Tsundoku

Une nuit, Markovitch d’Ayelet Gundar-Goshen

Qu’est-ce qu’un feel good book ? Ou plutôt qu’est-ce que cela devrait être ? Un livre qui vous fait vous sentir bien est un livre dont vous ressortez émerveillé par l’art d’écrire, l’art de raconter, grandi par la catharsis qu’il vous a permis et qui vous a fait rentrer dans l’étranger à vous-même et le comprendre avec amour, un livre qui vous a fait ressentir la vie dans son absurde beauté, un livre dans lequel le temps de la lecture s’est effacé pour que vous ayez gagné du temps dans la connaissance de votre monde. Voilà ce que devrait être un feel good book, voilà ce qu’est Une nuit, Markovitch d’Ayelet Gundar-Goshen.

 

Une nuit, Markovitch, est avant tout un livre sur deux hommes, opposés en tout et amis pour toujours, et des femmes qui se ressemblent comme dans un miroir légèrement brouillé où tous les gestes sont opposés. C’est au travers d’eux le roman d’une construction qui laisse la mélancolie de l’histoire, qui se répète en luttes qui ne finissent jamais, être le fondement d’un pays. Ayelet Gundar-Goshen a écrit une saga qui sent l’orange, le soleil et les larmes, une saga méditerranéenne. Le lecteur suivra l’insignifiant Yacoov Markovitch, cet homme qui ne peut être héroique que parce qu’il est invisible et le rutilant Zeev Feinberg à la moustache qui frise et au regard bleu qui pique tout au long de leur vie. Les deux hommes sont sur cette terre d’Eretz-Israel, cette Palestine encore anglaise, de jeunes hommes qui rêvent. L’un en trainant partout Jabotinsky, l’autre en se trainant au pied de toutes les femmes du village. Ils partiront ensemble en Europe, pour sauver leur fesse et accessoirement celles des femmes qu’ils vont épouser pour les ramener au pays, avant d’en divorcer sur le quai. Mais voilà, rien ne se passe comme prévu. Yacoov ramène Bella, la plus belle femme qu’il n’ait jamais vu et au lieu de divorcer comme prévu, refuse de perdre l’espoir. Mais Bella ne l’aime pas et s’engagera dans une guerre de position pour une liberté dont elle ne sait pas vraiment que faire. Dans le destin de Yacoov et Bella, il y a le destin de cette terre qui obstinément s’est constituée sur le refus et qui pourtant entretient l’espoir mieux que les autres pour ces hommes et femmes déracinés et traumatisés. Entre eux, c’est une question de température : la guerre froide.

« J’ai rencontré la femme la plus belle que j’aie vue de ma vie, elle devient ma femme et une seconde plus tard, voilà qu’on m’oblige à m’en séparer. Moi, je dois garder cette merveille près de moi. Je dois la garder près de moi, car le ciel n’accorde pas deux fois une telle chance. Celui qui ne la saisit pas, qui ne la retient pas de toutes ses forces et la laisse partir parce qu’on lui a cassé une dent ou un bras, eh bien, celui-là ne la mérite pas. Elle m’aimera, je te le dis. Elle finira par m’aimer. Je l’attendrai patiemment, je travaillerai dur, je lui prouverai que je la mérite. Tu verras, elle m’aimera. » 

Mark Rothko

Et puis il y a Zeev et Sonia. Zeev est un casse-cou, un trublion, un coureur de jupons qui peut avoir les plus belles, qui peut tout oser. Mais Zeev en partance pour l’Europe se rend compte que celle qu’il aime, c’est Sonia. Sa lionne rugissante qui, un peu comme l’héroine de « Danse avec Nathan Golshem » ira psalmodier des insultes à son infidèle amant, tous les jours sur la plage jusqu’à son retour. Elle n’est pas la plus belle, elle est même quelconque, mais elle sent l’orange à vous en remplir le coeur de sucre et est acide et drôle sous sa peau. Entre eux, cela sera l’amour, le vrai, celui qui fait dire à Sonia dans un rire:

« Mais qu’est ce que l’amour a à voir avec le bonheur ? » 

Et puis il y aura les enfants, l’avenir de chacun de ses couples. Ils seront quatre puis trois puis deux. Tout le futur ne sera qu’un recommencement. Celui de ces gens qui sont simplement des gens et qui s’aiment, se rejettent, s’attendent, s’espèrent.

Il faut lire ce livre pour le rire rayonnant comme une orange que vous donneront les personnages et leur justesse, pour le sourire face au style éclatant de sensualité d’Ayelet Gundar-Goshen ( et le fabuleux travail de ses traductrices ), pour ces petites histoires qui vous feront vous sentir grand, pour cette grande histoire qui vous fera vous sentir petit et pour lire l’amour, avec des mots : ceux que Jaccov retient, ceux que Bella rêve, ceux que Rachel écrit, ceux que Sonia crie, ceux que Zeev prend par la main. Et quand vous aurez fini ce livre en quartier, vous sentirez autour de vous le doux parfum de l’orange.

 

 

Chronique d’ Abeline Majorel

 

Un été, Markovitch

Ayelet Gundar-Goshen

Presses de la cité 

( à paraitre le 25 août )

 

 

Vivre, la psychologie du bonheur de Mihaly Csikszentmihalyi

Vivre, la psychologie du bonheur de Mihaly Csikszentmihalyi

« Le bonheur ne se trouve pas dans la puissance et l’argent mais dans la rectitude et la complexité » a dit Démocrite, qui n’était pas la moitié d’un philosophe comme chacun sait. La recherche du bonheur, cet état conceptuel dont les contours et la définition semblent si flous mais qui est le seul à être convoité pour lui-même, occupe l’humanité depuis toujours. Combien de rayonnages de développement personnel, intérieur extérieur, de face ou de profil, existent-ils au travers du monde pour trouver ce que d’autres fredonnent en mélodie ? Et bien, ce livre de Mihaly Csikszentmihaly, professeur au Claremont College de psychologie et figure de proue du courant de la psychologie positive, n’est pas de celui-là. Pourtant, il faut avouer qu’entre la préface de David Servan-Schreiber et la traduction pour le moins douteuse du titre original  » Flow » par la maison d’édition, tout était fait pour vous mettre sur cette mauvaise piste. « Flux » correspondait mieux à ce livre sur le mouvement de l’expérience humaine vers des aspects positifs au travers de résultats de recherche  : la joie, la créativité, le processus d’engagement total qu’on peut désigner sous le terme d’expérience optimale.

Beethoven – Hymne à la joie – Ozawa par Quarouble

« Comme le disait le grand philosophe Anglais JS Mill  » Demandez-vous si vous êtes heureux et vous cessez de l’être ». C’est par le plein engagement dans chaque détail de sa vie qu’il est possible de trouver le bonheur et non par la recherche directe. …Le bonheur est une condition qui doit être préparée, cultivée et protégée par chacun. les gens qui deviendront capables de déterminer la qualité de leur vie et de s »approcher aussi près que possible de ce qu’on appelle être heureux. Mes vinc-cinq années de recherche m’ont convaincu qu’il existe un moyen : c’est un chemin circulaire qui commence par le contrôle du contenu de sa conscience. »  Pour en arriver à ces conclusions Mihaly Csikszentmihaly a mis en place une méthode  d’échantillonage de l’expérience vécue ( ESM).

Avant toute chose, Il faut s’interroger sur les racines de l’insatisfaction. « L’univers n’est ni hostile, ni amical; il est simplement indifférent » disait JH Holmes. Cette idée du chaos est une des mythologies les plus importantes dans l’humanité et a des conséquences en psychologie.Il ne faut pas être grand clerc pour abonder dans le sens de JS Mill qui écrivait :  » Pour que de petites améliorations se produisent dans l’humanité, il faut qu’un grand changement survienne dans ses modes de pensée. »  En bref,  » les sentiments que chacun  éprouve à propos de lui même et la joie que chacun tire de la vie dépendent en fin de compte des filtres de l esprit et des interprétations que chacun fait de ce qui lui arrive quotidiennement. »  » Le problème surgit lorsque l’individu est si obsédé par la cible qu’il cesse de trouver plaisir dans le présent : il perd ainsi la chance de connaitre l’enchantement, l’expérience optimale et .. il est aspiré par la spirale hédonique infernale.  »  » L’absence d’ordre intérieur se manifeste subjectivement par ce qu’on appelle anxiété ontologique ou angoisse existentielle, une peur d’être, un sentiment que la vie ne  vaut pas la peine d’être vécue. ‘  » La maitrise de l’anxiété et de la dépression provoquées par la vie contemporaine exige une plus grande autonomie de chacun par rapport à l’environnement social. »

 » Nous ne vivons jamais mais nous espérons de vivre et nous disposant à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.  » Pascal.

La joie de vivre par pablo Picasso

 » Une des principales causes qui nuit au bon fonctionnement de la conscience est le désordre psychique c’est à dire une information qui entre en conflit avec les intentions existantes ce qui en empêche la réalisation. Cette condition prend différentes appellations selon le ressenti impliqué : peur, rage, anxiété ou jalousie. Ces troubles variés dirigent l’attention vers des objets inappropriés, lui laissant peu ou pas de disponibilité pour les priorités choisies. L’énergie psychique devient inadéquate et inefficace, bref, elle est gaspillée.  »

Alors quelles sont les caractéristiques de l’expérience optimale ?  » Nous recourons à deux stratégies en vue d’améliorer la qualité de notre vie : nous attaquer aux conditions extérieures pour qu’elles s’harmonisent avec nos buts ou modifier notre expérience intérieure, c’est à dire la façon dont nous percevons et interprétons les conditions externes…. Bien des gens pensent qu’en changeant leurs conditions de vie ils règleront leur problème, oubliant que la poursuite incessante du succès ou de la rêverie – la spirale hédonique infernale- n’améliorera pas leur vie. La qualité de la vie dépend plutôt de la qualité de l’expérience vécue de l’ordre de la conscience. »  » Le plaisir peut donc être une composante de la qualité de la vie, mais il n’apporte pas en lui-même le bonheur : il correspond à une expérience homéostatique ( restauration de l’équilibre psychologique)  mais ne produit pas d’accroissement psychique et ne contribue pas à la complexité du soi. …Lorsque les expériences contribuent à une vie meilleure, on parlera de joie ou d’enchantement. La joie se caractérise par un mouvement en avant, un sentiment d accomplissement. Alors nous avons conscience d’avoir changé et d’être devenus plus complexe. » .. Pour acquérir la maitrise de la qualité de l’expérience, il faut apprendre à trouver la joie à partir de ce qui arrive quotidiennement.  »

La joie de vivre par Henri Matisse

Après 25 années de recherche, l’auteur peut nous proposer une phénoménologie de l’expérience optimale :

« 1- La tâche entreprise est réalisable mais constitue un défi et exige une aptitude particulière

2- l individu se concentre sur ce qu’il fait

3- la cible visée est claire

4- l’activité en cours fournit une rétroaction immédiate

5- l’engagement de l’individu est profond et fait disparaitre toute distraction

6- La personne exerce le contrôle sur ses actions

7- la préoccupation de soi disparait mais, paradoxalement, le sens du soi est renforcé

8- la perception de la durée est altérée.  »

« La qualité de vie d’un individu dépend moins de ce que fait l’individu, avec qui et où il le fait que de de COMMENT il le fait.  » « Les personnalités auto téliques naturelles ont en général bénéficié d’un contexte familial favorisant l’expérience optimale que l’on peut décrire par cinq caractéristiques 1) la clarté : l’enfant sait ce que ses parents attendent de lui dans la famille, les buts et la rétroaction ne sont pas ambigus 2) l’intérêt : l’enfant percoit que ses parents se préoccupent de ce qu’il fait et de ce qu’il ressent 3) le choix : l’enfant sent qu’il a une gamme de possibilités parmi lesquelles il peut choisir , y compris celui de transgresser les règles 4) la confiance permettant à l’enfant de mettre de côté le bouclier de ses défenses d’être moins préoccupé de lui même bref d être authentique et de s’impliquer dans ce qui l’intéresse 5) le défi les parents s’efforcent constamment de fournir des possibilités d’action de difficulté croissante à mesure que l’enfantgrandit. Ce contexte est évidemment le contexte idéal qui permettra à ses membres de s’épargner beaucoup de temps et de recherche pour se créer les conditions de l’expérience optimale.  » « Les personnes autotéliques semblent avoir pour point commun d’être plus intéressées par le parcours que le résultat, d’être peu centrées sur leur soi mais sur les interactions qui donnent de la satisfaction et aiment faire, refaire, être en action car ils ont appris à profiter de l’expérience immédiate de manière rationnelle. Car finalement, la rationnalité est ce qui empêche l’entropie psychique et donne du sens à la vie et aux générations futures.  »

 

L’attention, cette ressource rare que tout média ( dont nous ) cherche à capter est donc au centre de notre vie et la détermine bien plus qu’on ne le croit. Portez donc votre attention sur ce livre vous en sortirez changés.

 

 

 

Chronique d’Abeline Majorel 

Psychanalyse et pornographie de Eric Bidaud

Aux Etats-Unis existent un champ de recherche qui est nomme Porn studies. En France les travaux sur le sujet de la pornographie sont majoritairement ceux de sociologues et de philosophes. L’incursion de la psychanalyse dans ce champ est bien souvent normative et ne s’attache qu’à  » une certaine psychopathologie du regard » qui aurait pour résultat  » de court-circuiter la fonction élaborative du fantasme ».

Comme Yann Leroux au sujet des jeux vidéos chez les adolescents, Eric Bidaud se penche sur le sujet du porno, à l’heure du net. Clinicien, psychanalyste, son sujet n’est pas le redressement des âmes, et d’ailleurs, Lacan dans son discours de Rome de 1953 l’affirmait déjà. N’attendez pas de lui qu’il évalue la toxicité traumatique ou pas des images du porno. Car dans sa grande majorité à l’heure du net, le porno c’est de l’image.

Eric Bidaud ne juge pas, il analyse et fait sienne cette remarque de Canguilhem  » quand on sort de la Sorbonne par la rue Saint-jacques, on peut monter ou descendre; si l’on va en montant, on se rapproche du Panthéon qui est le conservatoire de quelques grands hommes, mais si l’on va en descendant, on se dirige sûrement vers la Préfecture de Police. » Eric Bidaud a choisi de monter la côte et pose ses réflexions dans les pas des grands penseurs psychanalystes, philosophes pour aboutir à une vision non normative, fondée autant sur l’expérience que sur la connaissance théorique du phénomène du porno à l’heure du web.

Paloma Picasso dans les Contes Immoraux de Walerian Borowczyk

Vu comme une exhibition sexuelle normée très masculine majoritairement, l’adjectif que l’on accole communément au porno est obscène. Le nu, l’éventrement, l’ouverture des corps et la monstration de leur fluide, tout semble du montré, sur-exposé. Et pourtant, comme Eric Bidaud le démontre « le porno n’est pas qu’exhibition, c’est aussi un masque, un recouvrement de l obscène. » Le porno est une abstraction, il existe des porno, des multiples usages de l image. Ce rapport à l’image pornographique est un rapport à l indécent que Freud a posé  comme composante de la sexualité, avec l opposition des sexes, la joussance sexuelle, la fonction de procréation

Mais qu’est ce que le porno ? La première définition qu’en donne Bidaud est celle Stoller :  » Un produit fabriqué avec l’intention de produire une excitation érotique. La pornographie est pornographique quand elle excite. » En renvoyant au shéma analytique freudien, Eric Bidaud s’interroge sur ce que c’est que cet acte de regarder du porno :  » regarder du porno, ce n’est pas seulement voir mais se faire voir au devant d’un autre, même si celui-ci n’est qu’une image » et ce en mêlant la pulsion scopique et la pulsion dite invocante dans un cadre d’économie du temps et d’investissement psychique.

H.R Giger

Ce qui interroge particulièrement Bidaud, c’est ce biais dans les études, notamment de Stoller et de Masud Khan sur le porno tel qu’en leur époque il existait. Il relève à la suite de McDougall, la volonté curative et normalisante de ces études et comme elle affirme :  « la normalité ne saurait être un concept analytique »  Bidaud insiste particulièrement sur la notion d’addict et donc la différence qu’il faut faire entre perversion et déviance.

S’il est un lien qui s’effectue intuitivement sur le porno, c’est bien celui de son utilité la plus évidente : la masturbation. Eric Bidaud l’étudie au travers de nombreux travaux.  » La pornographie a parmi ses fonctions celle de stimuler l’activité sexuelle et de contribuer à la masturbation. Il s’agit là de l’impact majeur de la pornographie sur l’activité sexuelle qui est paradoxalement celui qui est le moins évoqué…On retrouve peut être avec la pornographie l’un des tabous touchants à l’évocation de la masturbation » dit Alain Giami. Reste d’après Eric Bidaud un  » continent noir » toujours assez peu exploré qui est celui de la masturbation féminine.  E.Laufer quand à elle posture une différence fondamentale entre fille et garçon dans l’usage de la main comme vecteur de ce plaisir masturbatoire. Et  cette différence s’étend jusqu’au concept de jeune fille et à l’étude de leur adolescence qui semble toujours une question en suspens.

 

http://www.puzzypower.dk/UK/index.php/om-os

Vient ensuite la différentiation entre l’obscène et le pornographique; Selon T. Tremblay l’obscène est une expérience presque sans objet :  » Etre dans la scène de l’obscène, c’est être aveugle, c’est ne pas voir l’obscénité. Il faudrait à la fois être vu, se voit aveuglé. On pourrait enfin poser la règle générale selon laquelle lorsqu’il y a obscénité, on ne voit rien. » Eric Bidaud postule alors qu’il faut différencier « l’obscénité de l’être, ce point sombre qui bouleverse, transfigure, jette hors de soi » de « la pornographie (qui) n’est qu’une obscénité surmontée, un choc contenu. La scène pornographique est en ce sens parade à l’obscène. »  Depuis l’antiquité au moins, les représentations démontrent que ce que l’on cherche c’est la chair derrière la chair. « L’écorché est la vérité du regard masculin, l’éventrée est la vérité du corps féminin. » L’obscénité et la pornographie jouent un jeu de recouvrement de leur forme l’une par l’autre.  » L’obscénité ne démasque pas ce qui serait caché et qui aurait une positivité derrière une apparence trompeuse, mais expose l’involution dans une ouverture de la trame des signes qui ne renvoie aucune fermeté, aucune certitude, un vertige sans fond, un reste que les noms ne savent pas saisir. » dit A.H Pieraggi.

Détails de L'incrédulité de Saint Thomas du Caravage.

En faisant appel au grotesque dans sa forme, le porno montre le sexe de la femme dénaturalisé à force d’être surnaturalisé :  » la pornographie visagéifie le sexe ».   » ..l’obscénité n’est pas le porno. L’obscénité traditionnelle a encore un contenu sexuel de transgression, de provocation, de perversion. Elle joue sur le refoulement, avec une violence phantasmatique propre. Cette obscénité-là disparait avec la libération sexuelle : la  » désubilmation répressive » de Marcuse est passée par là ( même s’il n’est pas passé dans les moeurs, le triomphe mythique du défoulement, comme celui du refoulement est total ). La nouvelle obscénité […] ne joue pas d’un sexe violent, d’un enjeu réel du sexe, mais d’un sexe neutralisé par la tolérance » écrivait Baudrillard. Bidaud compare alors l’éjaculation faciale, pratique majoritaire dans les porno, aux hypothèses de Freud dans Malaise dans la culture, sur la mixtion sur le feu : éjaculer sur et pour éteindre le désir. Mais quelle est la fonction de l’obscène et de la pornographie ? A la suite de Marie-Hélène Bourcier, Eic Bidaud postule « Telle qu’elle s’est constituée, culturellement et épistémologiquement, elle peut aussi être comprise comme un effet de censure productive  (on n’interdit pas le sexe, on oblige à le faire de certaines manières). » Eric Bidaud défend l’idée que la pornographie chez l’adolescent puis chez l’adulte est un processus de re-visagéification c’est à dire  » Cet espace où se joue et s’assume la revisite du stade du miroir, en particulier du côté du regard et de son appropriation, permettant de mettre en place les nouveaux montages entre le sujet et l’objet pour construire une relation génitalisée à l’autre sexe. »

 


« Nos traitements sont des traitements par l’amour. » disait Freud, et Eric Bidaud n’élude pas cette grande question, celle de l’amour.  Partant toujours du maitre, qui parlait de « l’amour de la putain » comme condition masculine, Eric Bidaud développe l’idée que « le porno est le champ contemporain de cet enjeu en privilégiant la fiction de cet écart entre désir et amour, entre courant sensuel et courant tendre. »  Il la poursuit en citant Ruwen Ogien  » Parmi ceux qui recommandent les contrôles ou l’interdiction de la diffusion de films dits  » pornographiques », certains justifient leur position en soutenant que les films X donnent une « représentatin fausse de la sexualité » et ruinent leur psychisme en les amenant à  » dissocier sentiments et sexualité » . Mais ce ne sont pas des arguments psychologiques authentiques. C’est simplement une défense idéologique d’une certaine conception, assez conventionnelle dans nos sociétés de la sexualité. ..Est il tellement dramatique de séparer d’une certaine façon amour et sexualité ? Ne s’agit-il pas d’un mouvement de société profond qu’il faut peut-être accepter ? » Au fond l’amour et le porno se regardent, s’observent et donc s’excluent.

 

Eric Bidaud n’exclue pas les questions formelles en valorisant utilisant la vision deleuzienne du Gros plan comme visage, reprenant ainsi le mythe de Baubô et en affrontant la question de l’esthétique , après avoir posé la réflexion freudienne :  » c’est sur la beauté que la psychanalyse a le moins à dire. » Continuant dans la logique de voilement / dévoilement, il pose l’esthétique du porno , non pas dans l’opposition mais dans la complémentarité. Son cheminement intellectuel ira jusqu’à digresser sur l’art contemporain et la monstration de l’obscène, de la pornographie de soi.

 

Eric Bidaud ne conclue pas, il explore et trace des chemins libres. Il a surtout bien intégré qu’il n’était pas de son rôle d’enfermer mais au contraire d’extraire de toutes catégories de pensée. Il se refuse à penser des cadres limitatifs de la sexualité et de sa dite normalité. Il nous rappelle tout de même que dans ce chemin une seule vérité existe : « il n’y a pas de vérité atteinte dans le sexe, qu’en ceci le sexe ne nous laisse jamais tranquille, qu’il ne nous offre que des  » semblants » d’objets et des jouissances partielles, ce qui n’est pas si mal. »  

Le porno pour Eric Bidaud est donc  » un objet contemporain, en se distinguant de la pornographie qui appartient à l’histoire des cultures, parce qu’il se développe sur le terrain fertile de la reproduction de l’image et du numérique. Il est le nom, donné à notre régime actuel de la visibilité de la sexualité.  » Et maintenant que vous avez de quoi réfléchir, allez tous vous regarder vous faire foutre ( au sens premier du terme ) !

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

 

 

 

Psychanalyse et Pornographie

Eric  Bidaud

Editions La Musardine, collection L’attrape-corps. 

 

La domination masculine n’existe pas de Peggy Sastre

« La domination masculine n’existe pas. » Avec ce titre assertif, Peggy Sastre interpelle et va faire hurler, comme une chimpanzé face à un léopard affamé, la féministe qui ne veut pas le prendre le temps d’aller au-delà.  Pourtant, la féministe autant que l’homme des cavernes doivent lire cet essai au style aussi revigorant qu’aux idées émancipatrices. Parce qu’ils y apprendront à voir leur monde autrement, avec une perspective de temps long, parce que Platon nous a bien expliqué qu’entre la flamme et l’ombre il y a les conditions de la connaissance et que celle-ci passe par la science, et que la science n’est pas là que pour infirmer des préjugés mais surtout pour nous permettre de connaitre les origines et donc de trouver des solutions, et que Peggy Sastre sait transmettre cela. En un mot comme en cent, il faut lire cet essai pour se sortir les doigts des yeux et penser le cul et en particulier celui de la femme autrement que sous la loupe d un plafond de verre socio-économique déformant. Et en plus, vous y prendrez du plaisir.

 

Grotte Chauvet : contre-allégorie de la caverne

Le plaisir, c’est d’abord celui du style de Peggy Sastre. Didactique mais pas chiant, « punchy » comme dirait Léa Salamé, jeune dirait Bernard Pivot, et même drôle, Peggy Sastre manie la plume pour vous chatouiller les fesses et vous pousser à vous redresser en souriant. Il n’y a qu’à lire l’introduction pour savoir que l’on ne va pas s’ennuyer et qu’il n’y a pas que les youtubeurs pour rendre la science funky :

« L’homme ( avec un petit h et un pénis de taille variable ) est une pourriture. C’est lui qui vole, viole, tape, tue, refuse de laver ses slips et préfèrerait crever plutôt que de vivre dans un monde où des bonniches ont le droit de devenir PDG. Et s’il le peut, c’est parce que, génération après génération, toute une ribambelle de sales petits mecs s’est coalisée pour lui offrir ce privilège auquel il n’est pas près de renoncer : faire ce que bon lui chante pour soumettre les femmes à son bon vouloir et, surtout, faire qu’il en soit éternellement ainsi. Le but de ce complot ? Perpétuer un statu quo hérité des temps les plus archaïques, quand la possession d’un pénis équivalait au monopole de la violence légitime. 

Voici la « version officielle » de notre histoire et de notre organisation sociales. La société humaine serait aux mains d’un gigantesque vestiaire sentant la couille tiède, une conspiration d’hommes se disputant le pouvoir, où les femmes n’ont plus qu’à grignoter les miettes – enfin celles qu’elles pourront se mettre sous la dent une fois qu’elles auront passé l’aspirateur. L’histoire humaine, dit-on, est l’histoire d’une domination masculine, une histoire faite par et pour des hommes qui, depuis des temps immémoriaux, et parce qu’ils constituaient le sexe physiquement fort, ont tout fait pour tenir les faibles femmes à leur botte. Les réduire à l’état d’esclave, de marchandise, de meuble à peine parlant si son maître et propriétaire, dans sa grande mansuétude, tolère de lui donner la parole. 

Sauf que cette histoire est fausse. Du moins en partie. »

Et c’est là que la forme rejoint le fond et rend compréhensibles, agréables et surtout stimulantes les thèses développées par Peggy Sastre.

 

Arbre généalogique, Frida Kahlo

Comme toute théorie, il faut d’abord observer des faits, des lois, de l’empirique et du a priori scientifiquement juste. Et les faits sont têtus : depuis 50 ans les droits de la femme dans les sociétés contemporaines ont considérablement évolué, mais que représente à l’échelle de l’existence de l’humain sur Terre ? La réponse est moins de 0,02 % de notre existence, ce que représente les 265 ans à peu près de mieux pour les femmes, soit à partir de ce qu’on appelle Les Lumières. Autre fait, l’homme est un animal comme les autres et donc soumis aux lois darwiniennes de l’évolution  : la maximisation des bénéfices et la minimisation des coûts. Et cette évolution comme dans toutes les espèces a valorisé pendant des siècles les  » qualités masculines aujourd’hui légitimement décriées, .. et pourtant choisies et valorisées pendant des millénaires par les femmes elles-mêmes, tant elles étaient utiles à leurs propres intérêts reproductifs. Une histoire dont les femmes constituent, en fin de compte, les instances décisionnelles, et où le gros conflit entre hommes et femmes a pour moteur et motif le sexe, et où le gros des luttes de pouvoir tourne autour de la sexualité et de la maîtrise du marché sexuel. »  Peggy Sastre nous invite à réfléchir dans ce cadre non pas pour l’adouber mais bien pour dépoussiérer correctement la caverne dans laquelle nous sommes encore peu ou prou.

Peggy Sastre est donc une évoféministe et nous donne trois raisons de l’être  :

– le darwinisme est un cadre méta théorique descriptif qui explique ce qui est et n’est pas discriminant ou posant un jugement : étudier le sexe, les différences sexuelles ne permet pas de considérer inférieur ou supérieur certains stéréotypes. Ils sont juste existants à l’instant de l’observation.

– l’évolution est avant tout à étudier sous l’angle de l’adaptation à des contextes et environnements. Ce qui permet de prendre conscience qu’il suffit que le contexte change pour que les caractéristiques étudiées changent. Bien entendu, le changement doit se faire à l’échelle temporelle de l’évolution donc durablement.

– connaitre les évolutions, développer un savoir ne veut pas dire acter un statu quo mais au contraire un pouvoir. Celui «  par la connaissance scientifique …de nos mécanismes psychologiques sélectionnés par l’évolution pour leur capacité à répondre à des problèmes à la base reproductifs est un moyen ( et pas des moindres) d’accéder à un maximum d’équité et d’égalité entre les sexes ». 

Magritte Le poisson ( ou l'invention collective )

 

Avant de se lancer dans ces chapitres qui portent tous sur les raisons de la coercition sexuelle subie par la femme et que l’on pourrait titrer « Origine de la violence », Peggy Sastre dresse un état des lieux. Parce qu’on ne réfléchit bien qu’en faisant un état de l’art exhaustif et sans préjugé. Pour vous donner envie de poursuivre la lecture de cet essai, nous vous en livrons quelques unes qui vont à l’encontre des idées reçues et discours ambiants :

 » A l’échelle mondiale, l’écart des taux de participation au marché du travail des hommes et des femmes n’a reculé que marginalement depuis 1995. Actuellement environ 50% des femmes travaillent, contre 77% des hommes. En 1995, ces chiffres étaient respectivement de 52 et 90%. » d’après l’Organisation Internationale du Travail.

– le dysmorphisme sexuel de nos psychologies est le fruit de l’évolution qui a façonné nos cerveaux féminins et masculins de manière différente , ce que l’on peut voir par exemple sur la compréhension ou l’acception de la notion de compétition pour un homme ou pour une femme

 » On observe des différences significatives entre hommes et femmes dans trois grands domaines : les aptitudes spatiales, les aptitudes verbales et les aptitudes numériques. En termes d’aptitudes spatiales, les hommes surpassent les femmes quand il s’agit de prédire la rotation d’un objet en trois dimensions dans l’espaces, là où les femmes sont meilleures en localisation d’un objet ou en mémorisation de cette localisation … En mathématiques les hommes surpassent les femmes en abstraction. En revanche, les femmes sont meilleures en statistiques et en logique… »

– les femmes ont une nette tendance pro-sociale. A la question  » Etes vous plus heureux quand vous réussissez à faire quelque chose qui cause le bonheur d’autrui ? les femmes sont à 50% à être « totalement d’accord  » contre seulement 15% des hommes.

– Autre constat et celui ci des plus surprenants :  » Ce ne sont pas les femmes qui, en tant que groupe , sont au plus bas de l’échelle sociale, mais bien les hommes. S’il reste un  » plafond de verre » qui empêche les femmes d’accéder aux positons les plus prestigieuses de la société, alors il faut admettre l’existence d’un « plancher de verre »…De fait, lorsqu’on envisage la population masculine dans son ensemble, les PDG de multinationales et autres milliardaires n’en représentent qu’une infimes proportion, contrairement aux SDF, aux détenus des prisons et aux pauvres parmi les plus pauvres. Les femmes, elles, sont bien plus présentes aux échelons moyens et intermédiaires de la société. « 

– Et si l’on regardait les choses autrement ? « Lorsqu’on jauge le retard professionnel des femmes seulement à l’aune d’un écart de revenus, il est envisageable que l’on se prenne les pieds dans le tapis du genre – en considérant une valeur typiquement masculine, l’argent, comme standard universel- et qu’on se rende coupable à son insu, des discriminations et de la hiérarchie axiologique qu’on entend légitimement combattre ». 

Une fois ce constat dressé, Peggy Sastre analyse les stratégies de domination ou soumission des sexes autour de ce qui en est la manifestation la plus commune : qui détient la violence légitime ? Harcèlement, viol, héritage et paternité, culture de l’honneur, grâce à des chiffres, des études, des comparaisons éthologiques, Peggy Sastre éclaire notre caverne, en utilisant les lois du hasard et de la nécessité qui s’appliquent à tout le genre humain, tout cela pour que l’on se perfectionne au point d’en sortir. Et on la remercie d’illuminer  le chemin de sa plume et de son esprit.

 

 

Chronique d’Abeline Majorel 

Main basse sur la culture de Michaël Moreau et Raphaël Poirier

Chroniques de la rentrée littéraire est depuis 2009 un goûteur de culture. Alors quoi de plus normal pour nous que de nous intéresser aux coulisses de ce secteur ? Ce que l’on appelle les industries créatives représentent 7% du PIB de la France, soit plus que l’automobile et sont depuis toujours le fer de lance de notre attractivité touristique et de notre rayonnement diplomatique.  Ce secteur fait face à d’importantes mutations depuis maintenant 10 ans avec l’adoption massive du web par les consommateurs. Mais si la France a eu du mal à adopter le principe même d’industrie culturelle, elle est consciente de leur place centrale notamment dans la vie publique. Michaël Moreau et Raphaël Poirier ont enquêté dans divers secteurs culturels sur ce qui fait le sous-titre de leur essai :  » argent, réseaux, pouvoir ». C’est un essai qui décille les idéalistes et qui informe les réalistes qu’ils nous livrent : « Main basse sur la culture« .

 

Pour mener leur enquête, les deux journalistes commencent par dresser un état des lieux. Pour cela, ils interrogent l’héritage des années 80 et des grandes réformes portées par le sempiternel ministre remuant de la Culture de gauche Jack Lang lors du premier septennat de Mitterand. Auréolé par le fait de gloire d’avoir doublé le budget de la culture, voté le 17 novembre 1981, devant un parterre de stars, Jack Lang a fait passer à 6 milliards soit 0,75% du budget général, celui de son ministère. C’était pourtant une petite défaire puisqu’il n’atteignait pas les 1% réclamés depuis toujours par le créateur du festival d’Avignon, Jean Vilar. Mitterand ne pouvait qu’écouter ses réseaux de théâtre particulièrement et de la culture qui l’avaient porté au pouvoir. Malraux avait inventé la « démocratisation culturelle », reprise par Lang en « la culture pour tous ». Pour Erik Orsenna  » la conviction profonde de Mitterand c’était, à l’inverse de François Hollande, que la culture permet de rassembler les énergies et aux citoyens de se dépasser. La culture permet de se projeter dans l’imaginaire et à la France de rayonner. » L’une des premières lois fut la célèbre loi sur le prix unique du livre porté par l’éditeur Jérôme Lindon , qui en avait fait un argument de bataille contre la Fnac qui aujourd’hui s’en fait le chantre en la personne d’Alexandre Bompard :  » Elle a permis à la France d’occuper sur le marché du livre une place unique en Europe. » notamment face au géant Amazon. Autre chantier, la lutte contre la « culture-marchandise » et donc l’industrie hollywoodienne. Polémique sur la construction de la Pyramide du Louvre, puis lors de l’alternance sur les colonnes de Buren mais surtout de l’argent qui coule à flot pour le secteur du jour au lendemain. Paradoxe :  » cela a créé une énorme demande de la part de l’opinion culturelle, un demande du ‘toujours plus’. Un effet de ciseau s’est produit entre l’accélération de la demande et la stagnation des moyens. Ce qui fait qu’on éprouve ce sentiment de paradis antérieur perdu. » Mais voilà, les années 80 sont celles qui ont consacrées l’évènement, la dimension festive et partagé de la culture. L’aspect économique lui, l’emploi culturel n’ a lui pas été traité.

Les travaux de la Pyramide du Louvre

 

La première grande affaire culturelle a traiter est la télévision, celle dont on a créé les mécanismes pour en faire la grande banque de la culture et qui est actuellement en crise. la privatisation de TF1 est un symbole. En additionnant les 3 H de l’époque – Hachette, Havas, Hersant- le chiffre d’affaires peinait à être la moitié du groupe Bertelsmann. L’idée est donc de privatiser pour permettre un aspect plus capitalistique et permettrait de créer un géant européen. Ce qui fut fait. Mais fut fait au nom du « mieux-disant culturel ».  » Je considère aujourd’hui que TF1  est une antenne digne d’un mieux-disant culturel qui n’est pas celui des milieux culturels » dit aujourd’hui Nonce Paolini. François Léotard quant à lui qui fut à l’origine de cette privatisation cette expression  » fait rigoler tout le monde, parce que c’était un terme d’économie financière. » Bernard Tapie alors engagé par TF1 pour défendre la privatisation promettait de « traiter l’année Ravel ou l’anniversaire d’Olivier Messiaen ». Pour Catherine Tasca  » le monde de la culture a peur-être lui-même contribué au leurre. Chaque groupe de pression essayait de négocier avec les candidats une promesse de plus. Ils ont contribué à donner un contenu à cette idée de mieux-disant culturel. » Pourtant le fossé se creuse entre TF1 et les milieux culturels, notamment lorsque dans un livre publié pour un public restreint « Les dirigeants face au changement baromêtre 2004″, Patrick Le Lay affirme  » Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible. » L’exception française qui sert aussi d appui à ce mieux-disant culturel c’est le système de financement du cinéma français et de la création télévisuelle créé ex nihilo , avec le Compte de Soutien pour l’Industrie des programmes audiovisuels adossé au Centre National de la Cinématographie, par une taxe sur les services de télévision créée en 1986 à hauteur de 5,5% de leur chiffre d’affaires, sans contrepartie, avec l’obligation parallèle d’investir 3,2% de leur CA dans la production d’oeuvres cinématographiques européennes. Nonce Paolini se plaint du fait que les investissements ne sont pas rentables :  » Soyons clairs, aujourd’hui des fictions françaises sur notre antenne, même quand elles connaissent un énorme succès , nous font perdre de l’argent: en moyenne, un million d’euros par soirée.  La seconde diffusion de Bienvenue chez les Ch’tis en enregistré le score très élevé de 11,5 millions de spectateurs mais une perte de 1,6 million d’euros. Les annonceurs qui visent les jeunes ne se précipitent pas… » Est ce pour cela que Nonce Paolini se réjouissait de l’arrivée de Netflix en France ? « Parce qu enfin l’iceberg a une partie visible. Parce qu’enfin plus personne ne pourra dire qu’il ne savait pas, qu’il ne voyait pas ! »

Télévision (Histoires secrètes) : La Cinq 1/5 par YoupiLa5
Vient ensuite l’industrie de la musique. On oublie que celle-ci à la fin des années 70 était en crise. En cause : le piratage  » à cause de l’arrivée de la cassette , qui permettait de faire des copies ». L’arrivée du CD fut vue comme une bénédiction.  » Les taux de royalties ont été revus à la baisse car les maisons de disques nous faisaient croire que le CD était très couteux, alors qu’ensuite on a appris que ça ne coûtait presque rien ! C’était une manière de faire participer les artistes aux investissements dans la fabrication et la recherche. » témoigne Alain Chamfort. C’est l’arrivée des radios libres qui accélère le mouvement d’américanisation de la musique, faisant venir des consultants des Etats-Unis dès 1984, pour NRJ ou la création d’agence d’agents comme celle de Bertrand de Labbey, Artmedia :  » Quand je suis arrivé les contrats étaient traités par des impresarios comme les frères Marouani ou par des avocats. Et moi, je me suis dit que les artistes étaient en train de se faire avoir comme ça n’était pas permis ! Je les ai encouragés à être en licence et là le rapport de forces n’était plus le même. Jusqu’ici les chanteurs signaient des contrats d’artistes et pouvaient espérer 15ù des recettes. Un contrat de licence lui, rapporte entre 30 et 35%. Cela implique que l’artiste produise lui même son album, en prenant à sa charge les frais d’enregistrement. »La décennie 90 devient celle du formatage généralisé :  » Ces années de très forte croissance furent aussi celles où sous l’impulsion d’Alain Lévy, l’ancien patron de Polygram on a démocratisé le disque. On a tué les spécialistes, les disquaires, et on a travaillé avec la grande distribution. C’est un phénomène qui est d’ailleurs apparu beaucoup plus tardivement aux Etats-Unis. La France a été un des premiers pays à diffuser des disques dans la grande distribution, qui a rapidement représenté 40% du marché physique. » dit Laurent Bouneau, directeur général de Skyrock. « La grosse révolution en matière de musique est venue avec Jack Lang qui a été une des rares exceptions : il a créé la loi sur les ‘droits voisins’ en 1985. Il s’agissait de reconnaitre des droits pour le producteur et l’interprète et non plus seulement l’auteur à chaque fois que la musique était diffusée.

Passons au cinéma. Tout commence avec les négociations du GATT qui créent une forte mobilisation des acteurs du cinéma, en faveur de ce qui sera l’exception culturelle française. Pour lutter contre le soft power américain, les grands producteurs, acteurs , font front commun. Mais en 2013, l’exception culturelle se retrouve à nouveau menacée devant Bruxelles, mais cette fois mobilise moins. Lié par son financement à la télévision, Marin Karmitz explique toute la difficulté de  » convaincre les chaines que Chabrol avait du talent. »Mais aujourd’hui la création télévisuelle avec les séries phares comme Engrenages, Game of Thrones etc .. fait concurrence au cinéma. Les financements se font de plus en plus réduits, on parle de « cinéma du milieu », les films font l’objet de levées de fond pour être financés. Changement de génération aussi des téléspectateurs de moins en moins cinéphiles et moins habitués à décrypter les images, bref l’arrivée du streaming et des géants du web met à mal tout l’édifice.

 

Le théâtre quand à lui a évolué dans deux sens : sous l’influence de Jean-marc Dumontet , producteur propriétaire du Point Virgule, Bobino, ou le théâtre Antoine qui s’est aperçu qu’il était moins risqué de posséder un théâtre que d’en produire et que l’on surnomme le cost killer, et d’un autre côté Jacqueline Cormier, productrice qui dès les années 80, propriétaire du théâtre Edouard VII a décidé qu’il fallait des stars. Depuis les groupes média sont à l’assaut des théâtres :  » C’est un secteur qui va continuer de croître, avec des synergies possibles avec les autres métiers du groupe Lagardère : les médias, l’édition ou le sport, confie Jérôme Langlet responsable de la filière spectacle créé en 2011 par le groupe. Un chiffre nous a interpellés : le marché du spectacle vivant a connu une croissance de près de 90% en neuf ans alors qu’il n’ya eu aucune salle nouvelle. » Jacques-Antoine Granjon ne s’y est pas trompé non plus , le PDG de Ventes-privées étant devenu l’heureux propriétaire de la Michodière en 2014. Mais pourquoi ? Pour des enjeux de communication et de visibilité, qui sont les piliers économiques de ces métiers. Et si l’on parle salaire ? Dans le théâtre privé, l’acteur touche entre 2500 et 3000 euros fixes par soir de représentation et si il joue en province c’est 5000 euros. Le metteur en scène touche une fourchette entre 3et 5% des bénéfices tandis que l’auteur touche entre 10 et 12%. L’économie du théâtre n’est aujourd hui viable que si il y a une tournée. Or caster des stars rend les tournées compliquées. Quand au théâtre public, il est lui en disette. La baisse de participation de l’état réduit la marge artistique des théâtres publics. Les comédiens du français touchent entre 1900 et 3700 euros mensuels, avec des feux ( prime à la représentation) d’entre 55 et 120 euros brut. Puis vient le problème des nominations. Les directeurs nommés sont le plus souvent des metteurs en scène et sont indéboulonnables.  » On a inventé un nouveau roi depuis Jean Vilar : le metteur en scène. » estime Jean Michel Ribes. Lobbying et publicité semblent devenir le seul moyen de s’en sortir pour les directeurs de théâtre qui agissent en coulisse pour sauver leur peau et celle de leur théâtre accessoirement. Et à ce jeu là, Jean Michel Ribes est l’un des plus forts, lui qui fut si décrié avec son CV de producteur de Palace avant d’arriver au Rond Point :  » Son grand coup de génie, c’était de dire qu’il ne voulait que des auteurs contemporains ( il avait fait un audit qui montrait que les scènes de théâtre jouaient 92% d’auteurs morts). Et tous les journaux l’ont suivi parce que , et je ne le dis pas avec aigreur, les pages spectacles sont tenues par des auteurs qui écrivent à côté, des romanciers, » explique Jacques Weber

 

En matière de mécénat, la France est non seulement précursseuse mais une terre d’asile; Le mécénat selon Catherine Pégard a été inventé à Versailles, dès 1907 avec la création de la Société des amis de Versailles, qui après la deuxième guerre mondiale sauva le chateau de la ruine par la contribution de Rockfeller Junior. Depuis la loi Aillagon de 2003, la France est un des pays les plus avantageux pour les entreprises souhaitant verser de l’argent à des oeuvres culturelles en échange de déduction fiscale. Cette dernière a en effet offert un abattement de 60% aux entreprises à retenir directement de l’impôt sur les sociétés. La situation contrairement à ce que l’on croit n’est en rien comparable ni en retard avec les Etats Unis puisque chez eux le mécénat de particuliers est majoritaire et la part des entreprises ne représentent que 10%quand elle est à 40 chez nous. Mais en France reste une tradition colbertienne, depuis Louis XIV, la culture c’est l’Etat. Et parfois, comme lorsque le Palais de Tokyo a par exemple accueilli des ateliers créatifs imaginés par Post it ou Electrolux qui ont fait grand bruit. Et les régions me direz-vous ? Tradition jacobine et entreprises du CAC 40 font que les entreprises  » pensent d abord le mécénat pour la grosse clientèle parisienne. » Le mécénat manque de diversité et se concentre surtout sur le patrimoine, laissant dans l’ombre de nombreux pans de la culture.

 

 

 

Pour terminer, les auteurs abordent le rôle de la culture au travers de l’exemple de la ville de Nantes : la culture, pompier de la désindustrialisation. Sous la pression de Jean Blaise, la ville de Nantes a d’abord accueilli le spectacle vivant en faisant appel à Royal de luxe, maintenant de renommée internationale. Puis vint la création du festival des Allumées, manifestation dédiée à la culture contemporaine d’une métropole étrangère. En 1995, René Martin concevait la Folle Journée de Nantes dédiée à la musique classique. Puis dans les anciens ateliers de l’usine LU, Jean Blaise inaugura le Lieu Unique ( initiales LU bien sur), labellisé scène nationale. Devenu un emblème de la ville, il est la réponse de la culture à la catastrophe sociale, accueillant plus d un demi million de visiteurs l’année et est un vecteur de cohésion sociale, de développement économique et de reconquête de lieux à l’abandon. Avec la décentralisation ont pullulé les festivals. On en recense plus de 3000 en France, ce qui en fait le plus gros maillage d’Europe très largement. « Pour un euro de subvention sur une manifestation, les retombées économiques dans une région vont de trois à vint euros » d’après Bénédicte Dumeige, la directrice de France Festivals. Mais chaque ville, chaque élu commence alors à faire son lobbying pour avoir son festival. Douste Blazy et Aillagon devant l’inflation avait proposé de faire une liste des festivals subventionnés nationalement et de laisser le reste aux collectivités. Devant la levée de bouclier ils ont renoncé. Chacun y va de l’exemple de Bilbao, ville sinistrée économiquement et qui par la création de son musée a relancé toute sa région. Mais .. tout le monde n’est pas Bilbao, Metz ou le Musée des confluences ou le MUCEM en sont des exemples. A Metz après une première année à 850 000 visiteurs, le musée peine à atteindre les 300 000 visiteurs et est donc devenu un poids économique.

 

Le dernier chapitre est consacré au fort politique divorce entre François Hollande et la culture.  » Sans projet, le ministère se contente d’un rôle de contrôleur : Vous savez qu’il y a quand même un corps qui s’appelle les inspecteurs de la création ?  »

Ce que l’on peut retenir de cet ouvrage c’est qu’entreprise culturelle reste un néologisme et que le seul business plan qui compte véritablement c’est le name dropping possible dans votre réseau.

 

 

Chronique d’Abeline Majorel  

 

N’appartenir de Karim Miské

C’est une négation qui signifie l’intranquillité. N’appartenir est un cri biographique de Karim Miské, auteur notamment du polar Arab Jazz. Dans ce récit, Karim Miské, fils d’une française et d’un ambassadeur mauritanien nous fait entrer dans sa tête, celle d’un homme qui « habite une étrangeté. Inquiétante, parfois. Ne jamais être exactement celui-là : the arab in the mirror. Ni celui-ci : le français dans ma tête. Drôle d’état. Le mien depuis toujours. «  En ces temps où les débats sur l’identité semblent ne jamais vouloir quitter le devant de la scène publique, le livre de Karim MIské cherche où est le trait d’union entre deux négations, celle de n’être ni ce à quoi physiquement la société le renvoie, ni ce qu’intérieurement par son éducation il est.

Ce qui interroge Karim Miské, c’est l’altérité. L’autre est à l’intérieur de lui, il est deux autres, trois autres, il se construit en étant autre. L’enfance est heureuse et puis vient le moment où il se heurte au réel, celui que les autres justement ont dans les yeux quand ils le voient lui : ils le définissent comme toujours autre à leur groupe. Pourtant lui se sent appartenir à tous, mais la négation de cette appartenance ne vient pas de lui mais des autres. N’appartenir.

Et il n’appartient tellement pas que même sa famille, en l’occurence son grand-père adoré ne le reconnait plus, ne digère plus cette altérité qu’il est, cette tâche étrangère dans la généalogie. De là nait la honte de ne pas être. Il n’est pas un arabe bien sur, il a été élevé dans le corps social français, dans la culture française. La preuve par inadvertance lorsqu’il commande de la charcuterie au Marché d’Aligre. Mais il est  » L’autre, l’extériorité constitutive que jamais le corps français tradi n’absorberait et dont je faisais à mon corps défendant partie ». On le renvoie non pas à une croyance mais à cette notion de Cultural Muslim qu’il rejette aussi : « Mais non. Ca marchait pas. Ce type là: pas moi. Le Cultural Muslim, comme ils disent maintenant pour élargir les rangs. Faire de la place à tous, fussent-ils mécréants. » 

Dans sa famille paternelle, on se bat aussi pour qu’il leur appartienne, que la partie de lui qui leur appartient devient la seule et unique. Mais il est confronté au racisme franc de sa grand-mère paternelle, à la déperdition de l’égo dans la soumission et l’esclavage.  « Tu es nous, tu es à nous. Tu n’es pas Blanc, ce nasrani que tu crois être. Et c’ était si bizarre cette chose, ce destin : être considéré comme un des leurs par ceux à qui je ressemblais au-dehors, incarner l’autre, le jamais pareil pour ceux à qui je ressemblais au-dedans. » N’appartenir

Zhang Huan, Family Tree

Ponctué par des cris en majuscule de colère, de honte et d’incompréhension, Karim Miské résout la quadrature du cercle de ses origines et nous offre un universel dans lequel l’altérité est une curiosité bienveillante et une ressource imaginaire. Sa patrie, celle qu’il s’est choisi et plus que cela même sa foi. Celle des honnêtes hommes, celle de ceux qui ont foi en eux et sont libres de s’appartenir.

« La foi, le mot est lâché. Car si, à l’adolescence, le polar t’a appris à regarder et nommer le crime, dès l’enfance, tu étais déjà profondément croyant. Les livres étaient, depuis ta première méthode de lecture dont les dessins sont restés imprimés dans tes synapses, la chose sacrée. Vivre sans eux t’était impossible, tout simplement. En ouvrir un c’était rentrer à la maison. C’était enfin 

APPARTENIR

au pays de la littérature. Celui qu’avaient cartographie Bradbury et Truffaut. »

 

 

 

N’appartenir, Karim Miské, Viviane Hamy, 81 p, 12,50€

 

 

Chronique d’Abeline Majorel 

 

 

 

 

Sexpowerment de Camille Emmanuelle

Voilà un » feel good book », un livre qui respire et inspire la joie d’être en vie, de la prendre la vie et de la rendre plus belle. Sexpowerment de Camille Emmanuelle n’est pas un énième pensum sur le thème  » découvrez votre clitoris » ni un manifeste féministe à grands coups de théories, ni même un manuel  » Connaitre son corps pour atteindre l’orgasme » ou un témoignage du type  » depuis que mes doigts ont découvert mon point G ma vie a changée. » Sexpowerment est intelligemment plus que tout cela et tout cela : documenté, théorique, pratique et incarné. Mais surtout, une fois refermé, ce livre vous aura rendu le sourire, éclatant comme après un orgasme que vous auriez partagé avec l’auteur.

Le propos de Camille Emmanuelle est clair : l’émancipation. Ce gros mot que nos politiques ont tous oublié en matière de femme, d’enfant et de société. L’émancipation, c’est le passage à l’âge adulte en droit, donc l’idée d’être responsable de soi. Mais l’émancipation n’est pas qu’une définition juridique, c’est avant tout une démarche sociale de la reconnaissance de l’individu par le collectif et intellectuelle qui permet de devenir un individu éclairé, conscient du poids de ses chaines et de sa liberté de mouvement. Camille Emmanuelle nous raconte son parcours qui par son intérêt pour le sexe lui a permis d’acquérir cette liberté d’être elle-même une femme émancipée et éminemment libre. Elle en a forgé un concept mélant le sex et la notion d’empowerment anglo-saxonne, c’est à dire l’autonomisation et le renforcement du pouvoir. En nous racontant ses doutes, ses tatonnements, ses recherches, ses découvertes , Camille Emmanuelle nous livre son parcours non exemplaire mais instructif pour se libérer et se donner le pouvoir d’être une femme unique dans la société.

Attention ! Il n’est pas question pour Camille Emmanuelle de conceptualiser à partir d’expériences et de devenir un clone contemporaine du Castor ! Le style de Camille Emmanuelle, ce n’est pas celui d’une doctorante sur « La place de la femme au début du 21° siècle : de quel côté du lit et dans quel sens ? « , non ! Son ton est entre Virginie Despentes et Peggy Sastre, avec des paillettes glamour et des fous rires sur rouge à lèvres en plus. Et ne vous dites pas que c’est un bouquin girly ou une ode féministe qui exclut les hommes ! C’est l’inverse. Les hommes s’amuseront à le lire et seront peut être même émus qu’une femme fasse une si belle déclaration d’amour à son homme, le remerciant de la laisser être elle-même et même de l’y aider, de tous les deux avoir l’émulation joyeuse dans l’émancipation, jusqu’à devenir responsable de quelqu’un d’autre.

Dans Sexpowerment, Camille Emmanuelle aborde tous les sujets qui l’ont intéressé et construit : le genre, les sex toys, son clitoris, son corps, le rapport amoureux dans le sexe, sans le sexe, les féminismes, le poids, l’homme, les hommes, les cinquantes nuances de tout ce qui la préoccupe et pas que celle de Mr Grey.Elle fait un travail d’enquête aussi avec des interviewes passionnantes et décalées.  Elle développe tout avec gaieté, humour et dérision et surtout avec une vision de femme, féministe et pro-sexe. La sexualité est individuante et Camille Emmanuelle est un drôle d’individu !

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

 

 

Dieu au Parlement de Bruno Fuligni

En pleine polémique Najat Vallaud-Belkacem et sa sainte colère tardive à l’assemblée, après les attentats qui nous ont encore touchés en novembre, pendant la visite de Rohani en France alors que l’Italie a couvert ses magnifiques statues nues antiques, alors que Jean-Louis Bianco s’escrime à nous expliquer qu’il vaut mieux rassembler même les Frères Musulmans dans ses pétitions et que Amine El Kathmi se fait traiter d’arabotraitre… à cette heure qui me fait regretter mon enfance dans les années 80 où la religion n’est jamais rentrée dans la définition de mon voisin et où la laïcité semblait un acquis, j’ai pensé qu’il était temps d’affuter les argumentations de nos politiques et surtout ma réflexion sur le sujet. Aussi, me suis-je plongée avec délice et intérêt dans le livre de Bruno Fuligni : Dieu au Parlement.

 

L’exergue de ce livre sonne comme un programme politique à appliquer dès aujourd’hui par chacun :

 

Il est temps ! lève-toi ! sors de ce long repos; 

Tire un autre univers de cet autre chose

Alphonse de Lamartine, Dieu. 

 

Dans sa préface intitulée Loi de Dieu et la loi des hommes, Bruno Fuligni dresse un bref historique, qui a pour point de départ l’article 30 de la Déclaration des Droits de l’himme et du citoyen adoptée le 1° août 1789 et qui stipule :

 

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi

 

Cette formulation par la négative laissait déjà augurer quelques difficultés d’application. Le   Parlement français était pénétré dès l’origine de sa mission, vécue comme sacrée , ce que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dans sa précision liminaire d’être prononcée « en présence et sous les auspices de l’être suprême» entériné dans notre bloc de constitutionnalité. La religiosité politique de la France ne se résume pas à des affrontements entre laïcs et croyants, elle repose sur un idéal qu’un bouffeur de curé comme Clémenceau pouvait formuler ainsi :

 

« Grâce à eux ( les combattants de 1918), la France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, sera toujours le soldat de l’idéal

 

La loi de 1905 a donné lieu à 48 séances en chambre des députés, toutes argumentées et fournies. La France est passée de la liberté de conscience à l’athéisme d’état en passant par le Concordat  jusqu’à une pacification que Michel Debré formulait ainsi dans la deuxième moitié du XX° siècle :

 

«Nous travaillons pour l’avenir, c’est à dire pour une jeunesse qui est sans doute héritière de cette longue tradition de querelles et de disputes, mais qui, bien plus que nous ne le pensons, a soif d’horizons nouveaux et à laquelle tous les rappels des dernières années du XIX°s et du début du XX°s paraissent aussi lointains que l’histoire du Moyen- Age.»

 

Pendant ce temps, Malraux prédisait le XXI°s spirituel. Force est de constater que les débats depuis 1989 sur la laîcité ouverte ou fermée qu’a provoqué le développement des français de confession musulmane en France, lui a donné raison.

 

Nous avons donc choisi dans ce bréviaire composé par Bruno Fuligni quelques extraits que nous vous citons in extenso. En quelques 230 pages, vous aurez un bréviaire d’histoire de la relation entre Dieu , ses représentants, et l’Etat en France et vous pourrez ainsi vous forger votre propre argumentaire. Bonne lecture !

Une du journal L'Aurore lors de l'adoption de la Loi de 1905

1- Assemblée nationale constituante 13/04/1790 . Le Baron Menou défend la liberté de conscience face à dom Gerle. Menou deviendra le premier parlementaire musulman de l’histoire de France, s’étant converti après la campagne d’Egypte et devenu le général Abdallah.

 

 

« Et ces principes sont solennellement consacrés dans votre déclaration des droits, qui établit entre tous les hommes l’égalité civile, politique et religieuse. Et pourquoi voudrai-je donc faire de cette religion que je respecte, la religion dominante de mon pays ? Si les opinions et les consciences ne peuvent être soumises à aucune loi; si tous les hommes sont égaux en droits, puis m’arroger celui de faire prévaloir ou mes usages, ou mes opinions, ou mes pratiques religieuses ? Un autre homme ne pourrait-il me dire : ce sont les miennes qui doivent avoir la préférence ? c’est ma religion qui doit être la dominante, parce que je la crois meilleure. Et si tous les deux nous mettions la même opiniatreté à faire prévaloir nos opinions, ne s’ensuivrait il pas nécessairement une querelle qui ne finirait que par la mort d’un de nous deux, peut être par celle de tous les deux ? Et qui n’est qu’une querelle entre deux individus, devient une guerre sanglante entre les différentes portions du peuple…»

 

Le discours de Menou fut vivement applaudi et sa motion qui proposait que l’Assemblée n’était pas qualifiée pour déterminer comme le demandait dom Gerle si la religion catholique était la religion de la nation. Dom Gerle lui-même répondit à Menou ainsi :

 

« La motion que je fis hier renfermait de grands inconvénients : l’article proposé par le préopinant n’a point les mêmes dangers, je l’adopte de tout mon coeur et je renonce au mien.»

 

Jacques François de Menou

2- Convention du 7 mai 1794, discours de Robespierre

 

«Ne consultez que le bien de la patrie et les intérêts de l’humanité. Toute institution, toute doctrine qui console et qui élève les âmes doit être accueillie : rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader et les corrompre. Ranimez, exaltez tous les sentiments généreux et toutes les grandes idées morales qu’on a voulu éteindre ; rapporchez par le charme de l’amitié et par le lien de lavertu les hommes qu’on a voulu diviser. Qui donc t’a donné la mission d’annoncer au peuple que la Divinité n’existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride doctrine et qui ne te passionnes jamais pour la patrie ? Quel avantage trouves tu à persuader à l’homme qu’une force aveugle préside à ses destinées et frappe au hasard le crime et la vertu , que son âme n’est qu’un souffle léger qui s’éteint aux portes du tombeau ? «

 

3- Assemblée le 15 janvier 1850, discours de Victor Hugo

 

« Tenez, nierez-vous ceci, et accueillez vous ce que je vais dire, de ce côté de l’Assemblée {le côté droit}, avec des sourires ?  Il y a un livre, un livre qui semble d’un bout à l’autre une émanation supérieure , un livre qui contient toute la sagesse humaine éclairée par toute la sagesse divine, une livre que la vénération des peuples appelle Le Livre, la Bible : eh bien, votre censure a monté jusque-là ! chose inouie ! il y a eu des papes qui ont proscrit la Bible ! 

Quel étonnement pour les esprits sages, quelle épouvante pour les coeurs simples de voir l’index de Rome posé sur le livre de Dieu ! Et vous ne craignez pas de déconcerter la foi ! et vous réclamez la liberté de l’enseignement, la liberté d’enseigner ! Tenez, entendons-nous, soyons sincères : voulez-vous que je vous dise quelle est la liberté que vous réclamez ? C’est la liberté de ne pas enseigner.»

 

4- Chambre des députés , 22 novembre 1893, discours de Jean Jaurès.

 

«Eh bien ! vous, vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine …et la misère humaine s’est réveillée avec des cris, elle s’est dressée devant vous, et elle réclame aujourd’hui sa place, sa large place au soleil du monde naturel, le seul que vous n’ayez point pâli. 

De même que la terre perd, par le rayonnement nocturne, une partie de la chaleur que le jour y a accumulée, une part de l’énergie populaire se dissipait par le rayonnement religieux dans le vide sans fond de l espace. 

Or, vous avez arrêté ce rayonnement religieux et vous avez aini concentré dans les revendications immédiates , dans les revendications sociales, tout le feu de la pensée, toute l’ardeur du désir; c’est vous qui avez élevé la température révolutionnaire du prolétariat et si vous vous aujourd’hui, c’est devant votre oeuvre.»

 

Guy Mollet

5- Débat pour ou contre la loi Debré 23 -24 décembre 1959 , Guy Mollet

 

« C’est sur mon intervention personnelle que le problème de l’introduction du mot «laîque» dans la Constitution a été posé et je dois dire que le président du Conseil d’alors, le président de la République aujourd’hui a arbitré en ce sens. Nous avons même discuté de la rédaction dans des conditions telles que nous avons complété le texte de la Constitution de 1946, que non seulement nous avons repris par référence directe ce qui était contenu dans le préambule de la Constitution de 1946 mais que nous avons précisé dans l’article 2 de la Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.» 

Qu’est ce à dire ? Qu’est ce à dire , sinon la reprise intégrale des trois principes que j’évoquais tout à l’heure : la liberté de conscience, la laîcité de la République , c’est à dire la séparation des Eglises et de l’Etat, et le respect , donc le libre exercice de tous les cultes ! (….)

J’ai été longtemps enseignant; ce furent les plus belles et le plus pleines années de ma vie. D’autre part, je suis père et même aujourd’hui grand père, c’est dire que je connais aussi l’autre point de vue, celui de la famille. je sais quelle est l’influence du maître sur l’enfant quel que soit l’enseignement dispensé. Je me souviens de mes propres gosses – c’est aujourd’hui le petit-fils – me disant le soi en rentrant de l’école : «papa, le maitre a dit» Je sais donc quelle est la puissance du maitre sur une âme enfantine. 

Eh bien ! être laique, c’est ayant conscience de son pouvoir, se refuser à en abuser pour faire partager à l’enfant ses propres convictions. 

Mesdames, messieurs, est ce à dire pour autant que le laique s’interdise des convictions personnelles, des opinions, et une foi religieuse ou politique ? Non, évidemment ! Ce qu’il veut, c’est se refuser d’imposer à autrui par la force ou par des pressions, cette foi qui est la sienne. Ce qu’il veut surtout, c’est ménager dans l’enfant qui lui est confié le libre jugement, le choix sans contrainte. Ce choix et ce jugement ne manqueront pas d’intervenir spontanément quand le jeune esprit aura acquis assez de force ; ils auront alors un sens une dignité et une beauté. 

Etre laique, pour un maitre, c’est , selon une expression que j’aime et qui résume le mieux ma pensée, respecter l’homme de demain dans l’enfant que l’on vous a confié aujourd’hui.»

 

6- Assemblée Nationale, 9 novembre 1967, André Malraux

«Notre civilisation est en train de comprendre qu’elle est en quelque sorte attaquée – ou soutenue comme l’on voudra- par d’énormes puissances qui agissent sur l’esprit  travers l’imaginaire, et elle veut se défendre contre ces puissances-là. 

Pour cela, la civilisation disposait jadis de la religion, laquelle ordonnait l’imaginaire. Aujourd’hui , quelle que soit l’influence des grandes religions dans le monde, elles ne gouvernent plus la civilisation. Ce n’est pas l’Eglise qui fait le monde nucléaire. Les peuples ont compris, d’un bout à l’autre de la terre, que ce qui permettait de lutter contre la grande puissance de l’instinct, c’était ce qui vous a été légué. 

Ce n’est pas parce que les valeurs de l’esprit que nous défendons sont anciennes qu’elles sont défendables. Ce n’est pas parce que la tragédie grecque est ancienne qu’elle est la tragédie grecque : c’est parce qu’elle a survécu. Un certain nombre d’images humaines portent en elles une telle puissance – c’est ce qu’on appelle le génie – qu’elles transcendent non seulement des siècles , mais les civilisations entières.»

 

 

A la table des hommes de Sylvie Germain

Je ne poste que très rarement des chroniques à la première personne et encore moins des que je pourrai résumer par : Grandissez-vous, lisez ce livre. Mais c’est ainsi que je commencerai celle-ci, car le livre «A la table des hommes» de Sylvie Germain m’a réellement, physiquement, fait pleurer, pas de tristesse, mais d’éblouissement.  Je pourrais m’en arrêter là et vous répéter : Quelque soit l’âge que vous ayez, lisez ce livre, si vous enseignez, faites lire ce livre, si vous aimez des gens, donnez leur ce livre, mettez-vous «A la table des hommes» et vous serez nourris.  Mais hélas, il me faut vous dire d’autre chose, avec tellement moins de grâce que Sylvie Germain.

 

Il faut lire ce livre dans le silence, celui qui permet à la musique des mots de se déployer pleinement, jusqu’à ce qu’ils touchent à l’indicible. La langue de Sylvie Germain rend la mesure du monde et d’autrui par sa perfection simple. Elle broie le scepticisme pour s’élever intensément. Le monde n’y est plus représenté, il est au-delà, il est autre, il est à vous.

Sylvie Germain jette au monde « pour apaiser son appétit de violence», comme disait René Girard,  une victime, Babel, dans une parabole audacieuse et efficace. Ce que Babel qui deviendra Abel nous dit c’est la vie, sa puissance, ses mystères, sa fragilité, sa beauté partout sur terre, qu’elle soit animale, végétale ou humaine. Elle nous dit le merveilleux de son éclosion, de sa conscience ou de son inconscience. Elle nous dit l’humain comme une forme de vie, ni plus ni moins. Sa langue est intemporelle, sa parabole est uchronique, et elle présente le temps comme celui du maintenant et donc celui du toujours.

 

«Au commencement était le Verbe», les mots de Sylvie Germain pour nous remplir des sensations de ce jeune orphelin, émerveillé par le monde, en quête de survie, qu’est Babel. Puis viendra le besoin de faire corps, la fusion. Le langage et la transmission suivront. La vie s’écoulera dans un apprentissage du mystère, sans le vertige des origines mais avec la puissance de l’inattendu. Babel deviendra Abel au contact d’un clown triste, de jumeaux érudits, d’un monsieur transparent et d’une jeune femme lumineuse. Au milieu des balles, des tueries, de la bêtise, Abel saura la langue de la vie et s’interrogera sur cette voix de fin de silence en qui il a foi.

 

Saint Grégoire de Narek

Je ne veux pas vous dévoiler la parabole, je ne veux pas vous gâcher l’inattendu. J’espère juste que vous finirez ce livre, comme moi, réconcilié et  plein, nourri par la générosité de la vie que nous transmet l’auteur. En grec Dieu, Theos, se dit ths, comme un sifflement d’éblouissement devant la merveille d’un inattendu. C’est ce que doit être un peu la Littérature, un sifflement dans le silence. Et Sylvie Germain sait siffler.

Histoire de la violence d’Edouard Louis

Les faits : 

1979 : La Distinction. Critique sociale du jugement de Pierre Bourdieu

30 octobre 1992 : naissance d’Eddy Bellegueule devenu Edouard Louis

2002 : Le Bal des célibataires, Crise de la société paysanne en Béarn de Pierre Bourdieu

23 janvier 2002 : mort de Pierre Bourdieu

2005 : sortie en salles d’History of Violence, de David Cronenberg

2008 : Eddy Bellegueule poursuit sa scolarité dans une classe de théâtre.

2010 : Eddy Bellegueule est étudiant en histoire remarqué par Didier Eribon

2011 : Eddy Bellegueule débute sa scolarité à l ‘ENS rue d’Ulm en sociologie

2013 : Eddy Bellegueule obtient le droit de changer de nom et devient Edouard Louis

Janvier 2014 : publication d’En finir avec Eddy Bellegueule, premier roman d’Edouard Louis

Mars 2014 : Edouard Louis dirige un ouvrage collectif d’hommage à Bourdieu , L’insoumission en héritage, aux Presses Universitaires de France

Mars 2014 : Edouard Louis est nommé directeur de collection  » Des mots », collection dont le propos est de retranscrire les textes, conférences et entretiens et notamment ceux de Michel Foucault pour son premier volume

6 janvier 2016 : réédition de Bourdieu, l’insoumission en héritage, avec une couverture où le nom d’Edouard Louis est en caractère 42 quand celui de Bourdieu est en caractère 24.

6 janvier 2016 : Publication de Juger. L’Etat Pénal face à la sociologie de Geoffroy de Lagasnerie

Janvier 2016 : Edouard Louis publie Histoire de la violence 

 

Nous sommes en janvier 2016 et Edouard Louis publie sous les hourras des uns et les  regrets des autres : Histoire de la violence. Pour ne pas vous faire perdre votre temps et vous permettre de vous faire un avis, nous vous fournissons quelques éléments.

 

  • Paratexte

Sur la couverture : Edouard Louis, Histoire de la violence, Roman.

On notera l’aspect sociologique du titre sans article.

On notera aussi que l’épigraphe est une dédicace à Geoffroy de Lagasnerie qui semble un ami proche, auteur simultanément d’un essai sur la justice.

On notera aussi donc l’ascension fulgurante de ce garçon si brillant qu’il dirige une collection PUF là où d’autres vaguement méritocrates à la Bourdieu ont attendu encore et toujours d avoir au moins fini une thèse qui en vaille la peine pour cela. Mais après tout, on peut admirer un penseur sans s’appliquer à soi-même ses principes.

  • Le texte :

Le contrat est donc celui d’un roman et non un récit. Pourtant Edouard Louis affirme que ce roman relève quasiment du témoignage puisque pour le citer  » tout est vrai », sauf le processus narratif qui veut que les faits soient surtout racontés par la voix de sa soeur ainée Clara, qui n’a pas le même niveau de langue qu’Edouard. Edouard Louis a pourtant la vérité variable selon qu’il subisse une attaque ou pas, il est romancier ou simple témoin objectivé et sociologique.

Il faut donc prendre comme des faits les péripéties suivantes :

– Edouard dine à Noël avec ses deux amis Didier Eribon et Geoffroy de Lagasnerie, se voit offrir un volume Pléiade de Nietzsche et des ouvrages dédicacés à Didier Eribon par Claude Simon, qui sont enveloppés dans du papier kraft.

– Edouard dépose son vélib à République pour marcher un peu en rentrant de ce diner.

-Edouard rencontre Reda, jeune maghrébin apparemment sexuellement attirant, qui lui propose de la compagnie. Edouard ne se fait pas trop prier et accepte.

– Edouard couche avec Reda, qui est alors magnifique et lui raconte sa vie, 4 ou 5 fois.

– Edouard va prendre une douche.

– Au sortir de celle-ci Edouard s’aperçoit que Reda lui a volé son téléphone et son Ipad, alors Edouard fait violence à Reda, celle violence du dominant sur le dominé en lui demandant le plus gentiment du monde de lui rendre son bien.

– Reda visiblement humilié, étrangle Edouard avec sa propre écharpe avant de le menacer avec une arme peut être factice et peut être non chargée , et le viole sur son lit. Edouard se débat  » pour le rassurer ».

– Avant de repartir, Reda s’excuse.

– Edouard pleure à peine, se douche encore, puis enfourche un vélo pour se rendre au commissariat le plus proche.

– Descendu de son vélo, il relate à deux officiers de police visiblement narquois et apparemment plein de préjugés racistes le crime qu’il vient de subir et qui est qualifié comme l’on dit juridiquement de : tentative d’homicide, viol et vol.

– Ecoeuré par le comportement de ces flics qui ne trouvent aucune excuse à Reda et qui ne maitrisent visiblement pas le langage de l’empathie, il subit l intrusion de ces derniers dans son appartement pour les relevés d empreinte mais pas de kit de viol.  il rentre chez un ami à qui il a téléphoné pour être accueilli.

– Il fait l amour avec son ami.

– Puis il attend Geoffroy sous un abribus pour aller rejoindre Didier dans un café et lui conter sa mésaventure avant de partir se mettre quelques jours au vert chez sa soeur.

  • Architextualité

L’architextualité définissant dans une grande mesure notre horizon d’attente en tant que lecteur, on s’attend à une parole si ce n’est ressentie mais au moins incarnée. Nous ne sommes pas dans un roman mais dans une installation d’art contemporain où Edouard Louis démontre et glose  sur les thèses d’un autre divin Bourdieu, et d’un autre aimé, Geoffroy de Lagasnerie. Et c’est ainsi que l’on en arrive à l’hypertextualité

  • Hypertextualité

La thèse de Geoffroy de Lagasnerie sur la justice a été manifestement bien  et modestement résumé par lui-même dans une interview à Biba :

 » La pensée sociologique est une des plus traumatisantes et déstabilisantes. Elle est à la fois une critique de l’ordre social du système pénal, des hiérarchies des genres, de sexualité, d’origine ethnique. Il y a depuis la mort de Pierre Bourdieu une éclipse de cette discipline. Mon livre veut en refaire une science sociale ambitieuse, engagée et immédiatement critique des institutions. » 

Et pour ce faire Geoffroy propose parmi les solutions pour rendre moins violent notre système pénal ce qui suit :

« L’une des pistes serait de réfléchir à la mise en place d’une justice plus démocratique. Aujourd’hui en France, si j’agresse quelqu’un nous ne pouvons pas nous entendre sur la manière de réparer le dommage que je viens d’infliger, c’est l’Etat qui détermine de la procédure, de la sanction. Il uniformise les façons de rendre la justice. En s’inspirant de la justice restaurative, on pourrait donner aux acteurs la possibilité de définir eux-mêmes ce que rendre la justice veut dire. « 

C’est donc ainsi  que nous assistons à la mise en place d’un dispositif concerté , je dirai presque marketé, où le roman de l’un devient la personnification de la thèse de l’autre.

  • La dimension pragmatique de l’oeuvre :

Votre contrat lecteur si vous l’acceptez est de lire une démonstration de la violence d’Etat sur les classes sociales les plus défavorisées et cette dénonciation sera faite par un jeune homme qui a appartenu aux deux côtés de la barrière , Edouard Louis lorsqu’il fut éduqué et bien introduit par Didier Eribon dans les cercles de Normale et ayant accédé à ce capital culturel symbolique qui l’a hissé au dessus de son habitus naturel, celui d’Eddy Bellegueule, pauvre petit homosexuel dans le Nord fascisant de la France.

Pour cela vous devrez accepter que la langue d’Edouard Louis soit celle qui débute ainsi :

« Je me suis caché de l’autre côté de la porte, je l’écoute, elle dit que quelques heures après ce que la copie de la plainte que je garde pliée en quatre dans un tiroir appelle la tentative d’homicide, et que je continue d’appeler comme ça, faute d’autre mot, parce qu’il n’y a pas de terme plus approprié à ce qui est arrivé et qu’à cause de ça jetraîne la sensation pénible e désagréable qu’aussitôt énoncée, par moi n’importe qui d’autre, mon histoire est falsifiée, je suis sorti de chez moi et j’ai descendu l’escalier. »

Tandis que celle dite proche de l’oralité mais non travaillée à la Céline pure et crue soit ainsi :

 » Alors je dis comme ça à Edouard. Et c’est pareil pour toi tu sais. Il bronchait pas pendant qu’il m’écoutait lui dire. Il bougeait plus. Je dis pas ça contre toi que le lui fais, c’est pas pour être méchante que je te dis ça mais quand ils te disent à toi que ce que tu fais c’est intéressant ils mentent, ils mentent autant qu’à moi et ils mentent autant qu’à tous les autres, tous. Il y a pas de différences dans ces choses-là, aucune, parce que toutes les vies elles se valent, et alors ta petite vie elle intéresse pas plus l’humanité qu’une autre vie, faut pas rêver, les gens ils croient sans arrêt que leur vie elle est plus passionnante que celle des autres et ils savent que tout le monde le pense mais ils se disent que les autres s’trompent, mais non. J’y peux rien , c’est la réalité, et vivre à Paris ou faire de la philosophie ou j’en passe ça y change rien. (…) Parce qu’on en met de l’énergie à se mentir.  »

On aurait pas dit mieux ma brave dame.

 

 

Chronique d’Abeline Majorel 

 

 

 

 

 

 

WordPress Video Lightbox Plugin