Tsundoku

Le garcon qui n’existait pas de SJON

C’est un livre court et dense écrit par le parolier de la chanteuse Bjork, le poète et romancier islandais Sjon (avec un accent aigü sur le O que je ne sais pas faire). Nous sommes à Reykjavik en 1918, l’Islande est en train de s’émanciper de la tutelle du Danemark et la grippe espagnole rôde.

Mani Streinn, le garçon qui n’existait pas du titre, vit chez une parente éloignée. Ces journées pourraient être mornes voire un peu glauques, si, entre deux passes, il ne pouvait se rendre au cinéma qui vient d’arriver sur l’ile et qui le fascine. Ainsi qu’une jene motarde mystérieuse, qui semble sortie tout droit d’un de ses films. Mais que va-t-il se passer quand l’épidémie de grippe espagnole particulièrement mortelle amènera les autorités qui voient le cinéma d’un mauvais oeil à fermer la salle obscure pour éviter la contagion ?

Ce roman est un texte paradoxal à la fois bref et dense, réussissant en une centaine de pages à tisser une histoire mêlant des sujets aussi diverses que l’évolution politique, les débuts du cinéma ou l’éveil sensuel de jeunes adolescents. « Quand le gamin revoit Sola Guob, elle est avec d’autres filles devant une maison de la rue Vonarstraeti où l’on enseigne la couture et dont la rumer affirme qu’on y débat des droits des femmes ».

Le style est dense, les péripéties inattendues jusqu’à l’ultime dénouement qui donne tout son sens et sa force au titre. Ce garçon qui n’existait pas est un hommage vibrant à un frère de l’auteur. Plus qu’un livre, le garçon qui n’existait pas est un tombeau d’une rare élégance.  

Chronique de Christophe Bys

Le garçon qui n’existait pas 

SJON 

Rivages

traduit de l’islandais par Eric Boury

160p

Les premiers : une histoire des supers-héros français de Xabi Molia

Il y a décidément quelque chose de pourri (de moisi aurait dit Philippe Sollers) dans la République de France. Dans un futur proche, quelques Monsieur et madame tout le monde se réveillent un matin avec des super pouvoirs, comme Jean-Baptiste qui découvre qu’il a la possibilité de voler. Joie et bonheur au pays de la dépression permanente, on tient enfin un vrai sujet de fierté que le monde entier nous envie, car la France est le seul pays à voir émerger des superhéros, ils sont même 83.

Ils vont bientôt être appelés pour rendre des services à l’Etat et sauver les situations désespérées. Ici un attentat, là un enlèvement. Tout va pour le mieux mais pas pour longtemps car le groupe se délite bientôt. N’oublions pas que les superhéros étaient des messieurs dames Toutlemonde et ils vont donc avoir des histoires de monsieur Toutlemonde, super pouvoir ou pas. En outre, à l’heure des chaines d’information en continu, ils découvrent l’enfer de la célébrité non désirée. Certains des élus vont ainsi porter un masque pour ne pas être reconnu et pouvoir continuer à mener leur vie quasiment en cachette. Enfin, parce que super pouvoir ou pas, les superhéros de Xabi Molia restent des hommes, ils vont voir le groupe qu’ils froment se fissurer peu à peu, entre désaccords sur les raisons de leurs interventions d’urgence entre les membres, rivalités amoureuses et super pouvoirs insupportables à vivre (le cauchemar de celui des Premiers qui voit la mort de certaines personnes qu’il croise est particulièrement angoissant, faisant pensser qu’être un super héros est loin d’être une chance)

Roman très maîtrisé, les Premiers se présente comme une enquête réalisé par un journaliste sud-américain après que le groupe a éclaté sous diverses influences. Après le récit épique des débuts, il recherche les témoins pour reconstituer l’histoire de ce groupe et les raisons de sa décomposition. Xabi Molia excelle à mélanger les modes narratifs, alternant témoignages des uns et des autres et récit plus conventionnel.

Les Premiers confirment le talent singulier de Xabi Molia dans la tentative de construire un roman d’aventures contemporain, loin des évocations narcissiques germanopratines qui sont devenues la norme. Comme les meilleurs du genre, il dresse à la fois un formidable récit épique qui tient le lecteur en haleine, tout en menant une réflexion plutôt fine sur ce qu’est le pouvoir et sur les limites de la condition humaine, y compris des superhéros. C’est réussi et malin. Que demander de plus ?

Chronique de Christophe Bys 

Les premiers : une histoire des supers-héros français

 Xabi Molia 

Seuil 

352p 

Les furies de Lauren Groff

Ils sont jeunes ils sont beaux, ils s’aiment d’un amour et leur couple va devenir mythique. Lotto aime Mathilde, Mathile aime Lotto. Il est beau, a un charisme de malade, il veut devenir acteur, elle travaille dans une galerie d’art contemporain. Encore un roman new yorkais comme on les aime, glam’ à mort, et précédé de la réputation d’avoir été désigné par Barack Obama comme le meilleur livre de 2016.

Les furies ce n’est pas un mais deux romans, puisque l’histoire est racontée successivement avec deux focales. Dans une première partie, zoom sur le mari. Puis quand la tragédie a eu lieu, zoom sur la vie de la femme. Et la belle histoire du début, la comédie des apparences du couple plus que parfait se craquèle comme un tableau de maître qui aurait été mal conservé.

Si le talent d’un romancier se mesure à sa capacité à charier, malaxer plusieurs matiètres pour en faire une oeuvre singuluière, Lauren Groff est incontestablement bien parti pour occuper une place de choix dans ce monde-là. Le lecteur est ébloui par sa capacité aussi bien à décrire un paysage qu’à raconter une nuit d’amour, à convoquer l’Antiquité pour imaginer les pièces de théâtre par Lotto qu’à ressuciter un roman mélodramatique très dix neuvième siècle dans sa deuxième partie. C’est du grand art. A titre d’exemple, on citera un chapitre de la première partie où pour faire l’ellipse de quelques années, l’auteure fait s’enchaîner des fêtes qui se tiennent dans l’appartement du couple parfait avec une mastreia rare. On la créditera aussi d’un certain lyrisme dans la première partie dont on n’a plus trop l’habitude. Les sentiments sont grands, les ego et les personnages aussi.

Le tour de force du roman intervient dans la seconde partie quand le porjecteur change de personnage. Comme les personnages du roman, on a lu cette histoire parfaite sans trop se poser de question sur Mathilde. Or Mathilde n’est pas la femme que l’on croît et le couple qu’elle forme avec Lotto est un terrible malentendu.

Mais pourquoi l’auteure a-t-elle eu recours à une deuxième partie aussi peu vraissemblable et pour tout dire too much dans le mélodramatique. C’est les deux orphelines à Manhattan avec une histoire acadabrantesque autour de la véritable identité de Mathilde. Comme elle est censée être française, son enfance made in Paris enfile tous les clichés (on ne dira rien ici pour ceux qui liront ce livre). De même, la vengeance ultime et ses multiples fins enchâssés semblent avoir été plus fabriqués pour prouver le brio de l’auteur que pour la nécessité de l’intrigue. On peut porter des robes de soirée en soi et être restée une enfant sauvage violente, injuste et cruelle.

C’est d’autant plus regrettable que Les Furies est un formidable page turner, sensible et fin pour ce qu’il dit du couple, de l’art ou du théâtre.

Chronique de Christophe Bys 

Les Furies 

Lauren Groff 

éditions de l’Olivier 

Traduit par Carine Chichereau

402p

#Martyrsfrançais d’Alexis David-Marie

C’est un hashtag qui se répand sur la toile, comme une rumeur de colère qui emporte tout, c’est un objet, celui d’un discours qui est au-delà de l’homme qui en porte le titre et qui n’est plus, et c’est le titre du dernier roman d’Alexis David-Marie.

#Martyrsfrançais est sans doute le roman à lire en cette période pré-électorale, et c’est sans doute aussi un roman à lire tout court. Parce que dans cette histoire de lutte mémorielle, il y a les fragments de notre histoire en train de s’écrire et de disparaitre à la fois sous nos yeux.

C’est l’histoire d’un fait divers ou plutôt c’est l’histoire de la mémoire d’un fait divers. André Pijol, admirable bénévole dans une association d’aide aux migrants, catholique fervent sans être prosélyte, homme de bien, gentilhomme, meurt un matin, assassiné dans la permanence de l’association où il officiait, sous le coup de poignard touchant l’aorte d’un migrant bangladais, à 56 ans. André laisse derrière lui, Marie sa femme, qui autrefois portait un prénom bien moins  » français de souche », et ses deux fils Jérôme 32 ans et  François, 28 ans, tous deux professeurs, l’ainé en secondaire, le dernier, des écoles . Il laisse aussi sa mère, une paysanne du Morvan et sa nièce Louise, qu’il a fort peu connu et dont le père est lui aussi décédé, élevée par la grand-mère et le grand-père. Il laisse un vide énorme, comme tous les deuils, comme ceux qui rappellent que le passé ne reviendra jamais et que l’avenir à construire n’est pas visible du présent dans lequel on sombre de chagrin. A qui appartient la mémoire d’un homme, de cet homme André Pijol, voilà toute la question de ce roman.

Car entre Louise, militante d’extrême-droite d’un mouvement de Défense autochtone, et Jérôme, enfant en deuil qui cherche la vérité de son père, une lutte à mort s’engage. D’abord, il y a ce Tombeau virtuel créé par Louise, qui recueille les témoignages des proches, en vue d’une procédure longue et fastidieuse de béatification d’André Pijol. Elle est soutenue en cela par le Père Sandjali, qui est le curé de la paroisse d’André, qui le voyait tous les dimanches, qui le respectait comme un homme particulièrement bon, un saint du quotidien. Athée, François, est d’abord circonspect puis intéressé. Par ce Tombeau, il retrouve son père, il communie avec son souvenir, celui qu’il garde, celui qu’il ne connait pas bien puisque ce n’est que le sien. Mais très vite, le ton change. Et André Pijol, devient l’objet d’une opération d’Agit-prop d’extrême-droite et devient une chose, un hashtag : #Martyrsfrançais. La lutte pour la mémoire d’André s’engage entre Louise et François, chacun étant sur de posséder la juste mémoire du disparu, défendre la juste cause.

Ce roman est véritablement un Tombeau au sens littéraire du terme, un de ceux qui donne du volume à des vies plates comme la Flèche du temps. Ce sont des vies humaines avec leurs émotions face à la perte de ce qui leur est cher, la granularité de leur rapport au temps qui passe, qui ne revient pas et qui corromps tout même la mémoire. François part à la recherche de son père, le vrai, le réel, celui qui n’est pas une icône. Louise porte l’icône de son oncle bien haut dans le présent pour glorifier un passé. Et c’est un combat intime autant que politique qui se livre là et qui montre les limites de la raison : aucun des deux ne peut convaincre l’autre avec la pureté de ses arguments, seule la salissure du réel peut en venir à bout.

Manifestement l’auteur connait bien son sujet : les mouvements d’extrême-droite, leur méthode, leur réseau, il les a bien étudiés. Mais la réussite finalement n’est pas dans cette démonstration mais bien dans l’incarnation. Car elle dévaste tout et rétablit André Pijol dans son Tombeau, dans sa vérité : celle d’un homme simple qui comme tous n’est que secret et que le secret n’est pas fait pour être partagé. En incarnant ainsi cette lutte, Alexis David-Marie, nous délivre d’une argumentation politique lourde pour nous livrer dans les mains de ces personnes, au plus près de leur vie, pour mieux les comprendre et les regarder se détruire. A lire pour faire le deuil d’un passé et regarder vers l’avenir.

( A noter, la magnifique couverture du roman et la présentation de la maison d’édition qui correspond à ce qu’ici nous pensons de la littérature )

 

Chronique d’Abeline Majorel 

 

#Martyrsfrançais 

Alexis David-Marie

Aux forges de Vulcain

185p

 

Les derniers jours de Mandelstam de Vénus Khoury-Ghata

Les derniers jours de Mandelstam de Vénus Khoury-Ghata

« Qui suis-je ? Non l’honnête maçon,
Ni le couvreur, ni le navigateur :
Moi, être au visage double, et l’âme hybride,
Je suis un ami de la nuit, initiateur du jour »

Ainsi Ossip Mandelstam récitait sa poésie, remâchait ses mots jusqu’à les polir sous la langue avant de les rendre incandescents dans la mémoire de sa femme Nadejda. Car traqué, exilé, espionné, le poète confiait à Nadejda le soin de cacher dans la mémoire des autres les vers qu’il ressassait. Car Ossip a un ennemi de taille, un Géorgien montagnard dont les doigts se sont refermés sur le stylo qui a signé l’arrêt de mort par déportation à la Kolyma du poète. Ossip Mandelstam vit dans la Russie de Staline :

« Le pays où nous vivons se dérobe sous nos pieds

Et nous ne causons plus que dans un chuchotis

Les langues vont leur train sur l’homme du Kremlin

Ses gros doigts comme des vers pleins de graisse… »

 

Ossip Mandelstam

Venus Khoury-Ghata cherche dans  » Les derniers jours de Mandelstam » a faire revivre le poète et ses amis dans une biographie romancée de ses derniers instants. Elle alterne les focalisations, tantôt prenant la parole pour dire son admiration, tantôt scandant les mots qui cognent dans la tête d’Ossip en train de mourir  » le bras levé « , mort de froid, entre deux exils vers la Kolyma. Elle multiplie les temporalités, revenant sur les jours de joie de celui qui n’a pas voulu sacrifier sa sécurité à son inspiration, sur les petites et les grandes trahisons avec empathie. Elle rappelle surtout la fidélité exemplaire qui permit à Ossip de vivre bien au-delà de sa mort de Nadejda qui pendant 20 ans traversa le pays dans tous les sens pour recueillir les poèmes et les derniers mots d’Ossip.

De gauche à droite : Gueorgui Tchoulkov, Maria Petrovikh, Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam, dans les années 30

Si le livre de Vénus Khoury-Ghata a une vertu, c’est sa brièveté. Il introduit, donne le goût d’aller chercher les mots, les vrais ceux d’Ossip dans ces poèmes et ceux de Nadejda dans sa biographie fabuleusement douloureuse et libre :  » Contre tout espoir ». Saluons d’ailleurs le travail bibliographique qui vous ouvrira des portes vers cet univers de merveille et de désespoir qu’est la poésie russe, d’inspiration cézanienne, là où la couleur du mot détermine la forme du vers.

 

Chronique d’ Abeline Majorel 

 

Les derniers jours de Mandelstam

Venus Khoury-Ghata

Mercure de France

Au pays de la fille électrique de Marc Graciano

Au pays de la fille électrique de Marc Graciano

Les 20 premières pages formant prologue du dernier roman de Marc Graciano sont effroyables et d’une lecture insoutenable. Comme à chacun de ses récits, la violence bestiale et gratuite dont l’homme est capable et coupable, est décrite avec la minutie objective et factuelle d’un observateur qui ne détourne pas les yeux. D’une traite, cette infernale litanie déroule douleurs et incompréhension jusqu’à l’écoeurement horrifié.

« … allez les gars, y a plus à traîner les gars, et il fit demi-tour, et, comme c’était lui qui portait la lampe de torche, il plongea tous les autres dans l’obscurité, et ce fut comme le signal de départ pour eux tous, et tous partirent en laissant la fille seule dans le noir. »

De ce noir proche de la mort et de la page blanche suivante, surgissent 84 chapitres – autant de marches au sens premier du terme -, qui placent le lecteur dans les pas de plus en plus aériens de « la fille électrique ».
Quittant les villes et la civilisation, lavant son corps meurtri comme on dissout les affronts pour retrouver son âme, – la nature est ici le médicament absolu -, elle progresse au gré des rencontres humaines ou animalières vers sa renaissance lumineuse.

Bêtes et gens, Fables et contes humoristiques, Plon 1877

Le style fluide aux phrases répétitives, égraine des journées ponctuées de rituels purificateurs. Raisonnent alors les rites chamaniques dans une communion mystique avec la nature. La succession des chapitres de longueur variables, la file indienne des virgules entrecoupée de « et » de « puis » hypnotisent . Précisé par de longues descriptions, le temps s’étire lentement pour permettre la reconstruction.

 » … la lumière de la lune qui apparaissait sporadiquement au-dessus du marais s’ajoutait aux lumières de la centrale nucléaire toute proche et faisait luire toute l’eau noire du marais, et il y avait des bruits d’aile et des cris d’oiseau partout dans le marais, et, au bout d’un moment, le vieux gîtant parla à voix basse et lui dit que le marais était un être vivant, un être unique et doté d’esprit qui possédait une respiration et un souffle et une âme … »

Les Trois Ages de la Femme d' Edward Munch ( 1899 )

Les animaux comme sortis d’un conte et la gentillesse humaine des récits légendaires annoncent symboliquement l’épilogue. Apaisé, sauvé de l’effroyable entame, le lecteur à quitté le monde du pire pour le pays de la fille électrique.

 

Chronique de Christiane Miège. 

L’administrateur provisoire d’Alexandre Seurat

Avec l’administrateur provisoire, Alexandre Seurat confirme tout le bien et au-delà qu’on avait pensé de lui avec La maladroite (et on a même dû l’écrire ici, si notre mémoire est bonne). De mémoire, il en est justement question dans son deuxième roman, L’admistrateur provisoire. Soit le récit de la découverte d’un secret qui mêle le travail, la famille et patrie, le triptyque moisi du régime de Vichy.
Le narrateur apprend un jour que son arrière-grand père, Raoul H. était administrateur provisoire durant l’occupation. Un métier qui eut son heure durant la seconde guerre mondiale consistant à dépouiller les commerçants ou les industriels juifs en donnant à l’opération un semblant de légalité. Dans la loi qui décrit son métier, il est ainsi précisé qu’il doit « gérer en bon père de famille ». Derrière le masque de respectabilité du haut fonctionnaire, une occupation de crapule. Le livre s’attache à raconter la découverte de cette funeste nouvelle en une centaine de pages qui reconstituent la sortie d’amnésie du narrateur.
S’il fallait résumer la manière d’Alexandre Seurat, on prendrait cette phrase page 73 :

« Sa voix est grave et lente, il prend de longues respirations, dit que l’histoire ne se déplace que par blocs lourds, ses mains se lèvent et accompagnent ses paroles – me les montrent. « 

N’avez-vous rien remarqué ? Le h miniscule d’histoire révèle pourtant une partie du projet du livre et de son intérêt. Retirer sa majuscule à l’Histoire pour approcher au plus près sa dimension quotidienne, ne pas partir dans les grandes épopées et lui préférer les conséquences intimes.
Au début du livre, quand il s’agit de décrire le personnage de Raoul H., Seurat ne le montre pas dans son métier d’administrateur maltraîtant ses victimes. Non, il préfère exposer une scène, quand, après guerre, inventeur raté, Raoul H. enrage que l’altamètre de son invention n’a pas eu l’article qu’il estimait mériter dans une publication intitulée, la revue forestière. Il en ressort le portrait d’un homme tatillon et sûr de son droit, inflexible et borné. Ce que confirment peu à peu les témoignages de la famille.


Pour compléter sa connaissance, le narrateur se rend aux archives nationales, rencontre des historiens et offre, ce faisant, une sorte deux tombeaux littéraires à deux des hommes qui eurent à faire à Raoul H. et qui font partie des victimes de la Shoah.
Pour donner une épaisseur romanesque à son récit, le narrateur semble agir pour le compte de son frère mort quelques années plus tôt. On ne peut s’empêcher alors de penser à Modiano, non pour le style mais pour les obsessions : rappellera-t-on les nombreuses citations de son frère Rudy, mort quand il était encore enfant ? D’ailleurs le prix Nobel de littérature est évoqué à un moment mais pas nommé dans cet administrateur provisoire.

Patrick et Rudy Modiano

En prenant le parti pris d’écrire une histoire de la France sous Vichy à hauteur de Raoul H., Alexandre Seurat n’atténue pas l’horreur de ce qui s’est passé. Au contraire, comme si l’utilisation d’un microscope plutôt que de peindre en scope offrait de mieux voir, à hauteur d’homme, l’horreur au quotidien. Sans même avoir besoin de la décrire. A cet égard le chapitre qui raconte un diner contemporain avec des amis qui interrogent l’auteur sur le bien fondé et la validité de son projet réussit à tisser le lien entre le trivial de nos vies et l’horreur de l’histoire.

Avec ce second roman Alexandre Seurat prouve (et rappelle car on le savait déjà mais certaines autofictions en font douter) qu’on peut faire de la littérature en racontant son histoire. Voulant visiter l’appartement où vécut son arrière grand-père dans le XVIe arrondissement (un décor modianesque) il est reçu par une femme qui refuse d’ouvrir sa porte. « Derrière moi, la porte tarde à se refermer : la femme est là, me regardant par l’entrebâillement, comme pour s’assurer que je m’en vais. Je descends dans l’ombre, puis la porte se referme lentement, derrière moi : dans le tapis épais, tout bruit s’étouffe.  » Si l’histoire pouvait disparaître derrière une porte qu’on ferme…

 

Chronique de Christophe Bys 

Ada d’ Antoine Bello

Ada d’ Antoine Bello

L’IA : de la littérature à… la destruction de la littérature L’anticipation n’a plus besoin de nous emmener à l’autre bout de l’univers pour nous faire réfléchir à notre avenir. Il lui suffit désormais d’extrapoler un petit peu les dernières innovations, de pousser les tendances… pour mettre en scène les mêmes débats que ceux que l’on trouve dans les pages opinions de la presse techno. Récemment plusieurs romans entre littérature, polar et SF, ont filé cette mouvance. En 2016, on a vu notamment : Le Cercle de Dave Eggers, une espèce de Bridget Jones chez Google. Zéro de Mark Elsberg, un thriller poussif sur la manipulation à l’heure des réseaux sociaux. Les Affinités de Robert Charles Wilson qui s’intéressait à la physique sociale, cette promesse de réorganisation de la société par les réseaux sociaux. Ada, le huitième roman de l’écrivain entrepreneur franco-américain Antoine Bello s’inscrit dans cette continuité, partageant hélas avec plusieurs de ses confrères un goût prononcé pour la facilité, qu’on peut trouver certes efficace, mais qui manque tout de même de style et de profondeur.

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Ada Lovelace, la première programmatrice, inspiratrice incontournable de la référence du titre de Bello

J’avais gardé un bon souvenir du premier roman d’Antoine Bello, Eloge de la pièce manquante, un polar original qui se déroulait dans le monde fictif de la compétition du puzzle de vitesse. Force est de reconnaître qu’il faudra ici être courageux pour parvenir à dépasser les 70 premières pages où Bello, partant pourtant d’une bonne idée, nous engonce dans des justifications sans fin. Pourtant, une fois celles-ci enfin posées, l’histoire décolle un peu. Elle ressemble pourtant à un polar des plus classiques. L’inspecteur Logan est chargé de retrouver une intelligence artificielle révolutionnaire qui a disparu d’une salle forte. Cette IA, baptisée Ada, a été conçue pour écrire des romans à l’eau de rose. Logan tient le rôle du béotien permettant à l’auteur de nous fourbir d’interminables explications dignes d’un prof de collège sur l’histoire de l’IA, le baseball, la romance et le haïku… Les choses bougent enfin quand Ada, elle-même entre en scène. S’engage alors une réflexion et des échanges plus amusants, entre la machine qui aligne chiffres et données pour nourrir son raisonnement et les arguties des humains. « Cette faculté qu’avait Ada à effectuer des recherches tout en conversant était peut-être l’aspect de sa personnalité qui déstabilisait le plus Frank ». Les réflexions de cette Barbara Cartland électronique qui décrypte les ressorts de la romance, de la littérature, du marketing éditorial et du fonctionnement de l’IA sont bien plus amusantes que celles qui proviennent des humains, caricaturés à dessein.

Logan est aussi le nom du "limier" de L'âge de cristal.


« Oh (Ada) serine la propagande habituelle des adversaires de l’intelligence artificielle : les AI constituent une menace pour l’homme, car elles risquent de comprendre de travers les objectifs qu’on leur assigne. Ada cite à l’appui de cette théorie un exemple que je lui avais donné : un robot chargé d’accroître le PNB des États-Unis recommanderait d’envahir le Canada. On appelle ça l’instanciation perverse : l’ordinateur atteint son but par des moyens non prévus dont les conséquences peuvent se révéler catastrophiques. »

Certes, Antoine Bello connaît bien son sujet : que ce soit celui des startups comme celui de la technologie, rendant l’ensemble plutôt crédible. Si l’emballement final semble exagéré, c’est pour donner plus de sel aux retournements finaux. On n’est pas là dans de la grande littérature, plutôt dans un polar un peu fatigué que dans un thriller d’aujourd’hui. C’est plan-plan.   Et c’est en cela que le livre se met en abîme. Cette réflexion sur les tendances d’un sous-genre littéraire (la romance) résonne avec l’épreuve que Bello fait subir ici au polar,tout comme le récit sur la qualité de l’écriture de livres par une IA se met en abîme dans les limites stylistique de l’auteur lui-même. Comme dans Eloge de la pièce manquante, Bello reste décidément un joueur, qui aime à faire se renvoyer dos à dos le fond et la forme, même si c’est avec peu de moyens. Ici, c’est l’écriture elle-même qui est mise en abîme, comme ces IA qui commencent déjà à écrire des articles ou des scénarios interrogent ce qui faisait jusqu’alors le fondement même de la culture humaine, à savoir la littérature. En une dizaine de pages finales, il retourne plusieurs fois tout ce que l’on pensait du livre. Si vous allez jusque là, vous en garderez forcément un bon souvenir, qui rééclairera autrement les 350 pages précédentes. Nous ne sommes pas là face à un Pullitzer, certes, mais pour un livre sur l’écriture de livres par une IA, il y a assurément un algorithme de manipulation du lecteur chez Antoine Bello qui fonctionne toujours aussi bien. Chronique d’Hubert Guillaud

The Girls d’Emma Cline

The Girls d’Emma Cline

Puisque l’immense Abeline a eu l’idée de commencer l’année avec le livre de Simon Liberati, je me sens forcé d’enchaîner avec The Girls, puisqu’il semblerait que ces deux livres puisent au même fait divers. Ayant lu en plein été d’abstinence médiatique ce roman, je n’en savais pas grand chose et n’imaginai pas le bruit positif (largement mérité) qui accompagnerait sa sortie : montant des droits, sortie internationale, inspiré d’une histoire vraie, bref tout ce qui fait qu’aujourd’hui on parle de la sortie d’un livre et plus de littérature. Ainsi va le monde en 2016 et c’était sûrement déjà comme ça avant mais autrement.

 

Evie est une adolescente de la classe moyenne supérieure (sa grand-mère était actrice et toute la famille vit sur ce pécule), qui s’ennuie ferme en Californie entre des parents négligeants (euphémisme) et surtout préoccupés d’eux-mêmes, une meilleure amie un peu peste et des garçons qui l’intéressent de plus en plus. Alors elle rêve au grand amour, au sexe.. à des trucs qu’on fait quand on a 14 ans et qu’on s’ennuie. Rien de très nouveau dans l’adolescence, où les sentiments et les sensations sont souvent exacerbés « Je sentais la haine durcir en moi et c’était presque agréable, tellement c’était énorme, pur et intense « . Evie est une adolescente archétypale, mal dans sa peau, rêvant d’être regardée, ambivalente et incertaine, à l’âge de tous les possibles, le meilleur comme le pire. Pour elle, ce sera le pire…

Sauf que traine dans la ville un groupe de filles qui fascine Evie, notamment Suzanne, la plus charismatique de la bande. « Depuis que j’avais rencontré Suzanne, ma vie avait pris un relief tranchant et mystérieux, qui dévoilait au monde connu le passage caché derrière la bibliothèque « . Une amitié adolescente reposant sur une bonne part de fascination et de blessure narcissique comme disent les psys.. Tout irait bien si la bande de filles en question ne faisait partie d’une communauté animée par un gourou louche, qui n’a jamais entendu parler des lois sur la sexualité avec des mineures, et qui vont bientôt commettre un crime atroce (je ne révèle rien on le sait assez vite dans le livre)


Sur ce canevas, Emma Cline réussit à tisser un roman d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’un premier roman (à moins que cela ne soit la preuve que les ateliers d’écriture servent à quelque chose et que les éditeurs nord-américains font autre chose que déjeuner avec des journalistes et travaillent les textes). D’abord en choisissant une construction assez classique mais terriblement efficace et glaçante. Le récit suit deux temporalités : celle des faits eux-mêmes mais aussi et surtout une narration contemporaine où Evie devenue adulte vit dans la maison que lui a prêté un ami et où elle va recevoir la visite du fils de ce dernier et de sa petite amie.

C’est la partie la plus déchirante du livre (la narration des années 70 est la lente montée en puissance vers la tragédie la plus affreuse), celle où l’on découvre comment la vie a fait de l’adolescente ardente, une sorte d’âme morte (ou tout du moins à peine vivante) comme aurait dit Gogol. Evie est définitivement battue par la vie comme le révèlera une scène de repas avec le jeune couple et un de leurs amis, où, essayant de défendre la jeune fille, celle-ci la trahira pour un sourire de son petit ami négligent.

Pourtant Evie le savait, elle qui disait une centaine de pages plus tôt : « Pauvre Sasha. Pauvres filles. Le monde les engraisse avec des promesses d’amour. Elles en ont terriblement besoin et la plupart d’entre-elles en auront si peu. Les chansons pop à l’eau de rose, les robes décrites dans les catalogues avec des mots comme « coucher de soleil » et « Paris » puis on leur arrache leur rêve de manière si violente : la main qui tire sur les boutons du jean, personne ne regarde l’homme qui crie après sa petite amie dans le bus. Ma tristesse envers Sasha me nouait la gorge.  »

 

Le miroir brisé de Jean-baptiste Greuze

A cette construction implacable (alerte cliché) s’ajoute une finesse psychologique quasi incroyable, étant donné le jeune âge de l’auteure (d’après ce que j’ai lu, elle aurait écrit ce roman avant d’avoir 25 ans) et un sens de la formule qui claque et touche juste réellement impressionnant. Deux exemples pour termines : « Par moments, j’avais tellement envie qu’on me touche que j’étais écorchée par le désir « ou parlant de la mère après que la fille ait fait une fugue « Elle arborait son expression de crise comme un manteau neuf qui l’avantagerait…  »  A cet égard, il faut souligner l’excellente traduction de Jean Esch qui mérite tous les prix du monde, à la fois fluide comme si le texte avait été écrit en français, tout en lui conservant son caractère anglo saxon. Du très très très grand art. (je crois n’avoir noté aucun américanisme)

On regrette d’autant plus que l’éditeur ait eu la fainéantise de ne pas traduire le titre de ce roman (est-ce une des conditions de la sortie mondiale dans plusieurs langues ?) comme le font de plus en plus les distributeurs de films, jugeant sûrement qu’un titre français est ringard ?

A cette réserve près The girls (ça me fait mal de l’écrire en américain) est un très grand roman sur l’adolescence, ce moment où un feu vital si douloureux s’empare de vous et dont l’absence retire à la vie bien des couleurs et des reliefs. Comme si il nous était donné, pendant quelques années, de tout voir, puis d’oublier pour pouvoir continuer en espérant avancer.

 

 

Chronique de Christophe Bys,

 

 

California Girls de Simon Liberati

California Girls de Simon Liberati

Simon Liberati, c’est ce dandy noir qui crée de la poésie romanesque pour sa femme Eva Ionesco l’année dernière ( Eva, Stock), et dont depuis le premier roman, le lecteur peut sentir l’attirance vers ce que d’aucun considère comme le Mal, l’obscur, la marge. Simon Liberati est un des chouchous de la presse littéraire pour cette rentrée 2016. Il faut dire que son roman « California Girls »  est un attendu, qui en plus trouve cette année un pendant inattendu sous la plume d’une jeune fille américaine Emma Cline, phénomène d’édition avec son premier roman  » The Girls ». Suivre Simon Liberati depuis ces débuts, voilà qui éclaire son dernier roman d’une lumière noire différente.

 

Car dès le début, le style de Simon Liberati fut qualifié de « morbid chic ». Une passion pour le drame, pour l’irruption de l’irrationnel sanglant, pour les vies bien gâchées, pour les destinées marquées par l’ombre, voilà bien ce qui anime l’écriture de Simon Liberati. Dans celui-ci, il reprend le dispositif du livre-enquête qu’il avait déjà expérimenté dans Jayne Mansfield 1967, avec plus de fiction et en ayant abandonné la pratique de la voix de l’auteur discourant sur le livre entre parenthèses.  California Girls est un roman sur la fin : la fin des hippies et du rêve d’un monde meilleur porté par les « Peace and Love » , la fin de la vie de Sharon Tate et ses amis, la fin du temps de l illusion pour toutes ces filles qui suivaient Charles Manson, la fin de l’impunité pour ce dernier.

California Girls est donc le récit de ce massacre, avant, pendant et après, en suivant pour cela le destin de celles et celui qui l’ont perpétré : ils se pensent tous membres de « La Famille », secte racialiste et apocalyptique menée par Charles Manson. Cet homme qui avait déjà passé pas mal de son temps en prison prônait végétarisme et liberté nihiliste. Talentueux et dévasté, Charles Manson fascine par son emprise.

« Pour endiguer une remontée d’acide, CHarlie glissa sa tête sous la bretelle fleurie de la guitare qui épousa son épaule nue. Il commença de chanter : 

Pretty girl, pretty pretty girl 

Cease to exist

Just, come an’say you love me

Give up your world 

Come on you can be

I’m your kind, oh your kind an’I can see

You walk on walk on 

I love you, pretty girl

My life is yours

Il s’apaisa en se concentrant sur cette technique vocale qu’il avait mise au point, une sorte de rap monotone et finement mélodié, rythmé par la seule résonance des consonnes, une mélopée singulière et dépouillée qui avait fait l’admiration de Neil Young et des Beach Boys. Pour eux, Charles Manson était un grand artiste. Mais il y avait les autres, les Terry Melcher, les producteurs d’Universal, les cochons. Ceux-là avaient tout fait pour étouffer son talent. Une histoire classique qui n’avait pas étonné le pessimisme de CHarlie, formé à dire école. Six mois durant, il avait cru à ses chances, mais aujourd’hui il savait à quoi s’en tenir. Six mois durant, il avait cru à ses chances, mais aujourd hui il savait à quoi s’en tenir. ‘Teu teu’ faisait sa bouche, ‘keu keu’ faisait sa langue heurtant le palais, une mitraillette, et il rapait sur le bois de sa guitare comme un indien sur le tambour de la guerre. Alvin Kapis son mentor de Terminal Island, s’était montré un peu naïf sur la réinsertion de son élève. » 

Pour ne pas se confronter directement au mythe Manson, tant de fois commenté, Liberati préfère suivre les filles : Susan Atkins, Patricia, Linda, et un peu Tex, l’homme à tout faire. Elles sont paumées, sauvages, et stupides. Elles sont droguées et endoctrinées. Elles commettent un meurtre atroce presque par erreur. Liberati les suit presque froidement. Le lyrisme qu’on lui connait, sa poésie noire semble ne pas avoir résisté à la retenue nécessaire pour traiter d’un fait divers dont certains des protagonistes sont encore en vie.

Vous tournez les pages, quelque peu accroché par la laideur de cette fin d’époque, vous tournez les pages en reprenant conscience de la banalité du mal. Vous finissez le livre. Mais que vous en reste-t-il ? La voix de Liberati raisonne habituellement par sa puissance et sa musique vous reste. Cette fois, il semble avoir perdu sa voix en cherchant celle médiocre de Manson.  Autant regarder un documentaire ou relire Arendth et Hunter S.Thompson.

Trop jeune pour mourir – Sharon Tate, la fin de… par stranglerman
 

 

 

 

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