman à la couverture si jolie, qui laissait imaginer un arbre généalogique touffu à remonter.

Chronique rédigée par Praline 

La maison Zeidawi, Olga Lossky, Denoël, 

Quatrième de couverture :

Dominant le port de Beyrouth, la maison Zeidawi est le symbole d’une réussite : celle d’Évelyne, la paysanne maronite devenue par son mariage l’aïeule d’une prestigieuse lignée libanaise. Entre les murs de la demeure familiale, les générations se succèdent et se déchirent, au rythme des soubresauts que l’Histoire impose aux rives du Levant. Lorsqu’il vient à Beyrouth signer la vente de la maison Zeidawi dont il est l’un des héritiers, Fouad, Parisien d’âge mûr, découvre le pays de ses ancêtres, que sa mère a quitté cinquante ans auparavant dans des circonstances obscures. Confrontation avec un passé qu’il avait toujours fui, son voyage prend alors les accents d’une quête intérieure dont il sortira renouvelé…
Olga Lossky nous mène des montagnes du Metn à la fébrilité des rues de Beyrouth en perpétuelle mutation et aux somptueux paysages de Byblos. À travers ces portraits des femmes Zeidawi, fortes, courageuses, rebelles, elle raconte la métamorphose d’un homme, sa renaissance.

Le retour du capitaine Emmet d’ Elisabeth Speller

Premier roman de l’auteur, « Le retour du capitaine Emmet », nous entraîne à la suite d’un soldat rentré de la 1e guerre mondiale: Laurence Bartram, dans son enquête.

Le contexte est celui de l’après-première guerre mondiale; du retour à la vie civile des soldats, avec leur lot de souffrances, de souvenirs d’horreurs vécues, et de la façon dont ils arrivent à les vaincre.

Laurence Bartram, pour l’affection de Mary Emmet, va enquêter sur les circonstances du suicide du frère de celle-ci:John.

On suit l’enquête en découvrant graduellement la vie de soldat de John,les horreurs vécues,ses origines familiales, ses difficultés de retour à la vie civile.

Laurence va mettre à jour, non seulement les difficultés et souffrances de ces soldats, mais également les siennes, liées à sa vie de soldat, de jeune marié, déjà veuf.

Comment Laurence va à la fois résoudre cette enquête et panser ses blessures, tel est l’intrigue du roman.

Le tout relaté, avec une écriture de qualité, des personnages bien campés(John, Laurence, Charles, Mary), un contexte intéressant et méconnu par certains aspects.

Un roman agréable, à découvrir.

 

Chronique rédigée par Sophie Bachet Husson 

 

Le retour du capitaine Emmet , Elisabeth Speller, Belfond

Quatrième de couverture :

 

De retour de la Grande Guerre, un ancien combattant anglais est chargé de faire la lumière sur le drame qui a emporté son ami d’enfance, le capitaine John Emmett. Mais le passé de cet homme regorge de secrets, dont certains pourraient entacher la victorieuse armée britannique…
Portée par une construction subtile et une plume délicate, une belle saga littéraire riche en suspense, inspirée d’Un long dimanche de fiançailles et des Âmes grises.Dans l’Angleterre meurtrie des années 1920, un ancien officier enquête sur une terrible tragédie familiale. Labyrinthe de fausses pistes, femmes fatales et scandales dans l’armée britannique, un premier roman à l’atmosphère envoûtante et à l’écriture élégante.

C’est une lettre qui, par un matin d’août 1921, va bousculer la vie de l’ancien officier Laurence Bartram. Un appel à l’aide de son amour de jeunesse, Mary.
La jeune femme veut comprendre ce qui a conduit son frère, le capitaine John Emmett, à mettre fin à ses jours quelques mois plus tôt. Interné depuis son retour du front, John semblait pourtant aller mieux. Et si Laurence pouvait lui apporter des réponses ? Après tout, les deux hommes ont partagé les mêmes horreurs en France…

Secondé par Charles, dandy féru de romans policiers, Laurence joue les détectives. Et les zones d’ombre ne manquent pas : qui sont ces trois inconnus inscrits sur le testament du défunt ? Qui est cette sublime rousse qui venait lui rendre visite ? Quel lien existait entre John et un jeune soldat poète exécuté pour trahison ? Et quelle est cette malédiction qui emporte un à un les anciens camarades d’Emmett dans la tombe ?

À mesure que les pièces du puzzle s’assemblent, les secrets de John se dévoilent. Mais Laurence n’est pas le seul à chercher des réponses..

 

Le sang des papillons de Vivian Lofiego

J’ai choisi de lire ce premier roman de Vivian Lofiego, auteur argentin, pour une raison qui n’en est pas une, à savoir le titre, que je trouvais mystérieux et poétique, et les titres des chapitres tels que « La fillette, la religieuse, la mort » ou « Des roses à sainte Rita ».

J’y ai découvert un énième roman sur la dictature argentine (1976-1983) qui a torturé et fait disparaitre plus de 30 000 personnes. Je suis sûre qu’il y a des études à faire sur l’écriture des fictions suite au traumatisme politique et personnel de tout un continent aux mains de dictateurs et, notamment, sur la variation du traitement narratif à mesure que ces faits s’éloignent dans le temps. Bref, tout cela pour souligner l’abondante production romanesque, souvent d’inspiration autobiographique, sur le sujet.

Tamara est encore une enfant lorsqu’elle voit, cachée derrière un rideau du salon, son père trainé dans la rue et emmené loin d’elle par des hommes armés. A partir de cet événement traumatisant, la narratrice nous conte dans un joyeux désordre l’enfance et l’adolescence de Tamara, l’histoire des femmes de cette famille, de leur maison… Le décor est planté par la lettre de Tamara à Angélica, sa grand-mère. Elle écrit d’Europe où elle voyage et revient à demi-mots sur le drame et le silence qui ont voilé son enfance. Chaque nouveau chapitre sera alors un élément pour mieux comprendre une histoire familiale complexe (Angélica a quand même pour amant un juif polonais dont la mère a été déportée et l’amoureux de Tamara part faire la guerre des Malouines, on a difficilement un destin plus lourd), noyée dans le silence. Ces femmes, éternelles Pénélope, tissent leur vie dans l’attente et la patience, espérant le retour d’un homme, ne supportant pas la vue du Rio de la Plata qui enferme en ses eaux les corps torturés d’opposants au régime.

Ce qui fait l’originalité de ce roman parmi l’abondante production sur le sujet, c’est d’abord le point de vue. Celui d’une enfant solitaire qui observe sans comprendre. Seule l’introduction « Ne pleure pas pour moi, Argentine, 1976 » (oui, c’est un peu facile comme titre, mais les autres sont mieux) et quelques paragraphes du chapitre « Tamara, l’inutile combat », dressent le tableau politique du pays. Dans tout le roman, il restera à l’arrière-plan, puissance lointaine et menaçante. Ce n’est donc pas une dénonciation violente des crimes de la junte mais plutôt un point de vue personnel sur la façon dont ils étaient vécus par une famille qui en était victime. La loi du silence, la méfiance, la patience, qui propulsent Tamara dans un monde hors de l’enfance, un monde où elle doit se conduire comme une adulte qu’elle n’est pas. D’ailleurs, la narratrice oscille entre point de vue interne et externe en permanence, comme si elle n’arrivait pas à trouver sa place. Est-elle vraiment cette fillette ? Ou, détachée, se contente-t-elle de la regarder vivre ?

Autre point fort de ce livre, une plume poétique sans être lyrique. La narration est élégante et vive, contrastant nettement avec le contexte dictatorial, la peur et l’ombre menaçante qui imprègnent le roman. Comparaisons et métaphores partent un peu dans tous les sens (végétales, animales, mythologiques, etc) : « Tamara, tisser, c’est comme écrire. Les mots sont des fils qui communiquent entre eux, ils créent une trame, une phrase, un vers, une histoire, un pont qui nous mène vers quelque chose qui nous abrite, comme un gilet ou une écharpe ». Néanmoins, la figure du papillon domine. Régulièrement, s’invitent aussi des figures antiques, Pénélope, Minos, Icare ou Antigone, proposant des modèles éternels et une continuité dans la tragique condition humaine. Ils donnent au drame de Tamara une grandeur et un réconfort, absents des relations familiales.

Ce premier roman est une belle réussite car le point de vue enfantin n’influe pas sur le ton du livre, ce qui aurait pu lui donner une naïveté bien souvent agaçante pour le lecteur. L’enfance n’est ici pas dénuée d’un regard intelligent et subtil, même si tout ne lui est pas immédiatement compréhensible. On sent également le goût pour la poésie de l’auteur, poète et traductrice, qui transparait beaucoup dans sa plume, créant des images frappantes, sans alourdir le récit. Un roman très personnel et intime qui renouvelle la façon d’aborder une période sombre de l’histoire argentine.

 

 

Chronique de Praline 

 

Le sang des papillons, Vivian Lofiego, JC Lattès , ISBN 9782709642774, traduction Claude Bieton 

 

Quatrième de couverture :

 

« Commença alors l’histoire d’un être qui avait disparu. Commença alors l’obsession de le maintenir en vie, de le sentir, de le palper, de suivre la piste, à l’endroit où il ne restait plus qu’une vague empreinte, de plus en plus floue, abstraite, imperceptible, de son existence.»
Argentine, 1976. À la suite d’un coup d’État, la Junte militaire commandée par Videla, Massera et Agosti prend le pouvoir. Le climat est délétère, la méfiance s’installe, les gens ont peur. Les opposants de gauche sont traqués comme des bêtes. Peu à peu, des hommes « disparaissent ».Tamara, la narratrice, est encore une enfant lorsqu’elle voit, un soir, son père se faire emmener de force par des hommes. Ils le jettent dans une voiture et démarrent. À cette même période commencent les « vuelos de la muerte », « les vols de la mort » – châtiment des opposants au régime, jetés d’un avion dans le Río de la Plata. Tamara ne verra plus jamais son père. Ana, sa mère, plonge dans le désespoir et se coupe de tout: du monde, de sa fille. Angélica, la grand-mère, essaie de soutenir la famille, mais comment vivre avec le poids du silence?
Vivian Lofiego, avec beaucoup de délicatesse, nous livre un premier roman intime sur la blessure et l’effroi des pires années que connut l’Argentine.

 

 

 

 

 

L’homme qui a oublié sa femme de John O’Farell

Parfois, quand tout va mal, on a juste envie de mettre les voiles pour fuir une vie devenue insupportable. Vaughan, lui, a conjugué l’art de la fuite de façon plus subtile : la fugue dissociative. En clair, il a tout oublié de lui-même et de tout ce qui faisait sa vie. Il lui est tout à fait possible de nommer le premier ministre ou le dernier vainqueur de la Coupe de la ligue, il peut aussi dire qui est napoléon ou qui a gagné la guerre de 14-18, mais il est incapable de se souvenir de son propre nom, de son enfance, de ses amis, du visage de sa mère ou de celui de sa femme. Car Vaughan a deux enfants et une épouse, du moins pour quelques jours encore. Recueilli par Gary, son meilleur ami, il apprend que son divorce doit être prononcé bientôt et qu »une nouvelle vie s’offre à lui, loin d’un mariage rendu pénible par la routine, les disputes, les reproches, les rancoeurs. Pourtant, Vaughan n’est pas prêt à accepter ces révélations. La femme qui a partagé sa vie, il l’a aperçue, il l’a trouvée belle, il l’a aimée à nouveau au premier regard, il ne veut pas la quitter. Le Vaughan nouveau, sans passé ni souvenirs, saura-t-il reconquérir la belle Maddie ?

 

Un homme qui erre dans les couloirs du métro de Londres, amnésique et désemparé, voilà une entrée en matière qui peut sembler traiter d’un sujet des plus sérieux. Mais le vent léger de l’humour so british de John O’Farrell va emporter sur son passage toute gravité et compassion et c’est le sourire aux lèvres que l’on suit les tribulations de Vaughan dans sa double quête, celle de son identité et celle de l’amour de sa femme. Si de prime abord, il paraît un peu benêt (normal ! Il a l’innocence du nouveau-né), très vite au fil des souvenirs qui refont surface, il s’avère plus complexe, perdu entre l’homme qu’il a été et celui qu’il est désormais. Dorénavant, il lui faudra concilier ces deux hommes en lui pour avancer, accepter son passé pas toujours glorieux, et surtout se faire accepter de Maddie qui, elle, n’a rien oublié, malheureusement.

Le ton est enlevé et léger mais cela n’empêche une réflexion sur la manière dont on s’arrange avec son histoire, sur la vie de couple, sur l’amour. Une comédie à l’anglaise, enjouée et drôle, pour un bon moment de détente et de rire. A lire sans modération !

 

 

Chronique rédigée par Sandrine F

 

L’homme qui a oublié sa femme, John O’Farell, Presses de la cité,  Traduit par Santiago Artozqui

 

 

Quatrième de couverture :

 

Après un étrange malaise, Vaughan, un quadragénaire, reprend connaissance dans le métro londonien. Il ne se souvient plus de rien : ni de son nom, ni de ses deux enfants, ni de sa femme, la sublime Maddy. Quand, après moult péripéties, il revoit celle-ci pour la première fois, c’est le coup de foudre. Pas de chance, ils sont en pleine procédure de divorce. Vaughan n’aura désormais qu’une obsession : la reconquérir ! Une mission quasi impossible, puisque Maddy ne veut plus entendre parler de lui. Et pour cause, Vaughan découvre que son ancien « moi » était un homme plutôt odieux porté sur la bouteille. S’il souhaite la séduire à nouveau, Vaughan devra lui prouver qu’il a changé !

Sanderling d’Anne Delaflotte Mehdevi

En voyage au Groenland avec un groupe d’agriculteurs français, Landry est victime d’un accident qu’il a lui-même provoqué et qui le contraint à prolonger son séjour sur place. Rien ne le rappelle en France. Sa femme est partie avec ses enfants et ses voisins sauront s’occuper de ses terres durant son absence. Il décide donc de passer sa convalescence avec Germain, un belge expatrié en terre inuite. Lors d’une partie de chasse, Landry trouve un oisillon Sanderling dans un nid posé sur la toundra gelée. Pour l’agriculteur las de vivre, cet oiseau appelé à devenir un extraordinaire migrateur, représente l’espoir et la persévérance. Landry y voit le signe d’un renouveau et c’est, dopé par une envie d’en découdre et de tout changer, qu’il rentre à Belligny, sur les terres qui l’ont vu naître et auxquelles il a consacré sa vie. Il ne sait pas encore que sa révolution intérieure va trouver un écho très concret dans sa vie. Les volcans islandais ont décidé de rappeler les hommes à l’ordre en déversant lave, fumée et cendres sur l’Europe ébahie et désemparée. L’Islande est rayée de la carte, le Danemark et l’Ecosse sont au plus mal, l’Europe toute entière est menacée. A Belligny, on s’organise pour faire face au nuage de cendre et son lot de calamités : été caniculaire, hiver polaire, inondations, glissements de terrain, gaz toxiques. Face à cette nature soudain hostile, il faut inventer une nouvelle façon de vivre; certains s’adaptent, d’autres rechignent, les plus vils tentent d’en tirer profit. Landry est un des hommes-clés de la communauté et, pour lui, c’est un nouveau départ, difficile certes, mais peut-être l’occasion inespérée pour tout recommencer à zéro sur des bases plus saines.

 

Evacuation des populations en Islande, trafic aérien paralysé en Europe, quand il entre en éruption en mars 2010, l’Eyjafjöll a rappelé aux hommes que la nature parfois reprend ses droits et que rien ne peut la maîtriser. Quelques années plus tard, cet épisode n’est plus qu’une anecdote qui ‘a eu pour conséquence que de clouer au sol quelques vacanciers malchanceux qui de toute façon l’auraient été par une grève des aiguilleurs du ciel. Mais si ce coup de semonce venu du Nord n’était qu’un avertissement avant une catastrophe de plus grande ampleur ? Et si les volcans islandais sortaient de leur sommeil pour déverser sur l’Europe leur lave, leur fumée, leur cendre ? Quelles seraient les conséquences humaines, économiques, écologiques ? C’est à cette réflexion que nous invite Anne DELAFLOTTE MEHDEVI dans son roman mi-roman d’anticipation, mi-conte moderne qui raconte la vie d’un village français à l’heure où le continent européen est mis sous cloche par un nuage de cendres volcaniques. Privés de soleil, confrontés à des problèmes d’un autre âge, les habitants de Belligny, aux personnalités hautes en couleurs, vont créer une communauté parée à survivre en mêlant les méthodes du passé et les nouvelles technologies. Mais comme dans toute communauté humaine, les natures les meilleures côtoient les sentiments les plus vils. le partage, l’échange, la solidarité seront confrontés à la jalousie, la trahison, la violence. Mais Landry, Merlin, Ladona, Alice, Lila et tous les autres sauront trouver un équilibre dans un univers qui vacille au bord du gouffre.

Au-delà d’une vision catastrophiste de l’avenir de l’humanité, Sanderling est une belle réflexion sur le monde rural, le travail de la terre, l’écologie et un chant d’espoir pour l’Homme, ses défauts les plus terribles palliés par sa fabuleuse capacité à s’adapter.Anne DELAFLOTTE MEHDEVI est une auteure d’ambiance qui sait à merveille raconter les aléas d’un microcosme dont elle nous rend les protagonistes infiniment proches. Malgré les circonstances dramatiques et la noirceur du contexte, on s’attache à ces survivants-combattants et on les quitte avec un immense regret. Ils sont en guerre contre un ennemi qui s’est rebellé après des années de maltraitance mais ils savent que l’ennemi d’aujourd’hui était l’ami d’autrefois et sera obligatoirement celui de demain. Optimiste et plein de bons sentiments, Sanderling, sous ses airs un peu naïfs, est une invitation à la réflexion sur l’avenir, le rapport à la nature, le monde paysan, le voyage, la vie. A lire.

 

Chronique de Sandrine F. 

 

Sanderling, Anne Delaflotte Mehdevi, Gaïa , ISBN 978-2-84720-329-5

 

 

Quatrième de couverture :

Prix Thyde Monnier 2013

En voyage d’agrément dans les étendues du grand Nord, Landry s’attarde. Ses collègues paysans sont déjà rentrés et ont repris le rythme des cultures. À part la terre, rien n’attend Landry au pays. Et la terre, qu’attend-elle de lui ? Lorsqu’il rentre au bercail, c’est avec des envies de changement. Mais un nuage de cendres s’épaissit dans le ciel, annonciateur de bouleversements bien plus grands, pour la terre comme pour le paysan. Et pour le sanderling aussi, un oiseau migrateur que Landry guette comme on espère le retour des saisons.

Intermède d’Owen Martell

« Intermède » s’inspire d’une période sombre de la vie du jazzman américain Bill Evans, lorsqu’en 1961 son bassiste Scott LaFaro trouve la mort dans un accident de voiture.

Dévasté, le pianiste plonge dans un profond mutisme et est accueilli par son frère Harry et sa femme, puis par ses parents qui essaient de lui changer les idées.

Lorsque j’ai choisi ce titre dans la sélection proposée par Les Chroniques de la Rentrée Littéraire, je m’attendais à ce que le récit se concentre sur l’amitié qui unissait Bill Evans à Scott LaFaro et qu’il explique en somme en quoi la mort de ce dernier avait tellement affecté le pianiste.

Or, je n’ai rien appris sur cette relation. Je l’ai simplement devinée très forte, au vu de l’état dépressif de Bill.

Le décès de Scott LaFaro apparaît plutôt comme un point de départ visant à dresser le portrait d’un artiste au plus bas, humainement et musicalement parlant.

Divisé en 4 parties, il examine tour à tour les rapports de Bill avec son frère Harry, sa mère, son père et puis finalement avec lui-même. Plusieurs points de vue pour une même partition.

Face au silence de Bill, chacun essaie de lui venir en aide, de remplir le vide à sa manière, l’occasion de revenir sur ces petits bouts d’enfance qui prédestinaient à la musique.

Mais le malaise est là et nul ne sait si Bill s’en relèvera. Il est comme un fantôme que ses proches désemparés tentent de ramener à la vie.

« Intermède » m’a fait l’effet d’un roman contemplatif que j’ai traîné durant des semaines (alors qu’il n’est vraiment pas long), tant son ambiance me pesait et pire, m’ennuyait.

Je regrette de n’avoir pu apprécier cette lecture alors que j’ai bien senti entre les lignes la tendresse particulière que voue l’auteur à son sujet.

Comme l’a dit un jour Miles Davis (avec lequel Bill Evans a d’ailleurs joué) :  » La véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu’encadrer ce silence. »

Je suis consciente que l’essentiel de ce roman réside dans les non-dits mais malheureusement, cela ne m’a pas suffi pour apprécier cette lecture.

 

Chronique de Cynthia 

 

Intermède, Owen Martell, Autrement, ISBN 9782746733688

 

Quatrième de couverture :

« Scott était stupéfiant aussi beau à entendre quà voir. Bill, dun autre côté, eh bien, on lentendait avancer à tâtons. On voyait, en tout cas, la façon dont cela le troublait, la façon dont il se courbait en deux sur le piano, sa tête touchant presque les notes, ses doigts semblables à des tiges de saule se laissant traîner dans le courant. » Bill, jeune pianiste dont la célébrité commence à dép

asser la scène new-yorkaise, est dévasté par la mort de son bassiste, Scott. Ses pas lentraînent la nuit vers Harlem et ses tentations. Son frère, ses parents tentent de le protéger de cette dérive. Mais cest comme sil ne voulait plus quon laide. Il ne leur reste quà veiller sur lui. Inspiré de la vie de Bill Evans (1929-1980), Intermède bouleverse par sa vision romanesque dune rare intensité. Owen Martell sy impose avec une force littéraire exceptionnelle.
Mailman de J Robert Lennon

Mailman de J Robert Lennon

Mailman, soit le facteur dans la langue de Jacques Tati, est le surnom donné au personnage de ce roman venu des Etats-Unis, comme si toute vie se confondait finalement avec sa fonction ou comme si toute vie était une tentative d’échapper vainement à sa fonction.
Roman fleuve de plus de 600 pages, Mailman, le roman est une tentative supplémentaire d’écrire le grand roman américain. Supplémentaire mais différente, car le rêve américain est pire qu’un cauchemar ici, même si le cauchemar est sacrément drôle. Imaginez un personnage échappé d’un roman de Michel Houellebecq (mal aimé de ses parents, asocial et malheureux en amour) qui débarquerait dans un film des frères Coen qui décideraient d’adapter Kafka et vous aurez une idée approximative et imparfaite de ce qu’est ce récit. « J’ai essayé de faire pas mal de choses, mais rien n’a fonctionné. C’est tout », résume, lucide, Albert Lippincott à la fin du roman.

Mailman, de son vrai nom Albert Lippicott, est le facteur de Nestor, une ville moyenne de l’Etat de New York, avec sa fac, ses fêtes stupides, son lac… C’est le lieu où il ne doit jamais rien se passer, sauf que le facteur n’est pas un être aussi exemplaire qu’il n’y paraît : il dérobe des lettres, les ouvre, les lit et les photocopie, découvrant ainsi les secrets des uns et des autres. Plus qu’un vice, cela semble une mauvaise habitude, trahissant la profonde solitude du personnage et son besoin d’une « vie par procuration ».

Cela dure depuis plusieurs années, jusqu’au jour où la lettre qu’il soustrait à la distribution est destinée à un jeune artiste qui … mais nous n’en dirons pas plus. Car de là débuteront, en apparence, les ennuis d’Albert, dénoncé par une voisine, puis poursuivi par les enquêteurs du service postal aux allures de men in black, surnommé l’un Syracuse et l’autre la ferme, dans un chapitre oscillant entre l’absurde et l’effroi.
A partir de là, le roman va dérouler la vie de Mailman. Fils mal aimé d’une mère trop volage pour s’occuper de lui tout en étant d’un puritanisme féroce le jour où elle le découvre se masturbant, un père scientifique obsédé de procédures et de raisonnement, au point d’en oublier qu’il a des sentiments, sans omettre une soeur avec laquelle il entretient des rapports troubles, Albert Lippincott s’apprête à de brillantes études scientifiques, là encore jusqu’au jour où… (ce roman étant aussi un formidable récit avec de vrais coups de théâtre, efforçons nous d’en révéler le moins possible aux futurs lecteurs.. ). « Il n’aurait pas fait un bon père, tout comme il n’a jamais été un bon enfant ».

De mariage raté en aventure guère plus réussie, Mailman ne brille pas dans sa vie professionnelle : échouant à l’université, il devient facteur, s’engage dans un corps de volontaires pour la paix en Kazakhstan, engagement qui donne lieu à un chapitre particulièrement terrible et drôle (on pense au héros de la vie privée de Mr Sim de Jonhattan Coe ou à une sorte de Fabrice Del Dongo post moderne).

Au-delà de ce récit hautement maîtrisé, l’atout de Mailman est dans la capacité de l’auteur (dont c’est la première traduction en France à ma connaissance) à manier l’ironie la plus cruelle et une réelle compassion pour ses personnages. S’ils sont d’abord présentés dans ce qu’ils ont de pire, la progression du récit leur donne peu à peu de l’humanité. Si Mailman apparaît d’abord comme un violeur d’intimité, il devient au fil des pages un pauvre hère qui a raté sa vie, un inadapté dont l’auteur écrit : « si la plupart des gens vivent parfaitement bien avec ces contradictions, lui en est incapable. » Et ainsi en est-il de tous les personnages, de la mère à la soeur, de l’épouse qui le quitte, à la petite amie qui aimait les chats. Aucun n’est férocement condamné.

L’échec de Mailman c’est aussi celui d’un homme qui veut aider son prochain et qui n’y réussit jamais. Mailman, le facteur donc, est toujours en proie à des administrations, à des organisations inhumaines qui l’empêchent d’aller au bout de ses projets, qu’il s’agisse de la justice, d’une bibliothécaire hystérique (jamais on a aussi magistralement démontré l’hypocrisie d’une société qui met la pornographie en libre accès sur Internet mais condamne celui qui se fait choper à regarder les dites images) ou encore la stupidité d’un monde du travail réduit à des procédures.

Pardon si ces lignes peuvent laisser croire que ce livre est sombre car il est fondamentalement amusant, rempli d’une ironie cinglante et d’un sens du détail absurde qui fait.. sens. Ah l’épopée de Mailman parti acheter un tapis en caoutchouc pour isoler son photocopieur.

Lors d’un voyage en Floride, Albert Lippincott notera aussi « c’est donc ça, le destin des vieux pleins de fric ? Ils rétrécissent, rapetissent, perdent même certains de leurs membres, tandis que leurs voitures grossissent ? Ils tentent de compenser leur propre décrépitude par cette virilité automobile déprimante ? »

Si vous n’avez pas le temps de vous plonger dans un gros livre, achetez Mailman et lisez seulement la deuxième et dernière partie (un tiers du livre), c’est un véritable CHEF D’OEUVRE, mêlant le tragique de la mort et l’absurde. On pense en la lisant aux plus grands écrivains.

En elle même, cette partie se suffisait et s’il me fallait faire une critique ce serait d’avoir ajouté ces 400 premières pages qui sont de très bonne qualité mais qui n’ont pas la force ultime de cette chronique d’une mort annoncée. Rarement agonie aura été aussi joyeuse finalement. Après avoir tout raté, Albert Lippincott quitte un monde qui ne veut plus de lui (« En fait, je passerais l’éternité à regretter le passé et à redouter le futur ») , après un ultime diner entouré de ses parents et d’amis de ceux-ci (une scène d’une férocité redoutable) et alors qu’il croise les ombres qui ont peuplé sa vie, Mailman se fait métaphysicien et s’interroge : « Le paradis, songe-t-il, est fait pour ceux qui savent. L’enfer pour ceux qui espèrent. » On espère le paradis littéraire pour le facteur Albert Lippincott.

Chronique de .Christophe Bys

 

Mailman, J Robert Lennon , Monsieur Toussaint Louverture ,

 

Quatrième de couverture :

 

Avec ce roman tendu comme un arc, J. Robert Lennon nous entraîne – de New York à la Floride en passant par le Kazakhstan – dans l’univers d’Albert Lippincott, dit Mailman. Facteur dévoué et maniaque d’une petite ville américaine, Mailman a ses petits secrets: l’habitude compulsive de photocopier et de lire le courrier des autres, une inquiétante dépression nerveuse et la relation tordue qu’il entretient avec sa sœur. Aussi, lorsque l’un de ses usagers se suicide – à cause d’une lettre retenue trop longtemps? –, les événements se précipitent pour Llippincott, qui va devoir faire face une fois pour toutes aux nombreuses fêlures de sa vie.

Si Mailman est bien une comédie noire, c’est aussi l’ambitieuse tentative de dépeindre la destinée d’un homme à la recherche de la paix dans un pays «pétri de violence et de tristesse partagée». C’est comique et tragique à la fois. C’est dérangeant, c’est touchant. C’est la chronique survoltée d’un combat perdu d’avance.

L’expérience Oregon de Keith Scribner

L’expérience Oregon de Keith Scribner

Voilà un livre que j’ai lu il y a plus d’un an et que je n’avais pas chroniqué. C’est en voyant paru sa version poche (chez 10/18) que l’envie m’a pris d’en dire deux mots, mes souvenirs de lecteurs commençant à dater.

L’expérience Oregon est un récit comme seuls les auteurs américains savent les faire. Cela sent son cours de creative writing où on apprend à tisser un récit, écrire des personnages, créer des situations. Cela donne de belles mécaniques où l’on ne peut qu’admirer la manière dont ça marche, comme on s’extasie devant le travail d’un bon ébéniste. Ce roman évoque jusque dans certains de ses défauts Jonhattan Franzen (dans la description méticuleuse des éléments matériels) mais aussi par d’autres côtés Philip Roth avec ce récit centré autour de la personnalité d’un universitaire. Sauf que loin de se passer dans une des grandes villes des Etats-Unis, l’expérience Oregon se déroule dans cet état méconnu, qui semble très rural, où vient s’installer un jeune couple et son bébé. Lui doit finir sa thèse sur les mouvements sécessionnistes avant d’espérer une faculté plus prestigieuse sur la côte Ouest. Elle se remet d’un accident qui lui a fait perdre l’odorat, alors qu’elle était nez pour un parfumeur. La voici donc avec son enfant en bas âge à mener une vie de femme au foyer qui ne la satisfait pas vraiment. Autour du couple, apparaissent peu à peu des personnages secondaires, qui constituent une Amérique qu’on ne connaît pas vraiment : appartenant à des mouvements alternatifs, sécessionnistes désirant quitter l’Etat fédéral pour vivre au plus près dans une sorte d’utopie locale…

Autour des uns et des autres se noue une mécanique très bien huilée (le fameux travail d’artisant évoqué juste avant). Ce roman m’a aussi marqué par son talent à mêler l’intime et le politique, et surtout pas la qualité de sa description de l’état d’une jeune femme qui vient de donner naissance à un enfant, nous faisant vraiment ressentir la vie par ce prisme. Le travail sur la description des odeurs m’avait aussi particulièrement bluffé. « Tous portaient quelque chose, peut-être une chose inavouable ».

 

Chronique de Christophe Bys 

 

L‘expérience Oregon, Keith Scribner, Christian Bourgois éditeur, ISBN : 978-2267023862

 

 

Quatrième de couverture :

Naomi et Scanlon Pratt sont sur le point de commencer une nouvelle vie. Ils viennent de quitter la côte Est pour s’installer à Douglas, une petite ville de l’Oregon où Scanlon a accepté un poste à l’université – poste qui pourrait enfin lui permettre d’être titularisé. Sa femme, « nez » créatrice de senteurs qui a perdu l’odorat à la suite d’un choc psychologique, est enceinte de leur premier enfant. Cette dernière, véritable New Yorkaise, est nettement moins enchantée que son époux par son nouveau cadre de vie. En effet, pour Scanlon, dont les cours porteront sur les mouvements de masse et le radicalisme politique aux États-Unis, tout cela est idéal : libre de mener des enquêtes de terrain, il trouve le parfait sujet d’étude en la personne de Clay, un jeune anarchiste qui le méprise mais vénère son épouse. Dans le même temps, il s’implique dans un mouvement séparatiste local – dont le leader, Sequoia, une femme sensuelle et à l’esprit libre, ne le laisse pas indifférent.
Dès le premier jour à Douglas, Naomi réalise qu’elle est en train de retrouver l’odorat mais elle choisit de ne pas en avertir immédiatement Scanlon : si la multitude des senteurs de l’Oregon l’enchante, la découverte de l’odeur de son mari – qu’elle avait rencontré juste après que son anosmie s’est déclarée – n’est pas sans la troubler.
Après la naissance de leur fils, leurs existences se trouvent de plus en plus étroitement liées à celles de Clay et de Sequoia, mettant en péril le nouvel équilibre de leur couple. Si Douglas est en apparence une bourgade bien tranquille, les tensions au sein de la population ne sont pas loin de se transformer en insurrection et les Pratt devront bientôt décider à quel camp ils appartiennent…
Récit d’une guerre civile contemporaine tendue entre le désir et la trahison, L’Expérience Oregon explore le terrain miné des convictions et complications à la fois politiques, sociales et intimement personnelles